‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 26 sur 28 · OU LE MESSAGER SECRET DU SIRE DE CORASSE · texte numérisé non relu

OU LE MESSAGER SECRET DU SIRE DE CORASSE

Froissart recueillit cette légende pendant son séjour à la cour du comte de Foix, en 1388.

Adonc Fescuyer me traït-ii à une part en un anglet de la chapelle du chastel à Ortais, et puis commença à faire son conte, et dit ainsi :

« Il peut avoir environ vingt ans que il régnait en ce pays un baron qui s'appelait de son nom Raymond , et seigneur de Corasse. Corasse, que vous l'entendez, est un chastel et une ville à sept lieues de celle ville de Ortais. Le sire de Corasse, pour le temps dont je vous parle , avait un plaît en Avignon , devant le pape, pour les dîmes de Téglise de sa ville , à rencontre d'un clerc de Casteloigne , lequel clerc était en clergie très-grandement et bien fondé , et clamait à avoir grand droit en ces dtmes de Corasse, qui bien valaient de revenue cent florins par an. Et le droit que il y avait il le montra et prouva ; car, par sentence définitive, le pape Urbain V, en consistoire général, en détermina, et condamna le chevalier, et jugea le clerc en son droit. Le clerc , de la derraine sentence du pape leva lettres et prit possession , et chevaucha tant par ses journées qu'il vjnt en Béarn,

tèce , Bacelles, Saint-Gandens ; le 22 , de thez avec Jeanne de Boulogne, qui épou-

Saint Gandens à Toarnay ; le 23 , de sait le duc de Berry. Il va à Avignon, et

Tournay à Marcheras et Tarbes; le 24, y compose le dict du Florin, D'Avignon

de Tarbes à Gers et Morlas ; le 25 , de il va , par le Lyonnais et le Bourbonnais,

Morlas à Ercé et Orthez. Il reste trois en Auvergne. Il assiste au mariage du

mois à la cour de Gaston de Foix. Pen« dnc de Berry avec Jeanne de Boulogne ,

dant son séjour, il va, an commencement à Riom , et compose une pastourelle à

de l'année 1389, assister avec quelques ce sujet. » Chroniques, t. III, p. 521

chevaliers k une joute qui avait lieu en et 547 , éd. : Buchon ( Panthéon litté-

présence du duc de Lancastre. Il revient raire ). " ,

auprès du comte de Foix. Il part d'Or- (1) Chroniques /Ûv,^ III, cbap. 22.

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et montra ses lettres, et se fit mettre, par la vertu des bulles du pape, en possession de cedîmage. Le sire de Corasse ot grand'indignation sus le clerc et sus ses besognes, et vint au-devant, et dit au clerc i « Maître Pierre ou maître Martin, ainsi comme on rappelait, pensez-vous que pour vos lettres je doive perdre mon héritage ? Je ne vous sais pas tant hardi que vous en levez ni pre- . nez jà chose qui soit mienne ; car si vous le faites, vous y mettrez la vie. Mais allez ailleurs impétrer bénéfice, car de mon héritage vous n'aurez nient, et une fois pour toutes je vous le défends. » Le clerc se douta du chevalier, car il était crueux, et n'osa persévérer. Si se cessa , et s'avisa que il s'en retournerait en Avignon ou en son pays , si comme il fit; mais quand il dut partir il vint en la présence du sdgneur de Corasse, et lui dit : «. Sire , par votre force, et non de droit, vous me ôtez et tollez les droits de mon église , dont en conscience vous vous mesfaites grandement. Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous êtes ; mais sachez que, au plus tôt que je pourrai , je vous envolerai tel diampion que vous douterez plus que vous ne faites moi. » Le sire de Corasse , qui ne fît compte de ses menaces , lui dit : « Va à Dieu , va, fais ce que tu peux ; je te doute autant mort que vif. Jà poui^ tes paroles je ne perdrai mon héritage. »

<i Ainsi se partit le clerc du seigneur de Corasse et s'en retourna , je ne sais quel part, en Cpsteloigne ou en Avignon. Et ne mit pas en oubli ce que il avait dit au partir au seigneur de Corasse; car quand le chevalier y pensait le moins, environ trois mois après, vinrent en son chastel de Corasse, là où il se dormait en son lit de lès sa femme, messagers invisibles qui commencèrent à btkher et à tempêter tout ce qu'ils trouvaient parmi ce chastel, en telle manière que il semblait que ils dussent tout abattre ; et bûchaient les coups si grands à l'huis de la chambrjB du seigneur, que la dame qui se gisait en son lit ^i était tout effrayée. Le chevalier oyait bien tout ce, mais il ne sonnait mot, car il ne voulait pas montrer courage d'homme ébahi; et aussi il était hardi assez pour attendre toutes aventures. .

« Ce tempêtement et effroi faits en plusieurs lieux parmi le chasteldurft une longue espace, et puis se cessa. Quand ce vint

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à lendemain , toutes les mesnies de Tbôtel s'assemblèrent , et vinrent au seigneur à Theure qu'il fut découché , et lui demandèrent : « Monseigneur, n'avez-vous point ouï ce que nous avons anuit ouï ?» Le sire de Corasse se feignit, et dit : « Non ; quelle chose avez- vous ouïe? » Adonc lui recordèrent-ils comment on avait tempêté aval son chastel, et retourné et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Il commença à rire, et dit que ils Pavaient songé, et que ce n'avait été que vent. « En nom Dieu , dit la dame , je l'ai bien ouï. »

«< Quand ce vint l'autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces terapéteurs mener plus grand'noise que devant, et bûcher les coups moult grands à l'huis et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus emmy son lit , et ne se put ni ne se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât : « Qui estce là qui ainsi bûche en ma chambre à celle heure? » Tantôt lui fut répondu : « Ce suis-je,ce suis-je. » Le chevalier dit :« Qui t'envoie ci? » — « Il m'y envoyé le clerc de Casteloigne, à qui tu fais grand tort; car tu lui toiles les droits de son héritage. Si ne te iairai en paixtantque tu lui en auras fait bon compte et qu'il soit content. » Dit le chevalier : « Et comment t'appelle-t-on , qui es si bon messager ? » — « On m'appelle Orton. » — « Orton , dit le chevalier, le service d'un clerc ne te vaut rien ; il te fera trop de peine si tu le veux croire \ je te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t'en saurai gré. »

Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s'énamoura du chevalier, et dit : « Le voulez-vous ?» — « Oil , dit le sire de Corasse , mais que tu ne fasses mal à personne de céans ; je me chevirai bien à toi et nous serons bien d'accord. » — « Nennil , dit Orton , je n'ai nulle puissance de faire autre mal que de toi réveiller et dejstourber, ou autrui ; quand on devrait le mieux dormir. » — « Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons bien d'accord; et si laisse ce méchant désespéré clerc. Il n'y a rien de bien en lui , fors que peine pour toi, et si me sers. » — « Et puis que tu le veux, dit Orton , et je le vueil. »

« Là s'énamoura tellement cil Orton du. seigneur de Corasse, que il le venait voir bien souvent de nuit ; et quand il le trouvait dormant, il lui hochait son oreiller ou il hurtait grands coups à

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rhuis OU aux fenêtres de la chambre ; et le chevalier, quand il était réveillé, lui disait : « Orton, laisse-moi dormir, je t'en prie. » — « Non ferai, disait Orton, si t*aurai ainçois dit des nouvelles. » Là avait la femme du chevalier si grand paour que tous les cheveux lai dressaient, et se mutait en sa couverture. Là lui demandait le chevalier : « Et quelles nouvelles me dirais-tu , et de quel pays viens-tu ? »> Là , disait Orton : « Je viens d'Angleterre, ou d'Allemagne, oudeHonguerie, ou d'un autre pays, et puis je m'en partis hier ; et telles choses et telles y sont advenues. » Si savait ainsi le sire de Corasse par Orton tout quant que il advenait par le monde ; et maintint bien celle ruse cinq ou six ans, et ne s'en put taire, mais s'en découvrit au comte de Foix par une manière que je vous dirai.

« Le premier an, quand le sire de Corasse venait vers le comte à Ortais ou ailleurs , le sire de Corasse lui disait : « Monseigneur, telle chose est advenue en Angleterre, ou en Escossc, o.u en Allemagne, ou en Flandre, ou en Brabant, ou autres pays. » Et le comte de Foix , qui depuis trouvait ce en voir, avait grand'merveille dont telles choses lui venaient à savoir. Et tant le pressa et examina une fols , que le sire de Corasse lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savait, et par quelle manière il y était venu. Quand le comte de Foix eu sçut la vérité, il en ot trop grand'joie, et lui dit : « Sire de Corasse , tenezle à amour ; je voudrais bien avoir un tel messager; il ne vous coûterien,etsi savez véritablement tout quand que il advient parle monde. » Le chevalier répondit : « Monseigneur, aussi ferai-je. »

« Ainsi était le sire de Corasse servi de Orton , et fut un long temps. Je ne sais pas si cil Orton avait plus d'un mattre ; mais toutes les semaines, de nuit , deux ou trois fois , il venait visiter le seigneur de Corasse, et lui recordait des nouvelles qui étaient advenues es pays où il avait conversé ; et le sirede Corasseen escripsait au comte de Foix, lequel en avait grand'joie, car c'était le sire en ce monde qui plus volontiers oyait nouvelles d'étranges pays. Unefois était le sire de Corasse aveclecomte de Foix.; sijanglaient entre eux deux ensemble de Orton, et chéy à matière que le comte lui demanda : « Sire de Corasse^ avez- vous point encore vu votre messager ? » Il répondit : « Par ma foi , monseigneur, nennil ,

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ni point je ne l'aï pressé. » — « Non, dit-il , c'est merveille ; si il me fut aussi bien appareillé comme il est à vous , je lui eusse prié que il se fût démontré à moi^ £t vous prie que vous vous en mettez en peine ; si mesaurez à dire de quelle forme il est, ni de quelle façon. Vous m'avez dit qu'il parole le gascon si comme moi ou vous. » — « Par ma foi , dit le sire de Corasse, c'est vérité; il le parole aussi bieaet aussi bel comme moi et vous; et par ma foi je me mettrai en peine de le voir, puisque vous le me conseillez. »

« Advint que le sire de Corasse, comme les autres nuits avait été , était en son lit en sa chambre , de côté sa femme, laquelle était jà tout accoutumée de ouïr Orton» et n'en avait mais nul doute. Lors vint Orton, et tire l'oreiller du seigneur de Corasse qui fort dormait; le sire de Corasse s'éveilla tantôt, et demanda : « Qui est-ce là ? » Il répondit : « Ce suis-je , votre Orton. » — « Et dont viens-tu ? > — « Je viens de Prague en Behaigne ; l'emperière de Rome est mort. » — « Et quand mourut-il .î* » — « Il mourut devant hier. » — « Et combien a de ci eti Prague en Behaigne.!* » — a Combien, dit-il? Il y a bien soixante journées. » — a Et si ea es sitôt venu ?» — » M'ait Dieu ! voire, je vais aussi tôt ou plus tôt que le vent. »> — « Et as-tu ailes? » — « M'ait Dieu! nennil. » — « Et comment donc peux-tu voler sitôt ? » Répondit Orton : « Vous n'en avez que faire du savoir. » — « Non , dit-il , je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. » Répondit Orton : « Vous n'en avez que faire du savoir. Suffise vous quand vous me oyez, et je ^vous rapporte certaines et vraies nouvelles. » — « Par Dieu ! Orton , dit le sire de Corasse, je t'aimerais mieux sije t'avais vu. » Répondit Orton : « Et puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous verrez et encoutrerez demain au matin quand* vous saudrez hors de votre lit, ce serai-je. » — « Il suffit, dit le sire de Corasse. Or, va ; je te donne congé pour celle nuit. »

« Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Corasse se commença à lever ; et la dame avait telle paour que elle fit la malade, et que point ne se lèverait ce jour, ce dit-elle à son seigneur, qui voulait que elle se levât : « Voire , dit la dame, si verrais Orton. Par ma foi, je ne le vueil , si Dieu plaît, ni voir ni eucontrer. >».

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Or dit lo sire de Gorasse : « Et ce fais-je. » Il saulvtout bellement hors de son lit et s*assied sur Tesponde de son lit; et Guidait bien adone voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il aux £aiétre8,et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre ; ma|s il ne vit rien chose que il pât dire : « Yeey Orton. » Ce jour passa ; la nuit vint. Quand 4e^ sire de Corasse fut en son lit couché, Orton vint, et commotça à parler, ainsi comme accoutumé avait. ^ Va, va, dit le sire de Corasse, tu n'es que un bourdeur; tu te devais si bien montrer à moi hier . qui fut , et tu n'en as ri^ fait. » —■ » Non , dit-il , si ai , m'ait Dieu !» — « Non as* » — « Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton , quand vous saulsistes hors de votre lit, ^aucune chose? » Et le sire de Corasse pensa un petit, et puis s'avisa. « Oil , dit-il , en séant sur mon lit et pensant après toi , je vis deux longs fétus sur le pavement, qui tournaient ensemble et se jouaient. » ^ « Et ce étais-je , dit Ortôn ; en celle forme-là m'étais-je mis. » Dit le sire de Corasse : « Il ne me suffit pas : je te prie que tu te mettes en autre forme , telle que je te puisse voir et connaître. » Répondit Orton : « Vous ferez tant que vous me perdrez et que je me tannerai de vous , car vous me requérez trop avant. » Dit le. sire de Corasse : « Non feras-tu , ni te tanneras poiut de moi : si je t'avais vu une sente fois, je ne te voudrais plus jam^ôs voir. » — « Or, dit Orton , vous me verrez demain ; et prenez bien garde que la première chose que vous verrez quand vous serez issu h(Mrs de votre chambre , ce serai-je. » « Il suffit, dit le sire de Corasse; or, t'en va meshui , je te donne congé , car je vueil dormir. »

« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce que le sire de Corasse fut levé et appareillé , si comme à lui ap- ^partenait, il issit h(Nrs de sa chambre, et vint en une galerie qui regardait emmy la cour du chastel. Il jette ses jieux, et la première chose que il vit, c'était que en sa cour a une truie, la plus grande que oncques avait vue ; mais elle était tant maigre que par semblant on n^y véait que les os et la pel ; et avait les tettes grandes et longues et pendantes et toutes écartées , et avait un musel long et tout affamé. Le sire de Corasse s'émerveilla trop .fort de celle truie, et ne la vit point volontiers, et commanda à

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ses gens : « Or, tôt, mettez les chiens hors; je vueil que celle truie soit pillée. » Les varlets saillirent avant, et dcfrenèrent le lieu où les chiens étaient, et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri, et regarda contremout sur le seigneur de Gorasse, qui s'appuyait devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis; car elle s'esvanouit, ni on ne sçut que elle devint. Le sire de Corasse rentra en sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Oxton , et dit : « Je crois que j'ai hui vu mon messager; je me repens de ce que j'ai huyé et fait huyer mes chiens sur lui; fort y a si je le vois jamais, car il m'a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerais je le perdrais, et ne revenrait plus. » Il dit vérité : oncques puis ne revint en l'hôtel du seigneur de Corasse, et mourut le chevalier dedans l'an ensuivant. »

'^'lO CHBOiMIQUBS

ENTRÉE DE LA REINE ISABEAU A PARtô.

Le roi Charles VI se souvint, en 1389, qu'Isabeau de Bavière, qu'il avait épousée quatre ans auparavant (18 juillet 1385), n'avait pas encore fait son entrée solennelle à Paris. Il voulut donc, moins paraoïour pour la jeune reine que par goût des plaisirs bruyants et des folles magnificences, réparer son oubli. Par son ordre, on fit, pour le 22 août, les préparatifs d'une grande fête.

Froissart se trouvait alors à Paris : J'entendis à écrire et registrer tout ce que je vis et ouïs dire de vérité que advenu était à la fête, à Ventrée et venue à Paris de la roine Isabel de France, dont t ordonnance ainsi s'ensuit.

De la noble fêle qui fut faite à Paris à l'entr^ et venue de la roine Isabel de France, femme au roi Charles le Blen-aim^, et aussi des joutes qui y furent faites, et des présents de ceux de Paris. — (Liv. IV, chap. I.)

Le dimanche vingtième jour du mois d'août (1) , qui fut en Tan de grâce Notre-Seigneur mil trois cent quatre- vingt et neuf, a^^it tant de peuple dedans Paris et dehors que merveilles était du voir ; et ce dimanche, à heure de relevée, fut l'assemblée fait? en la ville de Saint-Denis des hautes et nobles dames de France qui la roine devaient accompagner, et des seigneurs qui les litières de la roine et des dames devaient adextrer. Et étaient des bourgeois de Paris douze cents, tous à cheval et sur les champs ,rangés d'une part du chemin et de l'autre part , parés et vêtus tous d'un parement de gonnes de baudequin vert et vermeil. Et entra la roine Jeanne, et sa fille la duchesse d'Orléans, premièrement en Paris, ainsi que une heure après nonne, en litière couverte, bien accompagnées de seigneurs; et passèrent

(I) Le 22 août, suiraut d'autres contemporains.

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parmi la grand*rue Saint-Denis , et vinrent au palais ; et là les attendait le roi. Et pour ce jour ces deux dames n'allèrent plus avant.

Or, se mirentla roine de France et les autres dames au chemin ; là duchesse de Berry , la duchesse de Boun;ogne , la duchesse de Touraine , la duchesse de Bar, la comtesse de Ncvers, la dame de Coucy , et toutes les dames et damoiselles , et par ordonnance ; et avaient toutes leurs litières pareilles si richement aoumées que rien n'y faillait. Mais la duchesse de Touraine n'avait poiqt de litière , pour li différer des autres , ains était sur un palefroi très-richement aourué ; et chevauchait d'un lès et tout le pas , et n'allaient les chevaux qui les litières menaient, et les seigneurs qui les adextraieut, que le petit pas.

La litière de la roine de France était adextrée du duc de Touraine et du duc de Bourbon au premier chef; et étaient six seigneurs qui tenaient à la litière de la roine de France. Je vous ai nommé les premiers. Secondement, et, au milieu tenaient et adextraient la litière, le duc de Berry et le duc de Bourgogne; et à la litière derrière, messire Pierre de Navarre et le comte d'Ostrevan. Et je vous dis que la litière de la roine était trèsriche, et bien aoumée, et toute découverte.

Après venait, sur un palefroi très-bien et richement paré et aoumé, et sans litière, la duchesse de Berry; et était adextrée et menée du comte de la Marche et du comte de Nevers , et allaient tout souef le pas, et aussi faisaient ceux qui conduisaient \vs litières.

Après venaient, en litière toute découverte, madame de Bourgogne et Marguerite de Hainaut, comtesse de Nevers, sa fille; et était la litière menée et adextrée de messire Henri de Bar et du comte de Namur le jeune, nommé messire Guillaume.

Après venait, en litière toute découverte, derrière, madame d'Orléans. Car encore était la duchesse d'Orléans sur un palefroi très-bien et richement paré devant la duchesse de Bar et ^a fille , fille au seigneur de Coucy ; et menaient ma dite dame d'Orléans messire Jaquemes de Bourbon et messire Philippe d'Artois.

Après venaientles autres dames dessus nommées , la duchesse

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de Bar et sa fille ; ei étaient adextrées de niessire Cbarles de la Bretti et du seigaeur de Coucy.

Des autres dames et damoisel les qui venaient derrière, sur chars couverts et sur palefrois , n'est-il nujle mention , et des chevaliers qui les suivaient. Et vous dis que sergents d'armes et ofQciers du roi étalent tous embesc^nésà &ire voie, et rompre la presse et les gens. Tant y avait grand peuple sur les rues, que il semblait que tout le monde fût là mandé.

A la première porte de Saint-Denis, ainsi que on entre dedans Paris, et que on dit à la Bastide, y avait un ciel tout estelié , et 'dedans ce ciel jeunes enfants appareillés et mis en ordonnance d'anges , lesquels enfants chantaient moult mélodieusement et doucement. Et avec tout ce il y avait une image de Notre-Dame qui tenait par figure un petit enfant , lequel enfant s'ébattait par soi à un moulinet fait d'une grosse noix ; et était haut le ciel, et armoyétrè^-richenwnt des armes de France etde Bavière, à un soleil d'or resplendissant et donnant ses rais. £t cil soleil d'or rayant était la devise du roi et pour la fête des joutes. Lesquelles choses la roine de France et les dames, en passant entre et dessous la porte , virent moult volontiers ; et aussi firent toutes gens qui par là passèrent.

Après ce vu, la roinede France et les dames vinrent tout le petit pas devant la fontaine en la rue Saint-Denis , laquelle était toute couverte et parée sur un drap de fin azur, peint et semé de fleurs de lis d'or, et les piliers qui environnaient la fontaine armoyés des armes de plusieurs hauts et notables seigneurs du royaume de France; et donnait cette fontaine, par ses conduits, claret et piment très -bon, et par grands riens; et avait là, autour de lafontaine, jeunes filles très-richement ornées, et, sur leurs chefs, chapeaux d'or bons et riches , lesquelles chantaient très-mélodieusement. Douce chose et plaisante était à l'ouïr ! Et tenaient en leurs mains hanaps (1) d'or et coupes d'or ; et offraient et donnaient à boire à tous ceux qui boire voulaient. Et en passant devant elles la roine de France s'arrêta, et les regarda moult volontiers, et se réjouit de l'ordonnance ; et aussi firent toutes

(I) C'étaieot aani des coupes.

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les autres dames et damoiselles , et tous ceux et celles qui les virent.

Après, dessous le moutier de la Trinité, sur la rue, avait un escharfaut, et sur Pescharfaut un diastel, et là au long dePescharfauf était ordonné le pas du roi Salhadin , et tous faits de personnages, les chrétiens d'une part et les Sarrasins d'autre part; et là étaient, par personnages , tous les seigneurs de nom qui jadis au pas Salhadin furent, et armoyés de leurs armes ainsi que pour le temps de adonc ils s'armaient ; et, un petit en sus d'eux, était, par personnage, le^roi de France, et entour de lui douze pairs de France, et tous armoyés de leurs armes. Et quand la roine de France fut amenée si avant en sa litière que devant Pescharfaut ou ces ordonnances étaient , le roi Richard se départit de ses compagnons et s'en vint au roi de France, et démanda congé pour aller assaillir les Sarrasins; et le roi lui donna. Ce congé pris , le roi Richard s'en retourna devers ses douze compagnons , et lors se mirent en ordonnance et allèrent incontinent assaillir le roi Salhadin et ses Sarrasins , et là y eut parébattement^rand'bataille, et dura une bonne espace; et tout ce fiit vu moult volontiers.

Et puis passèrent outre, et vinrent à la seconde porte de St.-Denis ; et là y avait un chastel ordonné, si comme à la première porte, et un ciel nu et tout estellé très-richement, et Dieu, par figure , séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et là, dedans ce ciel , jeunes enfants de chœur, lesquels chantaient moult doucement, eu formes d'ange&; laquelle chose (m véait et oyait moult volontiers. Et à ce que la roine passa dedans sa litière dessous, la porte de paradis s'ouvrit, et deux anges issirent hors, en eux avalant; et tenaient en leurs mains une très^ricbe couronne d'or garnie de pierres précieuses , et la mirent les deux anges et l'assirent moult doucement sur le chef de la rome, en chantant tels vers :

Dame enclose entre fleurs de lis , Roine estes- vous de Paris , De France et de tout le pays.

Nous en râlions en paradis^

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Après trouvèrent les seigneurs et les dames, devant la chapelle Saint-Jacques, un escharfaut fait et ordonné très-richement^ séant à dextre, ainsi comme ils y allaient et étaient , le dit escharfaut couvert de drap de haute lice, et encourtiné à manière d'une chambre ; et dedans cette chambre avaient hommes qui sonnaient une orgue moult doucement. Et sachez que toute la grand'rue Saint-Denis était couverte à ciel de draps camelots et de soie, si richement comme si on eût les draps pour néant, ou que on fût en Alexandrie ou à Damas.

Et je, auteur de ce livre , qui fus présent à toutes ces choses , quand j'en vis si grand*foison , je me merveillai où Ton en avait tant pris^^et toutes les maisons, à deux côtés de la grand*rue Saint-Denis jusques en Châtelet, voire jusques au grand pont de Paris , étaient parées et vêtues de drap de haute lice de diverses histoires , dont grand' plaisance et oubliance étoit au voir. Et ainsi tout le petit pas s'en vinrent les dames en leurs litières, et les seigneurs qui les menaient , jusques à la porte du Châtelet de Paris ; et là s'arrêtèrent pour voir autres belles ordonnances que ils trouvèrent devant la porte.

A la porte du Châtelet de Paris avait un chastel ouvré et charpenté de bois et de guérites , faites aussi fortes que pour durer quarante ans; et là avait à chacun des créneaux un homme d'armes armé de toutes pièces , et sur le chastel un lit paré et ordonné , et encourtiné aussi richement de toutes choses comme pour la chambre du roi. Et était appelé ce lit le lit de justice , et là, en ceiit, par figure et par personnage, gisait madame sainte Anne.

Au plain de ce chastel , qui était contenant grand'espace , avoit une garenne et grand'foisou de ramée, et dedans la ramée grand'foison de lièvres , de connils et d'oisillons qui volaient hors et y révélaient à sauf garant , pour la doute du peuple qu'ils véaient. Et de c« bois et ramée, du côté où les dames vinrent , issit un grand blanc cerf devers le lit de justice. D'autre part, issirent hors du bois et de la ramée un lion et un aigle faits très-proprement : et approchaient fièrement ce cerf et le lit de justice. Lors issirent, hors du bois et de la ramée, jeunes pucelles, environ douze, très -richement parées en chapelets d'or , tenant

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épées toutes nues en leurs naains/etse mirent entre le cerf et Taigle et le lion , et montrèrent que à l'épée elles voulaient garder le cerf et le lit de justice. Laquelle ordonnance la roine et les dames et les seigneurs virent moult volontiers; et puis passèrent outre en approchant le. grand pont de Paris, lequel était couvert et paré si richement que rien on n'y sçût ni pût amender, et couvert- d'un ciel estellé, et de vert et de vermeil samis. Et jusques à l'église Notre-Dame étaient les^rues parées ; et quand les dames eurent passé le grand pont de Paris , en approchant la grand'église Notre-Dame, il était jà tard; car les chevaux et ceux qui les dames menaient en les litières n'allaient ni avaient allé, depuis qu'ils départirent do l^aint-Denis , que le petit pas.

Le grand pont de Paris était tout au long couvert et estellé de vert et de blanc cendal; et avant que la roine de France, les dames ni les seîgYteurs entrassent dedans l'église Notre-Dame, elle trouva sur son chemin autres jeux qui grandement lui vinrent à plaisance. Et aussi firent-ils à tous ceux et celles qui les virent, et je vous dirai que ce fut.

Bien un mois devant la venue de la roine en Paris , un maître engigneur d'appertise , et de la nation deGennève, sus laiiaute tour de l'église Notre-Dame de Paris, et tout au plus haut, avait attaché une corde , laquelle corde comprenait moult loin et par dessus les maisons, et s'en venait tout haut, et était attachée sur la plus haute maison du pont Saint-Michel ; et ainsi cdmme la roine et les autres dames passaient et étaient en la grand'rue Notre-Dame , cil maître , pour ce qu'il était tard , portant deux cierges ardents en ses mains , issit hors de son escharfaut , lequel était fait sur la haute lour de Notre-Dame, et s'assit sus celle ; et tout chantant , sus la corde , il s'en vint au long de la grand'rue ; dont cils et celles qui le véaient s'émerveillaient comment ce se pouvait faire ; et cil toujours portant les deux cierges allumés , lesquels on pouvait voir tout au long de Paris et au dehors de Paris deux ou trois lieues loin , inoult fit d*appertises tant, que la légèreté de lui et ses œuvres furent moult prisées.

En devant l'église Notre-Dame , en la place , l'évéque de

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Paris était revêtu des armes' Nôtre-Seigneur , et tout k coll^ aussi, où moult arait grand clergé; et là descendit la roine; et la mirent jus et hors de sa litière les quatre ducs qui là étaient : Berry, Bourgogne , Touraine, et Bourbon. Et pareillement toutes les autres dames furent mises hors de leurs litières , et c^es qui à cheval étaient jus de leurs palefrois; et par ordonnance elles entrèrent en l'élise, Tévéque et ledergé devant, qui chantaient haut et clair à la louange de Dieu et de la Vierge Marie.

La roine de France fut adextrée et menée parmi l'église et le chœur jusques au grand autel ; et là se mit à genoux et fit les oraisons, ainsi que bon lui sembla, et donna et offrit à la trésorerie de Notre-Dame quatre draps d*or, et la belle couronne que les anges lui avaient posée sur le chef à la porte de Paris, en entrant, si comme il est ici-dessus contenu; et tantôt furent appareillés messire Jean de la Rivière et messire Jean le Mercier, qui lui en baillèrent une plus riche assez que celle ne fut , et lui assirent sur le chef l'évéque de Paris et les quatre ducs dessus nommés.

Tout ce fait, on se mit au retour parmi l'église, et furent la roine et les dames remises sur leurs litières comme devant; et là avait plus de cinq cents cierges ardents , car il était jà tard. Si furent en tel arroi amenées au palais de Paris où le roi était, et la roine Jeanne , et la duchesse d'Orléans sa fille, qui là les attendaient. Et là descendirent les dames jus de leurs litières, et furent menées , chacune à son ordonnance , en chambres parties; mais les seigneurs retournèrent à leurs hôtels après les danses (1).

A lendemain , le lundi , donna le roi à dîner en le palais de Paris aux dames, dont il y avait très-grand'foison. Et à heure de haute messe la roine de France fut adextrée et amenée des quatre ducs dessus nommés en la Sainte-Chapelle du palais ; et fut à la messe sacrée et enœnte, ainsi comme roine de France le doit être; et fit l'office de la dite messe l'archevêque de

(I) Il y a sar cette fête, dans les Bellagu^), quelques AèUàU que Von ne grandes Chroniques et dans le Religieux trouve pas dans Froissart. de Saint-Denis ( voy. liv. X , rii. 7 , éd.-

DE FROISSABT. 447

Rouen, qui pour lors s'appelait messire Guillaume de Yiane.

Apr^ la messe, qui fut bien chantée et solennellement, le roi de Franœet la roine retournèrent en leurs chambres, et toutes les dames aussi qui chambres en le palais avaient. Assez tôt après le retour de la messe , le roi et la roine de France entrèrent en la salle, ettoutes les dames.

Vous devez savoir que la grand'table de marbre, qui continuellement est au palais, ni point nie se bouge, était renforcée d'une grosse planche de chêne épaisse de quatre pois , laquelle table était couverte pour dîner sus. Kn sus de la grand'taMe , ^contre un des piliers, était le dressoir du roi , grand , bel et bien paré, couvert et orné de vaisselle d'or et d'argeot, et bien convoité de plusieurs qui cejour le virent. Devant la fable du roi^ tout au long descencknt , avait une baille de gros merrien par raison à trois entrées ; et là étaient sergents d'armes, huissiers du roi et massiers moult grand'foison qui les entrées gardaient, à la fin que nul n'y entrât si il n'était ordonné pour servir à table. Car vous de?ez savoir, et vérité fut, que en la dite salle avait si grand peuple et telle presse de gens que (m ne se pouvait retourner, fors à grand' peine. Ménestrels étaient là à grand'foison, qui ouvraient de leurs métiers de ce que chacun savait faire. Le roi, prélats et dames lavèrent. L'on s'assit à table, et fut l'assiette telle. Pour la haute table du roi , l'évéque de Noyon faisait le chef, et puis l'évéque de Langres, et puis de lès le roi l'archevêque de Ro^en , et puis le roi de France qui séait en un surcot tout ouvert de vermeil verel fourré d'hermine , la couronne d'or très-riche sur son chef. Après le roi, un petit en sus, séait la roine de France, couronnée aussi de couronne d'or moulj; riche. Après la roine séait le roi d'Arménie , et puis la duchesse de Berri , et puis la duchesse de Bourgogne, et puis la duchesse deXouraine, et puis madame de Ptevers , et puis mademoiselle Bonne de Bar, et puis la dame de Coucy, et puis mademoiselle Marie de Harecourt. Plus n'en y avait à la haute table du roi, fors encore tout dessous, la dame de Sully, femme à messire Gui de la Trémouille.

A deux autres tables, tout environ le palais , séaient plus de cinq cents damoiselles : mais la presse y était si grande, que à

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peine ne les put-on servrr. Des mets qui étaient grands et notables , ne vous ai-je que faire de tenir compte ; mais je vous parlerai des entremets qui y furent , qui si bien étaient ordonnés que on ne pourrait mieux ; et eût été pour le roi et pour les dames très-grand plaisance à voir, si cils qui entrepris avaient à jouer pussent avoir joué.

Au milieu du palais avait un chastel ouvré et charpenté en carrure de quarante pieds de haut et de vingt pieds de long et de vingt pieds d'aile ; et avait quatre tours sur les quatre quartiers , et une tour plus haute assez au milieu du chastel ; et était figuré le chastel pour la cité de Troie la grande , et la tour du milieu pour le palais de Ilion. £t là étaient en pennons les armes des Troyens, telles que du roi Priam, du preux Hector son fils et de ses autres enfants ^ et aussi des rois et des princes qui enclos furent en Troie avecques eux. £t allait ce chastel sur quatre roues, qui tournaient par dedans moult subtilement. Et vinrent ce château requerre et assaillir autres gens d'un lès qui étaient en un pavillon , lequel pareillement allait sur roues couvertement et subtilement, car on ne véait rien du mouvement ; et là étaient les armoiries des rois de Grèce et d'ailleurs , qui mirent le siège jadis devant Troie. Encore y avait , si comme en leur aide , une nef très-proprement faite, où bien pouvaient être cent hommes d'armes ; et tout par l'art et engin des roues se mouvaient ces trois choses^ le chastel , la nef et le pavillon. Et eut de ceux de la nefet du pavillon grand assaut d'un lès à ceux dufhastel, et de ceux du chastel aux dessus dits grand'défense. Mais l'ébattement ne put longuement durer, pour la cause de la grand'presse, de gens qui l'environnaient. Et là eut des gens par la chaleur échauffés, et par presse moult mésaisés. Et fut une table séant au lès devers rhuis de parlement, où grand'foison de dames et damoiselles étaient assises, de force ruée par terre; et convint les dames et damoiselles qui y séaient, soudainement et sans arroi lever, par réchauffement de la presse et de lagraqd'ehaleur qui était au palais. La roine de France fut sur le point d'être moult mésaisée ; et convintune verrière romprequi était derrière li, pour avoir vent et air. La dame de Coucy fut pareillement trop fort mésaisée. Le roi de France s'aperçut bien de cette affaire ; si coin manda à cesser. On

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DK PBOISSART. 419

cessa; et furent les tables levées et abattues soudaiDement , po'jr les dames et damoiselles être au large. On se délivra de donner vin et éptces. Et se retrait chacun et chacune , tantôt que le roi et la roine forent retraits en leursvchambres. Aucunes dames demeurèrent au palais, et aucunes s'en retournèrent en leurs hôtels en la ville, pour être mieux a leur aise; car elles avaient été ds chaleur et de presse trop firt grevées. La dame de Couc.y retourna à son hôtel, et là se tint jusques sur le tard.

Sur le point de cinq heures, la roine de France, accompagnée des duchesses dessus nommées, se départit du palais de Paris, et sVn vint en sa litière découverte parmi les rues au plits long, et les dames aussi en leurs litières et sur leurs palefrois, et vinrent à rhôtel du roi que on dit Saint-Pol sur Seine. En la compagnie de la roine et des dames avait plus dé mille chevaux. Et le roi de France entra en un batel sur Seine au palais , et se flt anavier parmi la rivière jusques à Saint-Pol; auquel hôtel de Saint-Pol , pourquoi qu'il soit grand assez et bien amanondé , on avait fait faire en la cour, qui contient grand' place, ainsi que on entre ens par la porte de Seine, et charpenté une très-haute salle, laquelle était toute couverte de draps^écrus de Normandie, lesquels draps on avait fait venir de plusieurs lieux ; et les parois étaient parées et couvertes à l'environde draps de haute lice d'étranges histoirési lesquelles on véait moult volontiers ; et dedans cette salle donna le roi à souper aux dames ; mais la roine demeura en ses charpbres, et là soupa ; et point ne se montra cette nuit. Et les autres dames, le roi et les seigneurs dansèrent et s'ébattirent toute la nuit jusque sur le point du jour^ que les fêtes cessèrent; et retournèrent chacun en son lieu pour doirmir et reposer, car bien était heure.

Or, vous vueil parler des dons et des présents que les Parisiens firent le mardi, devant dîner, à la roine de France et à la duchesse de Touraine, qui nouvellement était venue en France et issue hors de Lombardie , car elle était fille au seigneur de Milan ; et l'avait en c^t an même épousée le duc Louis de Touraine ; et encore n'avait la jeune dame , qui s'appelait Valentine, entré eii la cité de Paris quand elle y entra premièrement en la conj-

yGoosle

4&0 CnBONlQUES

pagnie de la reiiie de France; si lui devaient les bourgeois de Paris, par raison, sa bienvenue.

Vous devex savoir que le mardi, sur le point de douze heures , vinrent les bourgeois de Parts , environ quarante, tous des plus notables , vêtus d'un drap tout pareil , à Thôtel du roi à Saint- Pol , et apportèrent oe présent qu'ils firent à la roine tout au long de Paris. £t était le présent en une litière très-richement ouvrée; et portaient la litière deux forts hommes, ordonnés et appareillés trè^-proprement comme hommes sauvages , et était la litière couverte d'un ciel fait d'un délié crêpe de soie, par quoi tout parmi on pouvait bien voir les joyaux qui sur la litière étaient. Eux venus à Saint^ol , ils se adressèrent premièrement devers la chambre du roi, qui était tout ouverte et appareillée pour eux recevoir; car on savait jà bien leur venue, et toujours est bien venu qui apporte. Et mirent les bourgeois qui le présent firent, la litière jus sur deux tréteaux emmi la chambre , et se agenouillèrent devant le roi , en disant ainsi : « Très-cher sire et noble roi , vos bourgeois de Paris vous présentent, au joyeux avènement de votre règne, tous ces joyaux qui sont sur cette litière. » — « Grands tnercis, répondit le roi, bonnes gens! ils sont beaux et riches. » Donc se levèrent les bourgeois et se retraïrent arrière; ce fait, prirent congé, et le roi leur donna. Quand ils furent partis, le roi dit à messire Guillaume des Bordes et à Montagu, qui étaient de lès lui : « Allons voir de plus près les présents quels ils sont. »

Ils vinrent jusques à la litière, et regardèrent sus.

Or, vueilje dire tout oe qui sur la litière était, et dont on avait fait présent au roi. Premièrement il y avait quatre pots d'or, quatre trempoirs d'or et six plats d'or. Et pesaient toutes ces vaisselles cent et cinquante marcs d'or.

Pareillement autres boui^eois de Paris très-richement parés et vêtus tous d'un drap vinrent devers la roine de France , et lui firent présent sur une litière qui fut apportée en sa chambre, et recommandèrent la cité et les hommes de Paris à li; auquel présent avait une nef d'or, deux grands flacons d'or, d'eux drageoirs d'or, deux salières d'or, six pois d'or, six trempoirs d'or ,

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douze lampes d^argent, deux douzaines d'éeœlies d'argent , six grands plats d'argent, deux bassins d'ai^ent; et y eut en somme pour trois cents marcs , que d'or que d'argent. Et fut ce présent apporté en la chambre de la roine en une litière , si comme ici-dessus est dit, par deux hommes , lesquels étaient figurés, l'un en la forme d'un ours, et l'autre en la forme d'une licorne.

Le tiers présent fut apporté semblablefnent en la chambre de la duchesse de Touraine par deux hommes figurés en la forme de Maures, noircis les viaires, et bien richement vêtus , touailles blanches enveloppées parmi leurs chefe, comme si ce fussent Sarrasins ou Tartares. Et était la litière belle et riche, et couverte d'un délié couvrecbef de soie comme les autres , et aconvoyée et adextrée de douze bourgeois de Paria vétiis moult richement et tous d'un parement, lesquels firent le présent à la duchesse dessus dite : auquel présent avait une nef d'or, un grand pot d'or , deux drageoirs d'or, deux grands plats d'or, deux salières d'or , six pots d'argent, six plats d'argent, deux douzaines d'écuelles d'argent, deux douzaines de saliyes d'argent , deux douzaines de tasses d'ai^ent ; et y avait en somme, que d'or que d'argent, de deux cents marcii. Le présent réjouit grandement la duchesse de Touraine ; et ce fut raison, car il était beau et riche ; el remercia grandement et sagement ceux qui présenté l'avaient , et la bonne ville de Paris de qui le profit venait.

Ainsi en ce jour, qui fut nommé mardi , furent faits, donnés et présentés au roi , à la roine, et à la duchesse de Touraine, ce§, trois présents. Or, considérez la grand'valeur des présents et aussi la puissance des Parisiens ; car il me fut dit , je auteur de cette histoire qui tous les présents vis , que ils avaient coûté plus de soixante mille couronnes d'or.

Ces présents faits et présentés, il fut heure d'aller dîner ; mais ce jour, le roi , les dames et les seigneurs dînèrent en chambre pour plus légèrement avoir fait ; car sur le point de trois heures, après dîner. Ton se devait traire au champ de Sainte-Catherine , et là était l'appareil fait et ordonné très-grand pour jouter , de loges et de hourds ouvrés et charpentés pour la roine et les dames; Or, vous vueil nommer par ordonnance les chevaliers qui

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étaient dedans, et s'appelaient les chevaliers du Soleil d'or. EX quoique ce fût pour ces jours la devise du roi , si était le roi de ceux de dehors , et jouta comme les autres à forain , pour conqueiirete prix par armes. Il en pouvait avoir Taventure. Et étaient les chevaliers eux trente.

Tout premier le duc de Berry , secondement le duc de Bourgogne , le duc de Bourbon , le comte de la Marche, messire Jaquemart de Bourbon son frère, messire Guillaume de Namur, messire Olivier de Cliçon, connétable de France, messire Jean de Vienne, messire Jaquemes devienne, seigneur de Pagny, messire Guy de la Trémouilie, messire Guillaume son frère, messire Philippe de Bar, le seigneur de Rochefort, le seigneur db Rais, le seigneur de Beaumanoir, messire Jean de Barbançon dit l'Ardenois , le Hazie de Flandre , le seigneur de Courcy Normand, messire Jean des^ Barres , le seigneur de Nantouillet, le seigneur de Rochefoucault , te seigneur de Garancières , messire Jean Harpedane, le baron d'Ivery, messire Guillaume Marciel , *messire Regnault de Roye, niessire Geoffroy de Charny , messire Charles de Hangiers , et messire Guillaume de Ligriac.

Tous ces chevaliers étaient armés et parés, en leurs targes, du rai du soleil ; et furent, sur le point de trois heures après dîner, en la place de Sainte-Catherine ; et jà étaient venues les dames, la roine de France toute première. £t fut amenée jusque là en un char couvert si riche que pour le corps deli; et les autres dames et duchesses , chacune en très grand arroi. Et montèrent et entrèrent ens es escharfauts qui ordonnés étaient pour elles.

Après vint le roi de France tout appareillé pour jouter, lequel métier il faisait moult volontiers ; et quand il entra sur le champ , vous devez savoir que il était bien accompagné et arréé de ce que à lui appartenait. Si commencèrent les joutes et les ébattemenis grands et roides, car grand'foison de seigneurs y avait de tous pays. Et vous dis que.messire Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevan, jouta moult bien ; et aussi flrent les chevaliers qui avecs lui venus étaient : le sire de Gommegnies, messire Jean d'Audreguies, le sire de Chautain, messire Ancel de Trassegnies, et messire Clinquart de lleremes. Tous le lirent bien, à la louange des dames. Et aussi Jouta moull.bien le duc d'Irlande, qui pources

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jours se tenait en France de lès le roi, car il y avait été mandé. Aussi jouta moult bien un chevalier allemand, dessus le Rhin, qui s'appelait messire Servais de Mirande.

Si furent ces Joutes fortes et roides et bien joutées. Mais il y avait tant de chevah'ers que à peine se pouvaient-ils assener de plein coup ; et la foule des chevaux et la poudrière y était si trèsgrande, que ce les grevait et empêchait par espécial trop grandement. Le sire de Coucy s'y porta grandement bien. Si durèrent les joutes fortes et roides jusques à la nuit que on se déportait , et furent les dames menées à leurs hôtels. La roine de France , en son arroi, fut ramenée à Saint-Pol ; et là fut le souper des dames si très-grand , si très-bel et si bien étoffé de toutes choses, que peine serait du recorder; et durèrent les fêtes et les danses jusques à soleil levant ; et eut le prix des joutes , pour le mieux joutant de tous et qui le plus avait continué, de ceux de dehors, par l'assentiment et jugement des dames et des héraults, le roi de France ; et de ceux de dedans le Hazle de Flandre , frère bâtard à la duchesse de Bourgogne. Et pour ce que les chevaliers se plaignaient de la grand'poudrière qu'il avait fait le jour des joutes, et disaient les aucuns que leurs faits en avaient été perdus , le roi ordonna que on y pourvût. Si furent pris plus de deux cents porteurs d'eau qui arrosèrent la place ce mercredi, et amoindrirent grandement la poudrière; mais, nonobstant les porteurs d'eau , encore y en eut-il assez.

Ce mercredi, arriva à Paris le comte de Saint-Pol qui venait tout droit hors d'Angleterre, et s'était moult hâté pour être à cette fête; et avait laissé derrière, en Angleterre, Jean de Chasteaumorant pour rapporter la charte de la trêve par mer. Si fut le comte de Saint-Pol le très-bien venu du roi et de tous les seigneurs ; et était à cette fêle , et de lès la roine de France , sa femme, qui fiit moult réjouie de sa venue.

Le mercredi , après dîner , se traïrent trente écuyers qui attendant étaient sur le champ où on avait jouté le mardi ; et là vinrent les danjes en grand arroi , si comme elles étaient venues le jour devant; et montèrent sur les hourds qui ordonnés et appareillés pour elles étaient. Si commencèrent les joutes fortes et roides , qui furent bien joutées et continuées jusques à la nuit ,

que on se départit et retourna aux hôtels. Et fut le souper des dames à Saint-Pol, qui fut grand, et bel , et bien étoffé ; et là fut donné le prix , par Tassentiment et jugement des dames et des bérauits ; et Teut un écuyer de Hainaut qui se nommait Jean de Floyen, venu en la compagnie du comte d'Ostrevan ; et de ceux de dedans, Feut un écuyer du duc de Bourgogne qui s'appelait Damp Jean de Pobières.

Encore de rechef, le jeudi ensuivant , joutèrent chevaliers et écuyers tous ensemble; et furent les joutes roides, fortes et bien joutées ; car chacun se prenait de bien faire. Et durèrent jusques à la nuit. Et fut le souper des dames et des damoiselles à Saint- Pol. Et là fut donné le prix des joutes^ et Peut pour ceux de dehors messire Charlfss des Armoies, et de ceux de dedans, un écuyer de la roine de France que on appelait Kouk.

Le venredi , donna le roi de France à dîner à toutes les dames et damoiselles. Et fut le dîner grand, bel et bien étoffé; et advint que,surledéfaillementdudîner,le roi séant à table, la duchesse de Berry , la duchesse de Bourgogne , la duchesse de Touraine , la comtesse de Saint-Pol , la dame de Goucy , et grand'foison de dames, entrèrent en la sall^ qui était ample et lai^e,et qui faîte était nouvellement pour la fête, deux chevaliers montés aux chevaux armés de toutes pièces pour la joute, et les lances en leurs mains. L'un fut messire Regnault de Roye, et l'autre messire Boueicaut le jeune; et là joutèrent fortement et roidement. Tantôt vinrent autres chevaliers : messire Regnault de Trye, messire Guillaume de Namur, messire Charles des Armoies, le sire de Garencières, le sire de Nantouillet, l'Àrdenois de Doustenène, et plusieurs autres; et joutèrent là bien par l'espace de deux heures devant le roi et les dames. Et quand ils se furent assez esbanoiés, ils s'en retournèrent à leurs hôtels.

Ce venredi, prirent congé au roi et à la roine les dames et damoiselles qui retourner voulaient en leurs lieux , et aussi les seigneurs qui partir voulaient. Le roi de France et la roine , au congé prendre , remercièrent grandement tous ceux et celles qui à eux parlaient, et qui à la fête venus et venues étaient.

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