Octave Crémazie — Le Drapeau de Carillon
Où était donc la France ? Qu'était devenue la nation de Clovis, de Charlemagne et de St Louis? Qu'étaient devenus sa valeur antique, cette gloire vieille de dix siècles, et ce victorieux prestige qui avaient fait autrefois du royaume des lys la plus grande et la plus redoutée des nations de la terre ? Tout cela était-il éclipsé, évanoui, disparu sans retour ? Tout l'héroïsme des grands siècles était-il mort dans l'atmosphère empoisonnée des boudoirs, et sous le sarcasme glacé des sophistes ? Non, non, gardons-nous de le croire. Détournons nos regards de Versailles et du Parc-aux-Cerfs, de Soubise et de Choiseul, de la Pompadour et de Voltaire. Oublions Rosbach et Crevelt, oublions le drapeau français humilié par Frédéric, oublions les turpitudes et les intrigues de cette cour dégénérée.
Voici une autre scène et une autre France.
Voyez-vous, «sur ces hauteurs pittoresques, ce noble drapeau qui flotte fièrement dans les airs, pendant qu'une poignée de héros transportés par l'ivresse de la victoire le salue de ses acclamations délirantes ? Voyez-vous ce général couvert de poussière, et de gloire, qui contemple de son œil d'aigle la déroute honteuse d'innombrables bataillons ennemis? Entendez- vous les échos de ce lac majestueux qui font monter vers le ciel toute cette rumeur glorieuse? Ah ! je reconnais les blanches couleurs de France, je distingue les lys; c'est une armée française, c'est le drapeau français, c'est une victoire française. La gloire de la France n'est pas morte ; et les noms de Montcalm et de Carillon s'inscrivent en lettres immortelles dans ses fastes militaires.
Je voudrais faire revivre, dans les quelques pages qui vont suivre, ce grandiose et sublime épisode de notre histoire. Je voudrais le reconstruire de toutes pièces, dans tous ses détails, et le faire surgir aux yeux des lecteurs du Canada-Français plein de réalité et de vérité, tel qu'il s'est déroulé devant ses acteurs historiques.
Nos historiens ont écrit de belles pages sur la grande journée où s'immortalisa Montcalm. Mais leur cadre ne comportait pas cette précision, — cette minutie, disons le mot, — qui est à sa place dans une étude monographique.
Au printemps de 1758, la situation delà Nouvelle-France était d'une menaçante gravité. La guerre de Sept-Ans entrait dans sa période aiguë. Depuis deux années la colonie soutenait le choc d'ennemis dix fois supérieurs en nombre, en armement, en ressources de toute sorte. Les campagnes précédentes avaient été glorieuses mais épuisantes. Oswego et William- Henry avaient humilié l'orgueil de Londres et de Boston. Mais la disette et le
péculat rongeaient le Canada comme deux chancres mortels, la France restait sourde aux appels partis de Québec, et trois invasions plus formidables que toutes celles du passé, menaçaient la colonie sur ses trois points les plus vitaux : Louisbourg, le fort Duquesne et Carillon.
L'amiral Boscawen, avec une flotte de vingt vaisseaux de ligne et de dix-huit frégates, portant une armée de quatorze mille soldats commandés par le général Amherst, devait faire le siège de Louisbourg. Du côté de l'Ohio, un corps de six mille hommes, sous les ordres du général Forbes, était chargé de prendre le fort Duquesne. Enfin, Abercromby, à la tête de quinze mille quatre cents hommes, se portait sur Carillon.
C'était à ce dernier endroit qu'il importait surtout de conjurer l'orage. Louisbourg et le fort Duquesne étaient des postes de conséquence ; mais leur chute ne faisait pas courir à la colonie un danger immédiat, tandis que Carillon était la clef du lac Champlain, de la rivière Richelieu, de Montréal.
Au commencement de juin 1758, pendant que le général Amherst et l'amiral Boscawen ouvraient le feu contre les murs chancelants de Louisbourg, que le brigadier général Forbes organisait lentement et péniblement l'armée destinée à conquérir le fort Duquesne, Montcalm et Vaudreuil préparaient à Montréal la défense du lac Champlain.
Montcalm insistait pour réunir autour du fort Carillon toutes les forces disponibles. Suivant lui, c'était de ce côté qu'allait fondre l'orage. Son instinct militaire ne le trompait pas. Au moment même où le général et le gouverneur français discutaient le plan de campagne, Abercromby assemblait une armée formidable sur la rive sud du lac George, auprès des ruines de William-Henry détruit par Montcalm l'année précédente.
Mais Vaudreuil ne croyait pas à l'imminence du péril, etcares" sait le projet de détourner le danger qui menaçait Carillon, en faisant une diversion du côté de la rivière Mohawk. Cette expédition aurait été dirigée par Lévis, avec 1600 hommes, dont 400 des meilleures troupes, pris dans les bataillons de la Sarre, du Royal-Roussillon, et de Béarn, et formant six piquets de 64 soldats, chacun avec doubles officiers.
Montcalm combattit en vain cette division des forces, qu'il iugeait, avec raison, désastreuse. Cependant il dut se ranger à l'avis de Vaudreuil. C'était environ deux mille hommes de moins pour défendre la route du lac Champlain.
Bourlamaque fut envoyé en avant afin d'organiser l'armée, et de prendre le commandement à Carillon. En même temps on
commença à diriger les troupes régulières sur cet endroit. Le 7 juin, le bataillon de Languedoc partit par la voie du Saint- Laurent. Le 12, ce fut le tour de Guyenne; le 15, de Royal- Roussillon ; le 17, delà Sarre; et, le 20, de Béarn. i Le bataillon de Berry était déjà en garnison à Carillon. Enfin, le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, Montcalm lui-même quitta Montréal, où resta M. de Vaudreuil avec Lévis, pour organiser son expédition de la rivière Mohawk.
Le 30, Montcalm arrivait à Carillon. Il amenait avec lui le sieur Pontleroy, capitaine du corps royal et ingénieur en chef de la Nouvelle-France, et le sieur Desandrouins, aussi capitaine du corps royal et ingénieur à la suite des troupes de terre. Les forces à la tête desquelles il se trouvait alors n'étaient rien moins qu'imposantes : '* J'avais, dit-il, le 30, jour de mon arrivée au *' camp de Carillon, 2,970 hommes de nos troupes, ce que l'on *' ne croira pas, 16 sauvages seulement (il y en a 800 domiciliés '* dans la colonie), 35 canadiens, 37 hommes de la marine." ^ A ce moment Abercromby avait sous la main une armée de six mille trois cent soixante-sept réguliers et de neuf mille trentequatre provinciaux.
Depuis le commencement de juin, la route d'Albany au lac George, appelé Saint-Sacrement par les Français, constamment sillonnée de détachements, de convois, de régiments, avait offert le spectacle le plus animé et le plus pittoresque. Tour à tour les rives de THudson avaient vu passer et se refléter dans les ondes cristallines de la rivière : les éclaireurs de la Nouvelle- Angleterre, habillés en bûcherons, armés d'un fusil et d'une hachette, une corne à poudre sous le bras droit, un sac de cuir pour les balles suspendu à leur ceinture ; les uniformes bleus des régiments provinciaux du Massachusetts, du Connecticut, de New- York, du New-Jersey et du Rhode-Island ; puis les régiments anglais, au costume rouge éclatant, le 55™® commandé par lord Howe, le Royal- Américain, le 27«»e, le 4A^^, le 46™e, et le SO^^ d'infanterie ; enfin le 42°»® écossais, composé de montagnards géants, soldats superbes, jambes nues, drapés dans leur costume original, et commandés par le major Duncan Campbell d'Inverawe. Albany avait successivement acclamé au passage ces troupes magnifiques, orgueil de la métropole et des provinces, qui s'en allaient, tout le monde en était convaincu, triom-
1. Mémoires de Poiidiot^ «itr la dernière gxierre de V Amérique^ Yverdon, 1781. 3 vols in-12.
2. Lettre de Montcalm an maréchal de Belle-Isle, 1 S juillet 1758.
pher au pas de course, écraser Montcalm et frapper d'un coup mortel la domination française en Amérique.
Le 30 juin, jour où Montcalm arrivait à Carillon, l'armée anglaise était toute réunie autour des ruines de William- Henry. C'était le plus beau et le plus formidable corps de troupes que l'Amérique eût encore vu.
Bourlamaque, par ses éclaireurs et le récit de quelques prisonniers, était au courant de ce puissant armement, et son premier soin fut d'en informer Montcalm. Celui-ci saisit d'un coup d'œil l'effroyable danger de la situation. Les informations obtenues exagéraient encore le nombre des ennemis, et le général pensa avoir à combattre 20,000 hommes avec moins de 3,000. Immédiatement il dépêcha plusieurs courriers à Montréal pour informer le marquis de Vaudreuil, et le conjurer d'envoyer tous les renforts disponibles.
La position de l'armée française était effrayante. On ne se la figure pas généralement telle qu'elle était. Carillon (Ticonderoga, disaient les Anglais, et Cheonderoga d'après les sauvages) était un petit fort peu redoutable situé à la tête du lac Champlain, lequel à cet endroit portait le nom de rivière St-Frédéric, et recevait la décharge d'un autre lac, plus au sud, le lac St-Sacrement, ou lac George. Cette décharge s'appelait rivière à la Chute, parce que, étant de niveau plus élevé, le lac George descendait au lac Champlain par une cascade. Le fort était construit sur une pointe de terre, au confluent de la rivière à la Chute et de cette partie du lac Champlain qu'on appelait rivière St-Frédéric, parce qu'elle conduisait au fort de ce nom, situé à cinq lieues plus haut que Ticonderoga. Pour éviter la confusion, au lieu de la rivière St-Frédéric, je dirai toujours le lac Champlain, dans les pages qui vont suivre.
La péninsule de Carillon consiste en un plateau rocheux, bordé de terrains bas qui côtoient, à gauche, le lac Champlain, à droite, la rivière à la Chute. Le port s'élevait à l'extrémité de la péninsule, dont la pointe, d'après le plan que j'ai sous les yeux, regardait le sud-est. Par une anomalie peu militaire, il n'occupait pas le point le plus élevé du plateau : à l'ouest, en avant du fort, le terrain, après une légère déclivité, remonte graduellement et atteint sa plus grande hauteur, à un demimille de la place, environ ; puis il s'abaisse encore, de sorte que le plateau est couronné d'une crête qui le traverse entièrement, entre les deux pentes très raides conduisant aux terrains bas. ^
1. *' La plupart des forts du Canada étaient mal construits et mal situés : ils étaient dominés par les hauteurs voisines ; les murs n'avaient que deux pieds
Ainsi donc la situation pouvait se résumer comme suit. Montcalm était à Carillon, sous les murs d'un fort délabré, avec environ trois mille hommes. Devant lui, la rivière à la Chute, longue d'envirdi quatre milles, descendait du lac George, en serpentant, et bondissant sur ses rapides écumeux. Là-bas le lac George lui-même, long de 36 milles, étendait sa nappe brillante jusqu'aux ruines de William-Henry, où se dressaient les tentes d'Abercromby et de ses quinze mille soldats. Le général anglais avait de l'artillerie, une flotte nombreuse, et, d'un moment à l'autre, toute cette puissante armée pouvait fondre sur Montcalm et sa poignée de braves.
L'heure était grosse de péril. Une défaite, c'était l'ennemi maître du lac Champlain, et s'élançant par la rivière Richelieu jusqu'à Montréal, au cœur même de la colonie.
Mais le génie de Montcalm est à la hauteur du danger. Il envoie courrier sur courrier à M. de Vaudreuil, afin de hâter l'arrivée des renforts commandés par Lévis, En même temps il choisit d'un coup d'œil sûr l'endroit où devra se livrer la bataille prochaine. C'est sur les hauteurs de Carillon que se décidera la campagne. ^ 4
Mais il faut fortifier la position par des retranchements, il faut laisser arriver les renforts. Tout cela demande du temps, et les quinze mille hommes d'Abercromby peuvent paraître à chaque minute devant Ticonderoga. Montcalm se décide alors pour une manœuvre hardie. Au lieu de rester sur la défensive, il va prendre l'offensive, du moins en apparence.
La rivière à la Chute n'est navigable que jusqu'à deux milles de la pointe du fort. Là son cours est barré par une chute d'une certaine hauteur, au-dessus de laquelle se succèdent une série de rapides. Les Français avaient bâti en cet endroit un moulin à scie. Au pied de la cascade il y avait un pont qui faisait communiquer la rive gauche avec la rive droite. A partir de ce pont, une route militaire d'un mille et demi environ, tracée par nos troupes l'année précédente, allait rejoindre la rivière en haut des rapides, au Portage, où ses eaux redeviennent navi-
d'épaisseur, sans terre-plein, ni fossés, ni chemin couvert. " (Note de M. Dxissietix)—^^ Voilà ce qu'on appelle un fort dans ce pays-ci, suffisant, à la vérité, lorsqu'on ne faisait la guerre que contre des sauvages ou des partis sans artillerie ; aujourd'hui les nombreuses forces des Anglais et leur artillerie doivent changer le système de la guerre et par conséquent la défense des frontières. " (Lettre de M, de Fantleroy au ministre de la guerre^ du 28 octobre 1758,)
1. Belation de la victoire rertvpoHée sïvr les Anglais, le 8 juillet 1758. (Dépôt de la guerre.)
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gables jusqu'au lac George, distance d'un mille à peu près. Un autre pont reliait également les deux rives, au Portage'.
Le 1er juillet, Montcalm, laissant à Carillon le second bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, va établir son camp à la Chute, au moulin à scie. Il poste le bataillon de Royal-Roussillon et le troisième de Berry à la droite de la rivière, et les bataillons de la Sarre et de Languedoc à la gauche. En même temps, il fait occuper la tête du Portage, un mille et demi en avant, par les bataillons de la Reine, de Béarn et de Guyenne, aux ordres du colonel Bourlamaque. *' Cette manœuvre audacieuse, qui présentait l'apparence de forces plus considérables que celles que nous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis," lisons-nous dans le document déjà cité. '* Suivant le rapport des prisonniers, leur premier projet avait été d'établir au Portage, sous les ordres de mylord Howe, une tête, que le corps de l'armée n'aurait suivie que quelques jours après ; notre mouvement en avant les détermina à faire marcher l'armée tout entière, ce qui a retardé leur opération jusqu'au 5. " ^
*' Du ler^iu 4 on envoya beaucoup de petits partis à la guerre pour avoir des nouvelles de l'ennemi ; et comme on n'avait point de sauvages, on forma deux compagnies de volontaires, tirées dans le corps des troupes de terre, dont le commandement fut donné au sieur Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et au sieur Duprat, capitaine au régiment de la Sarre. "
Le 4 juillet, le marquis de Montcalm résolut d'envoyer un détachement à la découverte, jusque sur le lac George. Il confia 130 volontaires au sieur de Langis-Montégron, enseigne des troupes de la colonie, d'une grande réputation, et demanda pour l'accompagner des officiers de bonne volonté, les prévenant qu'ils seraient tous sous les ordres de M. de Langîs, de quelque grade qu'ils fussent. La mission était périlleuse ; tous les officiers demandèrent à marcher, et Montcalm fut obligé d'en fixer le nombre à un officier par bataillon. Le 4 au soir, cette troupe d'élite s'embarquait en bateau sur le lac George.
On peut se figurer l'anxiété cruelle qui étreignait le cœur de Montcalm, durant ces journées écrasantes, et ces nuits sans sommeil. Il était arrivé à l'heure la plus critique de son existence. Le sort de tout un pays était entre ses mains. Là-bas, derrière les flots purs de ce lac romantique que scrutaient ses regards ardents, que lui préparait cet armement redoutable lancé