SIÈGE DE CALAIS
Édotrtii d quitta le champ de bataille de Crécy pour assiéger Calais, que moult désirait à conquérir (\). 11 voulait s*établir en France, et nulle ville, à celte époque, ne convenait mieux à ses projets. C'était pour lui un point de débarquement assuré, une bonne forteresse, et une place admirablement située pour le commerce de ses marchands. Calais fut pendant deux siècles, comme l'ont remarqué les historiens anglais, le grand marché des denrées exportées de l'Angleterre. D'ailleurs, Edouard haïssait les habitants de la ville comme pirates , disent Froissart et Villani , parce qtCils avaient causé beaucoup dédommage aux Anglais sur mer,
Edouard parut devant Calais le 3 septembre 1346. Il fit aussitôt de grands préparatifs pour montrer sa résolution. Il construisit pour ses soldats une ville eu bois, comme s* il dut là demeurer dix ou douze ans; car telle était son intention qu'il ne s'en partirait, par hiver ni par été, tant qu^il teùt conquise, quel temps ni quelle peine il r dût mettre ni prendre (2). Les habitants de Calais, animés par leur capitaine Jean de Vienne, gentil chevalier de Bourgogne et vaillant aux armes , supportèrent avec une constance héroïque toutes les misères d'un long siège. Ils avaient mis leur espoir en Philippe de Valois, et ils ne cessaient de rappeler à leur aide. Ils attendirent onze mois. Philippe n avait pu, inalgré tous ses efforts, rassembler prompiement une armée. Ce fut seulement vers la fin de juillet de Tannée 1347 qu'apparurent aux assiégés les bannières du roi de France. La joie des habitants de Calais fut de courte dorée. L'ennemi avait rendu impralicables, au moyeu de postes bien fortifiés, tous les chemins qui menaient à la ville. Pour porter secours aux assiégés, il fallait, chose impossible, prendre le camp des Anglais et les écraser. Philippe essaya en vain de faire sortir Edouard de ses positions. Il le fit défier d'abord par quatre chevaliers; puis il recourut à des négociations ; mais tout fut inutile : Edouard voulait Calais ; il resta dans son camp. Philippe , désespérant de réussir, abandonna les assiégés et licencia son armée. Le désespoir fut grand dans laville , quand ou apprit le départ du roi de France. Ce fut alors que les habitants résolurent de se mettre, comme dit Froissart, en la volonté du roi d'Angleterre (3).
- [\) Froissart ; Cliroii., liv. I, part. I, tion de Calais, qaelquesans des faits
cb. 297. rapportés par Froissart. 11 a pu se faire
(2) Id. ibid. que le chroniqaear ait cherché à em-
(3) On a çssayé, nous le savons, de bellir, par certains détails de pure imacuatester, en e« qui concerne la reddi- gination, lerécit que nous^ranscrivous.
Quand ceux de Calais virent le délogement de leurs gens , si furent tous déconfits et desparetés ; et n'a si dur ciier au monde que, qui les vit demeurer et doulouser, qui n'en eût eu pitié. A ce délogement ne perdirent rien aucuns Anglais , qui s'aventurèrent et qui se férirent en la queu€ des Français ; mais gagnèrent des chars, des sommiers et des chevaux, des vins et des prisonniers , que ils ramenèrent en Tost devant Calais ( 1 ) .
Comment ceux de Calais se voulurefnt rendre au roi d'Angleterre, sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volonté. — ( Chap. 320. )
Après le département du roi de France et de son ost du mont de Sangattes , ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils avaient fiance leur était failli; et si étaient à si grand'détresse de famine que le plus grand et le plus fort se pouvait à peine soutenir : si eurent conseil ; et leur sembla qu'il valait mieux à eux mettre en la volonté du roi d'Angleterre , si plus grand'merci ne pouvaient trouver, que eux laisser mourir l'un après l'autre par détresse de famine; car les plusieurs en pourraient perdre corps et âme par rage de faim. Si prièrent tant à monseigneur Jean de Vienne qu'il en voulût traiter, qu'il s'y accorda ; et monta aux créneaux des murs de la ville , et fit signe à ceux de dehors qu'il voulait parler à eux. Quand le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles , il envoya là tantôt messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent là venus , messire Jean de Vienne leur dit : « Chers seigneurs , vous êtes moult vaillants chevaliers et usés d'armes , et savez que le roi de France, que nous tenons à seigneur, nous a céans envoyés, et commandé que nous gardissions cette ville et ce châtel , tellement que blâme n'en eussions , ni il point de dommage : nous eu avons fait notre pouvoir. Or, est notre secours failli , et vous nous avez si étreints que n'avons de quoi vivre : si nous conviendra tous mourir, ou enrager par famine, si le gentil roi qui est
Tnntefois, bntoas-aous de le dire, les dire dans ses parties essentielles. Notre
historiens les plus éminents ont adopté savant Bréquigny a montré, en discu-
saus hésiter ce récit , et ils ont constaté tant cette question, plus d'érudition que
que dans les écrivains du quatorzième de bon sens, siècle il n'y u nien qui puisse le contre- (I) C.hron., liv. I, part. I. cb. 319.
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votre sire n'a pitié de nous. Chers seigneurs, si lui veuilliez prier en pitié qu'il veuille avoir merci de nous , et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous sommes , et veuille prendre la ville et le châtel et tout l'avoir qui est dedans ; si e» trouvera assez. »
Adonc répondit messire Gautier de Mauny, et dit : « Messire Jean , messire Jean , nous savons partie de Fintention du roi notre sire, (ar il la nous a dite : sachez que ee n'est mie son entente que vous en puissiez aller ainsi que vous avez ci dit ; ains est son intention , que vous vous mettez tous en sa pure volonté pour rançonner ceux qu'il lui plaira , ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait de contraires et de dépits, le sien fait dépendre, et grand'foison de ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille, v
Adonc répondit messire Jean de Vienne, et dit : « Ce serait trop dure chose pour nous, si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes céans un petit de chevaliers et d'écuyers qui loyalement à notre pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous feriez le vôtre en semblable cas» et en avons enduré mainte peine et mainte mésaise; mais ainçois en souffrirons-nous telle mésaise que oncques gensn'endu'* rèrent ni souffrirent la pareille , que nous consentissions que le plus petit garçon ou varlet de la ville eût autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que , par votre humilité, vous veuilliez aller devers le roi d'Angleterre , et lui priiez qu'il ait pitié de nous. Si nous ferez courtoisie ; car nous espérons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous. » — « Par ma foi , répondit messire Gautier de Mauny , je le ferai volontiers , messire Jean ; et voudrais , si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voulût croire; car vous en vaudriez tous mieux. »
Lors se départirent le sirede Màuny et le sire de Basset , et laissèrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux créneaux , car tantôt devaient retourner ; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre qui les attendait à l'entrée de son hôtel , et avait grand désir de ouïr nouvelles de ceux de Calais. De-lès lui étaient le comte Derby, le comte de Norhantonne, le comte d'Arondel , et plusieurs autres barons d'Angleterre. Messire Gautier de
Mauny et le sire de Basset s'inclinèréDt devaat le roi , puis âe trairent devers lui. Le sire de Mauny , qui sagement était emparlé et eulangagé , commença à parler, car le roi souverainement le ypult ouïr, et dit : « Monseigneur, nous venons de Calais, et avons trouvé le capitaine messire Jean de Vienne , qui longuement a parlé à nous ; et me semble que il et ses compagnons et la communauté de Calais sont en grand'voionté de vous rendre la ville et le châtel de Calais et tout ce qui est dedans , mais que leurs corps singulièrement ils en puissent mettre hors. »
Adonc répondit le roi : « Messire Gautier, vous savez la greigneurepartiede notre entente en ce cas : quelle cbose en avez-vous répondu ?» « En nom de Dieu , monseigneur, dit messire Gautier, que vous n'en feriez rien, si ils ne se rendaient simplement à votre volonté , pour vivre o^ pour mourir, si il vous plaît. Et quand je leur eus ce montré , messire Jean de Vienne me répondit et confessa bien qu'ils étaient moult contraints et astreints de famine; mais ainçois que ils entrassent en ce parti, ils se vendraient si cher que oncques gens firent. » Adonc répondit le roi : « Messire Gautier, je n'ai mie espoir ni volonté que j*en fasse autre chose. •
Lors se retrait avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au roi, et dit, pour aider ceux de Calais : « Monseigneur, vous pourrez bien avoir tort , car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous vouliez envoyer en aucune de vos forteresses , nous n'irions mie si volontiers , si vous faites ces gens mettre à mort , ainsi que vous dites ; car ainsi ferait-on de nous en semblables cas. » Cet exemple amollia grandement le courage du roi d'Angleterre ; car le plus des barons l'aidèrent à soutenir. Donc dit le roi : « Seigneurs , je ne vueil mie être tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez à ceux de Calais; et direz au capitaine que la ^lus grand'grâce qu'ils pourront trouver ni avoir en moi , c'est que ils partent de la ville de Calais six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous déchaux , les hars au col , les clefs de la ville et du châtel en leurs mains ; et de ceux je ferai ma volonté , et le demeurant je prendrai à merci. » — « Monseigneur, répondit messire Gautier, je le ferai volontiers. »
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Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en lears chemises, la hart an col, et les clefs de la ville en leacs mains; et comment' la roine d'Angleterre leur sauva les vies. — ( Cbap. 321 . )
A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny , et retourna jusques à Calais, là où messire Jean de Vienne l'attendait. Si lui rexsorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez ouïes , et dit bien que c'était tout ce qu^il avait pu empêtrer. Messire Jean dit : « Messire Gautier, je vous en crois bien ; or vous prié-je que vous veuilliez ci tant demeurer que j'aie démontré à la communauté de la ville toute cette affaire ; car ils m'ont ci envoyé , et à eux tient d'en répondre , ce m'est avis. » Répondit le sire de Mauny : « Je le ferai volontiers. » Lors se partit des créneaux messire Jean de Vienne , et vint au marché , et Gt sonner la cloche pour assembler toutes manières de gens en la halle. Au son de la cloche vinrent hommes et femmes , car moult désiraient à ouïr nouvelles , ainsi que gens si astreints de famine que plus n'en pouvaient porter. Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle , hommes et femmes , Jean de Vienne leur démontra moult doucement les paroles toutes telles que ci-devant sont récitées ; et leur dit bien que autrement ne pouvait être , et eussent sur ce avis et brève réponse. Quand ils ouïrent ce rapport , ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si amèrement , qu'il n'est si dur cœur au monde , s'il les eût vus ou ouïs eux démener, qui n'en eût eu pitié. Et n'eurent pour l'heure pouvoir de répondre ni de parler; et mêmement messire Jean de Vienne en avait telle pitié qu'il larmoyait moult tendrement.
Une espace après se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville, que on appelait sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous ainsi : « Seigneurs , grandpitié et grand meschef serait de laisser mourir un tel peuple que ici a /par famine ou autrement , quand on y peut trouver aucun moyen ; et si serait grand'aûm6ne et grand'grâce envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourrait garder. Je, en droit moi , ai si grand'espérance d'avoir grâce et palrdon envers Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil être le premier ; et me mettrai volontiers en pur ma chemise, à nud chef, et la hart au
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col , en la merci du roi d'Angleterre. » Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dit cette parole , chacun Talla aooser de pitié, et plusieurs hommes et femmes se jetaient à ses pieds pleurant tendrement ; et était grand'pitié de là être, et eux ouïr écouter et regarder.
Secondement, un autre très honnête bourgeois et de grand'affaire , et qui avait deux belles damoiselles à filles , se leva , et dit tout ainsi qu'il ferait compagnie à son compère sire Eustache de Saint-Bierre; et appelait-on celui sire Jean d'Aire.
Après se leva le tiers , qui s'appelait sire Jacques de Vissant, qui était riche homme de meubles et d'héritage; et dit qu'il ferait à ses deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Vissant son frère ; et puis le cinquième ; et puis le sixième. Et se dévêtirent là ces six bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises , en la ville de Calais , et mirent hars en leur col , ainsi que l'ordonnance le portait, et prirent les cle£s de la ville et du châtel ; chacun en tenait une poignée.
Quand ils furent ainsi appareillés , messire Jean de Vienne , monté sur une petite haquenée , car à grand'malaise pouvait-il aller à pied , se mit au devant , et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier à haute voix très amèrement, il n'est si dur cœur au monde qui n'en eut pitié. Ainsi vinrent eux.jusques à la porte, convoyés en plaintes, en cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout arrière, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois , entre la porte et les barrières ; et vînt à messire Gautier qui l'attendait là , et dit : « Messire Gautier, je vous délivre , comme capitaine de Calais , par le consentement du povre peuple de cette ville , ces six bourgeois ; et vous jure que ce sont et étaient aujourd'hui les plus honorables et notables de corps , de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais ; et portent avec eux toutes les clefs de la dite viHe et du châtel. Si vous prie, gentil sire, que vous veuilliez prier pour eux au roi d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts. » — « Je ne sais, répondit le sire de Mauny , que messire le roi en voudra faire, mais je vous ai en couvent que j'en ferai mon pouvoir. »
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AdoDC fut ia barrière ouverte : si s*en allèrent les six bourgeois en cet état que je vous dis , avec messire Gautier de M auuy , qui les amena tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne rentra en la ville de Calais.
Le roi était à cette heure en sa chambre, à grand'compagnie de comtes , de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venaient en i'arroi qu'il avait devisé et ordonné; et se mit hors , et s*en vint en la place devant son hôtel , et tous ces seigneurs après lui , et encore grand'foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais , ni comment ils fineraient; et mémement la roined* Angleterre, qui moult était enceinte , suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny et les bourgeois de lès lui qui le suivaient, et descendit en la place , et puis s*envint devers le roi, et lui dit : « Sire , yecy la représentation de la ville de Calais à votre ordonnance. » Le roi se tint tout coi et les regarda moult fellement , car moult béait les habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au temps passé, sur mer, lui avaient faits. Ces six bourgeois se mirent tantôt à genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs mains : « Gentil sire et gentil roi, véez-nous ci six. qui avons été d'ancienneté bourgeois de Calais et grands marchands : si vous apportons les clefs de la ville et du châtel de Calais, et les vous rendons à votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous véez > en votre pure volonté, pour sauver le demeurant du peuple de Calais, qui a souffert moult de griévetés. Si veuillez avoir de nous pitié et merci par votre très haute noblesse. » Certes il n'y eut adonc en*la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme , qui se pût abstenir de pleurer de droite pitié , ni qui pût de grand'pièce parler. £t vraiment ce n'était pas merveille ; car c'est grand' pitié de voir hommes déchoir, et être en tel état et danger. Le roi les regarda très ireusement , car il avait le cœur si dur et si épris de grand eouiYoux qu'il ne put parler. Et quand il parla , il commanda que on leur coupât tantôt les têtes. Tous les barons et les chevaliers qui là étaient, en pleurant priaient siacertes, que faire pouvaient, au roi- qu'il en voulût avoir pitié et mercy , mais il n'y voulait entendre. Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit : « Ha ! gentil sire, veuillez refréner votre courage ;