‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 106 sur 292 · SAINTE-ANNE D'AURAY ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

SAINTE-ANNE D'AURAY ET SES ENVIRONS

Si VOUS n'êtes pas familiers avec la vie d'hôpital, ni chirurgiens amateurs de beaux cew, fermez les yeux, sinon vous allez voir le plus cauchemarisant défilé d'infirmes, de manchots, de goitreux, d'hydropiques et de culs-de-jatte, dont le plus fantasmagorique des poètes ait jamais rêvé la collection. La Cour des miracles pour le moins est là, échelonnée sur la route, à droite et à gauche, qui vous guette et qui s'avance vers vous, boitant, se traînant, sautillant, pour exhiber qui sa plaie, qui ses moignons, qui sa gibosité, afin de faire un plus éloquent appel à votre compassion. Cela navre, terrorise, donne des hauts-le-cœur. Jetons des sous, et fuyons vite, mon Dieu I •

Je me hâte d'ajouter que ces parasites de la dévotion ne sont pas des pèlerins, mais tout simplement des malheureux attirés là par l'espoir de trouver un plus nombreux concours de bonnes âmes à exploiter.

Tiens, quelque chose de doré brille là-haut dans le lointain. Qu'est-ce ? C'est le sommet de la basilique, la statue colossale de la patronne du pays, qui domine les environs du haut de son piédestal gigantesque. J'ignore si c'est l'effet produit sur mon esprit par cette armée de mendiants, et les innombrables marchandes de cierges, de chapelets et de médailles qui m'assiègent à leur tour, mais, parole d'honneur, la statue elle-même a l'air de nous tendre aussi la main comme pour demander quelque chose.

Ne plaisantons pas : la statue semble avoir réellement cette attitude. J'en fis un jour la remarque à M. LeGoff', l'artiste même qui l'a modelée. — C'est, me dit-il, une illusion d'optique produite par la dorure dont on l'a recouverte malgré moi. Cette dorure jette des reflets où il devrait y avoir des ombres ; et, à cette hauteur — près de cent mètres — il n'en faut pas plus pour fausser le coup d'œil.

Naturellement les hôtels sont encombrés. Mais comme nous avons télégraphié six jours à l'avance, on nous a retenu des lits au-dessus d'une épicerie du village. En manœuvrant avec sang froid à travers les boucauts éventrés, les chaises boiteuses, les pelures et les tessons qui rendent encore plus scabreux le terrain gluant qui sert de parquet, et après avoir escaladé, sans accidents trop sérieux, une espèce de casse-cou affectant avec prétention des allures d'escalier, nous y arriverons bien sûr. Et, si nous avons la précaution de nous boucher aussi hermétiquement que possible les fosses nasales avec un coton protecteur, nous pourrons peut-être avoir l'illusion d'un sommeil bien gagné, entre une vingtaine de bottes d'oignons rocamboles, et cinq ou six caisses de savon rance et de chandelles de suif.

SAINTE-ANNE d'aURAY ET SES ENVIRONS 451

Heureusement qu'il n'y a point de punaises ; et, tout bien considéré, il vaut encore mieux accepter cette perspective, que de nous résoudre à coucher à la belle étoile, ou à passer la nuit avec les pèlerins entassés dans l'église.

L'église, voilà ce qu'il faut visiter d'abord, et tout de suite.

Ce splendide monument est de construction moderne : la première pierre en fut posée par l'abbé Fouchard, vicaire capitulaire, le 7 janvier 1866. Elle est toute en granit, et de style Renaissance, tel qu'on le traitait sous Louis XIII. L'architecte Deperthes a su imprimer à son œuvre un cachet spécial, en mariant, dans la structure générale de l'édifice, aux détails du style adopté, les proportions imposantes du gothique. De plus, par une fantaisie d'éclectisme hardi, le roman apparaît çà et là, à l'entrée principale surtout, et donne à l'ensemble un caractère d'originalité qui en rehausse encore l'harmonieux aspect. C'est grandiose, correct, savant et superbe. Mais pourquoi ce style Renaissance ? Pour moi il n'y a de véritable art chrétien que le gothique. Tout le reste est plus ou moins païen ou mondain.

L'église a la forme d'une croix latine. L'intérieur se divise en trois nefs auxquelles, à partir du transept, viennent s'en ajouter deux autres, — si l'on peut désigner ainsi la suite de chapelles absidiales qui contourne le chœuf . Celui-ci est un chef-d'œuvre de goût et de richesse. On n'y voit que cuivre poli et marbre précieux. Le parquet est en fine mosaïque. Encastré dans la clôture, un petit monument rappelle l'endroit précis où fut découverte la fameuse statue dont je parlerai dans un instant.

Le maître-autel est monumentaL Le dais, le retable, le tombeau, les degrés, tout est découpé dans d'admirables blocs de marbre blanc, qui proviennent des fouilles faites dans l'Emporium, où les empereurs romains enfouissaient les marbres tirés des carrières lointaines. Comme l'indique une inscription, ils furent transportés à Rome sous Titus et Domitien. C'est un don royal de Pie IX. Cet autel est orné de quatre statues — les quatre évangélistes — dues au ciseau du célèbre sculpteur Falguière. A l'un des pieds-droits qui supportent la grande archivolte du chœur, est accolé un saint Joachim du même artiste, — à mon avis, une des belles œuvres de la statuaire du jour.

La chapelle particulière de sainte Anne, remplie d'un nombre incalculable d'ex-voto — il y en a du reste dans toute l'église — est à elle seule une merveille. Là repose, dans une niche élégante, surmontée d'un petit dôme richement ciselé, la statue miraculeuse. Cette statue date de 1823. Son socle contient sous

Page 1