La socuté romaine, par le comte de Vasili
l'une, quoique hérétique, n'en a pas moins que l'autre, catholique, accepté une sentence qui lui était contraire.
Quelquefois notre grand pape prend lui-même l'initiative ; il fait étudier sur les lieux mêmes certaines questions actuelles, dans le dessein, sans doute, de rendre possibles et de se préparer les moyens d'intervenir. C'est ainsi que, dernièrement. Sa Sainteté envoyait un délégué apostolique en Irlande.
Ce délégué est chargé d'une mission toute de paix et de conciliation ; mais il est impossible de prévoir maintenant quelles seront les suites de cette démarche et d'autres semblables. Verrons-nous un jour le Saint-Siège redevenir ce haut tribunal d'arbitrage qui, pour le bonheur du monde, fut son glorieux privilège pendant des siècles ? *
Quoiqu'il en soit de cette prévision, il est très possible, sinon probable, que la mission de Mgr Persico ait pour conséquence de diminuer les préventions du peuple anglais contre tout ce qui vient de Rome. Et pourquoi ne pas aller plus loin? pourquoi ne point espérer que, bientôt, nous verrons se rétablir des relations officielles entre le Vatican et le puissant empire britannique ? Outre que ces rapports ne pourraient être que très agréables aux nombreux catholiques qui, comme nous, sujets Canadiens, vivent sous le double sceptre de notre gracieuse Souveraine et du Pape-Roi, quel bien immense ne ferait pas à l'Eglise l'Angleterre revenue à la vérité, par ses millions de sujets répandus dans toutes les parties du monde, par ses richesses, son activité et son esprit d'entreprise I
Notre Seigneur Jésus-Christ est venu sur la terre pour sauver le monde en le convertissant à la vérité. ^' Je suis la lumière du monde, " disait-il lui-même ; et il a chargé l'Eglise et son chef de compléter cette œuvre. Le Vicaire du Christ ne doit donc pas seulement guider les fidèles et les soutenir dans la bonne voie, il lui appartient encore de rattacher au centre de l'unité les nations qui en vivent séparées et d'y appeler les infidèles. Léon XIII n'a point non plus failli à ce devoir.
Les schismatiques excitèrent d'abord son attention et furent l'objet de sa vigilance pastorale. En Russie, une cruelle persécution sévissait contre les catholiques-uniates, qu'on travaillait par toutes sortes de moyens à faire rentrer dans le
1. Le lecteur pourrait voir à ce sujet un remarquable article de V American GalKolic Qiiarterly Review, October 1887. L'auteur y traite, à la lumière des principes exposés dans la lettre au cardinal RampoUa, des différends qui s'élèvent entre les peuples, de leurs causes et de leur solution. En voici le titre : Pence, ike isword and arhitration.
sein de l'Eglise orthodoxe ; et, d'un autre côté, les lois de l'empire interdisaient au clergé catholique toute tentative de conversion en faveur des adhérents de cette église. Léon XIII entreprit de renouer des rapports avec l'empereur de Russie, protecteur reconnu de tous les schismatiques orientaux. Il profita habilement des fêtes qui furent célébrées, à l'occasion de l'avènement du Czar, auquel il envoya ses félicitations par l'intermédiaire du nonce de Vienne. Cette démarche fut si bien accueillie que, peu de temps après, il put écrire directement à Alexandre II et lui faire un touchant appel. *' Les sentiments de justice dont Votre Majesté est animée, disait-il dans cette lettre, nous donnent l'espoit que nous pourrons, Votre Majesté et nous, arriver à un accord, qui nous donnera, à tous deux, une satisfaction mutuelle ; en effet. Votre Majesté ne peut ignorer que la religion catholique regarde comme un impérieux devoir de répandre partout un esprit de paix et de maintenir la tranquilité dans les royaumes et chez les peuples." L'impression produite par cette lettre fut vive, car, après l'avoir reçue, l'empereur envoya à Rome ses deux fils, les Grands-Ducs Serge et Paul, avec instruction de préparer des relations amicales entre les deux cours. Malheureusement la mort inattendue d'Alexandre II ne permit pas de réaliser les espérances qu'avaient fait naître ces démarches.
Mais Léon XIII ne se proposait pas seulement par cette tentative de mettre fin à la persécution qui sévissait en Russie contre les catholiques, et de leur faire rendre leur liberté d'action; il voulfiit, de plus, '' lever, sous les yeux même des schismatiques, l'étendard de la réunion avec l'Eglise de Rome et rétablir ces églises dans leur indépendance légitime et leur ancienne splendeur." C'est à ce dessein que se rattache l'encyclique touchant le centenaire des saints Cyrille et Méthode, apôtres des races slaves, ainsi que la restauration du collège des Grecs, depuis longtemps fondé à Rome, et destiné à devenir, pour les nations qui parlent la langue grecque, ce qu'est pour toutes les nationalités du monde le collège de la Propagande.
Je veux citer encore, afin de rendre moins incomplète cette esquisse des Actes de Léon XIII pour la conversion des schismatiques et des infidèles, ses lettres au Sultan de Constantinople, au roi de Perse, aux empereurs du Japon et de la Chine. Dans ces lettres. Sa Sainteté s'attache à faire voir que '4'Eglise catholique est partout et toujours un puissant élément de paix, d'ordre, d'unité et de stabilité, pour les nations et pour ceux qui les gouvernent." Et, certes, ces démarches, ces lettres apostoliques, ces appels à la raison et îl la générosité des princes, et des peuples,
n'ont pas été uniquement des semences que la Providence fécondera sans doute dans un avenir plus ou moins éloigné ; non, elles ont été, plus d'une fois, suivies d'heureux résultats, témoin, la fin du schisme de l'antique nation arménienne, et son retour au centre de l'unité. Ce fut assurément un des plus beaux triomphes de la politique de Léon XIII.
Puisse Notre Très Saint Père le pape, glorieusement régnant, exciter pendant de longues années encore, l'admiration du monde, par ce mélange de force et de douceur, de fermeté et de conciliation, qui se fait sentir dans tous ses actes. Puis«»e-t-il, longtemps encore, lutter contre l'erreur, la poursuivre partout, et diriger les nations chrétiennes dans les sentiers de la vérité et de la justice. C'est le vœu que n'ont jamais cessé de former ses fidèles enfants et sujets ; c'est le vœu qu'ils forment surtout dans ces jours solennels, où le monde catholique tout entier, se réunissant en une seule et même famille, se groupe autour d'un Pasteur, qui après cinquante ans de dévouement à l'Eglise et au salut des âmes, monte à l'autel pour remercier Dieu des grâces insignes qu'il en a reçues.
Mais le monde ouvrira-t-il enfin les yeux à la lumière que Léon XIII fait briller devant lui ? L'Europe, du moins, aura-telle l'intelligence du règne du Christ ? se soumettra-t-elle de nouveau à son joug si doux et si bienfaisant? reconnaîtra- t-elle le droit de l'Eglise à cette indépendance que son divin fondateur, en la créant société parfaite, a voulu lui assurer? comprendrat-elle que le devoir des nations et des puissances, comme ce serait aussi leur bonheur et leur gloire, est de servir Jésus-Christ, son Eglise et son Vicaire ?
C'est là sans doute le secret de Dieu ; mais si, pour employer les expressions de Bossuet et les appliquer au sujet qui nous occupe, '^ si notre jugement ne nous trompe pas, si, rappelant la mémoire des temps écoulés, nous en faisons un juste rapport aux temps présents, nous osons croire, et nous voyons les sages concourir à ce sentiment, que les jours d'aveuglement s'écoulent et qu'il est désormais temps que la lumière revienne."
Tout semble indiquer, en effet, que l'on verra bientôt se produire un grand changement, et que les peuples, forcés par leurs propres intérêts de revenir sur leurs pas, se jetteront dans le sein de leur mère, la sainte Eglise. La nation italienne ellemême reconnaîtra la faute et le crime qu'elle a commis en s'emparant de Rome : la faute, parce que jamais, avec la Ville Eternelle pour capitale, elle ne jouira du calme et de la sûreté dont elle a besoin ; le crime, parce que, en brisant la Porta Pia, et en
dépit d'un triomphe ridicule, elle a foulé aux pieds les droits les plus imprescriptibles de la justice. Beaucoup d'Italiens expriment déjà franchement les vœux qu'ils forment pour la solution équitable de cette grande difficulté *^ qui s'est élevée entre un roi et son peuple " ; et, quant aux intransigeants, ou plutôt quant à ceux qui se prétendent tels, ils affirment trop bruyamment et proclament trop fréquemment que la question romaine est pour jamais résolue, pour que l'on croie à leur sincérité et pour qu'on ne les soupçonne pas de manquer de confiance dans leur cause.
Mais quelle est ici la politique de Léon XIII ? Une chose du moins est certaine et se dégage de ses actes. Le Souverain Pontife ne transigera jamais sur le principe de l'indépendance nécessaire au Saint-Siège ; il s'en tiendra toujours, sur ce point, au " non possumus " de ses prédécesseurs. Mais, ceci posé et admis, est-il impossible de trouver un terrain sur lequel les deux puissances puissent facilement se rencontrer et s'entendre ? La possession des anciens Etats de l'Eglise, tels qu'ils étaient avant les révolutions, est-elle absolument nécessaire à l'indépendance du Pontife- Roi? Puis, du côté de l'Italie, une enclave avec Rome pour capitale détruirait-elle l'unité du royaume ? Qui oserait le prétendre ? Cette unité serait-elle alors moins réelle que ne fut, pendant des siècles, l'unité du beau royaume de France et de Navarre, lorsque le pape y possédait, en toute souveraineté, la ville et le comtat d'Avignon ? Mais Rome capitale
de l'Italie î mais le fameux mot du roi gentilhomme : " Nous
y sommes et nous y resterons !" et celui de son fils Humbert I : "Roma è intangibile !" Oui, sans dout^ l'orgueil national est intéressé et il en coûte pour retourner en arrière ; il n'y a pas d'autre raison.
Rome, en effet, est une ville unique, sai generis, créée et disposée par la Providence et par le temps pour être la capitale religieuse et morale de l'univers ; elle n'a jamais été la capitale de l'Italie et elle ne peut l'être.
Que l'Italie, d'ailleurs, cherche seulement un peu parmi les nombreuses et magnifiques villes qui, semblables à des diamants, brillent sur la surface de ce beau pays, et en font la richesse ; et elle en trouvera sans peine plus d'une incomparablement plus propre à remplir le rôle de capitale politique. Ces idées se répandent et se propagent rapidement. De nombreux indices annoncent un retour à une appréciation des choses plus raisonnable et plus pratique, qui se traduira par des faits, '* Ecce facta sunt omnia nova."
Saint Grégoire VII disait en mourant : " J'ai aimé la justice et voilà pourquoi je meurs en exil. " Nous en avons le ferme espoir, il n'en sera pas ainsi de Léon XIII ; il sortira bientôt de cet état de gêne, d'isolement et de dépendance, dans lequel les machinations des uns et l'indifférence des autres s'imaginent l'avoir pour jamais enseveli ; car les Italiens et leur triste gouvernement finiront par comprendre que, pour eux plus que jamais, la sécurité du présent et la stabilité de l'avenir reposent sur la liberté de l'Eglise et l'indépendance de son chef.
Néanmoins, je le veux: que la divine Providence permette, dans ses dessins impénétrables, que l'état actuel se prolonge encore en Italie ; les actes et les œuvres qui ont marqué, avec tant d'éclat, les dix premières années du règne de notre grand Pontife, n'en auront pas moins élevé le prestige de la Papauté à un degré qu'elle n'avait pas atteint depuis longtemps ; et l'on peut dire aujourd'hui de Léon XIII, et avec encore plus de raison, ce qu'un illustre cardinal français ^ proclamait déjà sous le règne de Pie IX : ^^ Le pape dépossédé parle en maître du monde ; il est plus roi que ses vainqueurs, plus roi que ses
gardiens Si, à l'heure qu'il est, un héraut d'armes, planant
au-dessus de tous les trônes vacillants, venait à crier : Le roi ! c'est vers le trône pontifical que tous les regards se porteraient à l'instant. "
M. E. MÉTHOT, Ptre.
Prélat domestigxce de S, S.