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Les marins du XYe et du XYIe siècles. T. I, ch. I

navigateur, qu'entre lui et ses pilotes les désaccords sur l'estime du chemin parcouru se comptaient par centaines de lieues, en sorte, qu'en ces jours d'enfance astronomique, il fallait, dit encore Colomb, " découvrir constamment à nouveau". Comment en effet aurait-on pu, sachant si mal où l'on était, indiquer, avec aucune assurance, à ceux qui voudraient y revenir plus tard, une position à retrouver ? Tout grand progrès dans l'art de déterminer les positions géographiques en marque un pareil dans la navigation; non seulement elle devient capable d'enregistrer avec précision ses découvertes sur les cartes, mais elle peut, à l'aide des cartes, reprendre, avec une sécurité et une rapidité toutes nouvelles, les routes maritimes déjà parcourues. L'invention de la vapeur et le perfectionnement des constructions navales ont sans doute puissamment contribué à cet essor des relations intercontinentales dans lequel nous voyons un trait si saillant de l'histoire contemporaine; mais la vapeur et les grands voiliers ne nous pouvaient servir de rien, leurs ailes étaient frappées de paralysie, si le contrôle de la marche des navires n'eût fait des progrès parallèles à ceux de la vitesse ; car cetie vitesse n'eût servi qu'à se précipiter plus violemment dans des hasards désastreux ; et dès lors les courants nouveaux de l'émigration et des relations cosmopolites restaient taris dans leur source.

Essayons donc de montrer, en peu. de mots, comment l'astronomie est la science mère, et de la géographie, et de la grande navigation.

Si la surface des terres ne formait qu'un continent, ou si elles n'étaient séparées que par des bras de mer assez étroits pour que le regard atteignît toujours d'un rivage à l'autre, il semblerait, à première vue, que la carte du monde pût être tracée, de proche en^proche, par une sorte de cheminement, analogue à celui dont on use dans l'arpentage et les levés topographiques d'une étendue très restreinte. Il sufl&t, à la rigueur, que, de deux points dont la distance est connue, on en puisse viser un troisième, avec un instrument propre à la mesure des angles, pour que la position de ce point soit géométriquement rattachée aux deux premiers, pour qu'elle puisse être figurée sur une carte, et servir à son tour de point d'appui lorsqu'on voudra passer à des déterminations ultérieures. Cependant, quiconque entend la pratique de ces sortes d'opérations avec les diflBicultés qu'elle soulève, sait combien il serait difficile de les étendre à des distances quelconques du point de départ, et .combien l'exactitude en serait toujours imparfaite, si l'on ne pouvait vérifier et rectifier les points principaux de la triangulation par des obser-

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vationB astronomiques. Lorsqu'il est question de l'ensemble du globe, ou d'une portion notable de sa surface, on voit de suite comment sa forme sphérique entraîne absolument cette nécessité : chaque triangle formé en visant un point extérieur des deux extrémités d'une base est un triangle plan, et, en marchant toujours devant soi, on reporte ces triangles sur la carte comme si chacun était tracé dans le même plan que le précédent. On serait ainsi conduit à figurer sur une même feuille une longue chaîne de triangles, semblables, un à un, à ceux dans lesquels on a décomposé tout un fuseau (une côte de melon) de la surface sphérique du globe. En rayonnant, par ce procédé, dans toutes les directions autour du point de départ, que nous pouvons par hypothèse placer au pôle, on voit combien il serait impossible de raccorder tous ces levés partiels et de les représenter dans leurs vrais rapports : en effet tous les méridiens qui rayonnent autour du pôle iraient en divergeant indéfiniment autour du point qui le représenterait sur la carte ; tandis que, sur le globe, ils contournent tellement sa surface sphérique qu'après avoir lentement divergé jusqu'à l'équateur ils reviennent tous converger vers le pôle opposé et y ont un second point de rencontre, commun à tous.

Ainsi, même dans le cas hypothétique d'une surface continue ou presque continue de terres émergées, la nécessité de recourir à des points de repère extérieurs, et par conséquent astronomiques, s'imposerait encore. Mais l'évidence en devient plus frappante, par une tout autre considération, lorsqu'on envisage les grands espaces océaniques qui séparent nos continents et suppriment toute possibilité de les relier l'un à l'autre par des visées trigonométriques. Si la terre était immobile, ou si la sphère céleste était si uniformément constellée qu'on ne pût distinguer ses parties l'une de l'autre, je ne sais comment le génie humain aurait jamais pu réussir à nous donner une représentation fidèle de la surface de notre demeure. Les points de repère fixes et distincts que les étoiles nous marquent dans le ciel, la sphéricité de la terre, son mouvement de rotation uniforme autour de son axe et la stabilité de cet axe, au moins pendant un temps très long par rappott à la durée de nos opérations géographiques, tel est l'ensemble des données naturelles et certainement providentielles qui nous permettent de déterminer avec une précision si remarquable la position que nous occupons par le moyen des longitudei et des latitudes. Or c'est à l'astronomie qu'appartiennent, et la démonstration des faits fondamentaux que j'ai rappelés, et la connaissance des légères modifications

qu'ils peuvent subir dans la série des siècles, et l'invention des méthodes par lesquelles, en partant de ces faits, on arrive à déterminer la longitude et la latitude d'une station terrestre.

Je n'entre aucunement dans l'exposition technique de cette méthode, non plus que des instruments qui servent à les appliquer, et je rappelle seulement, en deux mots, les principes fondamentaux sur lesquels ces opérations reposent.

La terre est une petite sphère suspendue au centre del'immense sphère étoilée, et tournant autour d'un axe qui passe par des points fixes de sa surface ; cette axe prolongé va aussi percer en des points fixes la sphère céleste, sur laquelle nous supposons les étoiles rapportées, et l'un de ces points est marqué très approximativement par l'étoile bien connue que nous appelons polaire. Supposons pour un instant le mouvement de la terre arrêté ; à cause de sa sphéricité, il est bien évident que les différents points d'un méridien auront à leur zénith, c'est-à-dire au point où leur verticale prolongée percerait la sphère céleste, des étoiles différentes. L'étoile polaire est donc d'autant plus éloignée de la verticale de chaque lieu que ce lieu est plus distant du pôle ou plus rapproché de l'équateur. Si l'on arrive jusqu'à l'équateur, l'étoile polaire descend jusqu'à l'horizon. Si l'on remonte vers le pôle terrestre, l'étoile polaire remonte sur l'horizon ou se rapproche du zénith, d'un angle qui, pour chaque lieu, marque précisément sa latitude. L'observation de ce fait, que les étoiles, ou le sçleil, (dont le mouvement propre est ici négligeable pour un jour donné,) ne sont pas, en divers lieux, à la même distance du zénith, frappa dans l'antiquité les voyageurs attentifs, et manifesta aux géomètres d'alors la courbure de la surface terrestre. On avait remarqué, dans les voyages au sud de l'Egypte, que des étoiles s'y montraient au-dessus de l'horizon qui n'avaient jamais été aperçues dans les régions méditerranéennes, que d'autres disparaissaient quand on s'avançait plus au nord. On savait aussi que dans la ville de Syène, au moment du solstice d'été, l'ombre d'un gnomon devenait nulle à midi, le soleil se trouvant alors au zénith, tandis que le fait ne se produisait dans aucune station située plus au nord. Des observations de ce genre, jointes à d'autres d'un ordre tout différent, avaient déjà fourni à Aristote une démonstration complète de la forme globulaire de la terre.

La détermination de la latitude d'un lieu revient donc à celle de la hauteur du pôle au-dessus de l'horizon de ce lieu. Celle de la longitude, ou de la distance angulaire du méridien du lieu, au méridien principal, repose sur un tout autre principe. Elle dépend du mouvement de rotation de la terre sur son axe et de la parfaite

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uniformité de ce mouvement. L'effet le plus saillant qui en résulte ^st le mouvement apparent de la sphère céleste autour du même axe et en sens contraire. En vertu de ce mouvement, chaque étoile décrit en 24 h. un petit cercle parallèle à l'équateur et vient passer successivement par chacun des méridiens terrestres; et, parce que la vitesse angulaire avec laquelle elle parcourt son parallèle, est parfaitement uniforme, l'intervalle de temps qui sépare ses passages à deux méridiens déterminés, peut très exactement servir de mesure à la distance angulaire de ces méridiens, ou à leur différence de longitude; et si enfin on veut considérer l'heure de chaque lieu comme réglée par le passage au méridien de telle étoile remarquable, de telle sorte qu'au moment de ce passage l'horloge sidérale du lieu soit mise à son zéro, on voit que la différence de longitude des deux méridiens en question sera précisément mesurée parla différence de leurs heures. Voilà -théoriquement le problème bien simplifié : savoir quelle est, à un moment donné, la différence d'heures de deux lieux, cette heure étant réglée en chacun par le passage au méridien de telle étoile. On voit que cette détermination de l'heure est déjà une opération astronomique, et il est nécessaire de la répéter, par une méthode ou par une autre, en chacun des deux points dont on veut comparer la position. Mais il reste à comparer les deux heures, à un même moment^ ce qui est beaucoup plus facile à dire qu'à réaliser pratiquement.

Depuis un peu plus d'un siècle, on- y arrive au moyen des chronomètres de grande précision qui permettent d'emporter tout autour du monde l'heure du point de départ et ne varient pas d'une seconde en plusieurs mois de voyage. Les signaux électriques sont aussi utilisés pour les lieux reliés par le télégraphe. Mais il n'en saurait, j usqu'à nouvel ordre, être question à la mer, et une observation astronomique, faite au moment même, y est toujours nécessaire pour trouver la longitude. A défaut de chronomètre, il en faudrait une seconde pour trouver l'heure du point de départ ou plutôt du méridien principal. Il faut de plus posséder un exemplaire des tables numériques publiées par l'observatoire établi sur ce méridien : Greenwich pour l'Angleterre, et Paris pour la France. On y trouve inscrites, pour chaque jour et chaque heure de l'observatoire en question, certaines distances astronomiques pouvant être observées d'un autre point quelconque. Celles dont on fait le plus d'usage sont les distances de la lune à certaines étoiles remarquables, en sorte que la voûte étoilée est alors employée comme une sorte de cadran universel dont ces

étoiles seraient les chiffres lumineux, et la lune l'aiguille ; mais cette aiguille au lieu d'être régulière en sa marche, comme celle de nos chronomètres, présente dans sa direction et sa vitesse, quand on y regarde de très près, des variations continuelles et de nature très complexe. Aussi le calcul des tables qui enregistrent d'avance la série de ses positions aux divers jours et heures de l'année fait-elle appel à toutes les ressources de l'astronomie théorique la plus avancée.

Le degré de précision avec lequel on aura pu déterminer la longitude et la latitude d'un lieu marque celui avec lequel on peut définir sa position sur un globe ou sur une mappemonde, dont la surface aura été couverte de ce réseau bien connu, de cette espèce de canevas, formé par l'entrecroisement des méridiens et des parallèles, et dans les mailles duquel voyageurs, géographes, navigateurs, peuvent inscrire, enregistrer, en leur lieu et place, pour le profit de ceux qui viendront après eux, tout ce qu'ils auront recueilli d'observations instructives. On n'y indiquera pas seulement le contour des grandes terres, mais les îlots, les récifs, les bancs de sable et autres bas-fonds, qui intéressent à un si haut degré la navigation ; on y inscrit, depuis le commodore Maur}', jusqu'aux courants de la mer et de l'atmosphère dont la stabilité est assez grande pour tracer souvent au navigateur des routes beaucoup plus avantageuses, beaucoup plus rapides, quoique beaucoup plus longues, que celles qui se régleraient sur les seules considérations géométriques.

En montrant ainsi que la géographie doit tout à l'astronomie, la liaison naturelle des choses nous a déjà conduits à parler des services essentiels que cette dernière science rend aussi à la navigation, et il n'y a plus qu'à les résumer en quelques mots pour en laisser une idée plus nette.

Nous le ferons en jetant un rapide coup d'oeil sur l'histoire de la navigation qu'on appelle hauturière parce qu'elle prend pour théâtre la haute mer ; c'est distancer de beaucoup le mortel audacieux qu'Horace chante a^ec tant d'enthousiasme pour s'être le premier lancé dans un frêle esquif sur les flots d'une mer farouche. Naviguer en longeant toujours les côtes était l'enfance de l'art; nos barques de pêche, et nos petits caboteurs, nous en montrent encore l'image, et les observations astronomiques n'y sont guère cultivées. Les pêcheurs ont d'autres moyens pour retrouver une position à la mer ; ils visent de leur barque certains points remarquables du rivage. Deux de ces points se trouvant sur un même rayon visuel détermi-

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nent une ligne droite, et deux de ces lignes passant par une position donnée la fixent entièrement et permettent d'y revenir par quelques tâtonnements. En pleine mer, rien de pareil ; aucun point de repère à chercher sur la surface mobile des flots i mais d'autres alignements et d'autres points fixes se révèlent avec le temps à l'observateur attentif dont le regard s'élève plus haut ; belle image de notre vie morale, dont la marche n'est bien, assurée que lorsque nous la réglons sur les lumières célestes, sur les maximes de la révélation divine, et non sur l'aspect constani* ment mobile de ce monde instable et changeant qui s'agite autour de nous.

" Au Ciel," nous dit le marin éminent, dont nous avons déjà cité quelques lignes, ^ " chaque jour le soleil décrit son orbe triomphal, chaque nuit les constellations y déploient dans un ordre immuable leur réseau lumineux. En les voyant si régulièrement monter et redescendre les degrés de la voûte céleste, sans jamais sortir de la routé qui leur a été tracée, le marina dû naturellement se demander s'il ne devait pas songer à les prendre pour guides. Après avoir d'un regard attentif observé leurs mouvements, il en est arrivé, dès les premiers âges de la navigation, à savoir quel amas d'étoiles il convenait de laisser à sa droite, quel groupe îl importait de tenir à sa gauche, quand on voulait, en certaine saison, se rendre de tel port à tel autre. Quelques vieux pilotes, entourés d'une vénération superstitieuse^ gardaient alors> avec un soin jaloux, le dépôt de ces itinéraires,

qui n'étaient inscrits que dans leur mémoire Ulysse cherche

pendant dix ans de plage en plage le chemin qui doit le ramener à Ithaque. Il part enfin, instruit par Calypso. Son regard se promène " des Pléiades au Bouvier, du Bouvier, qui se couche tard, à l'Ourse qui ne se plonge jamais au sein de l'Océan." Nul n'a pu lui apprendre encore qu'il existe dans la direction du Septentrion, un phare bien autrement sûr, un astre presque immobile et si voisin du pôle qu'il semble avoir été destiné à marquer sur le dôme des cieux le point où' irait aboutir l'axe prolongé de la terre. Cette découverte appartient, dit-on, aux Phéniciens ; elle leur donna pendant plus de deux cents ans le monopole du commerce maritime."

Elle tomba par la suite dans le domaine commun, mais près de 2,000 ans devaient se passer avant que la navigation fît un second pas d'une aussi grande portée. L'astronomie cette fois

1. Amiral Jurieu de la Graviëre.— Les maiins du XYe et du XYIe siëclea» ch. I.

y resta étrangère. C'est au XII® siècle que l'aiguille aimantée, connue de toute antiquité des Chinois, parvint, par les Arabes, jusqu'aux républiques italiennes. Plusieurs siècles s'écoulèrent ATant que l'usage s'en répandît dans les marines du Nord. fienri de Portugal, au milieu du XV® siècle, se prévalait de la Bupériorité qu'elle assurait à ses capitaines sur les pilotes flamands. La mariné portugaise, vers la même époque, prit rinitiative d'un autre progrès considérable, en inaugurant ces observations astronomiques dont nous avons fait entrevoir la nécessité pour fixer la position que l'on occupe sur le globe. Le point difficile était d'adapter les instruments déjà usités à terre, spécialement l'astrolabe de Raymond Lulle, aux conditions toutes différentes dans lesquelles on se trouvait à la mer ; car ici la stabilité du sol était remplacée par les oscillations continuelles et souvent par les agitations violentes et irrégulières du ^vsdsseau. Aussi l'exactitude des observations resta très imparfeîte,maî gré différentes modifications apportées aux instruments, jusqu^à ce qu'une idée vraiment nouvelle vînt, au XVIII® siècle, transformer cette branche de l'art nautique ; elle consistait dans llnvention des instruments à réflexion dont le sextant de nos marins est devenu le type usuel. Je n'essaie pas d'en donner ici Pexplication, un peu difficile à suivre ; il est plus intéressant dédire quelle transformation s'ensuivit dans les procédés de navigation. Avec les observations grossières, antérieures à ces nouveaux instruments, on pouvait encore prendre la latitude avec une approximation tolérable, bien supérieure en tout cas à celle de la longitude. C'était donc sur la première qu'on s'appuyait presque uniquement. Pour aller, par exemple, d'Espagne aux Antilles, ou pour en revenir, on commençait par se diriger vers le parallèle sur lequel on devait aboutir au port, puis on ne se préoccupait plus que de tenir sa latitude, c'est-à-dire de naviguer BUT ce parallèle vers l'Est ou vers l'Ouest, suivant le cas.

Jje principe de la méthode des distances lunaires pour trouver la longitude avait été conçu par Améric Vespuce ; mais lui et ses contemporains ne se rendaient pas compte de la délicatesse des procédés pratiques nécessaires pour l'appliquer ; leurs fréquents échecs étaient rejetés sur l'irrégularité de la marclie des astres ou sur les erreurs des tables astronomiques de Begiomontanus, les seules alors en usage. C'est pour perfectionner ces tables, dans l'intérêt de la marine, que 1 observatoire de Greenwich fut fondé, sous Charles II, en 1676; jusqu'au jour présent, il reste fidèle à cette mission primitive, par la publication annuelle du NatUicai Almanach, ea

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môme temps qu'il contribue par de savants travaux à bien d'autres progrès de l'astronomie. Le Bureau des Longitudes, fondé en France sous la Convention, porte dans son nom même le souvenir exprès de sa première destination, et il y répood aussi par la publication des éphémérides également célàbrea sous le nom de Connaissance des Temps.

Du perfectionnement des tables et* de celui des instruments csafc donc née la possibilité de trouver les longitudes à la mer, mais toujours avec une précision limitée. Ainsi vers la fin du XVIII* siècle on devait compter sur une minute d'erreur probable dans les indications des tables, et sur une erreur analogue dans chaque observation faite au ciel pour se reporter à ces tables* La conséquence était qu'on ne pouvait se fier à la longitude calculée qu'à un degré près ; or un degré représente vingt-cinq lieuea à l'équateur et plus des deux tiers de ce chiffre sur le parallèle moyen de 45°.

Dès l'année 1714, le parlement anglais avait offert un prix de 20,000 livres sterling, 100,000 dollars, qui vaudraient beaucoup plus aujourd'hui, à celui qui découvrirait le moyen de réduire l'erreur à moitié ou de trouver la longitude au demi-degré au lieu du degré. Ce fait est bon à citer comme signe de la portée pratique des progrès astronomiques; car le gouvernement britannique savait dès lors apprécier la valeur commerciale de l'argent et aurait sans doute songé bien moins alors qu'on ne pourrait être porté à le faire aujourd'hui, à offrir une si grosse prime pour un progrès de l'ordre purement spéculatif.

Ce ne fut cependant point l'astronomie mais la mécanique qui mérita cette fois la prime offerte par le parlement. Elle fat adjugée vers la fin du siècle à l'horloger Harrison, inventeur de ces chronomètres de précision qui ont marqué pour la navigation, comme autrefois la boussole, l'ouverture d'une ère nouvelle- Ces deux petits instruments, le compas, comme on l'appelle aujourd'hui, et la montre marine, ont été bien perfectionnés, le premier surtout, comme l'exigeait le progrès de nos connaissances sur le magnétisme terrestre et ses variations de plus d'un genre, comme l'exigent aussi les perturbations étranges auxquelles les coques de fer et d'acier de nos navires soumettent l'aiguille aimantée ; rien ne pouvait être négligé pour rendre irréprochables ces deux joyaux scientifiques qui sont les guides et pour ainsi dire les deux yeux du navigateur, car ils lui montrent tous le5 jours, dans l'espace et dans le temps, les bases fixes auxquelles il doit sans cesse travailler*à rapporter sa distance.

Si Ton pouvait, à la surface des mers, jalonner les cercles de longitude et de latitude de bouées fixes et bien visibles numérotées comme le sont les bornes de nos grandes routes, le travail de la navigation serait bien simplifié. Pourvu que les mailles du réseau fussent assez serrées, les points du canevas assez petits, chaque capitaine ayant tracé sa route sur la carte n'aurait qu'à désigner à un chef de timonnerie le numéro de tous les jalons entre lesquels il doit passer. Mais en pratique la question se présente tout autrement. Ce n'est qu'au ciel, avec le sextant, et dans les tables numériques auxquelles on se réfère par ses indications, qu'on peut lire, par l'intermédiaire d'un calcul trigonométrique, la longitude et la latitude de la position qu'on occupe. Au départ, on trace bien sa route sur la carte. A l'aide de la boussole et du gouvernail on maintient le mieux possible le navire dans la direction^ qu'indique ce tracé ; on mesure aussi plusieurs fois par jour la vitesse de la marche au moyen de la ligne de loch, et, si l'on ne peut observer les astres, on est obligé de s^en tenir là ; on navigue alors à VestimCj mais avec toute l'incertitude entraînée par les variations inconnues de la vitesse, par l'influence des vents et des courants qui poussent insensiblement le navire à la dérive. Aussi lorsque le ciel reste longtemps voilé, et que l'estime avertit qu'on doit approcher des côtes, lorsque par exemple ayant traversé l'Atlantique avec une vitesse normale on arrive aux derniers jours de la traversée, on est réduit à ^-alentir la vitesse et à n'avancer plus que la sonde à la main, comme un aveugle qui côtoie un précipice et qui s'assure avec son bâton du terrain sur lequel il va poser le pied à chaque pas. Mais que le ciel se découvre et que le soleil paraisse, alors on rouvre les yeux, les officiers montent à la dunette et, munis de leur sextant, s'occupent de prendre la hauteur de l'astre. Quand le ciel est favorable, ils le font, chaque jour, à midi de préférence, parce qu'alors l'observation est plus simple et le calcul conduit plus vite au but. Le Nautical Almanach ou la Oonnaisaance dea Temps leur donne, pour le jour de l'observation, et la distance du soleil à l'équateur céleste et l'heure de la pendule sidérale à laquelle il passe au méridien de Greenwich ou de Paris ; leur chronomètre leur apprend depuis combien de temps îl y est passé au moment où ils l'observent. Ils ont leur longitude et leur latitude ; il ont fait Z^urpoin^. Bien n'est plus simple alors que de retrouver sur la carte le casier où ce point tombe, plus ou moins dififéjent de celui qu'on avait visé en traçant la première route; on la trace de nouveau en prenant ce point de

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départ, et les déviations ne sont jamais grandes lorsqu'on peut ainsi les contrôler et les redresser chaque jour.

Tous ceux qui font le point à bord des bâtiments, petits ou grands, qui sillonnent aujourd'hui les océans par milliers, ne méritent assurément pas le titre de savants astronomes. Mais il faut bien remarquer qus les savants de profession, non seulement ont élaboré dans la suite des siècles toutes les méthodes dont profitent les hommes pratiques, mais encore que ceux-ci ne pourraient avancer d'un pas, étant données toutes les allures de la navigation moderne, s'ils ne recevaient directement, de la main des hommes de sciences, une boussole et un chronomètre bien réglés, des cartes bien dressées et des éphémérides parfaitement calculées. L'astronomie a la part principale dans ces travaux scientifiques. C'est donc bien à elle et à -ceux qui la cultivent que remonte, comme nous le disions au début, la paternité de la grande navigation et, par celle-ci, de tous les grands mouvements économiques et sociaux dont elle est devenue l'instrument. Nous ne rentrerons plus en ce moment dans aucun développement sur ce grand sujet, bien que nous y ayons à peine touché. Il est temps de conclure cet article, et nous pouvons le faire en remarquant encore une analogie de l'art qui nous occupait k)ut-à-l'heure, avec celui de la conduite morale et du bon gouvernement de la vie. Le marin qui fait son point et rectifie sa route d'après les repères célestes, qu'il observe directement et sur lesquels tous ses instruments sont réglés, ne ressemble-t-il pas d'une manière frappante au chrétien qui fait son examen de conscience, se retourne contre les courants qui l'entraînaient plus ou moins en dérive, et remet son cap, c'est-à-dire ramène toutes ses visées sur la direction que la loi de Dieu lui trace? *' J'ai considéré mes voies et j'ai redressé mes pas à la lumière de vos enseignem'ents." Ce verset d'un psaume de David pourrait servir de devise religieuse au marin qui fait sa route. L'opération du marin bien comprise nous est une image sensible de celle que nous avons à répéter fréquemment dans le sanctuaire de notre conscience. Rien ne sert d'aller vite si l'on marche à l'aveugle, si l'on court peut-être aux écueils, et si l'on n'arrive à bon port.

P. DE FOVILLE, P. S. S.

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