‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 215 sur 292 · MISSIONNAIRE EN ACADIE · texte numérisé non relu

MISSIONNAIRE EN ACADIE

Du 1er octobre 1738.

cr. UN^. cr.

Monsieur,

Vous êtes le seul a qui j'ay l'honneur d'écrire, ma situation présente, ne me permet pas d'écrire a mes supérieurs, et si j'ay écrit a mon frère, je l'ay fait dans un tems ou je ne pouvois marquer quelle seroit ma destinée, ny remployé auquel le Seigneur m'appelleroit, j'espère que vous voudrez bien suppléer au défaut de mes lettres, je proteste que je leur seray toujours soumis, et je les prie de ne me pas priver de leurs lettres parce qu'elles m'instruisent et m'animent ; je commence.

Mr. le gouverneur a donc changé ma destinée, et du port royal ou je devois aller remplacer Mr. de St-Poncy, m'a placé à MaligaSèche ^ pour y passer l'hy ver avec Mr. Maillard afin

i. Archives du Séminaire de Qxi^bec,

2. Le 8 est une espèce de consonne qui équivaut^jau w des Anglais ou à la diphtongue ou dans le mot français oui.

d'apprendre sous sa discipline a connoître les mœurs et la langue des Sauvages ; je trouve que c'est un vaste champ ou le zèle le plus fervent trouveroit de quoy a s'occuper sans relâche, il faudroit d'autres apôtres, des ouvriers plus laborieux quemoy pour le mettre en valeur, vous les connoissés sans doute, Mr. de St-Vincent vous en aura fait le portrait au naturel, je passe donc sur cet article, mais comme c'est le troupeau dont le Seigneur veut bien me confier la conduitte je vous feray connoître les difficultés qui nous empêchent de faire tout le bien qu'on y pouroit faire.

Nous avons trois missions de Sauvages la 1ère s'appelle MaligaSèche dans le Cap Breton a 23 lieues de Louisbourg avec Natkitgoneiche sur les terres angloises a 15 ou 20 lieues de MaligaSèche voila le partage de Mr. Maillard : la 2de c'est Malpek dans l'isle St-Jean à 27 lieues du port la Joye avec cinq ou six autres villages de sa dépendance, les Sauvages n'ont point de missionaires il y a bien des années, il est vray que Mr. de St-Vincent y a hyverné un an, de plus le missionaire de MaligaSèche y vat tous les ans avec Mr. le gouverneur, pour la distribution des présents, mais c'est pour si peu de tems qu'on ne s'apperçoit pas qu'il y soit passé, enfin la Sème c'est Chigabenakady avec tous les Sauvages de l'Acadie, il y a onze a douze ans que Mr. le gouverneur leur promet un missionaire, voilà les trois missions qui sont deservies par les prêtres.

La première difficulté c'est que nous n'avons ny maison ny Eglise, je m'explique, celle de MaligaSèche tombe tellement en ruine qu'il est impossible d'y hiverner d'avantage, Mr. Maillard quelques prières que luy ont fait les Mrs. de Louisbourg hyverne à Natkitgoneiche qui commence a menacer ruine : a Malpek il ny a jamais eu d'église ny de maison, pour Chigabenakady il y en a une passablement bonne. On nous fait beaucoup de promesses, mais ce sont pour l'année qui vient et cette année n'arrive jamais, nous concevons de grandes espérances pour l'année prochaine, la présence de nôtre gouverneur et celle du commissaire ordonnateur feront beaucoup a la Cour, et nous obtiendront peut être quelque chose pour l'entretien de nos chapeles qui sont fort pauvres dénuées de croix pour la procession, de soleil, d'ascensoir, de devant d'autel &c, il est impossible qu'un missionaire fasse du bien parmis le sauvage sans Eglise et les ornements nécessaires pour y faire l'office; d'ailleurs on ne pourroit remédier a la 2de difficulté qui fait échouer leur vertu : c'est l'inconstance, la légèreté et la paresse de nos Sauvages joint au commerce qu'ils ont avec le françois: sont ils sous les

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yeux de leur missionaire on les prendroit pour des Sts, se sont des anges a F église par leur modestie, dociles a leurs patriarches et soumis a ce qui leur dit, mais ce n'est qu'un bien passager : tout se perd par leur différentes coursesC viennent ils jusques chez le françois ce n'est plus qu'abomination, quoyque sa grandeur ait défendue sous peine de cas réservé dont les missionaires ne peuvent absoudre de donner de l'eau de vie aux Sauvages, quoyque Sa Majesté Tait défendue sous peine de cinq cent livres d'amende et que nôtre gouverneur en renouvelle presque tous les ans l'ordonnance, on en donne impunément, on ne s'en fait pas seulement un scrupule, ceux qui devroient mettre l'ordonnance de nôtre prince en exécution sont les premiers a prevariquer, il faut fermer les yeux malgré soy et se contenter de gémir en secret de tous ces desordres, voila cependant le principe de tous les crimes qui se commettent parmis nos Sauvages. Le remède a un si grand mal seroit de les fixer les faisant battir a la françoise et défricher les terres. C'est a quoy nous travaillons de toutes nos forces et si le Seigneur bénit nos entreprises nous espérons en venir a bout.

Enfin la troisième difficulté vient de ce qu'ils oublient et corrompent toutes les prières et instructions que les missionaires leur donnent, parceque n'ayant pas toujours eu des missionaires, ils n'avoient personnes qui put leur en faire souvenir ny les corriger. Mr. entreprit cet hyver ^ a ce mal universel parmis eux et mit au jour son sistême auquel il pensoit il y avoit quelque tems. Ce sont des hyérogliffes différents auxquels il a déterminé sa signification par le mo3^en desquels nos Sauvages, après en avoir appris la signification, comme des enfants qui apprennent celle des lettres alphabétiques, lisent dans les cahiers qu'on leur donne aussy bien que les françois dans leur livres. Je ne doute pas que Mr. Maillard ne vous envoyé des cahiers sauvgkges pour vous donner l'intelligence de son sistême, je le trouve bien utile pour nôtre nation et j'espère que dans quelques années nos prières ne seront pas sujettes aux mêmes inconvénients, si le Seigneur nous conservent nos Sauvages sçauront lire et écrire.

Je commence à m'appercevoir de la difficulté de langue, je ne la croiois pas si difficile, mais je suis revenu de mon erreur, je ne trouve pas même a présent de différence entre la situation

1. C'est ce que porte le manuscrit. Nous croyons qu'il y a des mots de passes, et qu'il faut lire : Mr. Maillard entreprit cet hyver de remédier a ce mal

d'un jeune missionaire qui apprend leur langue et celle de St. Hierôme lorsqu'il apprenoit Thébreux, il faut tourner mille fois sa langue, faire des sifflements de gosier pour en prononcer un mot tant cette langue est rude et barbare, les progrès que j'y ay fait sont fort petits mais ils ont passé encore mes espérances. J'ay passé Thyver sous un bon maître, et j'ay plus appris sous sa discipline que je n'aurois fait par moy môme dans quatre années. Je luy seray toujours redevable de tout ce que je sçaurois jamais de mikmak, il est vray que nous n'avons ny grammaire ny dictionnaire dans cette langue, mais j'espère que si le Seigneur le conserve encore dix ans parmis cette nation, nous n'en manquerons point, C'est un thresor que ce missionaire auquel je crois que le Seigneur a donné le don des langues, il est étonnant de voir les progrès qu'il y a fait pour le peu de tems qu'il y est, C'est un ouvrier infatigable pour l'étude et les travaux continuels inséparables de ces missions, c'est uu ministre rempli de l'esprit apostolique, enfin un modèle a imiter, heureux si je pouvois suivre de loin ses traces, d'avoir vécu avec luy pendant six a sept mois. C'est une grande grâce que le Seigneur ma fait, mais je regarde ma séparation comme une punition qu'il m' envoyé, j'espérois hyverner cette année avec luy mais quelque*? instances que j'ay fait il ne ma pas été possible de le déterminer a m'accorder cette faveur tant la disette de prêtres est grande dans ce pais : voicy donc mes progrès ; Mr. Maillard ma donné toutes les prières des Sauvages avec une interprétation des mots qui y sont contenu, les hyérogliffles, un cahier fort ample pour les confesser, avec un cahier ou sont ramassé tous les mots sauvages qu'il sçait, avec quelques phrases et quelques règles générales pour cette langue. Je commence a l'ecorcer et à me faire entendre. J'entend passablement bien ce qu'ils veulent dire, je leur fais le catéchisme, je chante et leur apprend leurs prières, et leur fait des cahiers, enfin j'ay commencé a les confesser depuis la pentecotes, je n'avois presque plus d '081)0rance, ^ais elle se fortifie de jour en jour, Taccens ne me rebute point je ^ qu'il approche un peu du basque, de l'anglois, et même du breton qui est ma première langue.

Je reçue ce printems une lettre fort polie de Mr. Armstrong gouverneur anglois d'Annapolis royale dans laquelle il me marquoit qu'il étoit fort surpris de mon retardement, et qu'il ignoroit les raisons qu'avoit eu Mr. de Broûilland de me retenir dans le Cap Breton puisque j'êtois destiné par mes supérieurs de

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