EDOUARD UI £T LA COMTESSE DE SALISBURY
Eq 1342 , David Bruce entra sur les terres du roi d*AngIelerre , et les ravagea. Il était occupé au siège du château de Salisbury, tors^fu'Édoiiard III accourut pour le combattre. David n'attendit point les Anglais ; il leva le siège, et partit en toute bâle pour TÉcosse. Ce fut alors qu*Édouard III rencontra la comtesse de Salisbury.
Comment tei roi d'Angleterre vint à tout son ost devant Salebrin, caidant trouver le roi d'Escosse; et comment ledit roi fut surpris de l'amour à la , comtesse de Salebrin. — (Liv. I , part, i, ch. 165. )
Ce jour même que le roi David et les Escots se départirent au matin de devait le châtel de Salebria , vint le roi Edouard à tout son ost , à heure de midi, en la place où le roi d*Escosse avait logé ; si fut moult courroucé quand il ne le trouva , car bien volontiers se fût combattu à lui.
Il était venu en si grand 'hâte, que ses gens et ses chevaux étaient durement travaillés. Si commanda que chacun se logeât là endroit , car il voulait aller voir le châtel, et la gentille dame qui laieQS était ; car il ne Tavait vue puis les noces dont elle était mariée. Ainsi fut fait que commandé fut : chacun s'alla loger ainsi qu'il put, et reposer qui voulut. Sitôt comme le roi Edouard fut désarmé, il prit jusques à dix ou douze chevaliers, et s'en alla vers le châtel pour saluer la comtesse de Salebrin, et pour voir la manière des assauts que les Escots avaient faits , et des défenses que ceux du châtel avaient faites à rencontre. Sitôt que la dame de Salebrin sut le roi venant, elle fit ouvrir toutes les portes, et vint hors si richement vêtue et atournée, que chacun s'en émerveillait, et ne se pouvait tenir de la regarder et de remirer à la grand' noblesse de la dame, avec la grand' beauté
et le gracieux maintien qu'elle avait. Quand elle fut venue jusques au roi , elle s'inclina jusques à terre contre lui, en le regraciant de la grâce et du secours que fait lui avait ; et l'emmena au châtel pour le fêter et honorer, comme celle qui très-bien le savait faire. Chacun la regardait à merveille , et le roi même ne se put tenir de la regarder ; et bien lui était avis qu'oncques n'avait vue si noble , si frique ni si belle de H. Si le ferit tantôt une étincelle de fme amour au cœur, que madame Vénus lui envoya par Cupido le dieu d'amour, et qui lui dura par longtemps, car bien lui semblait que au monde n'avait dame qui tant fut à aimer comme elle. Si entrèrent au châtel main à main ; et le mena la dame premier en la salle , et puis en sa chambre , qui était si noblement parée comme à lui afférait. £t toudis regardait le roi la gentille dame si ardemment , qu'elle en devenait toute honteuse et abaubie. Quand il l'eut grand' pièce regardée, il alla à une fenêtre pour s'appuyer, et commença fortement à penser. La dame, qui à ce pointue pensait, alla les autres seigneurs et chevaliers fêter et saluer moult grandement et à point , ainsi qu*elle savait bien faire , chacun selon son état ; et puis commanda à appareiller le dîner, et, quand temps serait, mettre les tables, et la salle parer et ordonner.
Comment le roi Edouard dit à la comtassequ'U canvenait qu'il fût d'elle aimé, * dont elle fut fortement ébaliie. — ( Chap. 166. )
Quand la dame eut devisé et commandé à ses gens tout ce que ^n lui sembla , elle s'en revint , à chère liée, devers le roi , qui encore pensait et musait fortement ; et lui dit : « Cher sire, pourquoi pensez-vous si fortP^Tant penser n'afQert pas à vons, ce m'est avis, sauve votre grâce : ains dussiez faire fête et joie et bonne chère quand vous avez enchâssé vos ennemis , qui ne vous ont osé attendre ; et dussiez les autres laisser penser du remenant. » Le roi répondit et dit : <« Ha ! chère dame , sachez que depuis que j'entrai céans m'est un songe survenu , de quoi je ne me prenais pas garde : si m'y convient penser ; et ne sais qu'avenir m'en pourra : mais je n'en puis mon cœur ôter. » — « Cher sire, ce dit ta dame , vous dussiez toujours faire bonne chère pour vos gens
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conforter , et laisser le penser et le muser. Diea tous a si bien aidéjusques à maintenant dans tontes vos besognes, et donné si grand' grâce, que vous êtes le plus douté et honoré prince des chrétiens; et sr le roi d^Ësoosse vous a fait dépit et dommage, vous le pourrez bien amender quand vous voudrez , ainsi que autrefois avez £ait> Si laissez-le muser, et venez en la salle , s*il vous plaît, de lès vos chevaliers : tantôt sera prêt pour dîner.»-— « Ha ! ma chère dame , dit le roi , atftre chose me touche et gît en mon cœur que vous ne pensez; car certainement le doux maintien , te parfait sens, la grand' noblesse, la grâce et la fine beauté que j'ai vus et trouvés en vous m'ont si surpris et entrepris, qii'il convient que.je sois de vous aimé; car nul escondit ne m'en pourrait ôter. »
La gentille dame fut adonc durement ébahie, et dit : « Ha î trèscher sire, ne me veuillez moquer, essayer , ni tenter : je ne pourrais cuider ni penser que ce fût acertes que vous dites , ni que si noble, ni si gentil prince que vous êtes, dût quérir tour ni penser pour déshonorer moi et mon mari , qui est si vaillant chevalier, et qui tant vous a servi que vous savez , et encore est pour vous emprisonné. Certes, vous seriez de tel cas peu prisé et amendé : certes , telle pensée oncques ne me vint en cœur , ni jà n'y viendra , si Dieu plaît, pour homme qui soit né ; et si je le faisais, vous m'en devriez blâmer, non pas blâmer seulement, mais mou corps justicier et démembrer, pour donner l'exemple aux autres d'être loyales à leurs maris. »
Gomment te roi d'Angleterre s'assit au dtner tout pensif, dont ses gens étaient fortement émerveillés^ — (Chap. 167.)
Adonc se partit la gentille dame, et laissa le roi durement ébahi; et s'en revint en la salle pour hâter le dîner, et puis s'en retourna au roi et emmena de ses chevaliers , et lui dit : « Sire , venez en la salle, les chevaliers vous attendent pour laver; car ils ont trop jeune ; aussi avez.- vous. » Le roi se partit de la chambre, et s'en alla en la salle ; à ce mot, et lava et puis s'assit entre ses chevaliers au dîner, et la dame aussi. Mais le roi y dîna petit, car autre chose lui touchait que boire et manger; et ne fit oncques à ce dî-
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ner fors que penser; et à la fois , quand il osait la dame et s^ maintien r^ider, il jetait ses yeux cette part. De quoi toutes gens avaient grand' merveille , ear il n'en était point accoutumé , ni oncques en tel point ne l'avaient vu : ains cuidaient les aucuns que ce fût pour les Escots qui lui étaient échappés. Mais autre chose lui touchait et lui ^ait si fermement et en tdle forme entrée au cœur, que oncques n'en put issir de grand temps , pour escondit que la dame en put et sut foire. Mais en fut toujours depuis plus lie, plus gai et plus joli ; et en fit plusieurs belles fêtes, grandes assemblées de seigneurs, de dames et de damoiselles , tout pour l'amour de la dite comtiesse de Salebrin, si comme vous orrez ci-après.
Oomment le roi d'An^eterre prit congé de la comtesse de Salebrin; et det paroles qui furent entre elle et ledit roi. — ( Ghap. ISS.)
Toutes voies le roi anglais demeura tout celui jour au châtd, en grandes pensées et à grand' mésaise de cœur, car il ne savait que foire. Aucune fois se ravisait; car honneur et loyauté lui défendaient de mettre son cœur en telle fousseté, pour déshonorer si vaillant dame et si loyal chevalier comme son mari était, qui loyalement l'avait toudis servi. D'autre part, amour le' contraignait si fort que elle vainquait et surmontait honneur et loyauté. Ainsi se débattit, en lui, le roi tout le jour et toute la nuit. Au matin se leva , et fit tout son ost déloger et aller après les Escots , pour eux suivre et chasser hors de son royaume : puis prit congé à la dame , en disant : « Ma chère dame» à Dieu vous recommande jusques au revenir : si vous prie que vous vous veuillez aviser, et autrement être conseillée que vous ne m'avez dit. » — « Cher sire, répondit la dame , le Père Glorieux vous veuille conduire, et ôter de mauvaise et vilaine pensée et déshonorable; car je suis et je serai toujours appardllée à vous servir à votre honneur et à la moye. »
Adonc se partit le roi tout confus et abaubt.
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