‹ Collection de documents inédits sur le Canada et l'AmériqueChapitre 31 sur 292 · Idem^ p · texte numérisé non relu

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Supposé que la lettre He la i»eine Anne ne puisse s'interpréter dans le sens d'une prolongation indéfinie, ce que quelques-uns prétendent, on ne peut nier que cette lettre n'accorde aux Acadiens les mêmes privilèges qu'aux sujets anglais. La lettre le dit formellement. Or, de l'aveu de nos adversaires, les Acadiens, après avoir prêté serment, étaient devenus sujets anglais. Ils avaient donc droit, comme tels, de vendre ou d'abandonner en tout temps leurs biens et de partir en emportant leurs ufFtts mobiliers.

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Il était facile de prévoir qu'un pareil régime ne pouvait aboutir qu'à des résultats funestes pour le petit peuple naissant qui se trouvait ainsi placé entre deux puissances rivales, toujours prêtes à en venir aux mains, et qui ne manqueraient pas de se disputer sa neutralité. Il était fatalement destiné à être victime ; mais son infortune a dépassé toute prévision.

Quoique, en général, le joug des gouverneurs anglais ne fût pas sévère, cependant quelques-uns d'entre eux molestèrent les Acadiens et les mécontentèrent par des actes arbitraires, principalementen entravant leurs missionnaires dans l'exercice légitime de leur ministère. Ainsi on voulut les forcer à rejeter l'autorité de l'évêque de Québec, de qui ils relevaient, et à violer par là les règles les plus élémentaires de la hiérarchie catholique. On alla jusqu'à vouloir disposer des cures, à déplacer des curés et à les remplacer par d'autres. Ainsi le P. Félix Pain, curé des Mines, s'étant attiré la disgrâce du gouverneur Armstrong, espèce de maniaque qui finit par se suicider, celui-ci prit sur lui de l'enlever de sa cure et de nommer à sa place le P. Isidore, moine récollet frappé d'interdiction, qu'il aurait maintenu dans ce poste, si les paroijgsiens des Mines ne se fussent révoltés et n'avaient chassé cet intrus.

On avait aussi empêché les Acadiens de bâtir de nouvelles églises et de réparer les anciennes. On en avait même démoli quelques-unes, à la Prée-Ronde de Port-Royal entre autres. Certains gouverneurs voulurent même imposer des lois aux missionnaires jusque dans l'administration des sacrements de l'Eglise. 1

Ainsi, par exemple, le gouverneur Mascarène écrivit des lettres de menaces à l'abbé Desenclaves, parce qu'il avait refusé l'absolution à des individus qui ne voulaient pas faire les restitutions auxquelles ils étaient obligés.

Mais ce qui était plus alarmant que tout le reste et ce qui faisait croire aux Acadiens aussi bien qu'à leurs prêtres, que leur foi était en danger, c'étaient les tentatives de perversion faites parmi eux dans la persuasion où étaient les gouvernants, que c'était le seul moyen d'en faire de bons sujets (sic). 2

Ces procédés vexatoires firent naître des défiances dont

1. Doaiments, notes et traditUyns sur VAcadie, recueillis par M. Tabbé Sasseville, curé de Saiute-Foye.

2. Les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse en agissaient ainsi, non seulement pour obéir à leurs propres sentiments, mais aussi pour obéir aux avis venus de Londres : ..." You will. . .endeavour to undeceive them cn»^'"

the exercise of their religion...." ArcfUves de la Nov^--^^ of Trade to Governor Fhilipps, 28 décembre 1720, p. 68.

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profitèrent les émissaires français pour engager une partie des Acadiens à violer la neutralité qu'ils avaient promise. Ce fut là le commencement des interminables querelles au sujet du serment, qui allèrent toujours en s'envenimant jusqu'à la catastrophe de 1755.

Ces querelles n'eurent cependant pas de conséquences graves durant les trente premières années de la domination anglaise, grâce à l'impuissance où étaient laissés les gouverneurs de l'Acadie, qui n'avaient à leur disposition qu'une poignée de soldats cantonnés derrière les faibles remparts de Port- Royal.

Ce fort était en effet le seul point d'appui de l'Angleterre dans la province. Les gouverneurs, complètement isolés avec leur petite garnison, et placés en face du peuple conquis, lequel formait, comme on vient de le voir, la seule population civilisée de la Pénindule, étaient obligés d'user de bien des ménagements pour se faire obéir. Ils n'auraient pas même réussi à faire respecter leur autorité s'ils n'avaient eu affaire à une population honnC'te et paisible. C'est à cette impuissance et non à d'autres sentiments, que doit être attribuée la tranquillité dans laquelle furent laissés les Acadiens ; car leurs nouveaux maîtres, séparés d'eux par les préjugés de race et de religion si intenses à cette époque, éprouvaient pour eux plus d'éloignement que de sympathie. Ainsi abandonnés à eux-mêmes plutôt que gouvernés, les Acadiens vivaient sous la direction paternelle de leurs missionnaire??, à qui ils s'en rapportaient la plupart du temps pour régler leurs différends. Lorsqu'ils avaient recours aux juges étrangers, c'était la loi française, la seule qu'ils connussent, que ces juges tâchaient de leur appliquer tant bien que mal. ^

Leur petit nombre, qui les rendait peu redoutables, avait été d'abord i)()ur eux une cause de sûreté ; mais ils s'étaient accrus en peu d'années avec une prodigieuse rapidité et cela par la seule expansion des familles ; car toute immigration avait cessé depuis leur séparation de la France. Le colonel Vetch, second gouverneur anglais à Port- Royal, évaluait, en 1714, leur nombre total à deux mille cinq cents âmes ; et il ajoutait :

^* Les Français sont, avec les Sauvages, les seuls habitants de <;e pays ; et comme ils ont contracté des mariages avec les Sauvages qui sont de même religion, ils ont sur eux une puissante

1. *' Les juges (sont) éloignés, et quoique fort judicieux, peu instruits

de la coutume de Paris qui est ici suivie...." Archives du séminaire de Québec ; Lettre (Je M. Vnhbé de Miniac à M. Jacraxiy Directeur du sémiivaire '/. Qv4pjrc, 26 avril 1744.

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influence. Cent Français, nés dans le pays, parfaitement accoutumés comme ils le sont aux forêts, habiles à marcher en raquettes et à conduire des canots d'écorce, sont de plus grande yaleur et d'un plus grand service que cinq cents hommes nouvellement arrivés d'Europe. Il faut en dire autant de leur habileté à la pêche et à la culture du sol." ^

En 1755, la population totale des Acadiens répandus le long du littoral de la baie de Fundy jusqu'à Chipoudy et sur quelques autres points de la Péninsule, ainsi que dans l'île Saint-Jean, (Prince-Edouard), s'élevait au moins à seize ou dix-sept mille âmes, c'est-à-dire qu'elle s'était accrue en se doublant à peu près tous les seize ans. 2 Elle était divisée en six paroisses principales : Port-Royal, la plus ancienne et une des plus populeuses ; Grand-Pré et la Rivière-aux-Canards, sur le Bassin des Mines ; Pisiquid, aujourd'hui Windsor; Cobequid, aujourd'hui Truro ; et Beaubassin, à la tête de la baie de Chignectou ; sans compteiî^ plusieurs missions importantes telles que celles de Chipoudy,^ Peticoudiac et Memramcook, sur la rive occidentale de la baie \ de Fundy, et celles de l'île Saint- Jean.

Quant aux mœurs des Acadiens, voici ce qu'en dit un protestant qui s'était souvent assis à leurs foyers, Moïse de LesDerniers, que je viens de citer :

'* Les Acadiens étaient le peuple le plus innocent et le plus vertueux que j'aie jamais connu ou dont j'aie lu le récit dans

1. Archives de la Nouvelle-Ecosse : Lettres aux Lords du Commerce, p, 6.

2. Voici ce que ditTabbé de risle-Bieu à ce sujet : '' Avant la dévastation des postes que nous avions, sous le gouvernement an|2^1ais, dans l'intérieur de la Péninsule ou Nouvelle-Ecosse, nous y avions plus de 15,000 habitants. " Archives du sémiîiaire de Québec, Tableau sommaire des missionnaires, ,, . à VAcadi£ française et anglaise par l'abbé de l'Isle-Dieu

Un Mémoire de l'abbé Le Loutre, conservé également aux archives du séminaire de Québec, et qui répond à l'année 1746 (voir ce mémoire à la fin de la Bévue), porte le chiffre de la population acadienne dans la Péninsule à 8600 communions, c'est-à-dire à environ 11,500 âmes. Elle formait en 1748, selon un autre Mémoire, 9, 150 communions, c'est-à-dire 12,500à 13,000 âmes. Archives de la Marine, Paris, Description de VAcadie, etc , 1748.

Dans ce dénombrement n'est pas comprise la colonie de Chipoudy, fondée depuis un demi-siëcle, et qui avait déterminé des établissements du côté de Peticoudiac, de Memramcook et des environs, jusqu'à l'île Saint- Jean ; ce qui devait former une population de 1000 à 1500 âmes. Ce chiffre n'est pas compris dans le recensement de la Péninsule et le ferait monter à environ 14,000 âmes. Si on y ajoute l'accroissement de la population durant les sept années qui suivirent, c'est-à-dire de 1748 à 1755, on arrive facilement à un total de seize à dix-sept mille âmes. Ce chiffre n'atteint pas celui que donne Moïse de Les Derniers, habitant de la Nouvelle-Ecosse qui eut à exécuter q^uelques-uns des ordres du gouverneur Lawrence au moment de la déportation des Acadiens *' It was the common opinion of my acquaintances,

dit-il, that they were in ail about 18,000 soûls. '*^

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aucune histoire Ils vivaient dans un état de parfaite égalité

sans distinction de rang dans la société. Les titres de messieurs n'étaient pasconnus parmi eux. Ignorant le luxeet mêmelescommodités de la vie, ils se contentaient d'une manière de vivre simple qu'ils se procuraient facilement par la culture de leurs terres. On ne voyait parmi eux que bien peu d'ambition ou d'avarice ; ils allaient au-devant des besoins les uns des autres, avec une bienveillante libéralité ; ils n'exigeaient pas d'intérêt pour les prêts d'argent ou d'autres propriétés. Ils étaient humains et hospitaliers à l'égard des étrangers, et d'une grande libéralité pour ceux qui embrassaient leur religion. Ils étaient très remarquables pour leur inviolable pureté de mœurs. Je ne me rappelle pas un seul exemple de naissance illégitime parmi eux, même aujourd'hui. Leurs connaissances en agriculture étaient très limitées, quoiqu'ils cultivassent assez bien leurs terres endiguées

^' Ils ignoraient complètement le progrès des arts et des

sciences. Je n'ai connu qu'une seule personne parmi eux qui sût lire et écrire ^ ; quelques-uns pouvaient le faire, mais très imparfaitement, et aucun parmi eux n'avait appris les arts mécaniques. Chaque cultivateur était son architecte et chaque propriétaire était un cultivateur. Ils vivaient presque entièrement indépendants des autres peuples, excepté pour se procurer du sel et des outils ; vu qu'ils ne se servaient que de très peu de fer pour les autres objets d'agriculture

*^ Ils cultivaient et confectionnaient eux-mêmes de quoi

faire leurs vêtements, lesquels étaient uniformes. Ils aimaient les couleurs noires et rouges avec des lisières aux jambes, des boucles de rubans et des nœuds flottants

'* Malgré leur négligence, leur défaut de moyens et de connaissances en agriculture, ils amassaient d'abondantes provisions de bouche et de vêtements et avaient des habitations •confortables

'^ C'était un peuple fort et sain, capable d'endurer de grandes fatigues et vivant généralement jusqu'à un grand âge, quoique personne n'employât de médecins. Les hommes travaillaient fort dans le temps des semences et des récoltes, et dans la saison convenable pour faire ou réparer leurs digues, et dans les occasions où l'ouvrage pressait. Ils se procuraient ainsi, pour la moitié de l'année au moins, des loisirs qu'ils employaient en réunions et en réjouissances dont ils étaient très avides. Mais

L Ce devait être le notaire LeBlanc, immortalisa par Longfellow.

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les femmes étaient plus constantes à l'ouvrage que les hommes ; cependant elles prenaient une grande part à leurs divertissements. Quoiqu'ils fussent tous entièrement illettrés, il arrivait rarement toutefois qu'aucun d'eux restât longtemps silencieux en compagnie, ne semblant jamais en peine de trouver un sujet de conversation. Bref, ils paraissaient toujours joyeux et gais de cœur, et unanimes en presque toute occasion. Si quelques disputes s'élevaient dans leurs transactions, etc., ils se soumettaient toujours à un arbitrage, et leur dernier appel était aux prêtres. Quoique j'aie eu quelques exemples de récriminations les uns contre les autres au retour de ces décisions, cependant on découvrait rarement ou jamais parmi eux des idées de malice ou de vengeance. Enfin, ils étaient parfaitement accoutumés à agir candidement en toute circonstance ; et réellement s'il y a un peuple qui ait rappelé l'âge d'or, tel que décrit dans l'histoire, v/ c'étaient les anciens Acadiens." ^

La rupture de la paix entre la France et l'Angleterre, dont le contre-coup se fit sentir immédiatement en Amérique, fut pour l'Acadie le signal des déchirements qui devaient résulter nécessairement de la position fausse qui lui avait été faite et qui allait amener à la fin la dispersion de ses habitants. Elle devint une proie que ne cessèrent de se disputer les deux partis en présence.

En 1744, Du Vivier, officier français qui avait du sang acadien dans les veines, partit de Louisbourg à la tête d'une expédition, et débarqua sur l'isthme de la Nouvelle-Ecosse, où il se flattait de soulever la population en sa faveur. S'il y avait réussi, Port- Royal (Annapolis), dont les remparts, dégarnis de soldats et construits de terre sablonneuse qui s'écroulait de tous côtés, n'aurait pu manquer de tomber entre ses mains, et avec ce fort, toute la Nouvelle- Ecosse. Mais les Acadiens refusèrent en masse de prendre part à cette lutte, et sauvèrent ainsi la puissance anglaise dans la Péninsule. Il y eut quelques exceptions, mais elles furent rares et dues surtout au zèle plus fougueux que

1. Cette description des mœurs du peuple acadien n'a été citée, que je sache, par aucun historien. Le Mémoire d'où je Tai extraite, a été écrit par Moïse de Les Derniers, à la demande du Dr Andrew Brown, d'Halifax. J'en ai obtenu une copie jçrdce à l'obligeance de M, F. B. Crofton, bibliothécaire de la Législature de la NouveUe-Ecosse.

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prudent du missionnaire des Sauvages que la France entretenait alors dans la presqu'île. L'abbé Le Loutre, qui n'était pas alors vicaire général de la Nouvelle-Ecosse, comme l'ont prétendu les historiens anglais, ^ avait été témoin, soit par lui-même, soit par ses rapports avec les autres missionnaires, des tentatives faites pour pervertir les Acadiens, et avait été profondément alarmé des périls que courait leur foi. Il crut les soustraire à ces dangers en se joignant avec ses Sauvages à l'expédition de Du Vivier, qui lui semblait avoir toutes les chances de succès et devoir restituer l'Acadie à la France. Il eut le grand tort de ne pas réussir.

Que les missionnaires eussent raison d'être alarmés, on va le voir. Cette année- là même (1744), Shirley, gouverneur du Massachusetts, proposait de chasser une partie des Acadiens de leurs terres et de les donner à des colons anglais afin d'entremêler la population de protestants ; de plus, il accordait le denier de Judas à tout acadien^qui apostasierait le catholicisme, et des récompenses à tous ceux qui enverraient leurs enfants aux écoles anglaises. 2

La fidélité des Acadiens n'était cependant pas encore ébranlée. Mascarène, gouverneur de la Nouvelle- Ecosse, ne put s'empêcher d'avouer que le salut de sa province était dû à leur neutralité et à l'attitude prise par leurs missionnaires ; il en

1. L'abbë Le Loutre ne fut nommé vicaire général qu'en 1754, c'est-à-dire un an seulement environ avant son retour en France. Selon l'abbé de Flsle- Dieu, il n'avait ce titre que pour FAcadie française, c'est-à-dire pour la partie située à l'ouest de la rivière Messagouetche. Archives dti sémituiire de Québec, Tableau sommaire de VAcadie, etc Archives de V Archevêché de Québec.

2. Voici, d'après Beamish Murdoch, le projet de Shirley : ** He proposes to intersperse protestant settlements among the French in Nova Scotia, taking part of the marsh lands from them for the new settlers .... he recommends . . . .granting small privilèges and immunities for the encouragement of such

. as should corne over to the protestant communion and send their children to I leam English. " L'historien protestant qui rapporte ce fait ne peut s'empê- / cher de désapprouver le projet de Shirley. *'This suggestion, dit-il, of offering j worldly advantages in exchange of profession, can hardly be commonded in i our days" Hlstory of Nava Scotia^ Vol. Il, pp. 129-131.

n n'y a d'aussi blâmable dans toute cette histoire que l'indigne France de Louis XV, qui, après avoir tout exigé des Acadiens, n'a rien fait pour les V protéger. Il n'y a qu'un seul peuple qui leur soit toujours resté fidèle : ce . sont leurs frères du Canada.

Le projet diabolique proposé par Shirley contient une double iniquité qu'il est bon de signaler : d'abord l'achat des consciences à prix d'argent, ensuite,

l'enlèvement arbitraire des terres appartenant aux Acadiens ( taking part

of the marsh lands from them for the neto setUers). On voit par là quel respect on avait pour les propriétés des Acadiens au moment même où leur fidélité leur méritait des éloges de la part de leur propre gouverneur, et comment on en est venu à les leur enlever toutes en les bannissant, dès qu'on en a eu la force et l'occasion.

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rendit publiquement le témoignage. Voici se=' propres paroles : " Les missionnaires montrèrent une conduite bien meilleure

(far better) que celle que Ton pouvait en attendre : c'est

au refus des habitants français de prendre les armes

contre nous que nous devons notre salut. " i

En 1746, une autre expédition française sous les ordres de M. de Ramesay, partie de Québec pour venir donner la main aux troupes qu'amenait de France la flotte du duc d'Anville, accomplit un glorieux fait d'armes à Grand-Pré, mais n'eut pas plus de succès pour la délivrance de l'Acadie que l'expédition de Du Vivier.

L'abbé de Miniac, grand archidiacre et curé de la Rivière-aux- Canards, était alors le vicaire général de l'évêque de Québec pour l'Acadie. C'était un vieillard de tact et d'expérience dont la parole et l'exemple devaient avoir du poids auprès de ses confrères et du peuple. 2

Quoiqu'il ne fût pas moins alarmé que ses collègues de la situation des Acadiens, il ne regardait cependant pas du même ceil que l'abbé Le Loutre les expéditions des Français. Il y vo^^aiit au contraire d'inextricables complications. /

*' Je regarderais comme le dernier malheur pour ces hal/itants (les Acadiens), écrivait-il à Québec, s'ils venaient encore un party de Canada ; pour lors il n'y auroit plus de ménagement. Desjà nous sentons le gouvernement très- prévenu. On ne fait plus de réponses à nos lettres et plusieurs habitants sont aux fers. Dans ces embarras nous sommes travaillés d'une crainte trèsvive.

" . . . . N ous n'avons plus de communication et ne sçaurons de nouvelles que de nos côtes. Voyezjcommenous'sommes bouclés." ^

Le caractère du grand vicaire de Miniac et la conduite qu'il tint en Acadie sont assez clairement indiqués dans ces quelques lignes. C'était évidemment un homme modéré qui cherchait à répandre le même esprit autour de lui. Plût au ciel qu'il eût réussi à le communiquer à l'abbé Le Loutre !

L'abbé Joseph-Louis Després Le Loutre était originaire de Bretagne, et probablement natif de Morlaix, dans le Finistère.

1. '* The Missionaries made their conduct appear to hâve been on this

occasion far better than could hâve been expected from them To . . . . the

French inhabitants refusing to take up arma against us, we owe our safety." Archives de la Nouvelle-Ecosse : Lettre de Mascarhie, décembre 1744, pp. 147-148.

2. Quelques écrivains anglais ont confondu M. de Miniac avec M. Manach, missionnaire des Sauvages, arrivé aprës lui.

3. Archives du séminaire de Q\iel>ec : Lettre de Vahbé de Miniac à M. Voilier^ supérieur du séminaire de Québec, datée de l'Acadie, 23 septembre 1745.

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C'est du moins ce qu'on peut inférer de deux de ses lettres écrites de Morlaix, où paraissent avoir été ses biens de famille. Il avait étudié au séminaire des Missions Etrangères de Paris ; et c'est en qualité de prêtre de cette congrégation qu'il fut envoyé en Amérique en 1737. Il devait d'abord se rendre en Acadie pour y remplacer l'abbé de Saint-Poney, missionnaire à Port-Royal, rappelé en France ; et ensuite se livrer à l'étude de la langue micmaque, afin d'aider deux de ses confrères, l'abbé de Saint- Vincent et l'abbé Maillard, chargés avant lui d'évangéliser les différentes tribus de cette nation.

Diverses circonstances l'emp^^chèrent de se charger de la cure de Port- Royal ; et après avoir appris la langue micmaque sous la direction de l'abbé Maillard, il alla desservir les missions sauvages de l'Acadie.

Les extraits suivants de deux lettres de l'abbé Maillard au Directeur deg Missions Etrangères de Paris, laissent voir quelque chose du caractère de l'abbé Le Loutre et de ses missions.

** Je suis assés-tôt de retour à Louisbourg pour embrasser

M. Le Loutre, qui embarque pour l'Akadie à dessein d'hyverner avec les Sauvages de ce pais, qui depuis très longtems ont extrêmement faim du pain spirituel de la parole. Dieu fait bien toutes choses ; il m'a procuré un hyvernement des plus gracieux par le bonheur que j'ay eu de posséder M. Le Loutre, et m'a fourni une belle occasion d'apprendre en apprenant à mon confrère. Tout va bien pour le nouveau missionnaire. Il est en état de faire valoir le talent Evangélique partout où il trouvera des Mikmakes ; il ne parle pas encore correctement ; mais il tient la clef des principales conjugaisons. Ainsi l'usage luy rendra la parole assurée ; il est parfait Mikmak à l'Eglise, parce qu'il sait, lit et chante parfaitement bien toutes nos prières ; il n'y a que la conversation familière qui le trahit ; il va parcourir des endroits que j'ay parcourus l'été dernier, où il y a beaucoup de sauvages, encore plus de français. Mais le point fixe de la mission est à Mouchkoudoubougouek et au refoul de la rivière de Chigabenakady, où tous les Mikmakes se sont rendus quand j'y étois, et où ils doivent se rendre incessamment sur la promesse que je leur avois faite de venir hyverneravec eux. " ^

" Je ne scaurais vous dire avec quelle application il a étudié leur langue pendant tout le tems que nous avons été ensemble (à Maligaouèche, dans le Cap Breton) ; son attache était telle

1. Archives du séminaire' de Qu€l)ec : Lettre de Vabbe' MaiUard^ L<mvibourg, 29 septembre 1738.

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qu'il ne m'a pas été possible de regarder dans aucun autre livre que dans les cahiers de Mikmack, pour répondre autant que mon petit scavoir me donnoit l'aisance, à toutes les questions qu'il me faisoit journalièrement; je n'ai jamais pu obtenir autre chose de lui que deux heures de tems après souper pour voir alternativement l'Ecriture Ste et la Théologie Morale. Il scoit actuellement, grâces à Dieu, se tirer d'affaire avec les sauvages qu'il instruit et confesse très bien ; il a de plus le don de se faire craindre parmi eux, ce qui contribuera infailliblement à l'amendement des plus déréglés d'entre eux. Dieu lui fasse la grâce de persévérer comme il commence, et il se scaura bon gré des peines qu'il a prises. Il fait actuellement sa mission dans les terres de T Akadie où il y a un bon nombre de sauvages qui soupirent depuis longtems après un missionnaire qui les entende. La consolation qu'il doit avoir, c'est d'être avec des ouailles plus dociles quelles miennes. Nous n'avons plus à désirer qu'un troisième pour les sauvages de l'Isle St. Jean, qui sont extrêmement dérangés, parcequ'ils ne voyent presque jamais le missionnaire. Mais, il nous faudroit une personne qui fut de caractère à agir de concert avec le missionnaire de l'Akadie et celuy de risle Royale : et par ce moyen on viendroit bien vite à bout de réduire l'indocilité du Mickmak, et de fixer son inconstance. " ^

On a dit que la paix d'Aix-la-Chapelle, conclue en 1748, entre l'Angleterre et la France, n'avait été qu'une trêve employée à préparer une nouvelle guerre. On doit ajouter que ce répit méritait encore moins le nom de trêve de ce côté-ci de l'Atlantique.

La question des frontières entre les deux colonies, restée indécise, laissa la porte ouverte à des agressions qui ne cessèrent de se rcDOUveler de part et d'autre.

Les auteurs anglais ont reproché, non sans raison, aux autorités françaises, d'avoir usé de moyens indignes des peuples civilisés, en se servant secrètement des Sauvages pour continuer la guerre, après la signature de la paix. Le marquis de la Jonquière, gouverneur du Canada (1749-1752), se laissa entraîner à des actes qui n'ont pas d'excuse.

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