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SAINTE-ANNE D'AURAY ET SES ENVIBONS

Terre le seul fragment de PeflBgîe primitive — le côté gauche de la face — qui ait échappé à la rage des septembriseurs.

Racontons ici en peu de mots l'histoire de cette statue.

Le petit bourg de Sainte- Anne d'Auray — autrefois Keranna, $)Ulage (TAnne — fut, dit-on, le premier endroit de l'Occident •devenu chrétien où se soit élevé un sanctuaire consacré à l'aïeule du Sauveur. La première chapelle y fut construite vers l'an 640^ d'après la tradition, par saint Mériadec, évêque de Vannes. Avant la fin du siècle, la chapelle fut détruite par les hordes dévastatrices qui parcouraient alors la Bretagne. L'image de la sainte resta enfouie sous les décombres, et avec les âges toute trace de l'ancienne construction disparut. Il ne resta plus là -qu'un champ nommé le Bocenno. Cependant, rapporte la légende, on ne put jamais labourer sur une partie de ce champ. L'herbe y croissait, mais, chaque fois qu'on avait tenté d'y faire passer la charrue, les bœufs avaient reculé effrayés et comme repoussés par quelque puissance invisible.

Ce miracle, ou cette croyance populaire, contribua largement -à perpétuer chez le peuple de rencjroit la dévotion à sainte Anne. Cette dévotion s'accrut , se répandit au loin ; et plus tard, dans toutes les parties de l'Armorique, la sainte devint l'objet d'un culte national. Les vieilles épopées bretonnes, exhumées par le savant archéologue, M. de la Villemarqué, en font foi, de môme que la plupart des anciennes chroniques. Ce sentiment semble n'avoir fait que grandir durant la période des 900 ans qui se sont écoulés entre la destruction de la première chapelle, et les événements extraordinaires qui firent renaître celle-ci beaucoup plus grande et beaucoup plus belle.

En 1623, — je ne garantis rien, je raconte les faits tels que je les ai recueillis sur les lieux et dans les ouvrages qui traitent du sujet, — un paysan de Keranna nommé Yves Nicolazic, qui s'était toujours fait remarquer par une grande piété envers la patronne du pays, fut témoin de phénomènes singuliers et l'objet " d^étranges manifestations. La nuit, il était troublé dans son sommeil par une grande clarté, et, en s'éveillant, il apercevait un flambeau teni par une main mystérieuse. Souvent aussi? quand il rentrait tard, il voyait la même lumière cheminant à ses côtés. Un soir, un de ses beaux-frères et lui ramenaient leurs bestiaux du pâturage, lorsque, dans le champ du Bocenno, -à l'endroit même où l'eau d'une fontaine monumentale s'épanche aujourd'hui, à quelque distance de l'église, dans trois vastes bassins de granit, ils entrevirent une grande dame blanche flot* tant au milieu d'une irradiation éblouissante. La vision continua

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à visiter Nicolazic partout, près de la source, dans sa maison, dans sa grange. D'autres fois, c'étaient de vagues lueurs que Nicolazic apercevait du côté de l'emplacement du vieux sanciiuaire, d'où lui arrivaient aussi parfois comme les échos perdus d'une musique ravissante. Le brave paysan, bouleversé par ces prodiges, et ne sachant que faire, se contentait de prier avec ferveur. Sa prière fut exaucée. Un jour, l'apparition se présenta <le nouveau et lui adressa ces paroles dans le langage du pays :

— Yves Nicolazic, ne craignez poini ; je suis Anne, mire de Marie. Dites à votre recteur que, dans la pièce de terre appelée le Bocenno, Uy a eu autrefois, même avant qa^U y eût aucun village, une chapeUe dédiée en mon ru>m, CPétait la première de tout le pays ; Uy a 924 ans et six mois qu^eUe a été ruinie. Je désire quWle soit rebâtie au plus tôt. Dieu veut quej^y sois honorée.

Revenu à lui, Nicolazic s'adressa à son recteur, qui le traita d'illuminé et le renvoya rudement à sa charrue. Alors les prodiges se succèdent. D'autres personnes en sont témoins. La contrée s'émeut. On insiste auprès du recteur, qui se montre de plus en plus incrédule. Les apparitions se renouvellent plus pressantes, et, un bon matin, Guillemette Leroux, femme de Nicolazic, trouve, suivant le texte des chroniques, "douze quarts d'écus disposés trois à trois " sur une table, où, quelques heures plus tôt, le flambeau de la sainte avait jeté sa lumière. ^

On savait Nicolazic pauvre : il crut que l'exhibition de cet argent ferait croire à sa sincérité ; il se trompait. Nouveaux obstacles. Bref, sainte Anne lui apparaît une dernière fois, et lui dit d'aller éveiller ses voisins. Nicolazic se lève ; le flambeau marche devant lui. Les paysans, tirés de leur sommeil, suivent la lueur miraculeuse. Celle-ci les conduit vers le Bocenno, s'arrête sur un coin du champ, monte et descend par trois fois, et disparaît. C'était à l'endroit même où le soc n'avait jamais pu entamer le sol. On creuse, et l'on découvre la statue : une naïve figure en bois, de trois pieds de haut, noircie et rongée par l'humidité de la terre, mais conservant encore '* le bleu et l'azur dont l'avait ornée la main pieuse de l'artiste du septième siècle."

1. Ces pièces, dit le P. Hugues, étaient les unes du coin de Paris, de Tannée 1623, les autres de 1625, et les autres de diverses fabriques. Cinq personnes, entre autres l'évêque de Vannes et le sénéchal d'Auray, purent en avoir une. Longtemps après, Mme de Kervilia donna la sienne aux ^^rrnes, qui la conservèrent dans le trésor du couvent, enchâssée dans un cristal. Les autres servirent à payer les ouvriers, quand on jeta les fondements de la chapelle.

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Le recteur va-t-il se rendre cette fois ? Non ; il se montre plus^ récalcitrant que jamais. De l'argent, une statue, qu'est-ce que^ cela prouve ?

Enfin, il serait trop long d'entrer dans tous les détails ; après mainte rebuffade, maint interrogatoire, la bonne foi de Nicolazic fut reconnue, la chapelle élevée, et la statue antique, restaurée par un sculpteur d'Auray, fut installée dans le pieux sanctuaire. Et alors commença cette longue suite de miracles et d'interventions surnaturelles qui ont fait de Sainte-Anne d'Auray un lieu de pèlerinages célèbre entre tous. Comme je l'ai dit plus haut, la chapelle du **bon Nicolazic " fut remplacée, en 1866, par la basilique actuelle, l'une des plus remarquables de France, et dont les riches et flambantes verrières racontent phase par phase toute cette merveilleuse histoire.

Maintenant, si vous avez le jarret solide, et si vous n'êtes pas trop sujet au vertige, montez avec moi les marches de l'immense spirale qui conduit aux embrasures du campanile. Le temps est beau, l'atmosphère est limpide, le coup d'œil vous dédommagera de la misérable nuit que vous venez de passer.

De quelque côté qu'on se tourne, on aperçoit partout des tourelles ou des clochers, qui se font jour à travers les bouquets de verdure : ici c'est un vieux château dont la poivrière reluit au soleil ; là c'est une arche grise jetée pittoresquement en travers de quelque ravin pierreux. Le regard découvre même, malgré la distance, le gigantesque phare de Lorient, dont la silhouette tranche sur le bleu foncé de la mer. Comptez les villages : voici Brech, Plumergat, Pluvigner ; là, c'est Pluneret, où se trouve le tombeau de Mgr de Ségur ; de ce côté, c'est l'antique ville d'Auray ; plus loin, c'est Carnac et Locmariaker, avec leurs menhirs, leurs dolmens et leurs cromlechs ; en face, au bout de ce ruban sinueux qu'on appelle la rivière d'Auray, c'est l'océan, — parages célèbres où les galères de Jules César remportèrent la victoire navale qui détourna, pour des siècles, le cours des destinées armoricaines.

Mais hâtons-nous de descendre, voici les cloches qui se mettent en branle ; les orgues vont bientôt tonner sous les grandes voûtes ; allons nous mêler aux vingt -cinq à trente mille pèlerins qui encombrent l'église, le cloître des carmes et toutes les avenues qui y conduisent.

Cette foule off're un aspect très original. Tous les points de la Bretagne y sont représentés, avec le costume particulier à chaque endroit. Ce costume est plus accusé chez les femmes que chez les hommes cependant. Le casaquin, le fichu bigarré et la coiffe

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en constituent les détails caractéristiques. La coiffe surtout. Oh I , celle-ci est de rigueur, et présente des variétés infinies. Il y en ^ a de courtes, de longues, d'étroites, de larges, de pointues, de plates, de rondes, de carrées ; les unes se dressent en cônes verticaux, les autres s'allongent horizontalement derrière la nuque; toutes ou presque toutes ont des ailes plus ou moins vastes, souvent artistement plissées, ruchées et tuyautées, affectant surtout les formes les plus diverses, et ornées quelquefois de dessins en broderie qui révèlent une très grande habileté d'aiguille» Cette forme n'est point matière de fantaisie : chaque petit pays a la sienne. Un Breton vous dira : " Voici ceux de Vannes, voici ceux de Quimper, voici ceux de Ploërmel, voici ceux de Pontivi, etc., " rien qu'à l'inspection des coiffes. Elles ne se ressemblent que par leur blancheur de neige. On dit que l'hermine se meurt d'une tache sur sa blanche fourrure ; je crois qu'une Bretonne aimerait mieux une blessure au cœur qu'une souillure à sa coiffe. La coiffe est sacrée.

Il y a aussi la câline. (Pourquoi ce mot ne se trouve-t-il pas dans les dictionnaires ?) La câline est portée par les vieilles» Elle est d'étoffe plus lourde et moins blanche ; elle se complique d'une bride noire, et sa forme est toujours la même: celle d'un bec de canard se prolongeant plus ou moins loin derrière la tête» Cette câline, un jupon ne dépassant pas la cheville, un petit fichu croisé sur une taille de six pouces de long, des sabots, un bâton, la bouche sévère et l'œil d'une acuité singulière, telle est la vieille Morbihanaise. Le type est invariable.

Chez les hommes, le costume national tend à s'effacer. Le» jeunes portent encore le veston sans basques, avec broderies et garnitures de sequins, mais les vieux, les très vieux, ont seuls conservé les guêtres, les braies bouffantes, et les cheveux longs sous le chapeau à larges bords. Ce qui semble vouloir défier l'avenir, par exemple, ce sont les sabots. Cette chaussure, disparue chez nous depuis si longtemps, est encore d'un usage universel dans les campagnes de France. On entend partout son petit clic-clac au timbre harmonieux comme un pincement de harpe.

Toute cette foule si étrangement costumée est là, causant, chantant, riant, mangeant, priant à haute voix, assise en ronds^ cheminant par groupes, avec ces mille rumeurs confuses qui rappellent le murmure des houles, le bruissement des forêts et le bourdonnement des ruches. Maintenant ^si j'ajoute que les Bretons semblent — comme tous les peuples primitifs du reste — avoir un goût très prononcé pour les couleurs voyantes, on aura

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une idée du curieux spectacle que nous avons sous les yeux. C'est comme une scène d'opéra.

Jouissons-en quelques instants, puis nous nous dirigerons du •côté de la Scala-sancta, C'est une espèce de reposoir sur une ^estrade très élevée, à laquelle on arrive par deux larges escaliers, que les dévots gravissent à genoux. Cette construction, toute lecouverte de draperies, et tout enguirlandée de drapeaux et de banderoles, se dresse à l'extrémité d'un vaste champ de forme oblongue, appelle le champ de l'Epine. C'est du haut de «e balcon que se fait le sermon du soir, et que la bénédiction du £aint-Sacrement se donne, à la clarté des cierges et des étoiles. €e soir, à la nuit tombée, cent trente-deux paroisses seront là, eirculant en procession autour de cette enceinte immense, avant de se rendre à l'église. C'est ce qu'on nomme en Bretagne " la lelraite aux flambeaux ". J'ai rarement vu de scène plus grandiose, et je n'en ai sûrement jamais vu de si entraînante. Cette foule énorme, avec ses innombrables points lumineux, qui s'avance lentement en plein champ, sous les arbres, dans les m'ee, en chantant des cantiques, et portant à la main un cierge dont la lumière est protégée par une espèce de petit cornet en papier multicolore, c'est non seulement féerique, c'est contagieux. On se laisse émouvoir ; on prend un cierge à son tour ; OD suit la masse — où le paysan coudoie le grand seigneur — et, ma foi, avouons-le, on chante tant bien que mal avec les autres. Chants naïfs dont il sufiit d'entendre une fois le refrain pour le Tépéter ensuite ; chants héroïques où se môle toujours à la pensée intime le sentiment de la patrie, où percent à chaque phrase les préoccupations, les espoirs et les angoisses d'un peuple de marins et de soldats, constamment aux prises avec les éléments ou l'ennemi. Je crois pouvoir me rappeler un de ces refrains ; le Toici:

Sainte patronne immaculée.

Toi que nous implorons.

Sur la vague ou dans la mêlée,

Protège tes Bretons 1

•* Pour bien comprendre tout le charme de cette poésie naïve, dit l'abbé Nicol, il ne suffit pas de la lire, il faut l'entendre chanter." Mieux encore, ajouterai-je, il faut la chanter soi-même.

Loin de son pays, loin des siens, au sein d'une contrée encore plus étrange qu'étrangère, entouré de souvenirs héroïques et de légendes mystérieuses, en face de chefs-d'œuvre d'art contrastant avec toutes les rusticités d'une nature primitive, et mêlé par liasard ou autrement à ces imposantes démonstrations reli-

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gieuses, on se sent dominé, charmé, gagné. Et de grosses larmes viennent vous rouler dans les yeux sans que vous sachiez trop pourquoi.

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