Lettres et Mémoires sur le Cap Breton, p
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nable faute de ne pas préciser les limites de cette frontière ; et Ton avait par là ouvert le champ à des difiScultés sans cesse renaissantes.
L'Angleterre et la France avaient fini par nommer conjointement une commission chargée de régler cette question ; mais pendant que la commission, qui siégeait à Paris, prolongeait ses séances sans aboutir à aucun résultat, les événements avaient marché en Amérique et les deux partis en présence en étaient venus à un résultat pratique établi par la force des choses : c'est que la petite rivière Messagouetche qui se jette dans la baie de Fundy, au milieu de l'isthme, fût regardée, de fait sinon de droit, comme la frontière entre les possessions anglaises et françaises. Dès Tannée 1750, c'est-à-dire trois ans avant l'ouverture de la commission, le fortBeauséjour, situé sur la rive droite de la rivière, et le fort Lawrence, sur la rive gauche, avaient été bâtis, le premier par les Français, le second par les Anglais, pour maintenir les positions respectives.
On va voir comment, dans ces conditions, les Anglais respectaient la paix établie en Europe entre les deux nations.
Le 15 septembre 1750, un détachement anglais fit feu sur un parti de français envoyé en observation.
L'année suivante, un autre détachement fit également feu sur des troupes françaises, et cela sans aucune provocation.
Au mois de juin (1751), un détachement d'environ trois cents hommes de troupes anglaises sortit de nuit du fort Lawrence, traversa la rivière Messagouetche, et attaqua le fort français établi à un endroit nommé le Pont-à-Buot.
Pendant deux autres nuits, des détachements anglais traversèrent la même rivière et vinrent démolir une partie des digues construites par les Français.
Ces actes d'hostilité, commis en violation de la paix, allèrent toujours en augmentant j usqu'à la rupture finale entre la France et l'Angleterre, qui n'éclata qu'en 1756.
Il ne faut pas oublier qu'avant cette date, avaient eu lieu sur les frontières de l'ouest le meurtre du parlementaire français Jumonville, imputé à Washington, la prise du fort Nécessité, la défaite de Braddock à la Monongahéla ; et dans l'est, la prise du fort Beauséjour et la dispersion des Acadiens. Si cet état de choses était la paix, qu'est-ce donc que la guerre ? Enfin, pour que cette paix illusoire finît comme elle avait commencé, la première rencontre des flottes française et anglaise qui se fit sur les bancs de Terreneuve, offrit le même exemple de mépris des droits internationaux qu'on avait vu en Amérique. Et ce ne
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fut pas de la France que partit cet exemple. L'officier français qui commandait VAlcids, M. Hocquart, s'étant approché à portée de la voix d'un des vaisseaux anglais, demanda au commandant si c'était la paix ou la guerre qu'il apportait.
La paix ! la paix I lui répondit-il.
L'écho de ces paroles vibrait encore aux oreilles des officiers français, lorsque les flancs de VAlcide furent criblés de boulets et de mitraille.
Les Acadiens avaient toujours vécu dans l'espérance que leur pays serait reconquis par la France. Les missionnaires et les représentants de la cour de Versailles les avaient toujours entretenus dans cette pensée ; mais après la fondation d'Halifax, quand ils virent les Anglais se fortifier puissamment dans la Péninsule, ils perdirent toute illusion et commencèrent à émigrer en grand nombre vers la rive occidentale de la baie de Fundy, dans l'île Saint- Jean et jusque dans celle du Cap Breton. Malheureusement deux obstacles entravaient le succès de cette émigration: d'abord l'opposition des autorités anglaises qui, pour retenirles Acadiens,les empêchaient,autant qu'ellesle pouvaient, d'emporter leurs effets mobiliers ; ensuite, l'incurie du gouvernement français qui, tout en attirant les Acadiens, ne prenait pas de mesures efficaces pour les dédommager de leurs pertes en les aidant dans leurs nouveaux établissements. Une partie de ces malheureux, après avoir dépensé leurs dernières ressources, s'étaient découragés et végétaient dans une extrême misère.
L'abbé Le Loutre s'était mis à la tête de ce mouvement d'émigration, quoiqu'il n'eût d'abord été chargé que des missions micmaques de la Nouvelle- Ecosse. Repoussé par les Anglais depuis la part qu'il avait prise à l'expédition de Qu Vivier, il ne s'était pas cru en sûreté dans sa mission de Shubenacadie, après la fondation d'Halifax, qui n'en était distant que de neuf lieues, et il s'était retiré successivement à Beaubassin et àBeàuséjour. C'était un homme d'une activité et d'une persévérance incontestables, mais dépourvu des autres qualités qu'exigeait la difficile mission dont il s'était chargé. Le projet en lui-même était excellent et aurait pu, s'il avait réussi, soustraire les Acadiens aux calamités qui fondirent sur eux quelques années plus tard. Malheureusement l'abbé Le Loutre, entraîné par un patriotisme aveugle, se fit l'instrument des intrigues et des
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menées coupables de quelques-uns des commandants français, et compromit ainsi plus qu'il ne servit la cause des Acadiens. Il est vrai qu'on peut difficilement prononcer un jugement solide sur ce missionnaire, d'après les témoignages de ses ennemis et même des Français de son temps, qui pour la plupart étaient imbus des idées voltairiennes et aussi préjugés contre le clergé que les protestants de cette époque ; mais on en sait assez d'après les dépêches officielles pour dire qu'il méconnut les devoirs de son état et commit des actes qui ne peuvent être justifiés.
Nul doute que plusieurs des imputations faites contre lui ne sont pas fondées, du moins elles ne sont pas prouvées ; mais il s'est exposé par l'imprudence de sa conduite à ce qu'on en chargeât sa mémoire.
Lorsque les Anglais vinrent se fortifier sur la rive gauche du Messagouetche en bâtissant le fort Lawrence, l'abbé Le Loutre voulut faire le désert autour d'eux en faisant émigrer de gré ou de force les habitants de Beaubassin.
Comme plusieurs de ces malheureux hésitaient ou refusaient d'abandonner leurs biens, il les fit, dit-on, harceler par les Sauvages qui les obligèrent de fuir en incendiant leurs maisons. Les ennemis de l'abbé Le Loutre ont prétendu qu'il avait mis luimême le feu à l'église. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il prêta par ses violences à ce qu'on l'en supposât capable.
Le premier tort de Tabbé Le Loutre avait été de se mettre au service du gouvernement français et d'en recevoir des sommes con-sidérables pour construire des aboiteaux, afin d'établir^les Acadiens émigrés sur la partie française de Tisthme ; mais aussi pour raffermir l'amitié des Sauvages et entretenir leur hostilité contre les Anglais.
Une des accusations les plus graves portées contre lui; est d'avoir payé au nom du gouvernement français des scalpes ou chevelures anglaises enlevées par les Sauvages. M. Prévost, intendant de Louisbourg, écrivait en effet au ministre, en date du 16 août 1753 : " Les Sauvages ont pris, il y a un mois, dixhuit chevelures anglaises et M. Le Loutre a été obligé de les payer 1800 livres, argent de l'Acadie, dont je lui ai fait le remboursement..."
Cette transaction paraît d'autant plus répréhensible que, malgré que la guerre existât de fait, d'une manière plus ou moins active, elle n'était pas déclarée officiellement entre les deux couronnes. Les auteurs anglais, en parlant de ce. fait, lui ont prêté un caractère encore plus odieux, en prétendant qu'il fut accompli en pleine paix.
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On sait par ce qui précède ce que vaut cette assertion. Ces mêmes auteurs n'ont sans doute pas réfléchi aux conséquences qu'elle entraîne. Seraient-ils par exemple également prêts à dire que la déportation des Acadiens a été faite en temps de paix ? Cependant, il est de fait qu'à cette date la guerre n'était pas déclarée entre la France et l'Angleterre.
Au surplus, on se montre injuste à l'égard de l'abbé Le Loutre, en ne mettant pas en regard des faits blâmables qu'on lui attribue, ceux qui sont dignes d'éloges et qui lui ont mérité la reconnaissance de ses ennemis, d'autant plus que dans les deux cas l'authenticité est la même. L'intendant Prévost rapporte, dans une lettre adressée au ministre en date du 15 octobre 1750, que trente-sept anglais, dont dix-sept soldats et six femmes, avaient été faits prisonniers par les Sauvages de l'Acadie et amenés au port Toulouse, dans le Cap Breton.
" C'est Monsieur Le Loutre, ajoute- t-il, qui les a tirés des mains des Sauvages et qui a traité de leur rançon pour une somme de 8155 liv. 7s, pour la sûreté de laquelle les Sauvages ont gardé en otage un lieutenant d'infanterie et deux bas officiers, i "
L'auteur anonyme des Mémoires sur le Canada, qui a fourni ou appuyé plusieurs des accusations portées contre l'abbé Le Loutre, semble avoir été l'ennemi personnel de ce missionnaire. Du moins on ne peut s'empêcher de le croire en voyant avec quel acharnement il le poursuit, interprétant en mal, non seulement tout ce qu'il faisait, mais même ce qu'il pensait ; tandis qu'il a des complaisances pour les plus grands coupables, pour l'intendant Bigot, par exemple, qu'il qualifie d'homme " plein de bonne foi et de probité " ^ . Au reste, la haine du clergé catholique perce partout dans ces Mémoires, profondément imbus de l'esprit du dix-huitième siècle. On conviendra qu'une pareille source est pour le moins suspecte.
Un autre écrivain anonyme dit que l'abbé Le Loutre avait tenu " une conduite qui eût été trouvée imprudente même dans un sergent de grenadiers. Il avait excité les Micmacs et les Souriquois à lever des chevelures anglaises et s'était mis à leur tête avec un crucifix; plusieurs jeunes acadiens alliés à ces sauvages suivirent l'abbé Le Loutre,et malgré toutes les représentations des vieillards, la colonie entière fut déclarée rebelle... Leurs prêtres, disait-on, amsCssaient des fusils et faisaient des arseneaux des chapelles. Si cela était vrai, ajoute judicieusement le même
1. Collection de Manuscrits sur la Nouvelle-France, vol. III, p. 456.