BATAILLE DE CRÉCY
Depuis le commencement de la guerre, la France avait déjà combattu les Anglais sur trois points différents : du côté de la Guienue, sur les frontières de la Flandre, et en Bretagne. Eu 1346, sur le conseil de Godefroy de Harcourt, Edouard III envahit la Normandie, avec une armée de trente-deux mille hommes. Il débarqua a la Hogue le 12 juillet Après avoir pris Barfleur, Yalognes , Cherbourg , Saint-Lô et quelques autres villes , il arriva, le 26 juillet, devant les muri de Caen, qui n*érhappa qu*avec |>eine à une entière destruction. Le succès «nhardit Edouard, qui résolut de pénétrer jusqu'à Paris. Il s'empara d'abord de Louviers; puis il s'avança vers Rouen. Ceux qui gardaient la ville pour Philippe de Valois avaient coupé 4es ponis. Cependant le roi d'Angleterre, qui ne pouvait passer la St'ine, ne recula point ; il continua sa marche, dévastant sur son passage Ternon, Yerneuil et Pont-de-l' Arche, et il remonta la rive gauche jusqu'à Poissy. C'est là qu'il s'arrêta, pour construire lA pont. Ses soldats se répandirent alors, par troupes, dans la campagne, et allèrent brûler Saint-Germain , Saint-Gloud, Boui*g4a-Reine et Boulogne, aux portes de Paris.
Toutefois, les Anglais étaient en grand péril; ils se trouvaient en pays ennemi, loin des provinces où ils pouvaient rencontrer des alliés, et n'ayant» pour vivre, que la ressource si peu sûre du pillage et de la dévastation. D'ailleurs, le roi de France avait rassemble une armée nombreuse; et, de toutes parts , accouraient autotir de lui les seigneurs avec leurs vassaux et les milices des bonnes villes. Edouard III vit le danger, et se hâia de partir. Il se dirigea vers la Picardie. Il comptait passer la Somme et se jeter dans le Ponthieu, province qu'il tenait de sa mère. De là, s'il ne se rapprochait point de la Flandre, il pouvait, au moins, gagner la côte et retrouver ses vaisseaux.
La retraite du roi d'Angleterre se fit avec une extrême précipitation; il était encore à Poissy le 16 août, et le 24 du même mois il se trouvait déjà aux environs d'Abbeville. Philippe de Valois avait fait garder ou couper tous les ponts conslniits sur la Somme. Il voulait rejeter sou ennemi sur Saint-Valery, et ne le combattre que lorsqu'il l'aurait épuisé. Un homme du Vimeu sauva Edouard el son armée; il montra aux Anglais , moyennant cent pièces d'or, le gué de Blanquetaque. Edouard traversa la Somme ; et , après avoir battu Godemar du Fay, qui avait essayé de s'onposerà son passage, il pénétra enfin dans le Ponthieu. Deux corps se détachèrent aussitôt de son armée ; l'un alla prendre le Crotoy,
DB FBOISSABT. <}9
Fantre poassa jusqu'aux portes de Satnt-Riquier et d'AbbcTtlle. Quant à Edouard , « ne pouvant s'engager dans les marais impraticables qu'il voyait sur sa gauche, il se porta sur le village du Titre; de là sur la Moite-fiulleux, d'où il gagna Crécy , suit par le chemin qui mène à Noire- Dame de Foi, près de la route d'Hesdin, qu'il faut suivre ensuite jusqu'à Marcheville, soit à ti avers la forêt, par un chemin vert qui va directement deNoyeiles à Ci'écy, et aboulil à ce bourg près d*une vieille
ferme appelée le Donjon Après avoir laissé la forêt de Crécy sur
sa gauche, l'armée anglaise avait pris position sur une hauteur, en appuyant son aile droite à Crécy, et en étendant sa gauche du*côté de Yadicourt ; elle dominait ainsi devant son front un ravin en pente douce, nommé la Vcdlée des Clercs. Cette excellente position militaire, défendue du cèté de Crécy par plusieurs rideaux placés Tun sur l'autre en escalier, devient un peu plus accessible en s éloignant de ce bourg, et peut être tournée du côté deVadicourt. Afin d'obvier à cet inconvénient, le roi d'Angleterre barricada sa gauche avec des palissades et des chariots, laissant néanmoins une ouverture peur sortir et rentrer quand il serait temps (Villani). Il plaça son bagage derrière lui, dans le bois à gauche du chemin qui conduit de Crécy à Ligescourt ; fortifia ce bois avec des abatis, et fit ainsi de son poste un vaste camp retranché que protégeait encore la petite rivière de Maie, qui coule dans la vallée de Crécy (1). » Le roi de France, qui suivait de près son ennemi, était arrivé trop lard à RIanqueiaque. Quaud il sut qu'Edouard avait passé la Somme, il revint sur ses pas , et entra dans Abbeville. C'est de là qu'il devait partir pour combattre les Anglais à Crécy.
Comment le roi d'Angleterre lit aviser par ses maréchaux la place où il ordounerait ses batailles. — ( Chron., liv. I, part. I , chap. 282. )
Bien était informé le roi d'Angleterre que son adversaire le roi de France le suivait à tout son grand effort , et avait grand désir de combattre à kd , si comme il apparaît ; car 11 Tavait vitement poursuivi jusques bien près du passage de Blanche-Tacbe , et était retourné jtisques à Abbeville : si dit adonc le roi d'Angleterre à ses gens : « Prenons ci place déterre, car je n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis ; et bien y a cause que je les attende, car je suis sur le droit héritage de madame ma mère , qui lui fut donné en mariage : si le veux défendre et calenger contre mon adversaire Philippe de Valois. »
Ses gens obéirent tous à son intention, et n'allèrent adonc plus
(I) Noos empnintons ces déi^ils topo- d' Abbeville, M. Loaandre. Voy. son //(«• gniphiqaes, si propres à éclairer le récit toire iff Abbeville , p. 125 et 129. de Froissart, aa savaut bibliothécaire
70 CUA0N1QU£S
avant. Si se logea le roi en pleins champs , et toutes ses gens aussi ; et pour ce qu*il savait bien qu'il n*avait pas tant de gens, de la huitième partie, que le roi de France avait, et si voulait atteodre Taventure et la fortune, et combattre, il avait mestier que il entendît à ses besognes. Si fit aviser et regarder par ses deux maréchaux , le comte de Warvich et messire Godefroy de Hareeourt, et messire Regnault de Gobehra avec eux , vaillant cheva* lier durement, le lieu et la place où ils ordonneraient leurs batailles. Les dessus dits chevauchèrent autour des champs, et imaginèrent et considérèrent bien le pays et leur avantage : si firent le roi traire celle part et toutes manières de gens ; et avaient envoyé leurs coureurs courir par devers AbbevÛle , pour ce qu*ils savaient bien que le roi de France y était et passerait là la Somme, à savoir si ce venredi ils se trairaient sur les champs et istraient d'Abbeville. Ils rapportèrent qu'il n'en était nul apparant
Adonc donna le roi congé à toutes ses gens d'eux traire à leurs logis pour ce jour, et lendemain bien matin , au son des trompettes , être tous appareillés , ainsi que pour tantôt combattre en ladite place. Si se trait chacun , à cette ordonnance , en stm logis , et entendirent à mettre à point et refourbir leurs armures. Or parlerons-nous un petit du roi Philippe, qui était le jeudi au soir venu^Abbeville.
CoinimeDt le roi de France enToya ses maréchaux pour sayoir le oonfenant des Anglais; et comment U donna à souper à tons les seignem^s qui avecques lui étaient, et leur pria qu'Us fassent amis ensemble. — ( Cbap. SS3. )
Le venredi (1), tout le jour, se tint le roi de France dedans la bonne ville d'Abbeville, attendant ses gens qui tondis lui venaient de tous côtés ; et faisait aussi les aucuns passer outre ladite ville et traire aux champs, pour être plus appareillés lendemain ; car c'était son intention d'issir hors et combattre ses ennemis , comment qu'il fût. Et envoya ledit roi ce venredi ses maréchaux, le sire de Saint-Venant et messire Charles de Montmorency , hors d'Abbeville , découvrir sur le pays , pour apprendre et savoir la vérité des Anglais. Si rapportèrent les dessus dits au
(1) Le 26 da mois d'aoAt.
OB FROfS84RT. 71
roi , à heure de vespres, que les Anglais étaient logés sur les champs , assez près de Orécy en P(Mithieu , et montraient , selon leur ordonnance et leur conyenant , qu'ils attendaient là leurs ennemis. De ce rapport fut le roi de France moult lie , et dit que, s'il plaisait à Dieu, lendemain ils seraient combattus. Si pria ledit roi au souper , ce venredi , de lès li tous les hauts princes qui adonç étaient dedans Abbeville; le rdi de Behaigne premièrement y le comte d' Alençon son frère , le comte de Blois son neveu , le comte de Flandire , le duc de Lorraine ,.le comte d'Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Harecourt, messire Jean de Hainaut et foison d'autres ; et fut ce soir en grand'récréation et en grand parlement d'armes , et pria après souper à tous les seigneurs qu'ils fussent l'un à l'autk^ amis et courtois , sans envie, sans haine et sans orgueil : et chacun lui enconvenança. Encore attendait ledit roi le comte de Savoie et messire Louis de Savoie son frère , qui devaient venir à bien mille lances de Savoyens et du Dauphiné ; car ainsi étaient eux mandés et retienus et payés de leurs gages à Troyes en Champagne , pour trois mois. Or retournerons-nous au rtû d'Angleterre , et vous conterons une partie de son convenant.
Coniiiient le roi d^Angleterre donna à souper à ses comtes et barons, puis au matin, la messe ouïe, lui et son fils et plusieurs autres reçurent le corps de Notre-Seigneur ; et comment il lit ordonner ses batailles. — ( Chap. 384. )
Ce venredi , si comme je vous ai dit , se logea le roi d'Angleterre à pleins champs à tout son ost , et se aisèrent de ce qu*ils avaient: ils avaient bien de quoi , car ils trouvèrent le pays gras et plantureux de tous vivres , de vins et de viaudes, et aussi» pour les défaïutes qui pouvaient avenir , grands pourvéances à charroi les suivaient. Si donna ledit roi à souper aux comtes et barons de son ost, leur fit moult grand'chère, et puis leur donna congé d'aller reposer , si comme ils firent. Cette même nuit , si comme je l'ai depuis ouï recorder , quand toutes ses gens furent partis de lui , et qu'il fut demeuré de lès ses chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra en son oratoire, et fut là à genoux et en oraison devant son autel , en priant dévotement Dieu qu'il le
gi
7^ CIIROTNIQUES
laissât lendemain , s'i) se combattait , issir de la besogne h son honnenr. Après ses oraisons, environ mie nuit , il alla coucher; et lendemain se leva assez matin par raison , et ouït messe, et le prince de Galles, son fils ; et s'accommunièrent ; et en telle manière la pks grand'partie de ses gens se confessèrent et mirent en bon état.
Après les messes, le roi commanda à toutes gens eux armer, et issir hors de leurs logis et traire sur les champs en la propre place qu'ils avaient le jour devant avisée ; et fit £aire ledit roi un grand parc près d*un bois derrière son ost , et là mettre et retraire tous chars et charrettes ; et fit entrer dedans ce parc tous les chevaux , et demeura chacun homme d'armes et archer à pied , et n'y avait en ce parc qu'une seule entrée.
En après, il fit faire et ordonner par son connétable et ses maréchaux trois batailles : si fut mis et ordonné en la première son jeune fils le prince de Galles , et de lès kdit prince furent élus pour demeurer, le comte de Warvich , le comte de Renfort, messire Godefroyde Harecourt , messire Regnault de Cobehen , messire Thomas de Hollande , messire Richard de Stanfort , le sire de Manne , le sire de la Ware , messire Jean Chandos , messire Barthélémy de Brubbes, messire Robert de Neufville , messire Thomas Cliford , le sire de Bourchier , le sire Latimer et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers, lesquels je ne sais mie tous nommer : si pouvaient être en la bataille du prince environ huit cents hommes d'armes et deux mille archers et mille brigands parmi les Gallois. Si se trait moult ordonnément cette bataille sur les champs, chacun sire dessous sa bannière ou son pennon, ou entre ses gens.
En la seconde bataille furent le comte de Norhantonne , le comte d'Arondeî, le sire de Ros, le sire de Lucy , le sire de Villebi , le sire de Basset , le sire de Saint- Aubin , messire Louis Tueton , le sire de Multon , le sire de la Selle et plusieurs autres ; et étaient en cette bataille environ cinq cents hommes d'armes et douze cents archers.
La tierce bataille eut le roi , pour son corps , et grand'foison , selon l'aisement où il était , de bons chevaliers et écuyers; si pouvaient être en sa route et arroi environ sept cents hommes
gl
DE FfiOISSABT. 73
d'armes et deux mille archers. Quand ces trois batailles furent ordonnées, et que chacun comte, baron et chevalier sçut quelle chose il devait faire, le roi d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un blanc bâton en sa main , adextré de ses maréchaux , et puis alla tout le pas, de rang en rang, et admonestant et priant les comtes, les barons «t les chevaliers qu'ils voulussent entendre . et penser pour son honneur garder, et défendre sop droit; et leur disait ces langages en riant si doucement et de si liée chère, que qui fût tout déœnforté si se pût-il reconforter en lui oyant et regardant. Et quand il eut ainsi visité toutes ses batailles , et ses gens admonestés et priés de bien faire la besogne, il fut heure de haute tierce {midi)\ si se retrait en sa bataille, et ordonna que toutes gens mangeassent à leur aise et bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna; et mangèrent et burent tout à loisir; et puis retroussèrent pots, barrils et leurs pourvéances sur leurs charriots, et revinrent en leurs batailles, ainsi que ordonnés étaient par les maréchaux; et s'assirent tous à terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en eux reposant pour être plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendraient ; car telle était l'intention du roi d'Angleterre que là il attendrait son adversaire le roi de France, et se combattrait à lui et à sa puissance.
Comment le roi de France « la messe ouïe , se partit d'Abbeviiie à tout son ost; et comment il envoya quatre de ses chevalier^ pour aviser le conroi des Anglais. —(Chap. 2S5.)
Le samedi (1) au matin, se leva le roi de France assez matin, et ouït messe en son hôtel dedans Abbe ville, en l'abbaye Saint - Pierre où il était logé; et aussi ûrent tous les seigneurs, le roi de Behaigne , le comte d' Alençon , le comte de Blois , le comte de Flandre, et tous les chefs des grands seigneurs qui dedans Abbeville étaient arrêtés. Et sachez que, le venredi, ils ne logèrent mie tous dedans Abbeville , car ils n'eussent pu, mais es villages d*environ ; et grand'foison en y eut à Saint-Riquier , qui est une bonne ville fermée. Après soleil levant , ce samedi , se partit
(I) Le 26 do mois d'août.
PROISSART. 7
yGoosle
74 CHBONIQUSS
le roi de France d^Âbbeville, et issit des portes; et y avait si grand'foison de gens d^armes que merveille serait à penser. Si chevaucha ledit roi tout souef pour surattendre ses gens , le roi de Behaigne et messirc Jean de Hainaut, en sa compagnie.
Quand le roi et sa grosse route furent éloignés de la ville d'Âbbeville environ deux lieues, en approchant les ennemis, si lui fut dit : « Sire, ce serait bon que vous fissiez entendre à ordonner vos batailles , et fissiez toutes manières de gens de pied passer devant » par quoi ils ne soient point foulés de ceux de cheval ; et que vous envoyez trois ou quatre de vos dievaliers devant chevaucher, pour aviser vos ennemis, ni en quel état ils sont. » Ces paroles plurent bien audit roi; et y envoya quatre moult vail* lans chevaliers, le Moine de Basele (^die), le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu, et le seigneur d*Aubigny. €es quatre chevaliers chevauchèrent si avant qu'ils approchèrent de moult près les Anglais, et que ils purent bien aviser et imaginer une grand'partie de leur affaire. Et bien virent les Anglais qu'ils étaient là venus pour eux voir : mais ils n'en firent semblant, et les laissèrent en paix tout bellement revenir.
Or retournèrent arrière ces quatre chevaliers devers le roi de France et les seigneurs de son conseil, qui chevauchaient le petit pas , en eiix surattendant : si s'arrêtèrent sur les champs sitôt qu'ils les virent venir. Les dessus dits rompirent la presse, et vinrent jusques au roi. Adonc leur demanda le roi tout haut : « Seigneurs, quelles nouvelles? » Ils regardèrent tous l'un à l'autre, sans mot sonner; car nul ne voulait parier devant son compagnon, et disaient l'un à l'autre ; « Sire , parlez au roi ; je ne par^ lerai point devant vous. » Là furent-ils en estrif une espace que nul ne voulait , par honneur, soi avancer de parler. Finablement issit de la bouche du roi l'ordonnance qu'il commanda au Moine de Basele, que on tenait ce jour l'un des plus chevalereux et vaillants chevaliers du monde, qui plus avait travaillé de son corps , qu'il en dît son entente; et était ce chevalier au roi de Behaigne , qui s'en tenait pour bien paré quand il l'avait de lès lui.
BB FfiOISSABT. 7!»
Comment le Moine dé Basele conseilla au roi de France faire arrêter ses gens emmi les champs et ordonner ses batailles. — ( Chap. 286. )
« Sire, ce dit le Moine de Basele, je parlerai puisqu'il vous plair, sous la correction de mes compagnons. Nous ayons chevauché; si avons vu et considéré le convenant des Anglais. Saeliez qu'ils sont mis et arrêtés en trois bataUles, bien et faiticement, et ne font nul semblant qu'ils doivent fuir, mais vous attendent, à ce qu'ils mcmtrent. Si conseille, de ma partie, sauf toujours le meilleur conseil , que vous fassiez toutes vos gens-ci arrêter sur les champs et loger pour cette journée ; car ainçois que les derniers puissent venir jusques à eux , et que vos batailles soient ordonnées, il sera tard; si seront vos gens lassés et travaillés et sans arroî, et vous trouverez vos ennemis frais et nouveaux, et tous pourvus desavoir quelle chose ils doivent faire; si pourrez le matin vos batailles ordonner plus mûrement et mieux , et par plus grand loisir aviser vos ennemis par lequel lès on les pourra eombattre; car soyez tout sûr qu'ils vous attendront. »
Ce conseil et avis plut grandement bien au roi de France; et commanda que ainsi fût fait que ledit Moine avait parlé. Si chevauchèrent les deux maréchaux, l'un devant, l'autre derrière, en disant^t commandant aux bannerets : « Arrêtez bannières, de par le roi, au nom de Dieu et de mpnseigneur saint Denis ! » Ceux qui étaient premiers, à cette première ordonnance s'arrêtèrent , et les derniers non, mais chevauchèrent toujours avant; et disaient qu'ils ne s'arrêteraient point, jusques h ce qu'ils fussent aussi avant que les premiers étaient. Et quand les premiers véaient qu'ils les approchaient, ils chevauchaient avant. Ainsi par grand orgueil et par grand boubant fut démenée cette chose , car chacun voulait surpasser son compagnon ; et ne put être crue ni ouïe la parole du vaillant chevalier : dont il leur en meschéy si grandement, comme vous orrez recorder assez brièvement! I9i aussi le roi ni ses maréchaux ne purent adonc être maîtres de leurs gens , car il y avait si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs , que chacun voulait là montrer sa puissance.
Si chevauchèrent en cel état^ sans arroi et sans ordonnance , si avant qu'ils approchèrent leurs ennemis, et qu'ils les véaient
en leur présence. Or fut moult grand blâme pour les premic rs , et mieux leur valsist être ordonnés à Tordonnance du vaillant chevalier que ce qu'ils firent; car sitôt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculèrent tout à un faix, si désordonnément que ceux qui derrière étaient s'en ébahirent , et cuidèrent que les premiers se combatisseut et qu'ils fussent jà déconfits; et eurent adonc bien espace d'aller devant, s'ils vouldrent; de quoi aucuns y allèrent , et aucuns se tinrent tous cois.
Là y avait sur les champs si grand peuple de communauté que sans nombre , et en étaient les chemins tous couverts entre Abbeville et Crécy ; et quand ils durent approcher leurs ennemis, à trois lieues près ils sachèrent leurs épées , et écrièrent : « A la mort, à la mort !» Et si ne véaient nullui.
Comment le roi de France commanda à ses maréchaux faire commencer la bataille par les Gennevois ; et comment lesdits Gennevois furent tous déconfits. —( Chap. 2S7. )
Il n'est nul homme , tant fut présent à celle journée , ni eut bon loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui en sçût ni pût imaginer, ni recorder la vérité, espécialement de la partie des Français, tant y eut povre arroi et ordonnance en leurs conrois ; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglais, qui imaginèrent bien leur convenant, et aussi parles gens messire Jean de Hainaut, qui fut toujours de lès le roi de France.
Les Anglais qui ordonnés étaient en trois batailles , et qui séaient jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les Français approcher , ils se levèrent moult ordonnément sans nul effroi , et se rangèrent en leurs batailles , celle du prince tout devant , leurs archers mis en manière d'une herse , et les gens d'armes au fond de la bataille. Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel et leur bataille , qui faisaient la seconde, se tenaient sur aile bien ordonnément , et avisés et pourvus pour conforter le prince , si besoin était. Vous devez savoir que ces seigneurs , rois , ducs , comtes , barons français , ne vinrent mie jusques là tous ensemble, niais l'un devant, l'autre derrière, sans arroi et sans ordonnance. Quand le roi Philippe vint jus-
gl
DE FfiOISSABT. 77
ques sur la place où les Anglais étaient près de là arrêtés et ordonnés, et il les vit, le sang lui mua, car il les héait; et ne se fut adonc nullement refréné ni abstenu d'eux combattre ; et dit à ses maréchaux : « Faites passer nos Gennevois devant et commencer la bataille , au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. » Là avait de cesdits Gennevois arbalétriers environ quinze mille , qui eussent eu aussi cher néant que commencer adonc la bataille; car ils étaient durement las et travaillés d^aller à piecl ce jour plus de six lieues , tous armés, et de leurs arbalètres porter; et dirent adonc à leurs connétables qu'ils n*étaient mie adonc ordonnés de faire grand exploit de bataille. Ces paroles volèrent jusques au comte d'Alençon, qui en fut durement courroucé, et dit : » On se doit bien charger de telle ribaudaille, qui failleot au besoin ! »^
£ntrementes que ces paroles couraient et que ces Gennevois se reculaient et se détriaient, descendit une pluie du ciel si grosse et si épaisse que merveilles , et un tonnerre et un esclistre moult grand et moult horrible. Paravant c«tte pluie , pardessus les batailles, autant d*un coté que d'autre, avait volé si grand*foison de corbeaux qye sans nombre, et démené le plus grand tempétis du monde. Là disaient aucuns sages chevaliers que c'était un signe de grand'bataille et de grand'effusion de sang.
Après toutes ces choses, se commença l'air à éclaircir et le soleil à luire bel et clair. Si l'avaient les Français droit en l'œil, et les Anglais par derrière. Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils commencèrent à crier si très haut que ce fuf merveilles , et le flrent pour ébahir les Anglais : mais les Anglais se tinrent tous cois , ni oncques n'en firent semblant. Secondement encore crièrent eux ainsi, et puis allèrent un petit pas avant : et les Anglais restaient tous cois, sans eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crièrent moult haut et moult clair , et passèrent av«nt , et tendirent leurs arbalètres et commencèrent à traire. Et ces ardiers d'Angleterre, quand ils virent cette ordonnance, passèrent un pas en avant , et puis firent voler ces sagettes de grand'façon , qui entrèrent et descendirent si ouniement sur ces Gennevois que ce semblait neige. Les Gennevois, qui n'avaient
pas appris à trouver tels archers que sont ceux d'Angleterre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur perçaient bras, têtes et ban-lèvre, furent tantôt déconfits; et coupèrent les plusieurs les cordes de leurs arcs , et les aucuns les jetaient jus : si se mirent ainsi au retour.
£ntre eux et les Français avait une grand'haie de gens d'armes , montés et parés moult richement^ qui regardaient le convenant des Gennevois ; si que, quand ils cuidèrent retourner, ils ne purent ; car le roi de France , par grand mautalent , quand il vit leur povre arroi, et qu'ils déconfisaient ainsi, commanda et dit : i< Or.tôt,tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison. » Là vissiez gens d'armes en tous les entre eux férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se relevèrent. Et toujours trayaient les Anglais en la plusgrand'presse, qui rien ne perdaient de leur trait ; car ils ^mpallaient et feraient parmi le corps eu parmi les membres gens et chevaux qui là «béaient et trébuchaient à grand meschef ; et ne pouvaient être relevés, si ce n'étaiit par force et par grand'aide de gens. Ainsi ce commença la bataille entre la Broyé et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de vespres.
Comment le roi de Behaigne, qui goate n'y véait , se fit mener en la bataille , et y fut mort lui et les siens; et comment son fils le roi d'AUemaigne s'enfuit. -(Cbap. 288.)
Le vaillant etgentii^oi de Behaigne, qui s'appelait niessire Jean de Lucembourc , car il fut fils de l'empereur Henry de Lucembourc , entendit par ses gens que la bataille était commencée; car quoiqu'il fût là armé et en grand arroi, si ne véait-il goûte et était aveugle. Si demanda aux chevaliers qui de lès lui étaient comment l'ordonnance de leurs gens se portait. Cils lui en recordèrent la vérité , et lui dirent : « Monseigneur, ainsi est; tous les Gennevois sont déconfits , et a commandé le roi e«x tous tuer; et toutes fois entre nos gens et eux a si grand toullis que merveille, car ils chéent et trébuchent l'un sur l'autre, et nous empêchent trop grandement. « — « Ha ! répondit le roi de Behaigne , c'est un petit signe pour nous. » Lors demanda-
gl
D£ FBOISSABT. 79
t-il â|>rès \e roi d-AUemaigneson (Ils, et dit : « Où est messirt Charles mon fiis? » Cils répondirent : « Monseigneur, nous ne savons; nous créons bien qu'ii soit d'autre part, et qu'il se combatte. » Adonc , dit le roi à ses gens une grand'vaillance : « Sei* gneurs , vous êtes mes hommes , mes amis et mes compagnons; à la journée d'huy je vous prie et requiers très espécialement que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d'épée. » Et ceux qui de lès lui étaient , et qui son honneur et leur avan- ^j^ cernent aimaient, lui accordèrent. Là était le Moine de Basele ^ à son frein, qui envis Teût laissé; et aussi eussent plusieurs ^ bons chevaliers de la comté de Lucembourc qui étaient tous delès lui : si que , pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils se lièrent par les freins de leurs chevaux tous ensemble , et mirent le roi leur seigneur tout devant, pour mieux accomplir son désir ; et ainsi s*en allèrent sur leurs ennemis.
Bien est vérité que de si grands gens d'armes et de si noble chevalerie et tel foison que le roi de France avait là , il issit trop peu de grands £aiits d*armes, car la bataille commença tard ; et si étaient les Français fort las et travaillés , ainsi qu'ils venaient. Toutes fois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur honneur, chevauchaient toujours avant, et avaient plus cher à mourir que fuite vilaine leur fiât reprocliée. Là étaient le comte d^Alençon , le comte de Blois, le comte de Flandre , le duc de Lorraine, le comte de Harecourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Namur, le comte d' Aucerre , le comte d'Aumale , le comte de Sancerre, le comte de Salebruche, et tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans nombre.
Là était messire Charles de Behaigne, qui s'appelait et escrisait jà roi d'Allemaigne et eh portait les armes, qui vint moult ordonnément jusques à la bataille; mais quand il vît que la chose allait mal pour eux , il s'en partit : je ne sais pas quel chemin il prit. Ce ne fit mie le bon roi son père , car il alla si avant sur ses ennemis que il férit un coup d'épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui étaient pour l'accompagner; et si bien le servirent , et si avant se boutèrent sur les Anglais, que tous y demeurèrent, ni oncques nul ne s'en partit; et furent trouvés leu-
yGoosle.
80 CHBOKIQUES
demain sur la place autour de leur seigneur, et leurs chevaux, tous allayés ensemble.
Comment messire Jean de Hainaut conseille au roi Philippe qn'îl le retraie; et comment le comte d'Alençon et le comte de Flandre se combattirent ; longuement et YaiUamment. — ( Chap. 289.)
Vous devez savoir que le roi de France avait grand*angoisse au cœur, quand il véait ses gens ainsi déconûre et fondre Tun sur Tautre , par une poignée de gens que les Anglais étaient : si en demanda conseil à messire Jean de Hainaut , qui de lès lui était. Ledit messire Jean de Hainaut lui répondit et dit : « Certes , sire, je ne vous saurais conseiller le meilleur pour vous, si ce u' était que vous vous retraissiez et missiez à sauveté, car je n'y vois point de recouvrer; il sera tantôt tard : si pourriez aussi bien chevaucher sur vos ennemis et êtte perdu , que entre vos amis. >» Le roi , qui tout frémissait d'ire et de mautalent , ne répondit point adonc, mais chevaucha encore un petit plus avant; et lui sembla qu'il se voulait adresser devers son frère le. comte d'Alençon, dont il véait les bannières sur une petite montagne; lequel comte d'Alençon descendit moult ordonnément sur les Anglais et les vint combattre, et le comte de Flandre d'autre part. Si vous dis que ces deux seigneurs et leurs routes , en costiant les archers, s'en vinrent jusques à la bataille du prince, et là se combattirent moult longuement et moult vaillamment ; et volontiers y fût le roi venu , s'il eût pu : mais il y avait une si grand'haie d'archers et de gens d'armes au-devant, que jamais ne put passer, car tant plus venait et plus é^laircissait son conroi.
Ce jour, au matin , avait donné le roi Philippe audit messire Jean de Hainaut un noir coursier, durement grand et bel, lequel messire Jean l'avait baillé à un sien chevalier, messire Thierry de Senseilles, qui portait sa bannière : dont il avint que le chevalier monté sur le coursier, la bannière messire Jean de Hainaut devant lui, transperça tous les conrois des Anglais; et quand il fut hors et outre, au prendre son retour il trébucha parmi un fossé , car il était durement blessé , et y eût été mort sans remède : mais son page , sur son coursier , autour des batailles Tavait poursui; et le trouva si à point qu'il
DE FBOTSSAKT. 81
gissait là et ne se pouvais ravoir. 11 n'avait autre empêchement que du ciieval; caries Anglais naissaient point de leurs batailles pour nuUui prendre ni grever. Lors descendit le page , et fît tant que son maître fut relevé et remonté : ce beau service lui fit-il. Et sachez que le sire Jean de Senseilles ne revint mie arrière par le chemin qu'il avait fait ; et aussi , au voir dire , il n'eût pu.
Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyèrent au roi d'Angleterre pour avoir secours; et comment le roi leur répondit— ( Chap. 290. )
Cette bataille faite ce samedi , entre la Broyé et Crécy, fut moult félonneuse et très horrible; et y advinrent plusieurs grands faits d'armes qui ne vinrent mie tous à connaissance ; car quand la bataille commença, il était jà moult tard. Ce greva plus les Français que autre chose , car plusieurs gens d'armes , chevaliers et écuyers , sur la nuit , perdaient leurs maîtres et leurs seigneurs : si vaucraient parmi les champs et s'embattaient souvent, à petite ordonnance, entre les Anglais, où tantôt ils étaient envahis et occis , ni nul était pris à rançon ni à merci , car entre eux ils l'avaient ainsi au matin ordonné , pour le grand nombre de peuple dont ils étaient informés qui les suivait. Le comte Louis de Blois , neveu du roi Philippe et du comte d'Alençon , s'en vint avec ses gens, dessous sa bannière, combattre aux Anglais , et là se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fît le duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que, si la bataille eût aussi bien été commencée au matin qu'elle fut sur le vespre , il y eût eu entre les Français plusieurs grands recouvrances et grands appertises d'armes , qui point n'y furent. Si y eut aucuns chevaliers et écuyers français et de leur côté , tant Allemands comme Savoisiens , qui par force d'armes rompirent la bataille des arch'ersdH prince, et vinrent jusques aux gens d'armes combattre aux épées, main à main, moult vaillamment, et là eut fait plusieurs grands appertises d'armes ; et y furent, du côté é^ Anglais, très bons chevaliers, messire Regnault de Cobehen et messire Jean Chandos ; et aussi furent plusieurs autres , lesquels je ne puis mie tous nommer, car là de lès le prince était toute la fleur de chevalerie d'Angleterre.
yGoode
82 CHaOMQUES
* Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d^Arondel , qw gouyernaient la seconde bataille et se tenaient sur aile, vinrent rafraîchir la bataille dudit prince; et bien en était besoin, car autrement elle eût en à Caire ; et pour le péril oïli ceux qui gouvernaient et servaient le prince se véaient, ils envoyèrent un chevalier de leur conroi devers le roi d'Angleterre, qui se tenait plus à mont sur la motte d*im moulin à vent, pour avoir aide.
Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi : « Monseigneur, le comte de Warvich , le comte de Kenfort et messire Regnauit de Cobehen, qui sont de-lès le prince votre fils, ont grandement à faire , et les combattent les Français moult aigrement ; pourquoi ils vous prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider à ôter de ce péril ; car si cet effort monteplie et s'efforce ainsi, ils se doutent que votre fils n'ait beaucoup à faire. » Lors répondit le roi, et demanda au chevalier , qui s'appelait messire Thomas de I<(orvich : « Messire Thomas, mon fils est-il mort , ou aterré , ou si blessé qu'il ne se puisse aider? » Cil répondit : « Nennin , monseigneur, si Dieu platt; mais il est en dur parti d'armes; si aurait bien mestier de votre aide. » — « Messire Thomas , dit le roi , or retourna devers lui et devers ceux qui ci vous ont envoyé » et leur dites, de par moi^ qu'ils ne m'envoient mes huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant que mon fils soit en vie ; et leur dites que je leur mande qu'ils laissent à l'enfant gagner ses éperons, car je veux, si Dieu l'a ordonné, que la journée soit sienne, et que l'honneur lui en demeure et à ceux en quelle charge je l'ai baillé. » Sur ces paroles retourna le chevalier à ses maîtres , et leur recorda tout ce que vous avez ouï ; laquelle réponse les encouragea grandement, et se reprirent en eux-mêmes de ce qu'ils l'avaient là envoyé : si furent meilleurs chevaliers que devant; et y firent plusieurs grands appertises d'armes , ainsi qu'il apparut, car la place leur demeura à leur honneur.
I>B FAOISSABT. 83
Comment le comte de Harcom-t , le comte d'Alençon « le comte de Flandre , le comte de Blois , le duc de Lorraine et plnsietirs autres grands seigneurs furent déconfits et morts. — (Chap. 291.)
Oq doit bien croire et supposer que là où il y avait tant de ▼aillans hommes et si grand^multitude de peuple , et où tant et telle foison de la partie des Français en demeurèrent sur la place, qu'il y eut fait ce soir plusieurs grands appertises d'armes , qui ne Tinrent mie toutes à connaissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui était de lès le prince et en sa bataille , eut volontiers mis peine et entendu à ce que le comte de Harecourt son frère eût été sauvé; car il avait ouï recorder à aucuns Anglais que on avait vu sa bannière, et qu'il était avec ses gens venu combattre aux Anglais. Mais le dit messire Godefroy n'y put venir à temps; et fut là mort sur la place le dit comte , et aussi fut le comte d'Aumale son neveu. D'autre part , le comte d'Alençon et le comte de Flandre se combattaient moult vaillamment aux Anglais, chacun dessous sa bannière et entre ses gens ; mais ils ne purent durer ni résister à la puissance des Anglais , et furent là occis sur la place, et grand'foison de bons chevaliers et écuyers de lès eux , dont ils étaient servis et accompagnés. Le comte Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge , avec leurs gens et leurs bannières, se combattaientd'autre part moult vaillamment, et étaient enclos d'une route d'Anglais et de Gallois, qui nullui ne prenaient à merci. Là firent eux de leurs corps plusieurs grands appertises d'armes, car ils étaient moult vaiÛans chevaliers et bien combattans; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien , car ils demeurèrent sur la place , et tous ceux qui de lès eux étaient. Aussi fut le comte d' Aucerre , qui était moult vaillant chevalier, et le comte de Saint-Pol , et tant d'autres , que merveilles serait à recorder.
Ciomment le roi de France se partit, Ini cinquième de barons tant seulement , de la bataille de Crécy, en lamentant et complaignant de ses gens.^ (Chap. 292.)
Sur lé vespre tout tard, ainsi que à jour faillant, se partit le roi Philippe tout déconforté , il y avait bien raison , lui cinquième
yGoode
84 GUBONIQUES
de barons tant seulement. C'étaient messire Jean de Hainaut,le premier et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire deBeaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le dit roi tout lamentant et complaignant ses gens , jusiç|ues au châtel de la Broyé. Quand il vint à la porte, il la trouva fermée et le pont levé , car il était toute nuit , et faisait moult brun et moult épais. Adonc fit le roi appeller le châtelain , car il voulait entrer dedans. Si fut appelé , et vint avant sur les guérites , et demanda tout haut : « Qui est là qui heurte à cette heure ? » Le roi Philippe, qui entendit la voix , répondit et dit : « Ouvrez, ouvrez , châtelain , c'est l'infortuné roi de France. » Le châtelain saillit tantôt avant , qui reconnut la parole du roi de France , et qui bien savait que jà les leurs étaient déconfits, par aucuns fuyans qui étaient passés dessous le châtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte* Lors entra le roi dedans , et toute sa route. Si forent là jusques à mie nuit; et n'eut mie le roi conseil qu'il y demeurât ni s'enserrât là-dedans. Si but un coup , et aussi firent ceux qui avec lui étaient, et puis s'en partirent, et issirent du châtel , et montèrent à cheval , et prirent guides pour eux mener, qui connaissaient le pays : si entrèrent à chemin epviron mie nuit , et chevauchèrent tant que , au point du jour, ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens. Là s'arrêta le roi , et se logea en une abbaye , et dit qu'il n'irait plus avant tant qu'il sçût la vérité de ses gens , lesquels y étaient demeurés et lesquels étaient échappés. Or, retournerons à la déconfiture de Crécy et à l'ordonnance des Anglais , et comment , ce samedi que la bataille fut , et le dimanche au matin , ils persévérèrent.
Ci dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de France de la ha taille , ainsi comme par force. — ( Chap. 293. )
Vous devez savoir que la déconfiture et la perte pour les Français fut moult grand et moult horrible , et que trop y demeurèrent sur les champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult affaibli d'bonneur, de puissance et de conseil. El sachez (|ue si les Anglais eussent chassé, ainsi qu'ils firent à Poitiers,
D£ FBOISSABT. 85
encore en fût trop plus demeuré , et le roi de France même : raaisnennin; carie samedi oneques ne se partirent de leurs conrois pour chasser après hommes , et se tenaient sur leurs pas , gardans leur place , et se défendaient à ceux qui les assaillaient. Et tout ce sauva le roi de France d'être pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez près de ses ennemis, si comme dessus est dit , qu'il fut moult tard ; et n'avait h son département pas plus de soixante hommes, uns et autres. Et adonc le prît messire Jean de Hainaut par le frein , qui l'avait à garder et à conseiller, et qui jà l'avait remonté une fois , car du trait on avait occis le coursier du roi , et lui dit : « Sire , venezvous-en, il est temps; ne vous perdez mie si simplement : si vous avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre. » Et l'emmena le dit messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les archers d'Angleterre portèrent grand confort à leur partie; car par leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien qu'il y eût bien aucuns vaillans chevaliers de leur côté qui vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de belles appertises d'armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien sentir et connaître que les archers y firent un grand fait ; car par leur trait, de commencement , furent les Gennevois déconfits , qui étaient bien quinze mille, ce qui leur, fut un grand avantage; car trop grand'foison de gens d'armes richement armés et parés et bien montés, ainsi que on se montait adonc, furent déconfits et perdus par les Gennevois^ qui trébuchaient parmi eux, ets'entoullaient tellement qu'ils ne se pouvaient lever ni ravoir. Et là , entre les Anglais , avait pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillais, qui poursuivaient gens d'armes et archers qui portaient grands coutilles, et venaient entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisaient voie, et trouvaient ces gens en ce danger, comtes , barons, chevaliers et écuyers; si les occiaient sans merci, comme grand sire qu'il fût. Par cet état en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut pitié et dommage , et dont le roi d'Angleterre fut depuis courroucé que on ne les avait pris à rançon , car il y eut grand'quantité de seigneurs morts.
86 CHBONIQUES
Gomment le dimanche an matin, après la déconlltare de Crécy , les Anglalt déconfirent ceux de Rouen et de Beauvais. — ( Chap 294. )
Quand la nuît, ce samedi, fut toute venue, et que on n*oyait mais ni crier, ni jupper, ni renommer aucmie enseigne ni aucun seigneur, si tinrent les Anglais à avoir la place pour eux , et leurs ennemis déconfits. Adonc allumèrent-ils en leur ost grand'foison defallots et de tortis, pour ce qu'il faisait moult brun ; et lors s'avala le roi Edouard , qui encore tout ce jour n'avait mis son bassinet , et s'en vint, à toute sa bataille , moult ordonnément devers le prince son fils ; si l'accolla et baisa , et lui dit : « Beau fils, Dieu vous doint bonne persévérance ! vous êtes mon fils , car loyalement vous vous êtes hui acquitté ; si êtes digne de tenir terre. » Le prince, à cette parole, s'inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son père ; ce fut raison.
Vous devez savoir que grand'liesse de cœur et grand'joie fut là entre les Anglais , quand ils virent et sentirent que la place leur était demeurée et que la journée avait été pour eux : si tinrent cette aventure pour belle et à grand'gloire, et en louèrent et regracièrent les seigneurs et les sages hommes moult grandement , et par plusieurs fois cette nuit Notre Seigneur , qui telle grâce leur avait envoyée.
Ainsi passèrent celle nuit sans nul bobant : carie roi d'Angleterre ne voulait mie que aucun s'en fesist. Quand vint au dimanche au matin , il fit grand'bruine, et telle que à peine pouvait-on voir loin un arpent déterre : donc se partirent de l'ost, par Tordonnance du roi et de ses maréchaux , environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers , pour chevaucher, à savoir si ils trouveraient nuUui ni aucun Français qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin, s'étaient partis d'Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communautés de Rouen et de Beauvais , qui rien ne savaient de la déconfiture qui avait été faite le samedi : si trouvèrent à maie étreine pour eux , en leur encontre, ces Anglais qui chevauchaient , et se boutèrent entre eux , et cuidèrent de premier que ce fût de leurs gens. Sitôt que les Anglais les ravisèrent , ils leur coururent sus de grand' ma-
DE FB0ISS4BT. 87
nière ; et là de rechef eut grand^batailleet dure ; et furent tantôt * ces Français déconfits et mis en chasse ; et ne tinrent nul conroi . Si en y eut morts sur les champs, que par haies, que par buissons , ainsi qu'ils fuyaient , plus de sept mille ; et si eût fait clair, il n'en eût (à pied échappé. Assez tôt après, en une autre route , furent rencontrés de ces Anglais l'archevêque de Rouen et le grand prieur de France, qui rien ne savaient aussi de la déconfiture , et avaient entendu que le roi ne se combattrait jus* ques à ce dimanche; et cuidèrent des Anglais que ce fussent leurs gens : si s'adressèrent devers eux, et tantôt les Anglais les envahirent et assaillirent de grand'volonté. £t là eut de rechef grand'bataille et dure , car ces deux seigneurs étaient pourvus de bonnes gens d'armes; mais ils ne purent durer longuement aux Anglais, ainçois furent tantôt déconfits et presque tous morts. Peu se sauvèrent; et y furent morts les deux chefs qui les menaient , ni oncques il n'y eut pris homme à rançon.
Ainsi chevauchèrent cette matinée ces Anglais, querans aventures : si trouvèrent et rencontrèrent plusieurs Français qui s'étalent fourvoyés le samedi, et qui avaient cette nuit géu sur les champs, et qui ne savaient nulles nouvelles de leur roi ni de* leurs conduiseurs : si entrèrent en pauvre étreine pour eux, quand ils se trouvèrent entre les Anglais ; car ils n'en avaient nulle mercy, et mettaient tout h Fépée, Et me fut dit que de communautés et de gens de pied des cités et des bonnes villes de France , il y en eut mort , ce dimanche au matin , plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut.
Comment le roi d'Angleterre fit chercher les morts pour en savoir le nombre , et fit enterrer les corps des grands seigneurs. — ( Chap. 293. )
Le dimanche, ainsi que le roi d'Angleterre issait de la messe » revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoyés avaient été pour découvrir le pays, et savoir si aucune assenôblée et recueillette se faisait des Français : si recordèrent au roi tout ce qu'ils avaient vu et trouvé , et lui dirent bien qu'il n'en était nul apparent. Adonc eut conseil le roi qu'il enverrait chercher les morts, pour savoir quels seigneurs étaient là demeurés. Si
furent ordonnés deux moult vailians chevaliers. pour aller là, • et en leur compagnie trois hérauts pour reconnaître leurs armes, et deux clercs pour écrire et enregistrer les noms de ceux qu'ils trouveraient. Les deux chevaliers furent messire Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du roi et de son logis , et se mirent en peine de voir et visiter tous les occis. Si en trouvèrent si grand'foison, qu'ils en furent tous émerveillés; et cherchèrent au plus justement qu'ils purent ce jour tous les champs, et y mireiit jusques à vespres bien basses. Au soir, ainsi que le roi d'Angleterre devait aller souper,, retournèrent les dessus nommés deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport de tout ce qu'ils avaient vu et trouvé. Si dirent que onze chefs de princes étaient demeurés sur la place, quatrevingt-bannerets, douze cents chevaliers d'un écu, et environ trente mille hommes d'autres gens. Si louèrent le dit roi d'Angleterre , le prince son fils et tous les seigneurs , grandement Dieu , et de bon courage , de la belle journée qu'il leur avait envoyée , que une poignée de gens qu'ils étaient au regard des Français avaient ainsi déconfit leurs ennemis. Et par espécial , le roi d'Angleterre et son fils t;omplaignirent longuement la mort du vaillant roi de Behaigne , et le recommandèrent grandement , et ceux qui de lès lui étaient demeurés.
Si arrêtèrent encore là celle nuit , et le lundi au matin ils ordonnèrent de partir ; et fit le dit roi d'Angleterre , en cause de pitié et de grâce, tous les corps des grands seigneurs, qui là étaient demeurés, prendre et ôter de dessus Ja terre et porter en un moûtier près de là, qui s'appelle Montenay ( Maintenay),el ensevelir en sainte terre ; et fit à savoir à ceux du pays qu'il donnait trêve trois jours pour chercher le champ deCrécy et ensevelir les morts ; et puis chevaucha outre vers Montreuil sur la mer ; et ses maréchaux coururent devers Hesdin , et ardirent Waubain et Serain (Somts?) ; mais au ditchâtel ne purent-ils rien forfaire, car était trop fort; et si était bien gardé. Si se logèrent ce lundi sur la rivière de Hesdin du côté devers Blangis, et lendemain ils passèrent outre et chevauchèrent devers Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint- Josse et le Neuf-Châtel ; et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois ; et passèrent
DB FBOISSART. 89
entre les bois de Boulogne et la forêt de Hardelo, et vinrent jusques à la grosse ville de Wissant. Là, se logea le dit roi et le prince et tout Tost, et s'y rafraîchirent un jour ; et, le jeudi (1) s'en partirent , et s'en vinrent devant la forte ville de Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment il persévéra.
Comment le roi de France fut courroucé des seigneurs de son sang qui morts étaient en la bataille; et comment il voulut faire pendre messire Godemar duFay.- (Chap.296.)
Quand le roi Philippe fut parti de la Broyé , ainsi que cidessus est dit, à moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que, le dimanche au point du jour, il vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en Tabbayedu Gard(2). Quand le roi fut là arrêté, les barons et les seigneurs de France et de son conseil, qui demandaient pour lui, y arrêtèrent aussi , ainsi qu'ils venaient. Encore ne savait le dit roi la grand'perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avait perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vérité. Si regretta grandement messire Charles son frère, le comte d'Alençon, son neveu le comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un après l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut était adonc de-lès lui , et celui en qui il avait la plus grand'fiance , et lequel fit un moult beau service à messire Godemar du Fay ; car le roi était fort courroucé sur lui , si que il le voulait faire pendre , et l'eût fait sans faute , si n'eût été le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa son ire k'i excusa le dit messire Godemar. Et était la cause que le roi disait que il s'était mauvaisement acquitté de garder le passage de Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglais étaient passés outre en Ponthieu, par quoi il avait reçu celle perte et ce grand dommage. Au propos du roi s'inclinaient bien aucuns de son conseil, qui eussent bien voulu que ledit messire Godemar l'eût comparé, et l'appelaient traître : mais le gentil chevalier llexcOsa ,
(1) Le 31 du mois d'août.
(2) L'abbaye du Gard est à trois lieues d'Aïuieus
90 CHBOMIQUES
et de raison partout; car Comment put-il avoir défendu Di résisté à ia puissance des Anglais , quand toute la fleur de France n*y put rien faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et fit faire les obsèques, Tun après Tautre , de ses prochains, et puis se partit d'Amiens et donna congé à toutes manières de gens d'armes , et retourna devers Paris. £t jà avait le roi d'Angleterre assise la forte ville de Calais.
DE FB01SSART. 91