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MONSEIGNEUR DE LAVAL

LE CONbEIL SOUVERAIN ET LES GOUVERNEURS DU CANADA ^

Le mardi 18 septembre 1663, au matin, la grande àalle du château Saint-Louis de Québec présentait un coup d'oeil inaccoutumé. Autour d'une longue table venaient de s'asseoir, après les saluts et félicitations d'usage, les principaux personnages de la colonie, que l'intérêt de leur commune patrie avait assemblés. A voir leur maintien solennel et imposant, la gravité de leurs délibérations, on se serait cru au milieu de quelque aréopage antique, ou plutôt de quelque comité du parlement de Paris transporté des rives de la Seine sur les bords de notre grand fleuve Saint- Laurent. Tous ces personnages avaient un grand air de distinction : deux cependant fixaient de préférence les regards. L'un, revêtu d'un brillant uniforme militaire, portait l'épée au côté : c'était le nouvel occupant du Château, le représentant du grand Roi en la Nouvelle-France, le gouverneur Augustin de Saffray deMésy; l'autre avait revêtu le costume ecclésiastique de l'époque, et sur sa poitrine brillait la croix épiscopale : c'était le jeune et illustre vicaire apostolique de la Nouvelle- France, qui arrivait tout triomphant de son voyage à la Cour, mais que les fatigues d'une longue traversée avaient considérablement abattu ; sur son visage étaient empreintes les traces non équivoques de la maladie qu'il avait contractée à bord du vaisseau, au service de ses compagnons de détresse. Ces deux personnages étaient assis à côté l'un de l'autre au haut de la table ; l'Eglise et l'Etat se donnaient ainsi la main pour assurer le bonheur de la colonie.

I. M. l'abbë A. -H. Gusselin publiera assez prochainement une vie très complète de Mgr de Laval, l'illustre fondateur de l'église du Canada. Il a bien voulu nous donner les prémices de son travail, en détachant, pour le C AN AD A- Fe ANC Aïs, quelques-unes des plus intéressantes pages de son intéressant ouvrage : elles forment le treizième des trente et quelques chapitres dont se composera son livre. Les souscripteurs de notre Revue seront heureux de puiser, dans cette lecture, un avant-goût des plaisirs délicats que leur réserve l'ouvrage de M. l'abbé Gosselin.

Il aurait été difficile de dire lequel des deux était le véritable président de l'auguste assemblée, tant le Roi, dans son édit de création du Conseil Souverain, paraissait vouloir les mettre sur le même pied : " Lequel Conseil Souverain, disait-il, nous vou- *' Ions être composé de nos chers et bien aimés les sieurs de ** Mésy, gouverneur, représentant notre personne, de Laval, " évêque de Pétrée, ou du premier ecclésiastique qui y sera, et " de cinq autres qu'ils nommeront et choisiront, conjointement *' et de concert." La nomination des membres du Conseil devait donc se faire par le gouverneur et Tévêque, œnjointement et de concert ; la destitution de ces conseillers et une nouvelle nomination exigeaient également le concours des deux à la fois : ^* Lesquel- " les cinq personnes choisies pour faire la fonction de conseillers *^ seront changées ou continuées tous les ans, selon qu'il sera " estimé plus à propos et plus avantageux par les dits gouver- ** neur, évêque, ou premier ecclésiastique, qui y sera. " Et plus loin le Roi exprimait encore avec plus de force peut-être sa volonté d'investir le gouverneur et l'évêque, au Conseil Souverain, d'une autorité pour ainsi dire égale, en les chargeant tous deux de l'exécution de son édit : " Si donnons en mandement " aux sieurs de Mésy, gouverneur, et de Laval, évêque de Pétrée, *' ...que notre présent Edit ils aient à exécuter et faire exécuter, " pour le choix par eux faits des dits conseillers, notre procu- " reur et greffier, et iceux assemblés, le faire publier et enregis-

^' trer " Le fait est que, si M. de Mésy, comme gouverneur

du Canada, avait de droit la présidence du Conseil Souverain, l'éclat de cette présidence était bien affaiblie par l'influence politique que le Roi avait donnée à son auguste voisin, non moins que par l'autorité morale dont jouissait l'évêque de Pétrée.

Dans une autre ordonnance, en date du 21 mars 1663, le Roi, après avoir révoqué les concessions des terres non défrichées dans la Nouvelle- France, accordait à Mgr de Laval, conjointement avec le gouverneur et l'intendant, le pouvoir énorme d'en faire la distribution, et de veiller à l'exécution de son arrêt : " mande et ordonne Sa dite Majesté aux sieur de Mésy, gou- " verneur, évêque de Pétrée, et Robert, intendant au dit pays, " de tenir la main à l'exécution ponctuelle du présent arrêt, " même de faire la diptribution des dites terres non défrichées, " et d'en accorder des concessions au nom de Sa dite Majesté. " Comme on le voit, Mgr de Laval jouissait à cette époque d'une confiance illimitée à la Cour ; le rôle politique qu'on lui avait attribué et qu'il n'avait certainement pas usurpé, était immense. Plus tard, on se plaindra des envahissements de l'autorité ecclé-

siastique au Canada. Le ministre Colbert écrira des phrases comme celles-ci: "Empêcher que la puissance ecclésiastique " n'entreprenne rien sur la temporelle, à quoi les ecclésiastiques

** sont assez portés. " ''Je vois que M. Tévêque de Québec

" affecte une autorité un peu trop indépendante de l'autorité " Royale, et que par cette raison il serait peut-être bon qu'il

" n'eût pas de séance dans le Conseil " S'il était vrai, ce qui

n'est pas du tout prouvé, que Mgr de Laval eût quelquefois dépassé les limites de son autorité, il faut avouer que ses prétentions ne manquaient pas de fondement. ,

Cette première séance du Conseil Souverain fut assez longue. On y procéda à ce que l'on appellerait aujourd'hui la vérification des pouvoirs. Quatre documents importants furent l'objet principal des délibérations de l'assemblée, qui en ordonna l'enregistrement: redit de création du Conseil Souverain de Québec ; l'acte d'abandon du Canada au Roi par la Compagnie des Cent Associés, et les lettres patentes par lesquelles Sa Majesté acceptait cet abandon; la nomination de M. de Mésy comme gouverneur de la Nouvelle- France ; et enfin la commission donnée par le Roi à M. Gaudais-Dupont d'aller prendre possession du Canada en son nom, ainsi que les instructions qui y étaient annexées.

La commission de M. Gaudais était datée du 7 mai 1663. Il avait instruction de faire le recensement de la colonie, de faire prêter le serment de fidélité au Roi par tous les habitants, de rendre des ordonnances sur la police et la justice, et de s'enquérir des accusations que Péronne Dumesnil et autres avaient portées contre plusieurs des principaux habitants du pays. Il s'acquitta de sa tâche à la satisfaction de tous. '' Il le fit en hon- " nête homme, dit M. de Latour, avec exactitude et avec équité ; *' tout le monde fut satisfait et les démêlés furent apaisés. " Il exonéra des accusations graves qui pesaient sur eux, ceux que Dumesnil avait représentés comme des concussionnaires et des dilapidateurs du trésor public. Cette sentence du commissaire soulagea Mgr de Laval, qui, connaissant d'ailleurs leur probité et leur vertu, n'avait pas hésité à recommander plusieurs d'entre eux aux principales charges du Conseil. Il est vrai que M. Gaudais avait parlé de ces mêmes hommes comme de gens illettrés, et ayant peu d'expérience et d'aptitude pour les affaires. Mais l'évêque et le gouverneur avaient choisi ce qu'il y avait de mieux dans le temps. " A part les ecclésiastiques, dit M. Parkman, ^' l'instruction était alors chose peu connue au Canada. "

La commission de M. de Mésy, datée du 1er mai 1663, le nommait " gouverneur et lieutenant général dans toute l'étendue ** du fleuve Saint-Laurent en la Nouvelle- France, îles et terres " adjacentes de part et d'autres du dit fleuve et autres rivières '* qui se déchargent eniceluy jusqu'à son embouchure. " Il était donc gouverneur non seulement de Québec, mais aussi de Montréal et de tout le pays. Aussi le Conseil Souverain enjoint-il *' à " tous gouverneurs de places et capitaines de l'étendue contenue " ès-dites lettres qu'ils aient à lui obéir tout ainsi qu'ils feraient " à Sa Majesté. " M. de Mésy était donc dans son droit lorsque, de concert avec Mgr de Laval, il ôta, dans l'automne de 1663, la justice de l'île aux MM. de St-Sulpice, établit une cour à Montréal, nomma de nouveau M. de Maisonneuve gouverneur local de Montréal, révoquant par conséquent la commission qu'il avait déjà ; il était également dans son droit, lorsqu'il le destitua comme gouverneur l'année suivante, nommant à sa place M. de Latouche. On pouvait contester l'opportunité de ces actes, on n'en pouvait contester la légalité. Seulement ils avaient besoin d'être ratifiés par le Conseil.

Les nominations, en général, se faisaient par le gouverneur et l'évoque, puis elles étaient présentées au Conseil, pour confirmation. C'est ainsi, par exemple, que le 18 octobre 1663, le Conseil approuve trois nominations faites pour Montréal par Mgr de Laval et M. de Mésy: celle de M. de Sailly comme juge royal, celle de M. LeMoyne comme procureur général, et celle de M. Basset comme notaire. Cinq jours plus tard, il confirme la nomination de M. de Maisonneuve comme gouverneur de Montréal ; le 28 mai 1664, il approuve également la nomination faîte par le gouverneur et l'évêque, de M. de Mouchy comme notaire à la sénéchaussée de Montréal.

Comme nous le voyons, Mgr de Laval avait obtenu de la Cour un changement complet dans le gouvernement de la colonie. La Compagnie des Cent Associés avait été invitée à abandonner toutes ses prétentions sur le Canada, et le Roi, au mois de mars 1663, avait accepté cette démission avec un empressement peu dissimulé. Une conséquence rigoureuse de cette décision royale, c'est qu'il fallait établir au Canada une autorité forte et puissante, un Parlement ou Conseil chargé d'aider le gouverneur dans l'administration des affaires. De là l'édit rbyal du mois d'avril 1663, qui fut lu et enregistré le 18 Septembre à la séance du Conseil Souverain. Par cet édit, le Roi confiait à ce Conseil tout pouvoir législatif, judiciaire et exécutif pour le bien de la colonie, ne se réservant que le droit suprême d'approbation ou

de désapprobation. Le Conseil était composé du gouverneur et de révêque, puis de cinq conseillers, d'un procureur général et d'un secrétaire, que le gouverneur et Tévêque devaient choisir eux-mêmes conjointement et de concert, et qui, une fois nommés, ne pouvaient être destitués que par l'action commune et conjointe de ces deux dignitaires.

Mgr de Laval et M. de Mésy nommèrent procureur général M. Jean Bourdon ; ils confièrent à Jean-Baptiste Peuvret de Mesnu la charge de greffier et secrétaire du Conseil, et celle de conseillers à MM. Louis Rouer de Villeray, ci-devant lieutenant particulier en la juridiction de Québec, Jean Juchereau de la Ferté, Denis-Joseph Rûette Dauteûil de Monceaux, Charles Le Gardeur de Tilly et Mathieu Damours Deschaufour. Voilà les heureux fonctionnaires qui, avec le gouverneur et l'évêque, étaient assis à la table du Conseil à la séance du 18 septembre 1663. M. Gaudais y était aussi, de droit, tant en sa qualité de commissaire royal, que comme substitut de l'intendant Robert, qui avait été nommé, mais qui ne vint jamais au Canada.

On peut dire que Mgr de Laval fut l'âme et la vie du Conseil Souverain, dont il avait été le véritable fondateur. Le Conseil Souverain était son œuvre, presque au même titre que le Séminaire de Québec. C'est lui qui l'avait fait établir par le Roi, qui en avait nommé le président dans la personne du gouverneur de son choix, qui en nomma aussi tous les membres et tous les officiers. C'est lui qui le mit en mouvement et qui dirigea les premiers travaux de cette grande institution, dans laquelle étaient concentrées toutes les forces vives de la colonie.

Le Conseil était, en effet, la véritable autorité civile et politique du pays ; le gouverneur ne devait être que l'exécuteur de ses volontés et le représentant du Roi. Quelle reconnaissance le Canada ne doit-il pas à son premier évoque, pour cette institution qui établit ici le règne de l'ordre et de la justice, rendit tant d'ordonnances sages et admirables pour la police, et fut vraiment l'aurore du régime constitutionnel parmi nous ! Si en effet les m.embres du Conseil n'étaient pas nommés directement par le peuple, ils le représentaient du moins à un certain degré, ils dictaient ses volontés, et le pays n'avait pas à subir le joug de la tyrannie.

A cette époque de notre histoire, le rôle politique de Mgr de Laval fut donc considérable. L'avait-il recherché ? Nullement. 11 le devait à ses rares vertus, à ses éminentes qualités, aux services rendus, à la confiance sans bornes qu'il avait su inspirer au Souverain, malgré les accusations injustes et nombreuses dont il

avait déjà été l'objet. Il le devait aussi, sans doute, à sa haute naissance, au nom illustre qu'il portait, aux relations qu'il avait à la Cour.

Et d'ailleurs, eût-il sollicité et recherché une large part dans le gouvernement d'une colonie naissante et qui s'appuyait tout particulièrement sur la religion, que personne pe pourrait lui en faire un crime. Tout le monde admet qu'il ne pouvait agir ainsi par ambition personnelle, pour se donner des jouissances sensibles, ou pour fairejfortune : il étaitle plus humble, le plus mortifié, le plus vertueux des hommes. S'il ambitionnait le pouvoir, c'était donc uniquement pour fortifier son autorité religieuse et assurer l'avenir de son église naissante, qui alors s'identifiait avec toute la société canadienne. N'est-il pas naturel que Mgr de Laval ait rêvé pour la Nouvelle-France un état de société catholique parfaite, où l'Eglise fût réellement l'âme du gouvernement, et où celui-ci se regardât comme inférieur et soumis à l'autorité religieuse ? A une époque où, dans tous les états catholiques, on faisait la part si large à l'Eglise, est-il étonnant que l'évêque de Pétrée ait ambitionné ici un rôle politique? En France, Richelieu, après avoir dirigé si longtemps les affaires, avait été remplacé par un autre homme d'église, Mazarin ; le clergé exerçait partout alors une très grande influence politique ; et cette influence s'accentua davantage lors de la réunion des Etats- Généraux. Il n'y avait pas moins de douze conseillers ecclésiastiques au Parlement de Paris. Et l'on voudrait qu'au Conseil Souverain de Québec, qui était son œuvre, Mgr de Laval ne se fût pas réservé une noble part d'autorité ? Certes, s'il ne l'eût pas fait, on aurait pu, avec raison, l'accuser de faiblesse et de défaillance dans l'accomplissement de son devoir. Tout devait l'engager à bien représenter l'Eglise au Conseil Souverain. C'était le temps où les questions si vitales de la dîme, des cures, de la traite de l'eau de vie, allaient être soulevées de nouveau, où les rapports de l'Eglise et de l'Etat allaient être discutés et réglés pour l'avenir, où le Conseil devait s'occuper de la distribution des deniers publics, et où les institutions religieuses allaient avoir à réclamer leur part. Il s'agissait d'opposer des barrières sérieuses aux vices de toutes sortes qui commençaient à paraître en différents endroits de la colonie. Combien n'importait-il pas que l'Eglise fût représentée au Conseil pour le règlement de toutes ces questions ! et qui pouvait la représenter plus dignement et plus efficacement que son premier pasteur? Il faut donc louer et bénir Mgr de Laval de s'être assuré une place d'honneur et d'influence au Conseil Souverain.

Mais n'a-t-il pas abusé de son rôle politique? n'a-t-il pas cherché à étendre son autorité au-delà des bornes ? n'a-t-il pas été trop absolu dans ses idées ? On le voit, nous posons ici nettement la question, car nous ne craignons pas la réponse. Cette réponse, elle nous est suggérée par la simple lecture des cahiers du Conseil Souverain, et elle est toute favorable à Mgr de Laval. En voyant à l'œuvre M. de Mésy et l'évêque de Pétrée, il n'est pas difficile de dire de quel côté se trouvent le bon sens, la justice, la dignité, l'honneur, la fidélité aux vrais principes. Rappelons les faits aussi succinctement que possible, tels qu'ils apparaissent sur les registres du Conseil.

M. de Mésy devait beaucoup à Mgr de Laval. Non seulement c'était sur sa recommandation qu'il avait été nommé gouverneur, mais comme il avait beaucoup de dettes, et qu'il alléguait son indigence, pour ne pas accepter cette charge, Mgr de Laval, qui l'estimait et voulait à tout prix l'emmener au Canada, avait obtenu du Roi des gratifications considérables pour l'aider à se libérer : ses bienfaits furent la source de ses déboires. Il arrive souvent que, pour les esprits étroits et les âmes peu nobles, la reconnaissance est un fardeau difficile à supporter : on s'insurge contre l'idée que l'on doit quelque chose à une personne que l'on n'aime pas. M. de Mésy en voulait à Mgr de Laval d'être en quelque sorte son protégé ; et ce sentiment odieux se compliquait de jalousie, lorsqu'il voyait la haute situation politique faite à l'évêque de Pétrée par le Roi lui-même, et sa propre autorité sans cesse contrebalancée et éclipsée par celle du prélat. Il en conçut une tristesse latente, qui finit par éclater plus tard en scènes regrettables.

Les esprits inquiets qui avaient répandu le trouble dans la colonie, du temps de M. D'Avaugour, qui avaient aigri ce gouverneur et lui avaient fait dissoudre, d'une manière illégale, le Conseil d'alors, ne manquèrent pas de profiter des mauvaises dispositions de M. de Mésy, et de le préjuger contrôles membres du Conseil Souverain. N'oublions pas ce que dit la Mère de l'Incarnation au sujet de la calomnie qui, à cette époque, régnait en maîtresse dans la petite ville de Québec : ** La perte du pays " ne viendra pas tant, à mon avis, du côté des Iroquois, que de " certaines personnes qui par envie ou autrement écrivent à MM. " de la Compagnie quantité de choses fausses contre les plus " saints et les plus vertueux, et qui déchirent même par leurs *' calomnies ceux qui y maintiennent la justice, et qui le font " subsister par leur prudence. "

Péronne Dumesnil était encore à Québec : il n'était plus l'agent de la Compagnie des Cent Associés, puisque celle-ci avait cessé d'exister, mais il aimait à pêcher en eau trouble, et dès la troisième séance du Conseil Souverain, le 22 septembre, il présentait une requête dans laquelle il renouvelait ses accusations de vol et de concussion contre quatre des conseillers, MM. Villeray, de la Perte, Dauteuil et Tilly. Il ne mentionait pas Bourdon ; mais c'est à lui surtout, et à Villeray, qu'il en voulait : ce sont eux principalement qu'il accusait de s'être enrichis aui dépens de la Compagnie et du public. L'affaire fut renvoyée au commissaire royal, M. Gaudais, qui, nous l'avons vu, exonéra ces personnages des crimes dont on les avait accusés.

La cause véritable de la persécution dont Bourdon et Villeray furent alors les victimes, c'est qu'ils étaient les amis de l'évêque, du Séminaire et des Jésuites, que de plup ils étaient irréprochables et que leur vertu condamnait la conduite de beaucoup d'hommes politiques d'alors. Voici ce que la vénérable Marie de l'Incarnation écrit de Bourdon, en particulier: '* Monsieur Bourdon était '' procureur du Roi, charge qui lui fut donnée à cause de sa ** probité et de son mérite. IJ avait avec moi une liaison de " biens spirituels très- particulière. Car, sous son habit séculier, " il menait une vie des plus régulières. Il avait une continuelle " présence de Dieu et union avec sa divine majesté. Il a une ** fois risqué sa vie pour faire un accommodement avec les '^ Hollandais, à l'occasion de nos captifs français, car cet " homme charitable se donnait entièrement au bien public. " C'était le père des pauvres, le consolateur des veuves et *' des orphelins, l'exemple de tout le monde ; enfin, depuis " qu'il s'est établi en ce pays, il s'est consommé en toutes sortes '^ de bien et de bonnes œuvres. " Voilà l'homme que Dumesnil accusait de n'avoir pas voulu rendre compte à la Compagnie des Cent Associés d'une immense quantité de peaux de castors,estimée à 300,000 livres, et d'avoir en mains plus de 37,000 livres appartenant à la môme compagnie. Bourdon était d'ailleurs un homme de première capacité. Sorti d'une humble famille, il s'était fait lui-même, et de simple boulanger, il était arrivé par son mérite aux plus hautes positions de son pays. Ingénieur distingué, navigateur hardi, il avait, en 1656, reçu de la Cour la commission d'aller explorer la Baie du Nord. Il était parti de ïadoussac, et avait parcouru toute la côte du Labrador ; puis il avait pénétré par le 73e degré dans cette baie immense, dont il avait pris posrfession au nom de son Souverain. Ses connaissances étaient très étendues et variées. On conserve aux archives du

Dépôt des fortifications des colonies, à Paris, une carte dont il est r auteur, et qui est intitulée '' Véritable plan de Québec, comme il est en l'an 1664, et les fortifications que l'on y peut faire. "

Pour ce qui concerne Villeray, qui fut l'objet, non seulement des accusations de Dumesnil, mais des persécutions les plus violentes de la part des gouverneurs de Mésy, Courcelles et Frontenac, la Cour elle-même se chargea de rétablir sa haute réputation. Frontenac l'avait injustement chassé du Conseil Souverain et, pour se justifier, avait écrit à Colbert : '' M. Vilferay est un '* de ceux qui, sans porter l'habit de jésuite, ne laissent pas " d'en avoir fait les vœux. " Le ministre lui répondit en faisant le plus bel éloge de M. Villeray et le représentant comme un homme très probe, très capable, qui avait rendu de grands services au Canada, et qui, après avoir beaucoup travaillé, ne s'était point enrichi et se contentait d'une honnête médiocrité. Voilà le témoignage que rendait le ministre Colbert en faveur de celui que M. Parkman appelle l'homme le plus riche du Canada, et sur lequel Dumesnil atait fait peser les plus graves accusations.

Dumesnil ne se contenta pas»de chercher à noircir la réputation des hommes publics du Canada. Ayant appris que le Conseil demandait aux commis et receveurs des deniers de la Communauté, de rendre leurs comptes pour les deux dernières années, et redoutant sans doute la lumière qui pourrait se produire, il fit forcer l'étude de M. D'Audouart, greffier de l'ancien Conseil, et enlever certains registres ainsi que les pièces justificatives dont on pouvait avoir besoin pour cette reddition de comptes. Le Conseil usa alors d'autorité,et chargea MM. Villeray et Bourdon d'aller saisir tous les papiers de Dumesnil, de les mettre dans une boîte sur laquelle on devait apposer le sceau royal, de confier cette boîte à un gardien, et de forcer même Dumesnil à quitter la maison où il habitait et qui appartenait au gouvernement. Cet ordre fut exécuté avec toute la fermeté nécessaire. Dumesnil se décida même, au bout de quelques jours, à retourner en France. Le gouverneur de Mésy avait donné son concours à l'exécution des ordres du Conseil, en accordant à MM. Villeray et Bourdon une escorte de soldats pour leur permettre de remplir avec plus de sûreté leur pénible mission Mais ses préventions contre les membres du Conseil n'étaient pas dissipées : elles ne firent, au contraire, que s'augmenter avec le temps.

A ses sentiments de jalousie contre Mgr de Laval, à ses préjugés contre les membres du Conseil, venaient s'ajouter, d'après M.

de Latour, des motifs d'intérêt. Il ne se trouvait pas suffisamment payé comme gouverneur. '' Borné à ses gages et aux affaires *' militaires, dit M. de Latour, il n'avait pas même part aux gages ** modiques que le Roi donnait aux premiers conseillers, tandis *' qu'auparavant la Compagnie, pour se concilier le gouver- ** neur, lui faisait des présents considérables et de gros profits. '' Tout cela mit de mauvaise humeur M. de Mésy. Il prétendit '* que la colonie devait lui payer la même somme que la Com- '' pagnie dciMiait auparavant." Il en fit la proposition au Conseil dès le 28 novembre. On remit à huit jours la considération de sa demande et, dans la séance du 6 décembre, il fut décidé qu'il recevrait les mêmes honoraires que M. D'Argenson; le Conseil augmentait de plus le nombre des soldats de la garnison, donnant au gouverneur une assez forte somme pour l'entretien de ces soldats. M. de Mésy recevait ainsi plus de 21,000 livres, dont 13,050 d'appointements, ce qui, à cette époque, était une assez forte somme. Il paraît cependant que cela ne suffit pas pour calmer sa mauvaise humeur.

Toutefois la bonne entente extérieure entre le gouverneur, d'un côté, et Mgr de Laval et le Conseil, de l'autre, ne fut pas troublée avant le commencement de février 1664. Nous voyons, par le Journal des Jésuites, que le gouverneur et l'évêque dînèrent ensemble chez les Révérends Pères le 2 décembre, jour de la S. François-Xavier. Le gouverneur invita aussi l'évêque à dîner au château, le premier jour de l'an, et Mgr de Laval y alla avec MM. de Bernières et de Maizerets. Au Conseil, M. de Mésy donna son concours à plusieurs décisions importantes : comme, par exemple, l'enregistrement de l'ordonnance royale sur le paiement des dîmes, l'allocation aux différentes communautés religieuses, le paiement d'une indemnité aux Religieuses de l'Hôtel-Dieu, pour la quantité de malades que les vaisseaux leur avaient apportés cette année. Il se chargea aussi, avec Mgr de Laval, de la distribution des vivres et des bardes que le Conseil avait ordonné de faire aux pauvres colons qui étaient arrivés malades par les vaisseaux de septembre. L'harmonie extérieure paraissait si parfaite que la Mère de l'Incarnation était ravie, et qu'elle écrivait, dans l'automne de 1663: *' On remarque entre ** tous une grande union. Mgr l'évêque et M. le gouverneur sont *• nommés les chefs du Conseil. " Et elle ajoutait : ** M. notre ^' gouverneur, qui se nomme M. de Mésy, est un gentilhomme " de Normandie, très-pieux et très-sage, intime ami à feu M. de " Bernières, qui durant sa vie n'a pas peu servi à le gagner à '' Dieu. "

Lee brûuiUeries entre les puissanceSy suivant Pexpression du Journal des Jésuites, commencèrent dans le mois de janvier, et ce fut à l'occasion des dîmes. Le Conseil avait été unanime à enregistrer l'ordonnance royale ; et cependant, il s'y forma bientôt, à l'instigation de de Mésy, qui voulait mortifier l'évêque et le clergé, une opposition à cette ordonnance ; le Conseil sursit à son exécution. " M. de Mésy, dit M. de Latour, écrivit en faveur des ** habitants, et déclara que la dîme ruinerait et ferait déserter la '' colonie." MM. Bourdon, Villeray et Dauteuil se déclarèrent hautement en faveur de Mgr de Laval : de là le courroux de M. de Mésy, qui leur fit signifier qu'il leur enlevait leurs charges au Conseil Souverain. Il destitua d'abord MM. Villeray et Dauteuil ; puis, au bout de quelques jours, M. Bourdon. Les conseillers pressentaient évidemment cet attentat du gouverneur ; car, dans la séance du 8 février, ils avaient ordonné que tous les arrêts du Conseil seraient entrés avec soin dans les registres, puis signés chaque mois par tous les conseillers, et que le sceau serait confié à l'un d'eux, à tour de rôle. Le gouverneur de Mésy, qui ne savait pas dominer ses sentiments, s'était retiré de dépit, pendant la séance. Le 10 février, le Conseil ordonne que le lendemain, dimanche, on afiichera à la porte de l'église paroissiale de Québec l'édit de création du Conseil Souverain et la nomination des conseillers ainsi que celle du procureur général et du greffier. C'était protester solennellement contre la destitution arbitraire qui avait déjà été faite, et contre celle que l'on appréhendait et qui ne manqua pas d'arriver. Le Conseil protesta encore contre les mesures arbitraires du gouverneur en remettant l'adjudication des travaux à faire au fort St- Louis et au Palais, jusqu'à ce que le Conseil fût au complet.

Le mercredi 13 février, pendant que Mgr de Laval était au ch&teau, dans la salle ordinaire des séances du Conseil, avec MM. de la Ferté, de Tilly et Damours, le sieur Angoville vint lui présenter, de la part du gouverneur, une déclaration écrite, dont il lui fit la lecture: de Mésy annonçait à l'éveque qu'il avait destitué de leurs charges MM. Villeray, Dauteuil et Bourdon. Il ne les avait nommés, disait-il, qu'à la suggestion de l'éveque de Pétrée, dont ils étaient les créatures. Ils avaient voulu se rendre maîtres du Conseil, et avaient agi de bien des manières contre les intérêts du Roi et du public. Ils ne cherchaient en tout que leurs intérêts personnels. Ils avaient formé et fomenté des cabales, contrairement à leur devoir et au serment de fidélité qu'ils avaient prêté au Roi. On avait profité, ajoutaitil, de sa bonne foi et de son ignorance du pays pour le iVire

consentir à leur nomination. Et il priait maintenant Mgr de Laval de se joindre à lui pour faire une assemblée du peuple, à l'effet de choisir d'autres officiers.

Mgr de Laval se contenta de faire remarquer que cette déclaration ne pouvait avoir aucune valeur, puisqu'il ne lui avait pas donné son concours ; il pria cependant M. d'Angoville de la laisser au greffe. Le sergent répliqua que son maître allait la faire publier. Et, en effet, dès le lendemain, elle était affichée au poteau public, défiant, pour ainsi dire, l'ordonnance royale, que le Conseil avait fait afficher à la porte de l'église. Le gouverneur ne pouvait se condamner lui-même d'une manière plus frappante, ni se faire une plus mauvaise affaire.

Mgr de Laval lui répliqua le 16 février: '' A la demande que me fait M. le gouverneur de consentir à la destitution des personnes nommées dans sa déclaration, et de procéder dans une assemblée du peuple au choix d'autres officiers et conseillers, je réponds que ni ma conscience, ni mon honneur, ni le respect et l'obédience que je dois aux ordres du Roi, ni ma fidélité et mon dévouement à son service ne me permettent de le faire." Réponse vraiment digne, non seulement d'un évêque, mais de toute autorité qui se respecte soi-même. Il est élémentaire, en effet, de ne condamner ni destituer personne avant de faire son procès. Cette réponse élevait Mgr de Laval bien au-dessus dede Mésy, laissante celui-ci tous les torts, mais surtout le tort, très grave aux yeux du Roij de vouloir en appeler au peuple pour la nomination des conseillers, qui ne pouvait se faire que par le gouverneur et l'évêque.

Les remords cependant envahirent bientôt le gouverneur, car cet homme, qui alliait une foi profonde à de grands travers d'esprit, flotta toujours entre la crainte des jugements de Dieu, et sa passion, composée de jalousie, de vengeance et d'orgueil froissé. On lui fit entendre que ses actes arbitraires allaient forcer l'évêque à lui interdire les sacrements de l'Eglise. Il écrivit alors, vers la fin de février, une longue lettre aux Révérends Pères Jésuites, pour leur exposer son cas, et leur demander ce qu'il avait à faire. Il se trouvait, disait-il, dans l'alternative ou de manquer à ses devoirs envers Dieu, représenté par l'évêque, ou de ne pas servir son Roi. Les intérêts du Roi demandaient qu'il renvoyât de leurs charges les sieurs Villeray, Dauteuil et Bourdon, à cause de leur mauvaise conduite, ce qu'il ne pouvait faire sans blesser l'évêque ; et il ne savait comment concilier ses obligations envers l'évêque et envers le Roi. Seulement, il oubliait de prouver que ces conseillers avaient réellement démé-

rite de leur Souverain. Le Père Lallemant, en habile homme, lui fit une réponse peu compromettante : il n'avait pas d'avis à lui donner dans les choses purement temporelles ; pour les affaires spirituelles, M. de Mésy devait s'en rapporter à la direction de son confesseur.

Cependant, il n'y avait pas de procureur général. De Mésy n'avait pas osé en faire élire un par le peuple, comme il l'avait d'abord projeté : les affaires languissaient. Dans la séance du 5 mars, le gouverneur propose au Conseil de nommer un substitut du procureur général, et invite l'évoque à concourir avec lui pour cette nomination. Mgr de Laval lui fait alors, séance tenante, la même réponse qu'il lui avait signifiée le 16 février : Ni sa conscience, ni son honneur ne le lui permettaient, jusqu'à ce que le procureur général fût convaincu des crimes dont on l'accusait. Il n'empêchait pas le gouverneur de faire cette nomination, pourvu qu'il en prît seul toute la responsabilité. M. Chartier de Lotbinière fut nommé par le gouverneur et admis au Conseil comme substitut du procureur général ; mais Mgr de Laval entra immédiatement sa protestation :

'* Par la présente signature, dit-il..., je ne prétends aucune- " ment autoriser la qualité de substitut au préjudice des droits '' et protestations de M. le procureur général pour les causes " portées par ma déclaration faite dans le Conseil à M. le gou- " verneur le cinquième jour du présent mois de mars." On ne saurait assez admirer, dans toute cette affaire, l'esprit de suite de Mgr de Laval, sa sagesse, sa fidélité aux vrais principes. Il ne veut pas par un entêtement déraisonnable s'opposer à la marche des affaires, mais il proteste contre tout ce qui est contraire au droit et à la justice. Quelques jours plus tard, surgit au Conseil une affaire très épineuse et très délicate : il s'agissait d'ouvrir la boîte scellée qui renfermait les papiers de Dumesnil, et de faire l'inventaire de ces papiers. Mgr de Laval enregistre encore ses protestations dans les termes suivants : " Vu l'état " présent du Conseil, et les intérêts du Roi dans l'ouverture du *' dit cofiFre, je déclare qu'elle ne se fait pas de mon consente- " ment, et que je juge à propos, pour les raisons que je dirai en *' temps et lieu, que l'on diffère la dite ouverture jusques à ce *' que, à la venue des vaisseaux, il y ait une personne de la part " de Sa Majesté. " Tout est digne dans cette conduite de Mgr de Laval : il ne se retire pas du- Conseil, comme aurait fait de Mésy dans sa mauvaise humeur ; il ne fait pas de scènes, à la manière de Frontenac ; il se contente de protester contre ce qui lui paraît injuste ou illégal.

Cependant, on était depuis quelque temps en carême, et la conscience du gouverneur n'était pas en repos. Dès le 26 mars, il fait rentrer M. Dauteuil dans sa charge de conseiller, et déclare au Conseil qu'il a biffé son nom de son ordonnance du 13 février, et qu'il retire les accusations portées contre lui. La réparation commençait; le temps et la grâce allaient l'achever : il fallait en effet faire ses pâques. A la séance du 16 avril, le mercredi de Pâques, le Conseil s'assembla au complet: MM. Bourdon et Villeray venaient d'y rentrer. M. de Mésy leur rendait ses bonnes grâces, déclarait nul et non avenu tout ce qu'il avait dit et écrit contre eux, et approuvait lui-même par conséquent la conduite de l'évêque dans toute cette affaire. La disgrâce de MM. Villeray, Bourdon et Dauteuil avait duré environ deux mc:^.

Il nous semble que jusqu'ici ce n'est pas Mgr de Laval qu'il faut accuser d'avoir abusé de son rôle politique et excédé les bornes de son autorité. Quant à M. de Mésy, il venait de rentrer dans l'ordre, et tout alla bien au Conseil jusqu'au mois d'août 1664. On y passa plusieurs résolutions très importantes pour le bien de la colonie, surtout par rapport à la vente des boissons. Dès le 28 septembre précédent, le Conseil avait renouvelé l'ordonnance royale du 7 mars 1657 qui défendait de donner ou de vendre des boissons aux sauvages, sous peine d'une amende de 300 livres, et, en cas de récidive, sous peine du fouet ou du bannissement, et cette défense avait été affichée à Québec, aux Trois- Rivières et à Montréal. L'ordonnance produisit d'autant plus de bien qu'on la fit exécuter avec beaucoup de fermeté. Mais au printemps de 1664, par suite des brouiUeries survenues entre l'évêque et le gouverneur, celui-ci s'était relâché de sa sévérité par rapport à la traite de l'eau-de-vie, comme il l'avait fait pour la loi des dîmes, et les désordres étaient recommencés avec une fureur incroyable. On fut obligé de sévir contre un sauvage algonquin, Robert Hache, ancien serviteur des Jt'suites, qui, dans son ivresse, avait outragé une femme qu'il avait rencontrée en chemin. Au Cap- Rouge et à Sillery, tout le monde, paraît-il, faisait la traite de l'eau-de-vie. Le 17 avril 1664, le Conseil Souverain délibère de nouveau sur ce sujet, et *' fait itératives défenses à *' toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, '* de traiter, ni donner, pas même le moindre coup, aucunes " boissons enivrantes aux sauvages, sur peine de confiscation de ** tous leurs biens, et de bannissement, et, si le cas y échoit, du " fouet." Le Conseil reconnaissait que '' depuis le commence- ** ment de la colonie, la traite des boissons enivrantes aux

*' sauvages avait toujours été prohibée et défendue, sur peine ** d'amende arbitraire, à cause de la furie dans laquelle ces " peuples se trouvent dans l'ivresse, et qu'il est pour constant ** qu'ils ne veulent boire que pour s'enivrer. " On ne pouvait donner plus solennellement raison aux propres sentiments de Mgr de Laval. Le Conseil Souverain fit plus : il autorisa toute personne qui rencontrerait un sauvage ivre, à l'arrêter, afin de lui faire nommer le français qui lui avait donné de la boisson. Un individu, nommé Mathurin Blouard, ayant été trouvé le 26 mai en état d'ivresse, fut condamné à dix livres d'amende. Môme punition le 17 juillet à un nommé Lafleur et à un nommé La Brière, qui s'étaient enivrés à la Basse- Ville. On comprend qu'une ordonnance, suivie ainsi et exécutée avec fermeté, dut produire un grand bien. Aussi les désordres furent-ils moins considérables dans la colonie pendant l'été de 1664.

Cependant les colères de M. de Mésy contre Bourdon, Villeray et autres membres du Conseil, n'étaient calmées qu'à la surface, et n'attendaient qu'un moment favorable pour éclater de nouveau. Ce moment vint avec l'expiration de l'année d'office de ces conseillers. On trouve, dans les registres du Conseil Souverain, à la date du 19 septembre 1664, le procès-verbal de la séance où le gouverneur prononça leur destitution. Ce procès-verbal, écrit de la main de de Mésy lui-même, fut trouvé si extraordinaire, si illégal, si indigne d'un gouverneur, que MM. de Tracy, Courcelles et Talon ordonnèrent, le 31 mai 1666, qu'il fût bâtonné. M. de Mésy avait choisi, pour prétexte de son coup d'état, l'opposition, pourtant bien judicieuse, que les conseillers Dauteuil et de la Ferté, de concert avec le procureur général Bourdon et M. de Charny, qui représentait l'évêquo au Conseil, avaient faite à la nomination de M. Lemire comme syndic des habitants. Une première élection de syndic avait été faite en assemblée publique convoquée légalement par ordre du Conseil, et M. Charron avait été nommé ; mais comme il était marchand, on lui persuada qu'il ne pouvait représenter d'une manière désintéressée la Communauté des habitants, et il résigna. Une assemblée convoquée pour une nouvelle élection fut sans résultat. Enfin une troisième assemblée, convoquée très irrégulièrement par le gouverneur seul, nomma M. Lemire. C'est contre cette nomination, qu'ils regardaient comme lout-à-fait illégale, que protestèrent les conseillers et M. de Charny. M. de Mésy ne put se contenir et, dans sa colère, il prit sur lui de suspendre de leurs fonctions les conseillers récalcitrants Dauteuil, de la Ferté et Villeray, ainsi que le procureur général Bourdon. Les conseil-

lers subirent leur sort avec patience ; mais M. Bourdon ayant déclaré qu'il ne se croyait pas dépossédé de sa charge par la seule volonté du gouverneur, celui-ci ordonna de le faire sortir du Conseil, le maltraita de toutes manières, et l'obligea même à passer en Europe, ce qu'il fit avec son fils et M. de Villeray. En tout cela, observe M. Garneau, le gouverneur violait l'édit royal : car s'il ne pouvait nommer les conseillers sans le consentement de révêque, il ne pouvait non plus se passer de ce consentement pour les destituer ou les suspendre. De son côté, Mgr de Laval, toujours juste, calme, fidèle à la cause de l'opprimé contre le persécuteur, avait refusé de concourir à ces actes arbitraires, et de déposséder de leurs charges , les membres du Conseil, suppliant le gouverneur d'attendre l'arrivée prochaine de M. de Tracy pour faire juger, i)ar le Vice- Roi, les diflTérents sujets de plainte qu'il pouvait avoir contre eux. De Mésy, sans écouter les sages conseils de l'éveqae, résolut de consommer son coup d'état, et, à la séance subséquente du Conseil, il nomma luimême de son propre chef un nouveau procureur général et de nouveaux conseillers pour remplacer ceux qu'il venait de destituer. Le C/onseil Souverain se trouvant ainsi tout-à-fait illégalement organisé, n'avait plus aucune autorité aux yeux de l'évêque : aussi ne voulut-il plus y assister une seule fois jusqu'à l'arrivée de M. de Tracy.

Mais cette abstension ne suffisait pas. Il fallait éclairer le public et lui faire connaître que les nouveaux conseillers avaient été choisis par le gouverneur seul, contrairement à l'ordonnance royale, qui exigeait le concours de l'évêque ; que par conséquent leur nomination était nulle, et ne leur conférait aucun pouvoir légal. Mgr de Laval chargea M. Paumié de faire cette annonce au prône, le dimanche, 29 septembre. M. de Mésy, qui avait été à la Bonne Sainte-Anne, la veille, cherchant, comme tous les dévots orgueilleux, à endormir sa conscience sur ses méfaits politiques, apprit, à son retour, le prône de M. Paumié. Sa colère ne connut plus de bornes. '* Il fit publier, dit le journal '* des Jésuites, à son de tambour réitéré, une pancarte d'injures '* contre M. l'Evêque et autres " ; et, de son côté, le nouveau Conseil, voulant faire la cour à M. de Mésy, qui l'avait nommé contre tout droit, chargea M. Tilly et le procureur général Chartier de Lotbinière de faire enquête sur le prône de M. Paumié.

Aux injures et à l'insolence du gouverneur Mgr de Laval n'opposa que le silence et la résignation. Il se contenta de prier et de faire prier pour son ancien ami. Nous voyons, dans l'histoire de l'Hôtel-Dieu, qu'il alla plusieurs fois au parloir de cette

communauté demander à la pieuse mère Catherine de Saint- Augustin, des prières pour M. de Mésy. Avis charitablbs, représentations bien motivées, sévères réprimandes, il n'épargna rien pour ramener le gouverneur dans la voie du devoir ; mais par tous ces bons procédés, il ne réussit qu'à l'irriter davantage. Un jour qu'il était en conversation avec lui, le gouverneur s'emporta au point de lui jeter à la tête la clef qu'on lui avait donnée i)our qu'il pût venir à toute heure au Séminaire, et il l'accabla des plus grossières injures. "Il en vint, dit M. de la Tour, à des '* extrémités peu croyables, selon nos mœurs. Il crut sans doute '' l'intimider par des menaces et un appareil de guerre, car on " ne put penser qu'il eût seulement le dessein d'attenter à sa vie " ou à sa liberté. Un jour, à la tête de ses gardes et de la garni- " son du fort, il investit l'église et la maison attenante où logeait ** l'évêque. Celui-ci, sans s'étonner, après avoir fait sa prière et " le sacrifice de sa vie aux pieds des autels, paraît à la porte de " l'église devant le gouverneur et sa petite armée. Le bruit " courut que le gouverneur avait donné ordre de le saisir ou de ^' tirer sur lui. Mais tous les soldats, de concert, au lieu de lui " faire aucune insulte, défilèrent devant lui, et lui firent chacun " en passant le salut des armes, qu'on ne fait qu'aux princes et " aux généraux. Le gouverneur confus se retira."

" Cette affaire, ajoute le même auteur, fit grand bruit à la " Cour. L'évêque ne se plaignit point ; mais toute la colonie le " fit pour lui. Le Roi rappela le gouverneur, et ordonna qu'on " lut fît son procès... Il envoya à M. de Tracy une commission " particulière pour informer contre M. de Mésy, conjointement " avec M. de Courcelles, qui l'allait relever, et M. de Talon, "intendant. Ils arrivèrent au mois de juin (1665), mais ils " trouvèrent en arrivant que Dieu avait fait le procès au cou- " pable, car il était mort le 6 mai précédent, ou plutôt il s'était *' fait lui-même son procès par une pénitence aussi édifiante que *' sa conduite avait été scandaleuse. "

En effet, dès qu'il se sentit frappé de la maladie qui devait le conduire au tombeau, cet homme, qui s'était si gravement égaré, rentra en lui-même, et se rappela ses beaux jours de l'ermitage . de Caen. Il se fit transporter à l'Hôtel-Dieu, pour s'y mettre sous les soins des bonnes religieuses, dans la salle des pauvres. Ayant fait venir Mgr de Laval, il le pria d'entendre sa confession, lui demanda pardon et se réconcilia sincèrement avec lui. Il fit de plus publier partout à son de trompe l'acte de rétractation de tout ce qu'il avait dit et écrit contre le clergé de la colonie. Mgr de Laval disait tous les jours, depuis assez longtemps, la messe

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pour son ancien ami, et il voulut qu'elle fût dite deux fois près de son lit de douleur, le jour de la S. Joseph et le jour de Pâques. Il eut le bonheur de le voir mourir entre ses mains avec toutes les marques d'une pénitence sincère. M. de Mésy fut enterré, suivant son désir, dans le cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu.

Il avait assisté au Conseil Souverain, pour la dernière fois, le 7 février. Sa mort y fut annoncée le 6 mai, et n'y excita absolument aucun regret. Ces conseillers, qui lui devaient pourtant leur position, se gardèrent bien d'exprimer des sentiments qui n'auraient pas trouvé d'écho dans les cœurs. On ne voit pas, en effet, que la moindre douleur ait été manifestée, dans le public, à l'occasion de la mort de M. de Mésy. Les citoyens de Québec se sentirent soulagés, en voyant disparaître un homme qui avait causé tant de trouble dans la colonie et donné tant de chagrin à leur premier pasteur. Le Conseil Souverain se contenta d'ordonner que l'on fît l'inventaire de tous les effets et meubles du défunt, et que l'on apposât le sceau, dans le fort, à tout ce qui pouvait affecter les intérêts de Sa Majesté.

Mgr de Laval n'avait pas assisté au Conseil depuis le 13 septembre 1664; il n'y reparut qu'au bout d'un an, le 23 septembre 1665, lorsque M. de Tracy, rendant justice aux anciens conseillers destitués par M. de Mésy ainsi qu'à M. Bourdon, les rétablit dans leurs charges.

On a vu quel grand rôle politique Mgr de Laval avait joué sous le gouverneur qui venait de mourir : la justice, l'honneur et la dignité avaient toujours présidé à toutes ses démarches. Sa conduite fut approuvée à la Cour. Cependant l'impression produite par les accusations violentes de de Mésy et de Dumesnil ne put s'effacer tout-à-fait, et l'on garda une certaine prévention contre l'évêque et les jésuites, que l'on avait représentés comme voulant tout conduire à leur guife dans la colonie. Les gouverneurs et les intendants, qui se succédèrent au Canada, eurent pour instruction de s'op oser, au moins indirectem':'nt, aux empiétements du clergé et de l'évêque, tout en ayant égard à leur position, à leurs droits de citoyens et aux services qu'ils avaient rendus dans le pays. L'influence politique de Mgr de Laval fut donc nécessairement amoindrie, et il dut, pour le bien de la paix et de la religion elle-même, consentir à un rôle plus effacé. L'édit royal de 1663 ne fut pourtant pas changé : l'évêque restait, de droit, chef du Conseil avec le gouverneur ; la nomination ou la destitution des conseillers et des officiers du Conseil continuait à ne pouvoir se faire sans sa participation. Ses rapports avec M. de Tracy furent toujours excellents, et jamais l'Eglise

et l'Etat ne vécurent en meilleure harmonie que pendant l'administration de ce Vice- Roi.

Mais on n'accordait plus à Mgr de Laval, au Conseil, la place à laquelle il avait droit. L'intendant Talon, dont les hautes qualités administratives étaient incontestables, avait reçu du Roi une autorité si grande dans la colonie, qu'elle éclipsait même celle du gouverneur : aucune affaire importante ne pouvait être réglée par le Conseil, sans qu'elle lui fût préalablement soumise. M. de Courcelles protesta; mais il fallut se soumettre. M. Talon réi:3slt même à se faire nommer avant l'évêque dans le- procèsverbaux du Conseil, bien que ses lettres ne fisbent aucune mention de ce privilège ; de sorte que, sous M. de Tracy, Mgr de Laval n'occupait réellement que la quatrième place au Conseil : avant lui venaient M. de Tracy, M. de Courcelles et l'intendant. Pour le bien de la paix, l'évoque sacrifia son droit de préséance, et se résigna, tant qu'on ne viola pas ouvertement les ordres du Roi. Il assista ainsi aux séances jusqu'au mois de février 1671, aussi régulièrement que possible. Ce n'était certes pas une chose peu méritoire, de la part de ce grand évêque, de s'astreindre, malgré ses nombreuses occupations, à assister à tant de débats où se discutaient souvent des affaires de minime importance, et cela afin que l'Eglise fût représentée et, qu'au besoin, elle y eût un protecteur et un défenseur de ses droits.

Au commencement de chaque année, le gouverneur, M. de Courcelles, assisté de M. Talon, l'intendant, et de Mgr de Laval, reconstituait le Conseil. Le 13 janvier 1670, Mgr de Laval fut empêché par la maladie de prendre part à la séance où furent nommés les conseillers ; mais son absence et son consentement à la nomination furent consignés au procès- verbal. Les droits de l'évoque étant ainsi reconnus, ou plutôt n'étant pas encore tout-à-fait méconnus, l'édit royal de 1663 était censé exécuté, au moins en substance. Au mois de mars 1672, M. de Courcelles assembla le conseil, comme de coutume, au château Saint-Louis, et n'y convoqua pas Mgr de Laval. Les anciens conseillers furent continués dans leurs charges; mais on ne fit aucune mention du concours de l'évêque de Pétrée, dans le procèsverbal de la séance. C'était violer ouvertement l'édit du Roi. Aussi Mgr de Laval jugea- t-il de sa dignité et de son honneur de ne plus assister au Conseil. C'était bien la moindre protestation qu'il dût faire contre la conduite injurieuse et illégale du gouverneur. Il partit bientôt pour la France, emmenant avec lui M. de Bemières, et laissant l'administration de son diocèse à M. Jean Dudouyt, qu'il avait nommé son grand vicaire Pau-

tomne précédent. Le désir de se plaindre à la Cour des procédés de M. de Courcelles, et de faire rendre à l'évêque la place à laquelle il avait.droit au Conseil Souverain, ne fut pas étranger au but de son voyage.

Ni M. Dudouyt, ni M. de Bernières, qui revint au Canada l'année suivante, ne voulurent assister au Conseil Souverain, pendant l'absence de Mgr de Laval ; et ils en donnèrent la raison : c'est qu'on leur refusait, comme on avait refusé à l'évêque, le rang auquel ils avaient droit. M. de Bernières soutint toujours avec une dignité admirable les droits et l'honneur de l'église du Canada. Mais sa fermeté, sa grandeur et sa dignité brillèrent surtout lors des célèbres procès de l'abbé Fénelon et de M. Thomas Morel, au Conseil Souverain. L'abbé Fénelon, prêtre du Séminaire de St-Sulpice de Montréal, était frère du célèbre archevêque de Cambrai. Dans les difficultés survenues entre M. de Frontenac et M. Perrot, gouverneur de Montréal, il avait pris fait et cause pour ce dernier ; et, sans en parler à ses supérieurs, il crut devoir, en prêchant, le jour de Pâques, dans l'église paroissiale de Montréal, faire allusion à la conduite despotique et injuste de M. de Frontenac. Celui-ci en fut irrité, et somma l'abbé de Fénelon d'avoir à comparaître au Conseil Souverain pour rendre compte de son sermon. L'abbé descendit à Québec, se présenta au Conseil, mais ne voulut pas soumettre sa cause au jugement de ce tribunal civil, alléguant avec raison les immunités ecclésiastiques, et réclamant d'être jugé par ses pairs, c'est-à-dire par Tofficialité de Québec. Rien ne put ébranler sa détermination, pas môme la prison à laquelle il fut condamné. M. de Bernières fut mandé au Conseil à propos de cette affaire; il réclama la place d'honneur à laquelle il avait droit, pendant l'absence de l'évêque, c'est-à-dire, la seconde après le gouverneur ; mais Frontenac la lui ayant refusée, il ne voulut pas répondre aux questions du Conseil et se retira. Les conseillers s'aperçurent bientôt que Frontenac, par sa conduite violente e irréfléchie, les avait mis dans un mauvais pas; et ils furent bien aises de s'en tirer, en renvoyant à l'examen et au j ugement du Roi tout le dossier de l'affaire Fénelon.

M. de Bernières montra la même indépendance et la même dignité dans l'affaire Morel. Celui-ci, prêtre du Séminaire de Québec, était chargé de la desserte des fidèles établis sur la côte de Lauzon. Il fut accusé auprès du gouverneur et du Conseil Souverain d'avoir incité ses paroissiens à s'opposer, même par la violence,à l'exécution d'un arrêt du Conseil, qui donnait préséance, dans les cérémonies de l'Eglise, aux officiers de justice

sur les marguillers. Lui aussi refusa de soumettre sa cause au iugement d'un tribunal civil, et déclara ue s'en rapporter qu'à la décision de son juge naturel, M. de Bernières. Les choses allèrent si loin que le Conseil envoya un huissier au Séminaire pour le chercher, et M. Morel fut détenu prisonnier, au château Saint- Louis, pendant près d'un mois. M. de, Bernières soutint noblement la cause de ce digne prêtre, et les privilèges de l'officialité de Québec, que le Conseil ne voulait pas reconnaître. Cette fois encore, le Conseil, pour sortir de ces embarras suscités par l'imprudence emportée de M. de Frontenac, crut devoir soumettre l'affaire à la décision du Roi.

Le temps arrivait, du reste, où l'orgueil et la violence de Frontenac allaient être sérieusement réprimés par le Roi. M. Morel sortit de la prison où il avait été enfermé avec M. Romain Becquet, greffier de l'officialité, le 22 juillet 1675; et quelques jours plus tard, le 16 septembre, arrivait de France Mgr de Laval, avec l'intendant Duchesneau, porteur du célèbre édit royal du 5 juin 1675.

Par cet édit, donné au Camp de Luting, le Roi très chrétien confirme celui de 1663, par lequel il a établi le Conseil Souverain de Québec, mais reconstitue celui-ci sur de nouvelles bases. Tout en conservant, pour le moment, le nom de Conseil Souverain, il veut qu'on lui substitue peu à peu celui de Conseil Supérieur, " sans doute, dit M. de Latour, par une sorte de délicatesse, pour '* ôter toute idée d'indépendance, en écartant jusqu'au terme de '^ souveraineté. " C'est le Roi lui-même, et non plus le gouverneur et l'évêque, qui nommera à l'avenir les conseillers, et il y en aura sept au lieu de cinq. Les premiers nommés par le Roi sont MM. Louis Rouer de la Villeray, Charles Le Gardeur de Tilly, Mathurin Damours, Nicolas Dupont, René-Louis Chartier de Lotbinière, Jean-Baptiste de Peyras et Charles Denis. Plus tard, en 1703, le nombre des conseillers sera porté à douze, y compris un conseiller clerc, qui sera chargé, avec l'évêque, de toutes les matières ecclésiastiques. L'édit de 1675 assurait à l'évêque de Québec la seconde place au Conseil, immédiatement après le gouverneur, et donnait le même droit à son grand vicaire, mais seulement lorsque l'évêque était absent du pays. C'est en vertu de ce privilège que M. de Bernières remplaça au Conseil Souverain Mgr de Laval, pendant son troisième voyage en France, et assista à 44 séances, du 5 décembre 1678 au 24 octobre 1680. M. de Maizerets et M. de Saint-Valier assistèrent aussi à quelques séances du Conseil Souverain, en qualité de

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grands vicaires de Mgr de Laval, pendant son quatrième voyage en France.

Par le même édit de 1675, M. Denis-Joseph Ruette Dauteuil fut nommé procureur général, à la place de M. Jean Bourdon, qui était mort au commencement de 1668, et auquel on n'avait donné jusqu'ici qu'un substitut. D'après le Journal des Jésuites, M. Bourdon avait fait une mort des plus chrétiennes, laissant à ses enfants l'héritage des plus belles vertus. Il fut enterré solennellement dans la chapelle du S. Scapulaire de l'église paroissiale de Notre-Dame de Québec. L'édit de 1675 nommait aussi M. Gilles Rageot greffier du Conseil. Enfin, le Roi envoyait M. Duchesneau comme intendant de justice, police et finances au Canada ; et tout en ne lui attribuant que la troisième place au Conseil, il l'en constituait le véritable président de fait : ** D'autant que nous voulons toujours, dit l'ordonnance " royale, rendre la discipline et l'usage du Conseil confor- " mes aux compagnies supérieures de notre royaume, nous ** voulons que l'intendant de justice, police et finances, lequel *• dans l'ordre ci-dessus, aura la troisième place comme président " du dit Conseil, demande les avis, recueille les voix et prononce " les arrêts et ait au surplus les mêmes fonctions et jouisse des '* mêmes avantages que les premiers présidents de nos cours." Arrangement singulier, qu'on serait presque tenté d'appeler machiavélique, qui avait surtout pour but de mettre continuellement en échec l'autorité du gouverneur, et de réduire au néant les prétentions qu'il n'avait cessé de montrer jusque là, déjouer au souverain et à l'autocrate, dans une colonie si distante de la France. Le gouverneur n'avait, pour ainsi dire, au Conseil, qu'une présidence d'honneur : c'est l'intendant qui, quoique à la troisième place, demandait le3 avis, recueillait les suffrages et prononçait les arrêts ; il était donc le véritable préaident du Gonseil, puisqu'il en avait lès attributions. M. de Frontenac, dont le caractère hautain et fier n'était égalé que par d'intolérables prétentions, ne put se faire au rôle effacé et gênant qui lui était assigné par l'édit de 1675. Il ne tarda pas à rompre en visière avec l'ennemi que le Roi avait mis sur son chemin, M. Duchesneau. Mais celui-ci était homme à lui tenir tête. Le titre de président du Conseil, que l'intendant s'attribuait, conformément aux termes mêmes de l'édit, fut la source des plus vives discussions. Elles occupèrent un très grand nombre de séances ; et il faut dire que, dans toutes ces luttes, le beau rôle, le rôle distingué et habile, ne fut certainement pas du côté de M. de Frontenac.

Que faisait, pendant ce temps, Mgr de Laval ? Il regardait le combat, en spectateur désintéressé. Le nouvel édit de 1675 lui avait rendu au Conseil la place d'honneur à laquelle il avait droit, et qu'il avait revendiquée avec une noble fermeté. Il était là, à son poste, prêt à défendre, en toutes circonstances, les droits de l'Eglise, de la morale et de la justice, et il ne manqua pas de le faire en maintes occasions. D'un autre côté, son influence politique avait diminué, par suite des préventions qu'avaient produites dans l'esprit du Roi les récriminations qu'on n'avait cessé de faire, à la Cour, contre les prétendus empiétements de l'évêque. Aussi le rôle de Mgr de Laval, au Conseil, fut-il, comme nous l'avons déjà dit, plus modeste et plus effacé. La Cour lui avait rendu un véritable service, en lui enlevant la nomination des conseillers, pour se la réserver à elle-même. L'autorité morale et le prestige de l'évêque ne pouvaient que gagner au changement par lequel il n'avait plus de part active à la direction du Conseil, dont l'intendant était devenu le président de fait. Mgr de Laval, qui pouvait d'ailleurs compter sur les bonnes dispositions de la plupart des conseillers, et surtout sur celles de l'intendant Duchesneau, qui lui était tout dévoué, assista donc désormais au Conseil d'une manière plus désintéressée, laissa le gouverneur et l'intendant vider entr'eux leurs querelles, sans intervenir d'une manière active, et se contenta de combattre les idées de M. de Frontenac, quand elles étaient contraires au bien de la religion et de la morale, comme dans la question du commerce de l'eau-de-vie. Il le laissa se diecréditer lui-môme par ses actes autoritaires et irréfléchis, par ses prétentions ridicules et hautaines, par sa jalousie mesquine et puérile contre M. Duchesneau. On vit, en 1679, ce gouverneur pousser la haine et l'emportement jusqu'à faire emprisonner, de son chef et sans aucune raison, un conseiller, M. Damours, qui avait montré un peu d'indépendance. Il passait la plus grande partie des séances à réclamer le titre de chef et préêiderU du Conseil^ auquel il n'avait pas droit, et à chicaner les autres sur le modeste titre d^écuyer qu'ils prétendaient porter. Pour arriver à ses fins, il ne craignit pas de faire exiler de Québec trois des principaux conseillers, MM. de Villeray, de Tilly et Dauteuil. Il lui arriva plusieurs fois de faire, en plein Conseil, des scènes qu'on trouverait comiques, si elles n'étaient odieuses de la part d'un tel personnage. C'est ainsi qu'un jour il se mit en travers de la porte pour empêcher l'intendant Duchesneau de sortir de la salle. Une pareille conduite était de nature à avilir le Conseil Souverain lui-même, et à lui enlever

une partie du prestige qu'il devait garder aux yeux du public. Tout le monde regrettait que Mgr de Laval n'eût pas cette autorité dont il s'était servi autrefois pour soutenir la dignité du Conseil, et que la prudence l'eût engagé à se désintéresser de questions qui ne regardaient pas uniquement le bien de l'Eglise. Le Roi lui-même se crut obligé d'écrire à M. de Frontenac pour lui marquer sa surprise de ce que, par ses prétentions absurdes, il avait avili, au lieu de la relever, la position de gouverneur. " Il " n'y a que vous dans mon royaume, lui disait Louis XIV, qui, " honoré de la qualité de mon lieutenant général et de gouver- " neur de province, peut ambitionner le titre de Président d'un ** Conseil comme celui de Québec."

Mgr de Laval et Frontenac I Arrêtons-nous un instant devant ces deux grandes figures qui se détachent avec tant d'éclat sur le fond de notre histoire nationale. On a souvent parlé des luttes que se sont livrées ces deux personnages ; en réalité, il n'y eut jamais entre eux que des dissentiments. Frontenac n'attaqua jamais directement et personnellement Mgr de Laval ; et jamais ce dernier ne déclara une guerre ouverte au gouverneur. Seulement ils s'observèrent sans cesse, et se défièrent toujours l'un de l'autre. Ces défiances, d'ailleurs, s'expliquent par la divergence de leurs opinions sur les questions les plus vitales, comme, par exemple, les rapports de l'autorité civile avec l'autorité religieuse, la traite de l'eau-de-vie avec les sauvages, le droit de l'Eglise à percevoir la dîme.

Cependant, disons-le tout de suite, il y eut des sentiments nobles et généreux qui firent battre à l'unisson ces deux grands cœurs. Ils aimaient d'un égal amour la France, leur commune patrie, et le puissant monarque qui l'avait élevée au premier rang des nations européennes ; ils étaient également attachés et dévoués au Canada, leur patrie d'adoption, et lui ont consacré le meilleur de leur zèle. L'un y passa, comme gouverneur, à deux reprises différentes, vingt années de sa vie ; l'autre y fut le chef vénéré de l'Eglise, pendant plus d'un quart de siècle. Et par une destinée commune, leurs restes ont reposé, pendant près de deux cents ans, côte à côte, sous les dalles du même sanctuaire.

La nature avait départi à ces deux grands hommes des dons également rares et précieux ; mais ils n'en firent pas toujours le même usage. Tous deux issus, quoique à des degrés divers, de familles nobles et distinguées, ils sentaient bouillonner dans leurs veines un sang fier et généreux. Mais chez Frontenac, la noblesse elle-même était gâtée par je ne sais quel faux air de parvenu ; il y avait dans sa parole et dans sa conduite une attitude hau-

taine que l'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les hommes de race. Qu'on lise ses discours au Conseil Souverain : on y sentira tout de suite l'homme qui cherche à en imposer par des phrases sonores et pompeuses. La véritable grandeur, au contraire, celle qui apprend à descendre sans s'abaisser, et qui concilie toujours la simplicité avec la noblesse, se retrouve dans tous les écrits et dans toutes les actions de Mgr de Laval. Sa vie tout entière est m.arquée au cachet de cette triple dignité de l'esprit, du cœur et de la vertu, qui constitue le vrai mérite.

Le. gouverneur et l'évéque avaient encore l'instinct et, pour ainsi dire, la passion du pouvoir. Mais, chez Mgr de Laval, cette passion était contenue dans les limites de la sagesse chrétienne et sacerdotale. Sans doute, lorsqu'il s'agissait de défendre ses droits méconnus, il n'était pas homme à capituler devant les obstacles et les résistances; mais s'il était jaloux de son autorité, il savait du moins s'oublier lui-même, pour ne songer qu'aux intérêts de l'église qui lui était confiée. La Providence l'avait surtout enrichi de deux qualités précieuses pour tous ceux qui exercent le pouvoir : il savait posséder son âme dans la patience, et rendre son autorité chère et aimable à ceux qui lui devaient obéissance. Jamais homme n'allia une plus grande douceur à un commandement plus ferme. Ses conseils comme ses réprimandes étaient toujours tempérés par la charité, et lui attiraient l'estime de tous. C'est bien de lui qu'on aurait pu dire : Primua irUer pares.

Il n'en fut pas ainsi de Frontenac. Trop souvent ce gouverneur mit son autorité au service d'intérêts mesquins et de caprices bizarres. Il manqua tout-à-fait son but, et ne réussit qu'à se rendre ridicule, en voulant reproduire ici, sur les rives du Saint- Laurent, les prétentions et les allures despotiques que son maître pouvait affecter sans se compromettre, aux bords de la Seine. On avait toléré dans là bouche du monarque la fameuse devise : l'Etat, c'est moi. Sur les lèvres de Frontenac elle paraissait ridicule. Ses emportements et ses violences contre les membres du Conseil Souverain, ses prétentions puériles aux titres et aux honneurs, montrent que, s'il avait la passion du pouvoir, il n'en possédait ni le sens exact, ni les solides qualités.

Si Ton compare maintenant les œuvres accomplies et les résultats obtenus, on ne sera pas surpris d'y trouver une profonde différence. Homme d'imagination avant tout, esprit brillant et fantaisiste, Frontenac n'a rien laissé de durable dans la colonie, et fut, de l'aveu de tout le monde, un administrateur civil bien ordinaire. C'est sur les champs de bataille, à la tête d'une armée,

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qu'il donnait la véritable mesure de son talent ; aussi est-ce là seulement qu'il rendit de grands services au Canada. Les œuvres de Mgr de Laval, au contraire, l'organisation d'un vaste diocèse, la fondation d'un Séminaire, l'établissement du Conseil Souverain, auquel il prit une large part, les institutions religieuses ^qu'il a fondées ou encouragées, témoignent de ses hautes qualités administratives, de son esprit large et pratique, de la sagesse de son jugement. D'un autre côté, les combats qu'il a^ livrés, pendant toute sa carrière, contre les ennemis des bonnes mœurs et de la religion dans ce pays, eurent, pour l'avenir de la colonie, des conséquences non moins heureuses que les victoires de Frontenac sur les Iroquois. Enfin leur influence au Conseil Souverain ne fut pas également salutaire. Le rôle de Frontenac y fut généralement hslus gloire, sans dignité et sans résultat pratique ; celui de Mgr de Laval, au contraire, eut une efiicacité des plus sérieuses et des plus bienfaisantes pour l'église du Canada. A part l'année malheureuse où le Conseil, irrégulièment constitué par le gouverneur de Mésy, n'existait plus de fait aux yeux de Mgr de Laval, à part les cinq années entières qu'il fut absent du pays, pendant son second et son troisième voyage en France, à part aussi ses absences de Québec, nécessitées par les visites pastorales et les travaux du ministère apostolique, Mgr de Laval se fit un devoir d'assister régulièrement aux séances du Conseil. Il était toujours un des premiers rendus, et ne partait pas que tout fût terminé. On voyait quelquefois ce pieux évêque, tout brisé par la fatigue ou par la maladie, quitter le Séminaire, malgré les directeurs de cette maison, à l'heure convenue pour les séances, et se traîner péniblement vers le château St-Louis. Il voulait être à son poste afin de mettre au service de la morale, de la justice et de l'Eglise, son zèle de citoyen éclairé et de saint évêque. Il y eut, à partir du 18 septembre 1603 jusqu'au quatrième voyage de Mgr de Laval en Europe, le 14 novembre 1684, où il alla porter au Roi sa démission comme évoque de Québec, près de 780 séances du Conseil Souverain ; Mgr de Laval y assista personnellement 233 fois. Il fut surtout très exact la première année du Conseil, parce que cette nouvelle institution avait besoin alors de ses lumières et de sa sagesse pour prendre une bonne direction ; il y eut, cette année-là, 96 séances, et il n'en manqua que 26 ; encore sur ces 26 séances, se fit-il remplacer dix fois par son grand vicaire, M. de Lauzon Charny, comme le permettait l'édit royal.

Voulons-nous avoir une idée des travaux du Conseil, auxquels Mgr de Laval prit souvent une part si active ? Les séances étaient

aussi nombreuses et duraient aussi longtemps que l'exigeait l'expédition des affaires : les vacances étaient à peu près inconnues. Les conseillers assistaient régulièrement aux séances ; ils se retiraient, dans les causes où ils pouvaient être intéressés. Le Conseil avait à rendre la justice, au civil et au criminel.

Au civil, toute affaire, de minime ou de grande importance, pouvait lui être soumise, soit directement, soit en appel des tribunaux inférieurs.

Au criminel, le Conseil Souverain avait à connaître et à juger toute espèce de délits. Il y aurait à faire, dans les Registres du Conseil Souverain, une curieuse étude sur les mœurs de la société canadienne au XVIIe siècle. En voyant se dérouler le tableau, toujours sombre et effrayant, de crimes si nombreux, relativement au chiffre peu considérable de la population, de désordres si étranges, de ces sortilèges si communs alors, de ces viols, de ces assassinats, de ces vols de grands chemins, on reste convaincu des services inappréciables que le Conseil rendit à notre pays, en poursuivant le vice avec tant de vigilance et de fermeté, en sévissant contre les coupables avec tant de rigueur. Les punitions nous paraissent quelquefois dépasser la mesure et atteindre la barbarie ; mais il faut les juger d'après les mœurs du temps, et non pas d'après les idées de notre civilisation plus complaisante pour les criminels. Ainsi, par exemple, le 6 mars 1673, le nommé Charles Alexis Desessarts est convaincu d'avoir tué de guet apens le nommé Herme, son camarade de voyage, et d'avoir volé ses bardes et pelleteries. Pour réparation de ses crimes, il est condamné par le Conseil à être conduit de prison, à trois heures après-midi, sur la grande place de la villejde Québec, et là, sur un échafaud dressé à cet effet, à avoir les bras et les jambes rompus vifs, puis à être étranglé et jeté sur une roue pour y demeurer jusqu'à sept heures du soir. *' Son corps, ajoute le juge, sera ensuite porté sur les fourches patibulaires pour y demeurer jusqu'à parfaite consommation.*' Ce n'est pas tout. Le même Desessarts est condamné à deux cents livres d'amende envers le Roi, et à la restitution envers qui il appartiendra, des choses par lui volées. Le surplus de ses biens, si aucun il y a, acquis et confisqué aussi à qui il appartiendra. Et en attendant que le dit Desessarts soit appréhendé, il sera exécuté en effigie aux fourches patibulaires.

Certes, voilà une sentence bien extraordinaire. Il y a là je ne sais quel raffinement de cruauté qui répugne aux idées de notre époque. On n'aime pas à voir la société, même outragée, se délecter pour ainsi dire dans le sang de sa victime et piétiner

sur son cadavre. Mais la société d'alors avait besoin, sans doute, de ce déploiement de rigueur et de barbarie d'un autre âge, pour se protéger contre le crime menaçant. Tout de même, on est heureux de trouver Mgr de Laval absent de la séance où fut pronoàcée cette terrible sentence : il était alors en Europe. Il est remarquable d'ailleurs que généralement il s'absente des séances où il prévoit que le Conseil aura à prononcer la peine capitale.

Le Conseil Souverain n'avait pas seulement à rendre la justice, il devait aussi faire observer les lois et maintenir le bon ordre dans toute la colonie. En lisant les règlements de police, préparés d'abord par M. Talon, puis ensuite par M. Duchesneau, et ratifiés par le Conseil,on est surpris de la perfection de ces ordonnances, et du ton vraiment chrétien qui y domine. Qu'est-ce que notre civilisation moderne, avec toutes ses prétentions, a ajouté à ces règlements ? Absolument rien. Ne les a-t-elle pas plutôt gâtés ? Ces règlements pourvoient à tout : — excellents marchés, dans les villes, deux fois par semaine ; défense aux . gens de vendre à domicile ; propreté requise dans les rues, dans les cours, jusque dans les plus petits détails ; poids et mesures réglés d'une manière parfaite; sages ordonnances pour l'arpentage et laconcession des terres, afin d'éviter autant que possible les procè*s; règlements sévères contre le blasphème, contre la vente des boissons, contre les maisons de désordre. D'après l'ordonnance de M. Duchesneau, ratifiée par le Conseil le 11 mai 1676, les habitants étaient convoqués en assemblée deux fois par année, le quinze avril et le quinze novembre, afin qu'ils pussent en toute liberté donner leur avis sur des questions qui les intéressaient : cela permettait au Conseil de fixer le prix du pain et des principales denrées, et de perfectionner les règlements de police d'une manière plus conforme à l'opinion populaire et au bien public. Sans doute, ce n'est pas encore notre régime constitutionnel et représentatif ; mais s'il fallait comparer les deux systèmes, en tenant compte, bien entendu, de la différence des époques, ne pourrait-on pas dire que ces grandes assises populaires remplaçaient avantageusement nos Chambres d'Assemblée ?

Une ordonnance qui caractérise bien l'esprit large et progressif de cette époque, c'est celle qui fut imaginée par Colbert, de concert avec l'intendant Talon, adoptée au Conseil du Roi, le 12 avril 1670, et enregistrée au Conseil Souverain, le 20 octobre de la même année. Par cette ordonnance, le Roi octroyait à tous les parents qui auraient dix enfants et plus, vivants et nés de légitime mariage, n'étant ni prêtres, ni religieux, ni religieusM,

une rente annuelle de trois cents livres, plus une somme de vingt livres aux fila et garçons, le jour de leurs noces. Laissons de côté cette exclusion du bénéfice de la loi pour les enfants qui choisissaient l'état ecclésiastique ou religieux : dans l'idée de Talon, il n'y avait là rien d'hostile à l'Eglise ; car Mgr de Laval, qui était présent à la séance, n'aurait pas manquer de protester de toutes ses forces. L'intention et le désir du Roi, de son ministre Colbert, de l'intendant Talon, étaient de favoriser autant que possible le développement de la colonisation du Canada: pour cela, ils ne crurent pouvoir rien imaginer de plus efficace que d'encourager le mariage, les familles nombreuses, et par suite les bonnes mœurs du pays. L'expérience a démontré la sagesse et la grandeur de leurs vues: la fécondité de nos familles canadiennes est encore proverbiale.

Une autre ordonnance caractéristique de cette époque, que l'on retrouve, à deux ou trois reprises différentes, dans les registres du Conseil, c'est la défense de mendier, à moins d'avoir une recommandation expresse de son curé ou d'un juge: défense sage, qui n'exclut pas la charité, mais qui la régularise, prévient beaucoup d'abus, et éloigne un fléau qui désole si généralement lant de villes d'Espagne ou d'Italie.

C'est le Conseil Souverain qui faisait toutes les nominations aux charges publiques, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées. Pour être aussi sûr que possible de ne nommer que des personnes dignes et capables, on soumettait préalablement les -candidats à une enquête minutieuse sur leur vie et sur leur conduite. Prenons pour exemple l'installation de M. Claude de Bermen de laMartinière au Conseil Souverain, à la séance du 26 octobre 1678. Il était auparavant juge des jurisdictions de Beauport et de N.-D. des Anges. Le Roi l'ayant nommé le 8 juin 1678 conseiller au Conseil Souverain, il présente au Conseil •es lettres de provision, puis une requête demandant à être installé en office. Le procureur général fait son réquisitoire à ce sujet. Mais il faut auparavant qu'il soit pris " information sur les vie, mœurs, conversation et religion du dit sieur de la Martinière. " Le procureur général donne ensuite ses conclusions ; puis la cour admet le nouveau conseiller à prêter serment et à s'installer en son office. Ces sortes d'enquêtes sur la vie et les mœurs se faisaient alors pour n'importe quelle fonction publique, en France comme au Canada. Nous avons vu que Mgr de Laval y fut soumis, comme tout autre, lorsqu'il fut nommé ^vêque de Pétrée et vicaire apostolique de la Nouvelle-France. Pareille enquête avait dû se faire pour de Mésy, et pour les con-

seillers qu'il nomma ensuite de concert avec Mgr de Laval. Faut-il s'étonner quel'évêque, " vénérable et discrète personne ", comme on qualifiait alors les ecclésiastiques, se soit opposé, comme un mur d'airain, à la destitution de ces mêmes conseil* 1ers et du procureur général, ou du moins qu'il ait réclamé pour eux le bénéfice du doute et le maintien en charge, jusqu'à ce qu'on eût fait leur procès ?

Le Conseil Souverain avait encore à s'occuper des travaux publics, des règlements du commerce, de l'enregistrement des diverses ordonnances royales. Son champ d'opérations était immense, et l'on peut dire que Mgr de Laval, en sa qualité de membre du Conseil Souverain, fut mêlé à toutes les questions qui intéressèrent alors le plus vivement la colonie.

Nous avons vu avec quelle modération et avec quelle dignité il exerça toujours le rôle politique qu'il avait été appelé à remplir au Canada. Sur quoi était donc fondée l'accusation portée tant de fois contre lui d'avoir voulu empiéter sur les droits de l'Etat ? Uniquement sur ce que, dans la question de la traite de l'eau-de-vie avec les sauvages, il adopta dès le commencement la seule ligne de conduite que pût approuver la droite raison, et qu'il demeura toute sa vie fidèle à lui-môme et aux dictées de sa conscience ; tandis que les gouvernants politiques ne firent sans cesse qu'osciller entre les principes de la religion et ceux des intérêts purement temporels. Le Conseil Souverain de Québec porta en 1663, en 1664 et en 1667, des arrêts très sévères pour défendre de vendre, traiter ou donner aux sauvages aucune boisson enivrante. Mais bientôt les plus hautes autorités du pays, le gouverneur et l'intendant, s'étant prononcés en faveur des boissons, le même Conseil Souverain rendit, en 1668, un arrêt aussi contradictoire dans les termes qu'il devait être funeste dans ses effets: il permit à toute personne de vendre des boissons aux sauvages, tout en défendant à ceux-ci de s'enivrer sous les peines portées dans le dit arrêt du 18 novembre 1668. Mgr de Laval, présent à l'assemblée, ne voulut pas signer cet arrêt. Il avait, au mois de février précédent, rappelé solennellement aux fidèles la défense qu'il avait déjà faite plusieurs fois de donner des boissons enivrantes aux sauvages, et imposé aux confesseurs l'obligation grave de faire observer cette défense. Beaucoup de français, dans leurs rapports avec les sauvages, poussaient la licence jusqu'à l'extrême : on assistait à leurs réjouissances, à leurs festins, et l'on s'y permettait les actes les plus infâmes d'impureté et môme d'idolâtrie. L'évêque avait cru devoir protester contré ces désordres dans une lettre adressée, l'année précédente, au

père Allouez, missionnaire des Outaouais. Le 21 avril 1669, il fit un cas réservé du péché d'enivrer les sauvages, et de leur donner des boissons à transporter dans leur pays.

On le comprend, sur cette question de la traite del'eau-de-vie avec les sauvages, Mgr de Laval était en opposition directe avec ceux qui, comme M. de Courcelles, M. Talon, et plus tard M. de Frontenac, auraient préféré la liberté du commerce. Ces divergences d'opinions ne contribuèrent pas peu à refroidir les relations de l'évêque avec ces hommes d'état. Quand ceux-ci étaient bien disposés, ils écrivaient favorablement à la Cour au sujet du clergé. '* Sa Majesté, écrivait Colbert à Talon le 5 avril " 1666, est fort contente d'apprendre, et par M. de Tracy et par '* vous, que l'évêque de Pétrée et les Jésuites n'ont pour but de " leur dessein que l'avancement du christianisme dans le pays, " de maintenir les habitants dans la pureté de la foi et des mœurs, " et de bien élever les enfants dans la crainte de Dieu en leur " inspirant de travailler et de fuir l'oisiveté." Mais une question brûlante obligeait-elle l'évêque à se dresser fièrement en face de l'autorité civile, le langage changeait : on accusait Mgr de Laval, comme le fit Talon en 1667, de vouloir étendre son aiLtorité jusque sur le temporel, empiétant même sur la police extérieure qui regarde le seul magistrat ; on reprochait aux confesseurs de contraindre et de gêner les consciences; on suppliait le Roi d'envoyer ici des religieux qui fussent plus faciles pour l'administration des sacrements et moins soumis aux ordres de l'évêque. C'est pour répondre à ces demandes que les récollets furent envoyés ici en 1670. De quel côté est l'empiétement ? Est-ce du côté de l'évêque, qui, pour obéir à sa conscience, ne veut pas tolérer des désordres manifestes ; et qui, usant de son pouvoir spirituel pour les arrêter, défend aux confesseurs d'absoudre les infracteurs de ses ordonnances, violateurs en même temps de toutes les lois divines et humaines ? ou bien du côté du magistrat civil, qui veut forcer le bras et la conscience des ministres de l'Eglise ?

Il faut le reconnaître, dans toute cette question de la traite de l'eau-de-vie, la raison et le bon sens furent toujours du côté de Mgr de Laval. Deux fois, sa conduite fut hautement approuvée par la Sorbonne. Interrogée par Mgr de Laval, elle répondit en 1662 et en 1675 que, dans le cas présent, la défense de vendre ces boissons aux sauvages et l'excommunication portée contre les violateurs de ce précepte, étaient fondées sur les droits naturel et ecclésiastique ; que l'évêque de Pétrée avait pu et avait dû interdire ce commerce, qui devenait la cause de la perte d'un nombre infini d'âmes.

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