‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 150 sur 292 · Fréfàœ au N&uvel eisai 9ur Vcrigine des idéei · texte numérisé non relu

Fréfàœ au N&uvel eisai 9ur Vcrigine des idéei

Certains philosophes (Rosmini est de ce nombre), en préconisant le système d'ane.ou de plusieurs idées innées, ont évidemment méconnu l'état originel et la faiblesse native de Tesprit humain. Illusion fatale, dans laquelle on est tombé pour n'avoir pas suivi l'enseignement si clair et en même temps si solide d'Aristote et de S. Thomas I D'après cet enseignement, fondé tout à la fois sur l'expérience et la raison, l'intelligence humaine naît en pure puissance — in raerapotenlia — et ne sort que par degrés de cet état d'imperfection naturelle qui la distingue essentiellement de l'intellect angélique. Aussi bien, quoique pourvue de ressources personnelles, a-t-elle besoin, pour atteindre plus tôt et plus sûrement sa fin, pour dissiper en outre le nuage d'ignorance dont le péché l'enveloppe, d'emprunter à la tradition cette somme de vérités acquises, qui constituent l'un d.es plus précieux trésors de l'humanité. Ce travail de formation, d.'éducation rationnelle, les plus grands génies n'ont pas dédaigné de s'y soumettre : ils y ont trouvé les principes qui fécondent, la lumière qui dirige et oriente l'esprit vers son objet.

Or, à l'époque où Rosmini parut, nous savons ce qu'étaient devenues la philosophie et la théologie, ces deux nobles soutiens du monde moral. La soolastique oubliée, les traditions foulées aux pieds, de nouveaux systèmes érigés en dogmes de l'avenir, nombre d'écoles désorganisées, fermées, ou indifféremment ouvertes à tout vent de doctriue, tel était, on s'en souvient, l'état intellectuel d'une grande partie de l'Europe, et^ par suite, du nord de l'Italie.

Les conséquences se devinent. Dans de telles conditions, l'éducation philosophique et théologique de Rosmini dut être défectueuse : elle ne put répondre aux vrais besoins d'une intelligence de cette trempe, et imprimer à ses efforts cette direction ferme et sûre qui lui était si nécessaire. Il étudia, dit-on, la Somme de S. Thomas, pour qui il n'eut toujours que des sentiments d'estime et d'admiration bien sincères. Soit ; mais aussi, on devra Padmettre, habitué à ne compter que sur ses propres forces, sous l'empire d'idées prématurément conçues, et emporté par l'ardeur inconsidérée de son talent, jamais il n'arriva à bien pénétrer le sens des enseignements thomisiiques. Ce fut là son malheur. Rien au monde n'est périlleux comme l'essor des grands esprits mal gouvernés, et jetés en dehors des voies de la tradition catholique.

Placé dès le principe on face du sensualisme que professait PietroOrsi, son maître, et dont Gioia se faisait à Milan le portedrapeau, notre jeune philosophe, comme par un sentiment de

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légitime frayeur, crut devoir chercher au sein de l'idéalisme un contre-poids à ces doctrines. C'était lancer'sa barque sur Técueil opposé. Il ne s'en aperçut pas. Kant parut à ses yeux un insigne bienfaiteur de la pensée humaine. Ajoutons que déjà depuis quelques années un vif souci hantait son âme : c'était le désir de confondre dans une étroite et profonde unité tout l'ordre idéal et réel des choses. D'où lui venait cette idée, si ce n'est de la lecture des auteurs allemands ? Rosmini, il est vrai, c'est la judicieuse remarque du Père Liberatore ^, Rosmini*refuta Kant? Pichte, Shelling, Hegel, mais sans se douter que le mal qu'il voulait guérir l'atteignait lui-même. En rejetant les formes variées de leurs systèmes, il en garda le principe, l'âme, et la vie.

C'est ce principe qui se révèle dans les paroles suivantes de sa Téosofie : " Il y a, dit-il, au fond de l'intelligence humaine un besoin de tout ramener à l'unité Cette unité, notre intelligence tend à l'atteindre, non seulement dans l'ordre des connaissances, mais encore dans l'ordre des choses réelles, parce qu'ici même, en définitive, elle ne voit pas autre chose que Vêtre. " Préoccupé de cette pensée, Rosmini proposa un système qu'il croyait appuyé sur la doctrine catholique elle-même, appelé à régénérer les esprits, à les unir, à concilier dans une heureuse fusion les exigences de la foi et les aspirations de la raison. Ce système, nous le verrons bientôt, n'était pourtant qu'une sorte de centralisation philosophique, peu distincte quant au fond du trancendentalisme allemand. Les rêveries nuageuses de Fichte et de Hegel avaient complètement égaré le jeune et confiant philosophe.

En même temps qu'il se livrait aux plus hautes spéculations de la métaphysique chrétienne, Rosmini ne perdait point de vue la marche politique et sociale de son pays. Loin de là : c'est qu'alors l'Italie était en proie à l'agitation la plus vive. D'une part, la haine du peuple italien pour l'Autriche, qui depuis le congrès de Vienne occupait la Lombardie et la Vénitie ; d'autre part, le travail des sociétés secrètes exploitant dans l'ombre contre la religion et la monarchie les plus funestes principes de la révolution française ; puis enfin l'ambition de la Maison de Savoie, convoitant pour elle-même la souveraineté de l'Italie : telles étaient les trois causes qui contribuaient le plus fortement à produire et entretenir l'effervescence des esprits. Tout déjà faisait présager un orage. C'est au milieu de ces troubles que

1, L^Accademia romaiia di 8. Tommoèo d^Aquino^ Vol. III, Faac. IL

Pie IX, on le sait, monta, en 1846, sur le trône de S. Pierre. L'un de ses premiers actes fut d'accorder à son peuple une constitution, fondée sur le régime représentatif. L'excellent pontife espérait par là pouvoir calmer les populations, de plus en plus agitées, de Rome et des Etats de T Eglise. Il n'en fut rien. La vague populaire continua de gronder. De partout retentissaient les cris de " Guerre à l'Autriche ", '' Unité de l'Italie ", et ces menaçantes clameurs tenaient en émoi toute la péninsule.

Dans ces circonstances, et en face d'aspirations aussi ardentes, quelle devait être l'attitude du St-Siège ?

Charles Albert, roi de Sardaigne, venait de déclarer la guerre à l'Autriche^ Rosmini fut de ceux qui crurent que cette guerre était juste et prudente; que, pour mieux faire éclater son patriotisme aux yeux des siens et ne pas paraître s'opposer à un mouvement national, le Pape devait s'allier au Piémont, et l'aider par la force à délivrer les provinces du Nord du joug de l'Autriche. Pie IX voyait la chose de plus haut. En sa qualité de père commun des âdèles, et dans l'état présent des esprits, pouvait-il convenablement porter les armes contre une portion de son troupeau ? — Défense fut faite à son armée de franchir la frontière, et en même temps il écrivit à l'Empereur d'Autriche une lettre restée célèbre, dans laquelle, arbitre pacifique, il priait Sa Majesté très chrétienne de vouloir bien, d'elle-même, renoncer à une domination qui allait occasionner tant de désastres.

Cependant le Piémont, toujours désireux de gagaer l'appui de Rome, avait député auprès du St-Sîège l'homme qu'on croyait alors posséder le plus d'influence, soit par ses écrits, soit par son dévoûment à l'Italie et à l'Eglise. Rosmini était cet homme. Il exposa au Pape le but de sa mission et le projet qu'il avait conçu. Selon lui, pour l'honneur et la paix de la nation, il fallait établir entre les divers Etats italiens, sous la Présidence permanente. du Souverain Pontife, une vaste confédération, dont la Diète siégerait à Rome et aurait le pouvoir de statuer sur les plus graves intérêts communs, en particulier sur la paix et sur la guerre. Ce plan, que plusieurs, paraît- il, accueillirent d'abord avec assez, de faveur, fut bientôt abandonné. Un changement de ministère survenu à Turin détermina Rosmini à résigner sa mission ; puis, quand la révolution romaine éclata, il suivit Pie IX à Gaëte. Mais il était visible que l'influence dont il avait joui en arrivant à Rome baissait de jour en jour. On l'accusa de professer des opinions libérales. Peu après, à sa grande surprise, il apprit que deux de ses écrits politiques, intitulés, l'un ** Des^cinq plaies de VEglùe " avec un

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appendice de deux lettres sur l'élection des Evoques par le clergé et le peuple, l'autre '' La 0(m8titvii(m selon la justice sociale '^ avec un appendice sur l'unité de l'Italie, avaient été mis à rindex. L'auteur, quoique peu préparé à ce jugement, s'y soumit sans réserve, et en porta le poids avec toute la résignation d'un cœur chrétien. On comprit dès lors que les portes du Cardinalat, dignité dont le Pape avait un instant songé à honorer ses mérites, allaient être pour lui à jamais fermées par cette condamnation.

L'abbé Rosmini revint au milieu des siens pour y achever sa carrière dans la prière, l'étude et les paternels soucis que lui imposait la direction spirituelle de ses enfants. Ses derniers jours furent édifiants de piété et de simplicité. Afin de donner à -tous une preuve solennelle de son attachement à la foi catholique, il voulut, avant de mourir, réciter publiquement la formule de profession contenue dans la bulle de Pie IV. Il expira lel«^j^i^et 1856 à Stresa, petite ville du diocèse de Novare, située sur les bords du lac Majeur, et qui était alors le siège du Noviciat de l'Institut Rosminien. C'est là,' dans l'église du crucifiement, sous les voûtes d'un riche mausolée élevé à sa mémoire et couronné de sa statue, que reposent les restes de ce prêtre illustre.

Quelque confiance qu'aient montrée jusqu'à ces derniers temps en la justice de leur cause les défenseurs de Rosmini, on aurait tort de penser que rien ne laissait prévoir le décret de condamnation récemment porté contré son système.

Dès 1843, sa doctrine touchant le péché originel soulevait des controverses si vives que Grégoire XVI dut imposer silence aux deux partis. A peine ses théories philosophiques furent-elles divulguées et sufiisamment comprises qu'elles rencontrèrent de la part de certains. auteurs, plus aptes à les juger, une opposition qui alla toujours croissant avec les années.

En 1851, le rosminianisme fut dénoncé à la Congrégation de l'Index. Après un examen de trois ans parut la sentence suivante : Dimittantur opéra Antonvi Bosmini, — que les œuvres d'Antoine Rosmini soient renvoyées. Etait-ce une approbation, un gage d'orthodoxie, ou plutôt n'y fallait-il voir qu'un acquittement purement temporaire? Lesrosminiens, comme il est facile de le comprendre, ne manquèrent pas d'interpréter dans le sens le plus favorable ce mot de l'Index, qui devint bientôt, entre eux et leurs adversaires, l'occasion de nouveaux et profonds dissentiments.

 la publication des ouvrages posthumes de Rosmini, ouvrages dans lesquels Fauteur définissait en termes beaucoup plus clairs la vraie nature de ses doctrines, les hostilités se poursuivirent avec plus d'acharnement encore ; tellement qu'en 1876, le cardinal de Luoa, Préfet de la Congrégation de l'Index, crut devoir élever la voix et enjoindre à certains journaux de ne censurer ni Rosmini ni ses œuvres, déclarant toutefois qu'il était permis d'en discuter les opinions philosophiques et théologiques soit dans les écoles, soit dans les livres.

Cependant les doutes soulevés sur le sens véritable du mot dimiUantur continuaient de diviser les esprits. Une intervention de rindex était devenue nécessaire. La Sacrée Congrégation intervint en effet. Par une première décision, rendue en 1880, elle statuait qu'un livre renvoyé est un livre non prohibé — opus <fVbod dimittitur non prohiberi. — Mais, se demandait-on, la nonprohibition, actuellement décrétée par l'Index, d'un ouvrage, suppose-t-elle nécessairement que ce même ouvrage ne pourra jamais être prohibé, et qu'on n'a plus le droit d'en combattre les doctrines ? Nouveaux doutes, partant nouvelles querelles. On dut solliciter une seconde décision, plus explicite encore, en proposant à la Congrégation les questions suivantes : " Est-ce que les livres dénoncés à la S. Cong. de l'Index, et non prohibés par elle, doivent être regardés comme exempts de toute erreur contre la foi et les mœurs ? Et, dans le cas contraire, ces livres non prohibés par la S. Congr. peuvent-ils être attaqués au double point de vue philosophique et théologique, sans que Ton encoure pour cela la censure de témérité ? " La Sacrée Congrégation, en date du 5 décembre 1881, répondit négativement à la première question et affirmcUivemerU à la seconde.

Il est aisé d'imaginer avec quelle ardeur la polémique se ralluma de part et d'autre. On en vint bientôt à dépasser les bornes d'une discussion sage et modérée. Léon XIII, pour en finir, adressa le 25 janvier 1882, aux archevêques de Milan, Turin et Verceil, une lettre de haute portée, par laquelle il faisait défense aux journaux quotidiens de traiter cette question, et annonçait en même temps la détermination prise par le St-Siège, de soumettre à l'autorité suprême de son jugement l'objet d'aussi longues et aussi ardentes contestations.

On continua du reste, selon le désir de Rome, à agiter la question rosminienne dans les écoles, les revues et les livres ; mais les journaux se turent.

Enfin, le 14 décembre dernier, fut porté par le St-Ofiice, avec la confirmation du Pape, ce décret si formel que nos lecteurs

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connaissent, et qui atteint le rosminianiame jusque dans sa racine mênae.

Telle a été l'issue de ces luttes de doctrine, suscitées il y a cinquante ans par les enseignements de l'abbé Rosmini, poursuivies depuis autour de son nom ayec un incroyable zèle et qui ont fortement préoccupé pendant tout ce laps de temps les esprits les plus graves et les plus distingués.

Nous prions maintenant le lecteur de vouloir bien descendre avec nous sur le terrain même des erreurs rosminiennes, afin d'en examiner la nature, les caractères, et de voir en quoi elles contrastent avec la foi de l'Eglise. Ces erreurs, les principales du moins, sont contenues dans les quarante propositions censu* rées par le Saint-Office, et qu'on trouvera reproduites à la suite de cet article.

Pour donner à notre exposé toute la clarté nécessaire, nous parlerons en premier lieu des fondements du rosminianisme, c'est-à-dire de ses principes philosophiques; puis nous suivrons ces principes dans les applications les plus graves que Rosmini en a faites aux dogmes révélés. C'est là, du reste, l'ordre même qui semble avoir présidé à la distribution des propositions condamnées, lesquelles, il faut le dire, résument admirablement tout le système. Notre tâche consistera à en bien fixer le sens et déterminer la portée.

Les treize premières propositions se rapportent aux théories idéologiques et ontologiques de la philosophie rosminienne. Considérons successivement les unes et les autres.

L'homme, doué de raison, est un être privilégié qui, par cette admirable faculté de penser, peut, sans sortir de lui-même, en s'élevant sur les cimes de son âme, prendre connaissance de tout ce qui l'entoure, se mettre en rapport avec tout ce qui existe, contempler les créatures, chanter et adorer le Créateur. C'est là une vérité de sens commun, qu'on ne saurait nier sans tomber sous le coup d'universels anathèmes. Mais cette union entre l'homme et les choses, entre l'intelligence et son objet, comment s'opère-t-elle ? Comment surtout l'esprit humain parvient-il à pénétrer les secrets les plus cachés de l'être, la nature intime de ce que l'œil du corps ne peut percevoir que sous des dehors sensibles ? enfin de quelle manière l'homme acquiert-il les idées

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universelles, sur lesquelles comme sur son pivot roule toute la science 7 Ce problème, gros de conséquences diverses selon la diversité des solutions qu'il reçoit, occupe une large place dans les démonstrations de la philosophie catholique.

Nous l'avons vu plus haut : d'après Aristote et S. Thomas, l'àme humaine, bien inférieure aux anges, la dernière en hiérarchie des formes intellectuelles créées par Dieu, n'apporte avec elle au moment de sa création et de son union avec le corps qu'une simple puissance de connaître, sans conception innée. Féconde, néanmoins, est cette puissance. Par sa vertu propre, notre intelligence considère, dans les images que lui offrent les sens, la nature seule des choses, abstraction faite de toutes conditions matérielles et particulières, et voyant cette nature susceptible de s'étendre à plusieurs individus, elle se forme à elle-même une idée générale, qui est celle de l'universel, de l'humanité, V. g. commune à Pierre et à Paul.

Telle est l'explication du Docteur Angélique.

Il s'en faut qu'elle sourie au docteur de Rovereto. Dans son Nouvd essai sur Vorigine des idées^ après avoir rejeté un grand nombre de systèmes, sans excepter la solution aristotélicienne — partagée cependant par tous les scolas tiques et après eux par les plus sages philosophes, — Rosmini formule ainsi sa pensée ; L'homme connaît l'universel. Or cette connaissance ne peut lui venir des choses particulières, où l'universel n'est pas. Donc il la reçoit de l'auteur même de la nature ; en d'autres termes. Dieu Créateur fait briller aux yeux de l'âme une radieuse lumière dont l'éclat se projette sur tout ce qui est. Cette lumière bienfaisante, ce flambeau révélateur, c'est Vêtre idéale universel, d'une compréhension et d'un rayonnement infinis.

Mais un tel être, où le trouver, sinon en Dieu lui-même ? Rosmini ne recule pas devant cette affirmation. " Dans la sphère du créé, dit-il, se manifeste immédiatement à l'esprit humain quelque chose de divin en soi, c'est-à-dire tel qu'il appartienne à la nature divine " (Prop. 1). Et qu'on le remarque bien, ce divin n'a rien de participé, au contraire '* c'est une actualité non distincte du reste de l'actualité divine " (Prop. 2 et 3). Ailleurs, ^ le rovérétain ne s'exprime pas moins clairement: "Dieu se montre à nous ici-bas, seulement en tant qu'être purement intelligible, en tant que vérité."

On le voit, l'idéologie de Rosmini repose tout entière sur une vision de Dieu, sur une intuition de Têtre idéal, divin, lequel,

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