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COURS PUBLICS DE L'UNIVEBSITÉ LAVAL

riorité indiscutable sur les cosmogonies anciennes où quelques lambeaux de tradition disparaissent sous un amas de fables puériles. Comme conception philosophique, le dogme de la création vaut bien les théories de la matière éternelle, de l'évolution panthéistique, du dualisme manichéen ; il vaut bien, pour expliquer l'origine de l'homme, le système de l'évolution darwinienne, que M. le professeur expose plaisamment tout en lui accordant l'honneur d'une réfutation sérieuse.

C'est ici surtout que l'historien est intéressé au dogme. Le fait de la création, en subordonnant l'humanité à la volonté de son auteur, en ménageant à ses mouvements le concours d'une Providence sage et puissante, forme la base de la philosophie de l'histoire, en même temps qu'il livre à l'historien la véritable intelligence de l'homme, de sa nature, de sa noblesse, de ses destinées. Dans cette connaissance de l'homme, développée par les principes de la théologie et de la philosophie catholiques, l'historien possède tous les éléments d'une critique judicieuse et peut tirer de l'histoire les plus fructueuses leçons.

Après l'histoire du monde, l'histoire de l'Eglise, presque aussi générale que la première — puisque tous les peuples, s'il n'appartiennent pas à l'Eglise, sont appelés à y entrer — et plus élevée par le caractère surnaturel des faits qu'elle relate, par son but qui est de manifester Dieu dans la plus grande de ses œuvres: le salut des hommes. M. l'abbé Emard s'attache à faire briller dans toute sa grandeur le rôle de l'Eglise dans le monde dont elle est comme l'âme, lui imprimant ses plus nobles mouvements. Pour vivifier, dramatiser son histoire, il personnifie l'Eglise et la montre dans ses attitudes successives, dans ses différentes périodes morales : naissant puis se développant sous le pontificat de saint Pierre, humiliée et souffrante pendant les persécutions, triomphant un instant avec Constantin, pour soutenir contre le paganisme, réveillé par Julien l'apostat, une nouvelle lutte dont elle sort victorieuse. Au milieu de ces grands tableaux qui maintiennent l'unité historique, les questions de détail sont traitées avec l'étendue qu'elles comportent : ainsi le fait de la venue de saint Pierre à Rome, le caractère distinctif des différentes périodes de la persécution, les traits saillants qui signalent la transition intéressante de l'état violent et anormal des trois premiers sièples à la liberté publique, à la souveraineté sociale

de l'Eglise. La figure odieuse et curieuse à la fois de Julien l'apostat, est dessinée en des traits • qui nous révèlent merveilleusement son caractère, ses instincts, nous oserions dire sa vocation de persécuteur et de restaurateur du paganisme. Sa fin misérable comme l'avortement de ses efforts est une des réalisations les plus éclatantes de la prophétie du Sauveur contre les ennemis de son Eglise: Non prevalebunt^ et le présage des victoires que l'avenir lui réserve en si grand nombre.

L'histoire emprunte une part importante de ses documents aux monuments artistiques des différents peuples, qui gardent, gravés sur la pierre, des souvenirs que les livres et les parchemins n'ont pas recueillis, ou jettent de la lumière sur des textes obscurs. C'est ce que nous prouve M. l'abbé Desmazures dans ses leçons d'archéologie sur les monuments de Plnde et de l'Egypte. Il reconstruit par la pensée, à l'aide des ruines considérables qui en restent, ces palais et ces temples de l'Inde qui ont abrité une des plus vieilles civilisations du monde. Il étudie les principales qualités de cet art merveilleux qui, né au pied de l'Himalaya, à l'ombre de ses grottes mystérieuses et de son étrange végétation, doit sans doute à son berceau tant de brillants caprices et de riches productions. On peut constater son influence très grande sur l'architecture des Arabes et retrouver se» traces jusque dans les œuvres des Grecs. L'Egypte, qui n'offre pas un moindre intérêt que l'Inde au point de vue archéologique, attire plus vivement la curiosité générale par les souvenirs sacrés ou classiques auxquels est mêlé son passé. La Bible et l'histoire à toutes les époques y déroulent leurs tableaux, et aujourd'hui il est piquant devoir la terre des Pharaons, envahie par le progrès moderne, conserver en partie son antique caractère. Ses vieux monuments, qui semblent impérissables, tendent à lui conserver cette physionomie et gardent le plus vivant sou. venir de son passé. M. l'abbé Desmazures énumère les principaux. Ce sont les pyramides de Giseh, les temples de Denderah, d'Abydos, de Thèbes, de Luxor, de Karnac. Pour s'expliquer leur nombre, leur masse, leur structure, il faut se rappeler l'esprit audacieux et persévérant du peuple qui les a élevés, la foule d'esclaves employée à ces travaux, les richesses géologiques que renferme la vallée du Nil. Un ciel lumineux et toujours serein a permis à la peinture d'y déployer tout son éclat.

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aux arts plastiques d'y multiplier leurs productions. M. le professeur en donne une excellente idée en exposant une série très variée de gravures et de planches coloriées empruntées au bel ouvrage de M. Prisse d'Avesne sur l'Egypte monumentale.

A côté de ces cours réguliers, nous signalons deux leçons d'introduction aux cours de droit naturel et d'économie politique.

M. l'abbé Archambault, professeur de droit naturel, insiste sur la nécessité de donner une part légitime aux études spéculatives et philosophiques à une époque où elles sont généralement négligées au profit des études positives et expérimentales. Il fait valoir l'importance spéciale de la philosophie morale, cette *' science pratique qui dirige vers leur fin, qui est Vhonnétej les actes libres de l'homme." Viennent ensuite la définition du droit naturel, ses principales divisions ; les questions dominantes du droit public, les bases du droit international, sont indiquées, et toutes ces notions, fondamentales et précises, condensées en une seule leçon, donnent une idée très complète de cette scienbe ''commencée avec Socrate, se développant, quoique avec beaucoup d'erreurs et de confusion, dans les diverses écoles philosophiques de l'antiquité, et trouvant enfin sa certitude et sa perfection à la lumière infaillible de la révélation."

M. Georges Martin définit l'économie politique " la connaissance spéculative et la réalisation pratique des vrais rapports de l'homme avec les biens créés." Vieille comme la société humaine, elle n'a été qu'une pratique aveugle jusqu'au siècle dernier où Quesnoy en a fait une science et un art. Mais Adam Smith et surtout J.-B. Say lui ont ouvert sa véritable voie en lui appliquant la méthode expérimentale, qui en fait une science d'observation. A ce titre, elle ne saurait être traitée, comme les sciences morales, par une argumentation fondée sur des abstractions, ni comme les sciences exactes, i>ar l'application des mathématiques. Pour faire mieux ressortir les avantages de la méthode d'observation, M. Martin voulait, avant d'aborder les principaux problêmes de l'économie politique, en étudier l'évolution historique. Déjà, dans sa première leçon, il donnait un aperçu de l'économie sociale dans l'antiquité et de l'influence exercée sur elle par l'avènement du christianisme.

La mort est malheureusement venue interrompre ses travaux et priver la faculté des Arts d'un brillant auxiliaire dont elle appréciait déjà toute la valeur.

En dehors des cours promis par le programme, nous avons eu le plaisir d'entendre quelques conférences détachées.

C'est ainsi que M. l'abbé de Foville, doyen de là faculté, a fait deux conférences fort intéressantes sur l'Astronomie considérée dans ses rapports avec la vie humaine.

Nous nous contentons de cette mention, car la présente livraison du Canada-Français renferme, sur le même sujet, un travail encore plus complet du savant professeur.

Dans le domaine strictement scientifique nous signalons une conférence de M. Obalski, ingénieur du gouvernement, sur les gaz naturels combustibles. Leur composition, leur origine, la nature des terrains qui les détiennent, leur utilisation et ses avantages ont été exposés avec la compétence qu'assuraient au conférencier des études spéciales et les observations qu'il a pu faire, dans l'Ohio et la Pennsylvanie, au siège de très vastes exploitations. M. Obalski exprime le vœu que la province de Québec, qui possède des richesses géologiques analogues, en voie aussi un jour l'utilisation.

Mes lecteurs me pardonneront si je commence cette revue par une nécrologie; mais c'est un devoir d'amitié que je m'empresse d'accomplir.

J'avais connu M. Nisard, en 1867, à Paris et à Bruxelles, où son gendre, M. Romberg, était à la tête d'un des départements de l'administration. Depuis ce temps le savant académicien m'a fait souvent l'honneur de correspondre avec moi, et quelques mois avant sa mort il m'envoyait un exemplaire de son dernier ouvrage : Considérations sur la révolution française et sur Napoléon L

Il est difficile d'être plus distingué de personne et de manières que ne V était M. Nisard. D'une taille élancée et élégante, et jeune encore, il m'avait vivement frappé à ma première visite par sa ressemblance avec M. Bouthillier, alors shérif de Montréal, et dont je ne soupçonnais point que je serais le successeur.

Né à Châtillon sur Seine le 20 mars 1806, Jean-Désiré Nisard, après de brillantes études t\ ce collège de Sainte- Barbe, qui a produit un si grand nombre de littérateurs, fit ses débuts en 1826 au Journal des Débats, Ses deux frères, Charles et Auguste, ont été aussi des écrivains démérite; le goût des lettres était dans cette famille. Ils ont comme lui rempli des fonctions au ministère de l'instruction publique, et ont collaboré à sa grande collection des classiques latins avec traduction française; mais ils n'ont pas été, comme lui, professeurs et députés.

M. Nisard entra à la Chambre des Députés en 1842 comme conservateur, en dépit de son intime liaison avec Armand Carrel. Alors que Carrel était au National, M. Nisard avait dit dans les Débats que le parti républicain tiendrait dans un fiacre, et cela en réponse à un article de Carrel. Celui-ci, qui semblait prédestiné à la mort du duelliste, se rendit aux Débats et demanda l'auteur de l'article. L'explication de M. Nisard fut si franche, et en même temps ses manières exercèrent une telle séduction sur son adversaire, qu'ils devinrent de suite amis. Après la mort tragique du républicain, ce fut son ancien adversaire qui publia sa meilleure nécrologie.

Il faut dire que Carrel était aussi conservateur en littérature que Nisard l'était en politique ; de là peut-être cette sympathie qui les avait unis contre toute vraisemblance.

" Ce dernier des classiques, dit M. Victor Fournel, en parlant de M. Nisard dans le Correspondant^ représentait en littérature le parti de la résistance, l'ordre, la discipline, la tradition, l'auto» rite. Il voyait dans nos chefs-d'œuvre du XYII» siècle, non seulement l'image la plus complète, la plus haute et la plus pure de l'esprit humain, mais les modèles dont il fallait s'inspirer sans cesse ; ils lui fournissaient la règle de son goût et le critérium de ses jugements."

La délicatesse d^ style et de la pensée, l'atticisme poussé peut-être à l'excès, un dédain souvent injuste pour tout ce qui ne s'élevait pas à son idéal de la forme, en même temps une grande sévérité sur le mérite réel des œuvres, faisaient de lui un critique peu complaisant, quoique rarement acerbe, car il procédait surtout par élimination et par abstention à l'égard de» écrivains qu'il n'admirait point.

Il n'en fut pas cependant toujours ainsi, notamment dans une étude très sévère des poésies de Victor Hugo, publiée en 1836, et dans une critique très vive de la littérature facile^ dans laquelle Jules Janin crut se reconnaître, ce qui provoqua de sa part une mordante réplique à celui qu'il appela assez méchamment ** le champion de la littérature difficile ".

M. Nisard a écrit beaucoup d'études littéraires détachées qui forment plusieurs volumes de Mélanges ; mais son œuvre capitale est VHistoire de la littérature française, dont une treizième édition a été publiée dernièrement. ^

Dans cet ouvrage il commence par établir une distinction très juste entre Vhistoire littéraire d'une nation et Vhistoire de sa littérature.

'' L'histoire littéraire commence pour ainsi dire avec la nation elle-même, avec la langue. Elle ne cesse que le jour où la nation a disparu, où sa langue est devenue une langue morte. Pour la France en particulier, si de savants bénédictins font remonter son histoire littéraire aux premiers bégaiements de cette langue qui deviendra la langue française, d'autres la cherchent bien loin par delà, dans ce travail de décomposition du latin, et dans ce mélange de mots ibériens, celtiques, germaniques d'où la langue française est sortie

" Il en est tout autrement de l'histoire d'une littérature. Il y a une époque précise où elle commence et où elle finit, et l'objet

1. Histoire de la littérature française par M. Désiré Nisard. — Firmin Didot.— 4 vol. in-18.— Ouvrage auquel l'Institut, sur la désignation de rA<»démie Française, a accordé un prix de 20,000 francs.

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peut en être clairement déterminé. Il y a une littérature le jour où il y a un art; avec l'art cesse la littérature. Mais à quelle époque voit-on commencer Tart, et dans la langue des lettres que faut-il entendre par Part? ''

M. Nisard commence son ouvrage à Joinville et à Villehardouiu et le termine à Chateaubriand et à Lamennais.

Il a aussi publié en un seul volume un Précis de V Histoire delà littérature française depiiis ses premiers monuments jusqu^ à nos jours, dont il a été donné une nouvelle édition en 1887. A cette dernière édition l'auteur a ajouté une cinquième partie où il aborde la littérature contemporaine, tout en ne touchant qu'aux sommets. Il s'excuse ainsi: " J'ai d'abord contre moi ma propre opinion souvent exprimée, qu'on n'est pas bon juge des écrivains de son temps. L'histoire des lettres est pleine des erreurs où l'on tombe en s'y aventurant." En lui annonçant le travail que mon fils avait commencé sur Ozanam, je me suis permis de lui reprocher de n'avoir pas même mentionné son nom ni celui d'Ampère dans sa revue des œuvres contemporaines. Il s'en est excusé d'une manière aimable, mais qui laisse voir combien était rigoureux son système d'appréciation.

Quoique n'ayant point d'hostilité systématique envers le catholicisme, M. Nisard ne peut être cité comme un écrivain exempt de reproche au point de vue religieux. Son frère, M. Auguste Nisard, est au contraire un catholique fervent ; un de ses articles, où il parle admirablement de V Imitation de Jésus-Œrist, a été reproduit ici dans le Journal de V Instruction Publique, C'est sans doute à lui que M. Désiré Nisard doit la mort chrétienne que les journaux nous ont fait connaître, et qui a dû consoler ses meilleurs amis. Directeur de l'Ecole Normale Supérieure, longtemps professeur de littérature à l'Université, membre de l'Académie française, il a tenu une grande place dans les lettres de notre siècle, et il ferme pour bien dire le cortège de la génération de 1830, qui est loin d'être surpassée par la génération actuelle.

J'ai peut-être un peu trop empiété sur les autres matières qui doivent former le canevas de cette revue; cependant je suis loin d'être satisfait de ce que j'ai dit sur cet homme distingué, et il est probable que j'y reviendrai ici ou ailleurs,

— L'Europe est toujours dans le même état de malaise, de repos provisoire, chaque pays ayant sa crise imminente ou même déjà commencée.

La pauvre France en est à ne plus les compter. A peine celle qui avait chassé M. Grévy de la présidence pour y installer M. Sadi Carnot, était-elle terminée, qu'une autre agitation, plus

dangereuse encore, succédait à la première. Le ministère Tirard a été renversé sous un prétexte quelconque, et un cabinet d'une nuance plus radicale a été formé sous la présidence de M. Floquet. Ce dernier durera ce qu'a duré Pautre ; mais il y a plus, l'existence même de la république est en question. Le général Boulanger, qu'une série d'actes contraires à la discipline militaire avait fait mettre en disponibilité, y a gagné un regain de popularité, qui devient alarmant. Aux cris de " Révision et dissolution ", il s'est fait élire dans la Dordogne et dans le Nord, et il y a eu un moment où il menaçait de renouveler la grève qui s'était faite contre M. Grévy : celle-ci était la grève des minis^ très, l'autre serait celle des députés ; c'est-à-dire qu'à chaque vacance, le général serait élu, ce qui constituerait un plébiscite. Tous les efforts tentés jusqu'ici par le gouvernement n'ont servi qu'à augmenter la popularité du prétendant à la dictature. La presse républicaine a entrepris une véritable campagne contre lui. On ridiculise sa candidature en la comparant au rôle joué par les deux Napoléon ; on se demande ce qu'il a fait pour justifier d'aussi énormes prétentions. Lorsque les amis du général répondent que le second Napoléon n'avait pas plus remporté de victoires, que le ridicule avait été jeté de toutes parts sur ses débuts, que la majorité faisait fi de ses aspirations, que même après son premier discours un représentant qui avait proposé l'exclusion des membres des familles royales ou impériales retira sa proposition en disant ironiquement "^qu'après avoir entendu le prince, le pays devait se sentir rassuré " ; les adversaires du général répliquent que, nonobstant tout cela. Napoléon III avait pour lui le prestige de sa famille et du premier empire, et aussi la collaboration d'hommes habiles et audacieux, choses qui manquent complètement au nouveau prétendant.

Plusieurs causes cependant rendent son avènement possible, sinon probable. N'est-il pas singulier que, d'un côté M. le Comte de Paris, et de l'autre M. Clemenceau, aient adopté le même programme : Révision de la constitution, dissolution des chambres ? Chacun demande le jugement dernier; seulement chacun croit s'y trouver à la droite et contempler ses adversaires à la gauche. Monarchistes, impérialistes, radicaux, veulent voir la fin de la république opportuniste ; et le général, qui lui aussi veut la balayer, paraît à tous un excellent instrument, sauf à régler de compte plus tard ! C'est du reste toute l'histoire depuis la première révolution : coalitions de partis ou de factions pour renverser le pouvoir existant, et dès que l'on a réussi nouvelle coalition pour renverser le nouveau pouvoir !

En ce moment ce qui donne de la force à tous les mécontents, 'Ce sont les faiblesses des gouvernements successifs qui, au lieu de se raidir contre l'éternel ennemi qui les poursuit tous, lui ont jeté, l'un après l'autre, les lambeaux du pouvoir et de la société, la liberté religieuse, la discipline militaire, l'indépendance de la magistrature, les finances, et jusqu'à l'honneur de la France compromis dans de honteux tripotages. Et cet ennemi devant lequel on fuit toujours comme devant un animal féroce à qui l'on jetterait tous les morceaux de son vêtement pour n'en être que mieux dévoré en fin de compte ; cet ennemi, c'est la tourbe parisienne, la sainte canaille^ comme disait sérieument un personnage de 93 I

Est-il surprenant qu'après cela les honnêtes gens de tous les partis demandent encore une fois un sauveur ? M. Jules Simon «n particulier a tort de s'en étonner. Depuis déjà assez longtemps il trouve que l'on va trop loin ; mais est-il lui-même sans reproches ? Voici comment s'exprime dans le MaJtin cet écrivain distingué :

" On demande un sauveur I... On ne se livre ainsi à un homme que par un coup de désespoir. C'est une société incapable de se diriger elle-même et d'avoir une idée de gouvernement que celle qui dit à un capitan "Sauvez-moi, prenez-moi!" Le capitan  tout hasard commence par la prendre. C'est le même sentiment qui du temps des sorciers faisait que tant de gens se donnaient au diable."

Voilà qui n'est guère flatteur pour le pays de nos ancêtres ; mais enfin cela lui est dit par un de ses illustres I Toutefois, sans être sorcier, ne pourrait-on pas soupçonner que si la France est si près de se donner au diable, c'est un peu parce que tant de gens se sont employés et s'emploient encore à l'empêcher de se donner à Dieu ?

L'avenir immédiat de la France et de l'Europe ne tient qu'à un fil, et plaise au ciel que la cruelle Parque, comme on disait naguère, ne s'avise de le trancher I

Le nouvel empereur d'Allemagne, dont la santé périclitante absorbe en ce moment tous les calculs de la diplomatie, se rattache à la vie comme par une intention toute particulière de la Providence. M. de Bismarck y trouve-t-il ou n'y trouve-t-il point £on compte ? Qui sait ce qui se passe dans cette cervelle aux rouages si compliqués? Le chancelier de fer a joué pendant quelque temps un rôle assez étrange et qui rappelle un peu celui des tuteurs des anciennes comédies. Il est parvenu à rompre un

mariage, et cela en dépit des efforts de plusieurs impératrices et princesses, toutes portant le nom de Victoria! Voilà un singulier exploit pour ses derniers jours ! Ce qu'il avait en vue, sa réconciliation avec le tzar de toutes les Russies, sera*t-elle le résultat de son intervention dans ces intrigues de cour ? A-t-il songé à la querelle survenue au sujet de l'Espagne, et qui a été l'origine de son étrange fortune? Quoiqu'il en soit, comme compensation à ce mariage manqué, un autre grand hyménée vient de se célébrer à Berlin, celui du second fils de l'empereur avec une de ses cousines, et notre gracieuse souveraine peut se consoler par là de la petite part qu'elle a eue dans l'échec subi par sa fille.

La promenade de Sa Majesté sur le continent, en Italie, en Allemagne et en Autriche, entreprise en apparence en vue de relations de famille, n'a peut-être pas été sans son côté diplomatique. Autrefois une pareille odyssée aurait bien intrigué et même vexé John Bull. Il y a même, paraît-il, encore une vieille loi qui n'a pas été révoquée et en vertu de laquelle le souverain qui s'absente du royaume court risque de perdre sa couronne. Mais cette loi est évidemment tombée en désuétude ; son exécution dans notre siècle de chemins de fer serait un véritable anachronisme.

De retour à Windsor, la reine a trouvé la situation politique considérablement améliorée. Le rescrit du Souverain Pontife AU sujet de l'Irlande semble devoir faire cesser ou du moins modérer les agissements des fauteurs du fameux plan de campagne, et mettre fin au boycottage. D'un côté les plus violents partisans semblent décharger toute leur fureur sur le délégué papal, Mgr Persico, trop bien connu au Canada, où il a fait une assez longue résidence, pour que l'on puisse le croire accessible il des motifs indignes, tandis que d'autre part les évêques, les membres les plus distingués du clergé prêchent la soumission à un décret qui n'est que l'exposé pur et simple des principes de théologie morale les plus élémentaires. M. Gladstone et M« Parnell conseillent aussi la modération aux partisans du Home Rule ; il y a donc à espérer un certain appaisement qui, s'il est suivi de quelques bonnes mesures, permettra à l'Irlande de récupérer ses forces et de se mettre sur un véritable pied d'égalité avec les autres parties de l'empire.

Point n'est besoin pour cela d'une fédération impériale ; car le projet mentionné dans la précédente revue a plus perdu de terrain qu'il n'en a gagné depuis. Lord Lansdowne, au milieu des ovations qui lui ont été décernées à Ottawa au moment de

son départ, a répudié toute solidarité avec un mouvement qui^ en autant que le Canada y est concerné, pourrait créer des embarras et des difficultés dont il serait difficile de prévoir l'issue. Reste à savoir ce qu'en dira Lord Stanley, son successeur. Ce dernier sera le sixième gouverneur général depuis l'établissement de la Confédération, qui comptera bientôt vingt et un ans d'existence et pourra célébrer le premier du mois de^ juillet prochain son avènement à la majorité.

PlERRE-J.-O. ChAUVEAU.

Montréal, 30 Mai 1888.

CONDAMNATION DU ROSMINUNISME

Lettre de l'Em. Cabd. Secrétaire du Saint-Office

AUX MEMBRES DE L'EpISCOPAT CATHOLIQUE.

Traduction.

Illustrissime et Révérendissime Seigneur,

En même temps que cette lettre, je transmets à Votre Grandeur le décret général par lequel la Suprême Congrégation des Eminentissimes Pères comme moi Inquisiteurs Généraux, condamne et proscrit, avec l'approbation et la confirmation de N. T. S. Père le Pape Léon XIII, plusieurs propositions extraites des œuvres publiées sous le nom d'Antoine Bosmini Serbati. Par ses soins et sa vigilance pastorale, Votre Grandeur voudra bien s'efforcer, avec toute la diligence possible, d'éloigner de ces doctrines condamnées les fidèles confiés à sa garde, et si par hasard ces doctrines comptent encore dans le diocèse quelques partisans, d'engager ces derniers à recevoir avec un cœur soumis le jugement du S.-Siège. Surtout, vous ferez en sorte que les esprits des jeunes gens, spécialement de ceux qui se préparent dans le séminaire à servir un jour l'Eglise, puisent aux sources pures des Saints Pères, des Docteurs de l'Eglise, des auteurs approuvés, et en particulier de l'Angélique Docteur S. Thomas d'Aquin, la saine doctrine de l'Eglise catholique.

En attendant, je prie Dieu de vous combler de bienfaits et de bonheur.

Donné à Rome le 7 mars 1888.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur,

R. Card. Monaco.

1. NouB poblions aujourd'hui le décret du Saint-Office, condamnant quarante propositions extraites des œuvres de l'abbé Rosmini, ainsi que la lettre de Son Eminence le cardinal Monaco La Valletta, secrétaire de cette Congrégation, adressant ce décret à tout l'épiscopat catholique.

L'iuiportance de cette condamnation ne saurait échapper à ceux ^ui ont suivi depuis quelques années les mouvements de la pensée philosophique et théologiç^ue. lie Kosminianisme, né en Italie et répandu dans les principaux centres intellectuels de l'Europe, avait même traversé les mers et abordé en Amérique.

Ceux de nos lecteurs que ces matières intéressent, trouverpnt, dans la prochaine livraison du Canada-Français, les propositions condamnées ellesmêmes, ainsi qu'une étude destinée à en expliquer le sens et à faire mieux apprécier la sagesse de cette condamnation. lie manque d'espace ne nous permet pas de publier ce travail dans le présent numéro. — L'administration.

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