LE NID
Je suis né dans l'ancien royaume des Deux-Siciles, à quelque distance de Naples, dans un oranger en fleur, d'un père illyrien et d'une mère espagnole, tous deux rossignols philomèles.
Nos ancêtres, à ce qu'on m'a conté, avaient eu quelque crédit à la cour du roi de Perse, où l'un d'eux, captif pendant trois ans, logeait dans la chambre même du prince. La favorite qui lui ouvrit^a cage eut la tête tranchée, et notre aïeul, profitant d'uneliberté si chèrement achetée, quitta l'Asie pour se marier en Europe.
Il y apporta des traditions, une méthode, des idées, que n'ont pas les rossignols de cette partie du monde, lesquels, comme on sait, appartiennent à l'espèce ordinaire, un peu moins grande et bien moins artiste que la nôtre. Je ne dis point cela par orgueil ou pour diminuer le mérite de tant de maîtres éminents 'dont les leçons m'ont servi : mais celui qui n'a pas entendu mon père, dans le silence d'un soir d'été, célébrer ce passage divin de la lumière du jour à la lumière des nuits, celui-là ne sait pas tout ce que peut exprimer une voix de rossignol.
Je suis le premier né d'une couvée de printemps. A peine^ sorti de l'œuf, je fus témoin d'un deuil affreux: ma dernière petite sœur, en voulant percer sa coque, se blessa près du bec, et perdit un peu de sang qui tomba sur nos plumes. Nous vîmes bien dans les yeux de notre mère couveuse, dans les efforts qu'elle fit pour ne pas trop peser sur cette enfant en danger, que l'accident était grave : elle y perdit ses soins. La petite vécut un jour, frappant de plus en plus faiblement sur les parois étoiles de la coquille, puis ses yeux se fermèrent, et la voilà morte dans son berceau.
Mon père en demeura muet toute la nuit.
Nous étions quatre, du reste, deux frères et deux sœurs encore, ce qui n'est pas commun dans nos familles, où les mâles prédo-
1. Gracieuse fantaisie écrite pour le Canada-Français par M. René Bazin, professeur de Droit à la faculté catholioue d'Angers. Les ouvrages de M. Èazin ont été appréciés par M. Joseph Desrosiers dans la seconde livraisoa de ce recueil, page 224.
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minent. Mes sœurs étaient charmantes, très fines et destinées à
devenir fort jolies: je le prévoyais du moins, en remarquant les
couleurs si délicatement nuancées de leurs plumes nouvelles,
l'élégance de leurs formes et la gentille façon qu'elles avaient de
tendre le cou, lorsque le père arrivait en voletant de la chasse, \
et, posé sur une branche de l'oranger, un papillon dans le bec, '
s'amusait à exciter nos battements d'ailes et nos cris.
Elles étaient toujours les premières servies. Je n'étais pas d'humeur à me montrer jaloux. D'ailleurs, ce fut si vite fait, cette enfance et cette adolescence I En quinze jours nous étions drus, prêts à essayer notre vol et à laisser la place pour une seconde couvée dont notre père nous parlait déjà à mots couverts.
 mesure que ce moment approchait, nous regardions avec plus de curiosité la campagne environnante. Nous apercevions, à travers les branches de l'oranger natal, les orangers voisins, le golfe bleu, les maisons innombrables que les hommes ont bâties sur ses plages, le Vésuve fumant, dont les éclairs nous réveillaient parfois la nuit. Alors ma mère étendait sur nous ses ailes soyeuses en les agitant doucement pour que chacun sentît sa présence, et sous ce tiède abri, sans plus rien craindre du Vésuve, nous dormions pressés les uns contre les autres. O douceur fraternelle du nid I
Il passait beaucoup de monde au pied de l'arbre, des voyageurs le plus souvent, qui s'en allaient par couples, s'arrêtaient seulement aux points marqués dans un livre et juste le temps d'échanger deux exclamations brèves, les mêmes dans toutes les langues : Est-ce beau, chère amie ! — Admirable, Ernest I
Quelques-uns, et ceux-là précisément qui semblaient le plus contents de vivre, s'écriaient : voir Naples et mourir ! Ils le voyaient, mais ils ne mouraient point, et nous les entendions qui répétaient plus loin, aux endroits voulus, les deux mots t
fatidiques : Est-ce beau ! Admirable ! Pour tout dire, il y en eut plusieurs qui passèrent muets et en se bouchant le nez, car le pied des orangers était, paraît-il, couvert d'un fumier mal odorant. Mais nous n'en savions rien nous autres, là-haut, parmi les couronnes de mariées qui fleurissaient pour nous.
Oh oui, ces journées furent bien courtes ! Mon père employait à nous instruire toutes les heures que l'art et le souci de sa réputation ne lui prenaient pas, et nous l'écoutions volontiers, car il était causeur autant que virtuose.
Les hommes s'imaginent qu'un rossignol qui ne chante pas se tait: c'est une erreur, il fait l'école. Et, grand Dieu, que deviendrions-nous sans cela, nous qui n'avons que quinze jours entre
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l'œuf et le vol, quinze jours pour connaître le inonde et ses dangers, ou du moins ce qu'il en faut pour ne pas tomber dans le premier piège qui nous est tendu ? A ces écoles paternelles qui se gazouillent au sommet des arbres, tous les petits assistent, naturellement, mais tous ne profitent pas de même. Mon frère, par exemple, qui devait si rapidement périr d'une pierre d'enfant dans l'aile, nature paresseuse et gourmande, se préoccupait peu de sa prochaine liberté, et ne questionnait jamais. Mes sœurs, au contraire, ne se lassaient pas d'interroger nos parents, mais c'était sur des détails de ménage ou de toilette : où se trouvent les plus belles chenilles du monde ? où mûrissent les meilleures groseilles ? quelle est l'eau préférable pour y lustrer ses plumes, celle qui perle ôur les roses ou celle qui s'amasse la nuit dans les coupes aux senteurs violentes des fleurs de magnolia? Notre père répondait avec condescendance, pour ne pas affliger deux si jolies rossignolettes ; mais il devenait fier, et je le sentais vraiment heureux, quand je portais l'entretien sur des sujets plus hauts : l'art, les hommes et leurs mœurs.
Il me conseilla, si je voulais devenir un maître, — et mes premiers essais de roulades lui donnèrent quelque espérance de me voir un jour lui succéder, — de ne pas m' abandonner aux inspirations fugitives que la jeunesse et la nouveauté de toutes choses ne manqueraient pas de produire en moi. Je devais fuir cette facilité énervante, m'enfoncer pendant une saison au moins dans quelque contrée sauvage où se retirent les très vieux rossignols dégoûtés du monde et épris de l'art pour l'art. Là seulement je trouverais des leçons et des modèles capables de me faire sortir du commun des chanteurs.
— Ces anciens, me dit mon père, sont le plus souvent d'humeur difficile. Revenus de toutes les illusions, ils souffrent malaisément qu'on puisse en avoir autour d'eux ; blasés sur le succès, ils comprennent mal chez les autres l'ambition qu'ils ont épuisée. Que veux-tu, mon enfant, prends-les pour leur science sinon pour l'agrément de leur commerce. Ils te guideront plus sûrement qu'une foule de jeunes poseurs qui n'ont pas plutôt fait]une saison de musique et reçu le moindre compliment qu'ils se croient passés maîtres, et offrent à tout venant des conseils dont ils auraient eux-mêmes plus besoin que personne ; fuis de pareilles avances, et cherche les rebuffades des véritables maîtres.
— Et après, lui dis-je, mon père, si j'arrive jamais à égaler la beauté de votre chant, où devrai-je aller ? quels sont parmi les hommes les meilleurs juges de notre art ?
— Depuis longtemps, me répondit-il, j'ai renoncé aux villes, aux jardins des riches, à toutes les vanités dont tu rêves. Je ne chante plus que pour ta mère, en cette solitude où nous revenons tous les ans. Mais, dans ma jeunesse, trois sortes de personnes se réjouissaient de m'entendre: les rois quand ils étaient vieux, les femmes quand elles étaient jeunes, les poètes à tout âge.
Et moi je répétai, pour m'en bien souvenir: les rois, les femmes, les poètes.
Il faut vous dire que mon père avait eu ses plus beaux triomphes à la cour du roi des Deux-Siciles. On se réunissait pour l'entendre ; il le savait, il s'était attaché aux lieux où il plaisait, à la reine qui l'applaudissait et qui l'eût nommé son rossignol ordinaire, si jamais mon père s'était montré. Mais il s'en garda bien. Dans le bosquet où il nichait, c'étaient chaque soir des frôlements de robes de soie, des chuchotements, des yeux levés au ciel, dont il s'attribuait tout le mérite. Les pages le célébraient dans leurs vers. Bref il était devenu un familier et un partisan très convaincu de la maison de Bourbon. La chute si malheureuse du roi, la disparition du royaume, furent pour beaucoup dans sa retraite, et jamais plus mon père n'a chanté certaines mélodies qu'il avait chantées là.
C'est ainsi, du moins, que j'explique ce conseil bien étonnant dans le bec d'un rossignol, de chercher la faveur des princes.
Je lui demandai beaucoup de choses encore. Mes sœurs firent de même. Je me souviens encore de leur dernière question :
— Quels sont les pays où l'on ne trouve pas de rossignols ?
Il leur fut répondu que c'étaient dans plusieurs parties de la Hollande dont mon père donna les noms, l'Ecosse, l'Irlande, le Pays de Galles.
— Oh, dirent-elles, nous n'irons jamais là!
Le moment était venu de quitter le nid. Nos parents se montraient inquiets d'une expérience si fatale à tant déjeunes. Nous étions tristes surtout. Notre prochaine liberté nous apparaissait comme le signal d'une séparation inévitable. Il allait falloir tout abandonner : le nid, les parents, nos sœurs, mon frère, la campagne même où nous avions été élevés : car nous ne vivons pas en troupes, nous autres, mais solitaires ou par couples, sur des territoires séparés, dont chacun se montre jaloux jusqu'à ' mourir plutôt que d'en permettre l'accès à quelqu'autre de notre race. Loi de nature : nul n'y peut rien.
Ce fut moi qui sortis le premier, hardiment, et, d'un coup d'ailes, sous les yeux émerveillés de la couvée, je fus porté sur une branche avancée de l'oranger qui plia sous mon poids. Puis
la branche se redressa, et me berça un moment. La lumière vive du jour m'enveloppa tout entier, le parfum des fleurs que je piétinais me monta au cœur, je vis l'horizon immense, le ciel plus immense encore, tout libre, ouvert, étincelant: j'eus un moment d'éblouissement, et il me sembla que j'allais chanter» Mais le cœur chante avant le gosier, et je le compris vite.
Après moi, mes sœurs se risquèrent, puis mon frère qui faillit tomber en se perchant sur une orange. Il volait le plus mal de nous tous : ce fut le seul qui ne rentra pas.
Le soir nous réunit encore une fois, mes sœurs et moi, soua les ailes maternelles. Mais je vis bien à l'accueil peu empressé que nous fit notre père, à l'inspection qu'il passa de notre demeure pour se rendre compte des réparations urgentes, qu'il nous considérait comme élevés, passagers désormais et tolérés à peine là où nous avions été enfants et choyés du plus tendre amour.
Le lendemain, dès l'aube, après des adieux touchants, mille serments de ne jamais s'oublier et de f?e revoir si l'on pouvait, nous nous séparâmes, et chacun des trois enfants prit sa route à travers le monde. Les yeux de ma mère nous suivirent quelque te^ips, ces jolis yeux noisette qui luisaient si doucement dans les feuilles. Du haut des buissons, quand je me retournais, je les apercevais fixés sur moi d'un air de regret et de résignation tout ensemble. Chers yeux noisette! Bientôt je ne les vis plus; l'oranger natal diminua de hauteur à mesure que je m'éloignais, devint gros comme une tête de chou, et se confondit avec ses frères du bois.
De tout ce que j'avais connu dans le nid, tout avait disparu^ sauf l'horizon bleu de la mer et le Vésuve fumant au loin. J'étais seul !