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Telle la lettre au cardinal Mariano RampoUa

Le pape marche sur les traces du Maître : sa charité envers les fidèles n'a pas de limites, non plus que son zèle pour la gloire de Dieu.

Ce zèle et cette charité embrassent à la fois toutes les contrées et toutes les nations du monde, aussi bien que les individus euxmêmes. Et quels sont de nos jours, hélas! le» peuples qu'on ne doit pas ranger parmi ces malades que le Christ est venu chercher et dont il a ensuite confié le soin à son Vicaire ? Les uns sont encore livrés à l'infidélité et les autres à l'erreur. Les uns, séparés par le schisme de leur mère, l'Eglise catholique, aiment mieux subir le joug des puissances temporelles, même non chrétiennes, plutôt que de revenir au centre de l'unité et de reconnaître la suprématie du Souverain Pontife ; chose étrange ! cette autorité, dont le Christ a dit qu'elle serait un joug léger, dernièrement encore un organe du schisme oriental osait bien l'appeler un honteux esclavage I D'autres enfin, catholiques pourtant, mais travaillés par les sectes, imbus de leurs doctrines, traitent l'Eglise en ennemie ; ils lui enlèveraient volontiers tous ses droits, et ils saisissent toutes les occasions d'abreuver son chef d'humiliations et d'amertume. C'est là, sans doute, moins le fait des peuples considérés dans leur ensemble que celui des gouvernements ; on peut l'admettre. Oui, la foi vit encore dans les masses ; mais combien, trop souvent, n'est-elle pas faible et vacillante ? combien sont nombreuses, fréquentes, les défections et les chutes ? la vie de beaucoup de fidèles n'est-elle pas plus payenne que chrétienne ? Voilà autant de maux à guérir, de plaies à cicatriser : travail difficile, qui constitue la mission du Vicaire de Jésus-Christ et qui fait l'unité de sa vie.

Pour mieux assurer le succès de cette grande œuvre, Léon XIII s'efforce de faire descendre du ciel les grâces et les secours nécessaires. Par ses exhortations, par ses lettres, il tâche de ranimer partout la piété dans le cœur des fidèles.

Dès son enfance, il avait fait profession d'une tendre dévotion envers la Très Sainte Vierge et envers le modèle de l'humilité et de la pauvreté, saint François d'Assise. Devenu pape, il a mis en eux sa confiance filiale et invité tous les chrétiens à leur adresser de ferventes prières pour l'Eglise et pour eux-mêmest Mais entre les pratiques de dévotion envers la Mère de Dieu, il recommande surtout, dans plusieurs de ses encycliques, la fréquente récitation du saint Rosaire. S'il choisit cette dévotion, dit-il lui-même, " c'est d'abord à cause de sa nature, puis de son caractère d'universalité, et enfin des admirables fruits qu'elle a

déjà produits." En premier lieu, personne n'ignore que le saint Rosaire est la récitation répétée de POraison Dominicale et de la Salutation Angélique, les deux prières les plus vénérables par leur origine, par leur antiquité et par l'approbation de T Eglise qui, dans ses oraisons quotidiennes et ses offices publics, les met sans cesse dans la bouche de ses ministres et des fidèles. Secondement, c'est une dévotion facile à pratiquer et admirablement appropriée à toutes les circonstances de personnes, de temps et de lieux. Enfin, la dévotion du Rosaire a été dans tous les temps et elle est aujourd'liui encore le moyen le plus sûr pour obtenir du ciel les grâces les plus précieuses. N'est-ce pas, en efiFet, à la puissante intervention de Marie, invoquée par la récitation du Rosaire, que furent accordées l'extinction des hérésies manichéennes, qui ne menaçaient pas moins la société que l'Eglise, et la ruine, définitive sans doute, de la prépondérance musulmane ?

Pour les mêmes motifs et dans les mêmes vues, Léon XIII a réformé, suivant les exigences de notre siècle, et enrichi de nouveaux privilèges le Tiers-Ordre dé saint François, et il engage les fidèles à se revêtir, comme il le fait lui-même, de ses insignes distinctifs. *' Comme au douzième siècle," dit-il dans une de ses Lettres Apostoliques, ** dans les temps actuels la charité divine s'est refroidie ; par suite de l'ignorance ou d'une coupable tiédeur, les devoirs qu'impose la religion sont grandement oubliés ; beaucoup, tandis qu'ils les exaltent sans cesse de paroles, pratiquent très peu la charité et la fraternité à l'égard des pauvres et des petits. Or, vous comprenez de reste, vénérables Frères, que, dans ces temps malheureux, l'institut de saint François peut, comme jadis, exercer une salutaire influence, et fortifier les fidèles contre le mal. Il est, en effet, très propre à ranimer la foi et la piété, à détruire l'amour excessif des biens et des avantages temporels. Par les pratiques qu'il impose, il unit les hommes entre eux, et leur inspire les uns enyers les autres une charité vraiment fraternelle, la commisération et le respect pour les pauvres et les malheureux, qui portent en eux l'image du Christ, et il détruit dans la racine cette envie haineuse, l'arme principale et la force des socialistes. Il peut ainsi puissamment contribuer à résoudre cette formidable question du prolétariat, qui, dans les vieux pays surtout, préoccupe si fort les économistes, en relevant à leurs propres yeux et aux yeux des riches la dignité des frères de Jésus-Christ, les pauvres, et en leur persuadant d'être contents de leur sort. Enfin puisque l'inégalité des conditions, comme celle des aptitudes, est dans la nature

elle même, et qu'il ne dépend ni des pauvres ni des riches de la faire disparaître, les confrères du Tiers-Ordre, et par leurs paroles et surtout par leurs exemples, peuvent démontrer que c'est un devoir, pour les uns de pratiquer la résignation, et pour les autres d'être charitables et bons envers leurs frères malheureux. "

J'ai voulu citer textuellement ce passage de l'encyclique Attspicaio conceasum, parce qu'on y voit clairement combien Léon XIII s'intéresse au bien des prolétaires. Je trouve un autre indice de cet intérêt dans le soin qu'il a pris de faire étudier et d'étudier lui-même les règlements et constitutions des Chevaliers du Travail, et dans la réception qu'il a faitp aux ouvriers français, venus en pèlerinage à Rome à l'occasion de son Jubilé sacerdotal. On sait avec quelle bonté paternelle il les a accueillis et il leur a prodigué ses bénédictions et ses conseils. Tout cela prouve combien le Saint Père comprend l'importance et l'influence que s'acquiert, de nos jours, la classe des prolétaires ou, comme l'on dit quelquefois, le quatrième état ; et combien il importe, dans son propre intérêt et dans l'intérêt de la société en général, de lui donner une sage direction.

Au reste, en faisant aux ouvriers cet aimable accueil, Léon XIII s'est conformé à l'esprit de l'Eglise, qui a toujours été la protectrice des petits et des pauvres. Quelle était en eflFet la conduite des premiers chrétiens ? Ils possédaient tout en commun sans y être astreints par une loi; ils vendaient leurs propriétés et ils en partageaient le prix avec les indigents. Et plus tard, n'est-ce pas l'Eglise qui a semé par toute l'Europe ces Hotels- Dieu, ces orphelinats, où toutes les misères trouvent abri et soulagement? n'est-ce pas l'Eglise qui avait établi ces corporations ouvrières, dont les chefs-d'œuvres restent encore debout, malgré les injures du temps et des révolutions ?

Oui, c'est de cet esprit de l'Eglise que Léon XIII s'est inspiré ; et, en présence de ces centaines d'artisans français, agenouillés à ses pieds, il a souri avec bonheur ; il les a bénits ; il les a encouragés ; il les a exhortés à la résignation et à la patience.

Un journal, en parlant de ce pèlerinage et du discours du pape, a taxé Sa Sainteté de socialisme I Oui, certes, Léon XIII est socialiste, mais à la manière de Jésus-Christ, des apôtres et de l'Eglise. S'il dit aux pauvres : " Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je serai votre reconfort", il ne manque pas de tenir la balance égale et de dire aux riches avec l'apôtre saint Jacques : *^ Riches, pleurez, jetez des cris pour les afflictions qui doivent vous arriver. Sachez que la récompense

dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fait la moisson de vos terres, est montée jusqu'aux oreilles du Dieu des armées."

Ces heureux ouvriers français comprennent mieux que les prétendus philantropes les secours et les lumières qu'ils peuvent trouver dans la religion et dans les conseils de son chef, car, avant d'offrir leurs hommages à Sa Sainteté, ils ont entendu la messe à la Confession de saint Pierre ; ils y ont tous communié et ont fait retentir les voûtes du temple, en répétant tous ensemble ces touchantes paroles de leur cantique :

Quand Jésus vint sur la terre.

Ce fut pour y travailler ; 11 voulut, touchant mystère, Comme nous être ouvrier.

L'un des principaux commandements que Jésus-Christ fit à ses apôtres et, dans leurs personnes, à son Eglise, avant de remonter au ciel, est celui qui regarde l'enseignement du inonde : " Allez et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit." Or il ressort, implicitement du moins, de ces divines paroles, que l'Eglise, pour bien remplir cette haute mission, n'a pas seulement le devoir de répandre partout la pure doctrine catholique, sans en être empêchée par aucune puissance, mais encore qu'elle a le droit ou de donner elle-même les autres enseignements, qui ont toujours quelque point de contact avec la doctrine religieuse, ou de les surveiller et de les épurer, de telle sorte que les sciences humaines ne contredisent jamais les dogmes de la foi, mais que, au contraire, elles soient pour eux autant d'auxiliaires.

Dès qu'il eut été marqué du caractère épiscopal, Mgr Pecci s'était inspiré de cette pensée ; et dès lors, il s'étudia à favoriser et, pour ainsi dire, à vulgariser l'étude de la philosophie des Pères, et particulièrement de la philosophie de saint Thomas d'Aquin. Il recommanda fortement aussi l'examen critique des diverses théories philosophiques, ainsi que l'étude des sciences naturelles et expérimentales, dans le dessein de les faire servir à l'apologie de la religion. A Pérouse, il éleva le niveau des études dans le séminaire diocésain, en y introduisant la méthode scolastique, en y fondant une Académie dite de Saint Thomas, et aussi parle choix et la nomination de professeurs que distinguaient la pureté de leur doctrine et leurs talents. Il fournit même, de sa propre fortune, les sommes nécessaires pour agrandir et mieux disposer les édifices du séminaire, de sorte que cet établissement jouit aussitôt d'une grande renommée, non seulement dans l'Ombrie, mais encore dans les provinces voisines.

Plus tard, arrivé au souverain pontificat, Léon XIII a tracé, d'une manière solennelle et magistrale, le véritable programme des études philosophiques, scientifiques et religieuses, dans sa Lettre encyclique JStemi PaJtris ; et, si je ne me trompe, ce programme, qui regarde proprement les institutions du haut enseignement, doit être aussi le programme des revues catholiques ; car elles doivent se proposer pour objet principal de répandre la vraie doctrine, de mettre en lumière le parfait accord qui existe toujours entre la foi et la vraie science, enfin d'aider les savants qui, dans des ouvrages de plus longue haleine, travaillent à approfondir les diverses connaissances humaines.

Sa Sainteté établit d'abord que l'Eglise, à qui le Christ a confié la mission d'enseigner la vérité et de combattre l'erreur, a toujours rempli avec soin cet important devoir. Mais elle n'a pas refusé l'aide de la philosophie, qui peut démontrer par ses propres forces plusieurs vérités fondamentales, telles que l'existence de Dieu créateur et conservateur, et ses attributs. C'est ainsi que les Pères de l'Eglise se sont servi avec avantage de la philosophie ] mais leur méthode n'atteignit qu'avec saint Thomas son plus haut degré de perfection. Léon XIII présente donc aux disciples de la science cette éclatante lumière, ce guide sûr, et il en trace un magnifique portrait.

" Entre tous les docteurs de la scolastique, dit-il, domine, comme leur maître et leur prince, l'Ange de l'Ecole, saint Thomas d'Aquin, qui hérita de leur génie, parce que, sans doute, il eut pour eux une profonde vénération. Il réunit en un tout, comme les membres dispersés d'un même corps, disposa dans un ordre admirable, enrichit de nouvelles propositions et de nouveaux arguments, leurs enseignements, de sorte qu'on le proclame avec raison le rempart et la gloire de l'Eglise. Doué d'un génie vif et pénétrant, recommandable par l'intégrité de sa vie, ardent zélateur de la seule vérité, enrichi de la connaissance des sciences divines et humaines, il mérite qu'on le compare au soleil, parce qu'il échauffe le monde par la chaleur de ses vertus et qu'il l'éclairé par la splendeur de sa doctrine. Il n'est point dans la philosophie de question qu'il n'ait traitée avec autant de sagacité que de profondeur : il disserte des lois du raisonnement, de Dieu et des substances incorporelles, de l'homme et des choses sensibles, des actes humains et de leurs principes, avec tant de perfection que, dans toutes ces discussions, il n'y a jamais à regretter l'absence ni d'une juste disposition, ni d'un ordre convenable, ni de la facilité, ni de la clarté dans l'explication des matières les plus abstraites. Il faut ajouter qu'il va chercher

ses conclusions philosophiques dans les raisons et les principes mêmes des choses ; et, comme ces conclusions s'étendent aussi loin qu'il est possible, elles renferment dans leur sein les germes d'une infinité de vérités secondaires, que les docteurs futurs, suivant l'opportunité des temps, pourront très utilement en faire sortir. Il use de cette méthode, non seulement pour combattre et réfuter les erreurs des temps passés, mais encore pour préparer et fournir des armes invincibles contre celles qui s'élèveront encore dans l'avenir. Enfin, saint Thomas d'Aquin distingue parfaitement la raison de la foi, mais, en 'môme temps, il les unit entre elles par les liens d'une bienveillance réciproque, et assure à chacune d'elles ses droits et sa dignité, de manière que la raison ne saurait, sans empiétement, prendre un rang plus élevé que celui qu'il lui assigne, et que la foi ne pourrait emprunter des arguments plus solides, ni plus nombreux, que ceux qu'il lui a fournis."

Je demande pardon au lecteur de ma présomption, et d'avoir «essayé de traduire dans notre langue ce jugement sur saint Thomas, exprimé dans ce latin si pur, si élégant, en un mot si classique, qui est le propre des Actes de notre grand pontife. Je m'y suis laissé aller, parce que ce portrait est le morceau le plus saillant de l'encyclique JEtemi Patris^ le plus grand efi'ort de Léon XIII pour l'amélioration des hautes études, ainsi que pour la gloire de saint Thomas et la propagation de son enseignement.

Grâce à Dieu, la pensée de Sa Sainteté a été comprise. Les éloquentes paroles par lesquelles elle exhortait tous les évêques du monde à restituer à l'Ange de l'Ecole la prééminence sî mérit^^e dont il jouissait jadis dans le domaine de la science, à répandre ses principes et sa méthode, ces paroles ont été entendues et oV)éies de tous. On s'est empressé partout de suivre l'exemple que Léon XIII a donné lui-même à Pérouse et à Rome ; on a entre])ris et poursuivi avec zèle la restauration chrétienne des études philosophiques, théologiques et scientifiques, et ce zèle a déjà i)orté des fruits très abondants.

Mais le pape ne s'est pas contenté d'indiquer une meilleure direction à ceux qui se livrent aux hautes études, et surtout aux études ecclésiastiques ; il a voulu donner une preuve éclatante de sa libéralité et de la largeur de ses vues, en port£unt son intérêt sur la science en général : il a ouvert aux recherches des savants et de tous les hommes d'études les bibliothèques, les plus riches dépôts d'originaux et de manuscrits, et les archives, même les plus secrètes, du Vatican. Il veut que la lumière puisse se faire sur tous les faits et sur toutes les questions. Que de points, soit dans

le champ de l'histoire, soit dans celui des sciences, appellent encore aujourd'hui les investigations de la critique ! Maintenant plus d'obstacles, plus d'entraves à la découverte ni à la publication de la vérité, plus de retraites où puissent demeurer enfouis les documents pour ou contre. L'histoire de l'Eglise dans les diverses parties du monde, l'exégèse des livres saints, la vie des saints, des papes et des héros du catholicisme dont un si grand nombre ont été calomniés, profitent déjà de cette libéralité du pontife, *' car l'Eglise n'a besoin que d'une chose pour être bien connue et pour se défendre, la vérité."

Il me resterait à parler de ce qui constitue plus proprement ce qu'on est convenu d'appeler la politique de Léon XIII. Ici, il ne faut ni exagérer, ni rester en deçà de la vérité. Suivant quelques-uns, entre autres si l'on en croyait l'auteur d'une brochure sur Rome, qui emprunte le pseudonyme de comte de Vasili, *' le pape actuel ne serait rien autre chose qu'un homme politique. La politique, la politique, c'est le grand souci de Léon XIII. Il y subordonne tout, même sa philosophie, même sa littérature, même sa dévotion." Et, chose plus étonnante encore, voici quel est le but qu'il se propose : " Fondre peu à peu, très lentement, très secrètement, le Saint-Siège dans la monarchie italienne, sans que les autres peuples catholiques s'en détachent, tel est le plan, telle est l'œuvre à longue portée." ^ On ne réfute pas de pareilles inepties.

La vérité, c'est que Léon XIII s'est proposé, dès le commencement de son pontificat, un but à poursuivre. Ce but, je l'ai déjà signalé, c'est de rendre meilleurs, au point de vue moral et religieux, et les peuples et les fidèles confiés à ses soins, d'éteindre les schismes et les hérésies, de relever l'autorité de l'Eglise et de son chef, de réconcilier la foi et la science, de rendre au Souverain Pontife son indépendance, et à la papauté son prestige et son influence d'autrefois.

Or, pour atteindre ce but si élevé, le pape prend une part aussi large que le lui permettent sa situation et les conjonctures, à toutes les affaires importantes qui se remuent dans le monde. Il accorde volontiers son intervention, lorsqu'elle lui est demandée, comme cehi est arrivé dans le conflit qui avait surgi entre la Prusse et l'Espagne pour la possession des Iles Carolines. On a tout dit sur cet incident si remarquable, et l'on n'a pas encore oublié sans doute l'étonnement que provoqua cet arbitrage demandé au pontife romain par deux grandes puissances, dont

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