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LES MAÎTRES-CHANTEURS

Etre seul, quand on est encore si jeune rossignol, c'est courir bien des dangers. L'épervier, les hommes, la nature elle-même, ont mille pièges où nous tombons. L'homme surtout est cruel... c'est ingrat que je devrais dire, car nous chantons pour lui, et pour nous payer, il nous tue sans raison, sans excuse. Que peutil faire d'un corp3]chétif comme le nôtre ? Nos plumes sont cou-

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leur de terre, habit d'artisan s'il en fut. Nous n'avons que notre voix, et il rétouffe ; l'homme est méchant.

Voici comment je l'éprouvai.

Les hirondelles se réunissent pour émigrer, les cailles traversent la mer en troupes, rasant la crête des lames. Nous autres nous suivons d'ordinaire la' route de terre, à petites journées, de la Syrie, où nous passons l'hiver, à la contrée d'Europe que nous avons choisie pour y passer l'été, et de même au retour. Nous arrivons et nous partons sans que nul s'en doute. Notre chemin nous est tracé moitié par l'instinct, moitié par la fantaisie. Les plus hardis s'avancent jusqu'à l'extrême nord, en Suède et en Laponie ; la majeure partie niche dans l'Europe moyenne ; moi, napolitain, je ne me sentais aucun goût pour les pays froids, et je résolus de ne point aller au delà de ces lieux sauvages où vivent retirés les grands maîtres musiciens.

Pour les trouver il fallait, m'avait dit mon père, franchir les Alpes. Je me dirigeai donc au nord, admirant beaucoup de •choses, nulle autant que la vie, qui me semblait une fête incessante.

Un soir j'atteignis les rives du lac Majeur, décidé à franchir le lendemain les montagnes qui se dressaient devant moi. Nous étions nombreux venus dans le même dessein, car de tous les buissons voisins j'entendais sortir le gazouillis de notre nation. Mais j'évitai de me lier, et, suivant un conseil de ma mère, j'observai ce qu'il adviendrait des autres avant de m'engager dans leur voie. Bien m'en prit.

A l'aube, tous les voyageurs partirent, les jeunes en avant, comme toujours. Sur la première colline où ils s'arrêtèrent, il y avait, disposées en ligne, de courtes branches chargées de baies appétissantes. Quelle bonne aubaine! disaient-ils, un déjeuner tout prêt à la première halte, un repas succulent que la nature a disposé ici pour nous aider à passer les monts. Et ils se précipitaient sur les grappes rouges. Mais presque tous, avant d'avoir pu saisir le fruit, avaient le cou, la patte ou l'aile serrée par un collet de crin. Je les vis se débattre, j'entendis leurs cris d'agonie. Au bout d'une minute ils étaient là plusieurs centaines gisant, l'œil éteint, les plumes froissées et brisées, et l'oiseleur accourait retendre ses pièges. A droite, à gauche, en avant, sur tous les contreforts des Alpes, la même mort guettait les nôtres. Que de chanteurs sont tombés là, que de chansons à jamais perdues I

Je traversai tristement les montagnes. Huit j ours après j 'avais trouvé un maître, et je commençais l'apprentissage de mon art,

sur les bords du Rhin, près d'un château en ruines dont le lierre abritait aussi une colonie de corneilles et un couple de hiboux grands ducs.

Mon maître préférait cette société grossière à celle des hommes. Nos voisins sont criards, disait-il, mais au fond bons enfants. Une fois les corneilles couchées et les ducs partis à la chasse, je suis, pour toute la nuit, roi du fleuve et roi des forêts.

Nous volions en effet, chaque soir, sur la plus haute pierre du donjon, nous nous perchions sur la dernière brindille de lierre, moi un peu plus bas que lui, et là, perdus dans l'immensité, dans les rayons du couchant, dans les brises marines qui passent au-dessus des plaines vers leur but inconnu, nous attendions la nuit. Le Rhin coulait à nos pieds, gardant quelque chose du soleil qui Pavait chaufifé, dans ses eaux aux reflets d'armures. L'antique forêt montait vers nous de tous les points de l'horizon, toute sombre déjà : chênes, bouleaux, sapins, noyers, hêtres aux fûts creusés, confondaient leurs cîmes et berçaient lentement l'innombrable peuple qui s'abrite sous elles. Le sommeil les gagnait. Un instant troublé par les cris des grands ducs qui s'élançaient hors de leur aire et s'éloignaient en décrivant des cercles au-dessus des bois, il ressaisissait bientôt la vallée. Alors mon maître chantait. Timidement d'abord et comme indécis il préludait, ébauchant des mélodies qu'il interrompait tout à coup. On eût dit qu'il cherchait son chemin, comme les pigeons qui tournoient autour du colombier et essayent plusieurs voies avant d'en choisir une. t^uis, après une pause, inspiré, enivré, son petit gosier gris tendu vers les étoiles, il abandonnait au vent son âme harmonieuse. Plaintes, soupirs, notes éclatantes de la joie, phrase légère qui tremble et meurt, envolée soudaine de l'espoir, tout vibrait en lui. Il chantait sans jamais se lasser, jusqu'au jour, et les esprits de Dieu qui remplissaient l'espace, veillant sur les chaumines endormies, levaient en silence le doigt pour bénir cet être chétif en qui vivait un si grand cœur.

Un savant, qui nous aimait sans nous comprendre, affirme qu'on peut compter vingt-quatre strophes difTérentes dans le chant d'un bon rossignol. Bonhomme, vous vous trompez, vous nous calomniez en voulant nous louer : ce n'est pas vingt-quatre, c'est mille, c'est un nombre incalculable de mélodies qui s'agitent en nous. Les autres oiseaux peuvent avoir des refrains ; nous seuls savons chanter, et vous compteriez plutôt les cils d'or du soleil qu'on voit en fermant les yeux, que les variations d'un maître rossignol.

Je le sais bien moi qui, durant quatre mois, m'essayai tout le

jour à reproduire ce que j'entendais la nuit. Certes, j'étais heureusement doué, et je travaillais vaillamment, mais, le temps d'apprentissage terminé, je me trouvai encore si inférieur à mon maître que je ne pus m'empêcher de le lui avouer tristement.

— Je n'oserai jamais chanter devant un homme, lui dis-je : il pourrait vous avoir connu.

Ma modestie lui plut.

— Je vois, me répondit-il, que vous êtes un véritable artiste. Allez, puisque le temps des migrations est arrivé. Moi-même je partirai bientôt, après un concert que j'ai promis de donner à un passage de palombes. Mais revenez l'an prochain, et j'achèverai votre éducation.

Je revins, en effet, l'année suivante, me remettre sous la discipline de mon vieux maître. Je lui empruntai plusieurs de ses secrets, j'appris ses mélodies favorites, et je conservai pourtant, même en le reproduisant, ce quelque chose d'oriental qui est le caractère de ma famille.

— Va, va, me dit-il sur la fin de la saison : tu me dépasseras ; tu seras l'un des plus grands musiciens de notre race, et je serai fier de t'avoir formé, guidé, prédit. Attache-toi au grand art,

monte le plus que tu pourras Quant aux succès humains, je

ne voudrais pas tarir cette jolie source d'illusions où tu trempes avec tant de plaisir ta jeune tête, mais sache bien, mon ami, que beaucoup parmi les hommes sont incapables ou indignes de goûter la poésie pure de nos chants.

— Je n'ignore pas, répliquai-je d'un air entendu, qu'il y a trois sortes de gens pour apprécier les rossignols : les rois, les femmes, les poètes.

Il se mit à becqueter une poignée d'alizés qui étaient là, et ne répondit pas.

Nous volâmes une dernière fois au sommet du donjon, et la vallée entendit cette nuit-là deux rossignols qui tantôt alternaient, tantôt mêlaient leurs voix, et qui pleuraient tous deux.

Au premier liséré rose que l'aube fit courir au ras des collines, je pris congé de mon maître, et je m'élançai dans la brume qui couvrait encore le Rhin.

l'empereur

Je voyageais depuis un mois environ, quand j'aperçus un parc immense entouré de murs, au milieu duquel s'élevait un château, le plus beau que j'eusse rencontré. Demeure de roi, pensai-je : il faut m'arrêter là.

Je fus confirmé dans ce projet par unejeunerossignolettedont je me sentis épris à première vue, sage, modeste et d'une distinction parfaite de formes. Nous convînmes de faire nid dans les grands tilleuls plantés sur huit rangs, et qui ombrageaient les allées les mieux entretenues du domaine. Je me réjouissais de voir apparaître un roi de la terre que j'imaginais vêtu de pourpre et d'or, couronné de diamants, entouré de sa cour. Quel auditoire 1 et combien je comprenais peu alors la misanthropie de mon vieux maître I Mon père avait raison, pensai-je, il aimait les rois: leurs palais sont, en effet, un séjour délicieux.

Cependant je fus étonné de ne pas obtenir plus vite le succès auquel je croyais avoir droit. A l'heure où, perché près du nid, je commençais à chanter, les salles s'illuminaient là-bas : c'étaient presque tous les soirs des repas somptueux, des réceptions, des bals, dont le bruit arrivait par bouffées jusqu'aux tilleuls. Quelquefois les invités sortaient sur la terrasse ; le prince lui-même s'y montra, autant que j'en pus juger par l'empressement de la foule qui l'entourait et me le cachait. J'avais alors de grandes tentations de me rapprocher du château et de jeter, au milieu de cet auditoire élégant et raffiné, les trilles vainqueurs de mes préludes. La gloire me poussait loin du nid. Mais le regard tranquille de ma chère couveuse m'y retenait. Elle n'aurait compris aucune ambition qui m'entraînât loin d'elle : tout devait tenir dans le nid, la gloire avec l'amour, et sa naïve tendresse se réjouissait pour moi quand un pas humain faisait craquer le sable des allées.

Or, en quatre semaines, si j'excepte les jardiniers, il vint en tout sous les tilleuls deux pages qui riaient en lisant une lettre, une jeune femme qui monta dans un bateau et traversa le lac avec un beau seigneur, et trois palefreniers qui se baignèrent en cachette. Le reste du temps les avenues demeurèrent désertes : les rayons de la lune y remplaçaient sans bruit les rayons du soleil, et c'était tout.

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Je commençais à me plaindre du sort, quand, une après-midi, une douzaine de manœuvres armés de pelles et de râteaux «ntrèrent sous le dôme des tilleuls.

— Pas une herbe, pas une feuille morte, dit le chef, car l'Empereur va venir 1

Et ils se mirent à travailler âprement.

Tout le bosquet s'émut : le geai répéta sur tous les tons, du grave au burlesque: l'Empereur, messieurs, l'Empereur; les paons essayèrent quelques roues étincelantes sur les pelouses ; les cygnes s'approchèrent du bord de l'eau en mirant leurs longs cols avec des airs penchés; il n'y eut pas jusqu'à ma rossignole qui, pour mieux voir, s'avança sur ses œufs au risque d'en découvrir un et de l'empêcher d'éclore.

Comme elle était fort peu instruite des choses du monde, je lui expliquai le sens de ce mot nouveau pour elle : les Empereurs, lui dis-je, sont des hommes très puissants, qui gouvernent les Etats, et qui aiment les rossignols. Elle se tint pour satisfaite, et attendit l'heure de mon triomphe avec une entière confiance.

J'étais plus ému qu'elle, et je répétais en moi-même les plus belles mélodies que j'avais apprises au bord du Rhin.

Enfin, vers le soir, il se fit un mouvement à la porte du palais. Un groupe d'hommes sortit. Deux d'entre eux se détachèrent des autres, et s'acheminèrent lentement à travers les allées du parc. Le plus grand, taillé en colosse, portait un uniforme blanc. L'autre, très vieux, voûté, l'expression moins dure et plus fine, s'appuyait sur le bras de son compagnon, et je compris, au respect dont il était l'objet, que c'était là l'Empereur. Il portait un habit de ville. J'en fus presque honteux pour lui. Ce faste oriental dont j'entourais les princes ne s'évanouit pas sans emporter quelque chose du prestige dont ils jouissaient dans mon esprit. Après tout, pensai-je, c'est un homme.

Ils s'approchèrent peu à peu, et entrèrent sous les tilleuls. Déjà fatigué, bien que le chemin parcouru ne fût pas de mille mètres, le vieil empereur fit signe qu'il voulait s'arrêter, et tous deux vinrent s'asseoir sur un banc, au-dessous de notre arbre.

Mon cœur battait d'émotion. Je me dressai sur une branche, dans une éclaircie du feuillage, à dix pieds de leurs têtes augustes, et, l'œil aux cieux, je commençai à chanter.

Je chantai bien, j'en ai conscience. Le petit tremblement qui agitait ma voix au début disparut assez vite, et les notes sonores, pures, s'échappèrent de mon gosier. Je fus tendre et élégiaque ; je cherchai à ramener dans ces esprits accablés de soucis la paix dont ils semblaient avoir le grand besoin. Après quelqueâ

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minutes je me tus, et je rabaissai les yeux vers ma compagnequi n'avait cessé d'observer l'auditoire.

— Eh bien I lui demandai-je, qu'en disent-ils ?

— Rien encore. Ils paraissent ne point entendre.

— Fort bien, répondis-je, il leur faut la note héroïque, l'épopée, le drame où ils ont coutume de vivre: ô messeigneurs, je puis vous raconter une histoire tragique, écoutez-moi I

Je relevai la tête, et je racontai une légende pleine de contrastes, délirante de joie et soudain traversée de larmes. J'y mis toute la passion, tout l'art dont j'étais capable, et je vis en finissant que ma rossignole me considérait avec admiration.

— Ils sont domptés 1 m'écriai-je.

— Pas encore.

— Vous croyez ?

— Ecoutez-les, mon doux maître.

Ils parlaient tous deux à demi-voix, l'empereur d'un ton exténué, avec un timbre mort, l'autre, qui devait avoir dans la poitrine la puissance du tonnerre, se contraignait pour diminuer son souffle et ne pas effaroucher par sa prodigieuse vitalité la faiblesse énervée du vieux.

— Pensez-vous, disait l'un, qu'il y aura longtemps encore des rois?

— Sire, répondait l'autre, ce que je sais bien, c'est qu'il y aura, toujours des sujets.

— Qui donc gouvernera ?

— Tout le monde.

— Alors j e plains tout le monde. Et j e m'en vais plus volontiers à l'éternel repos : mais savez- vous, prince, que vous n'y entrerez pas, vous?

—Pourquoi, Sire ?

— Vous aimez trop la guerre.

Le vieux souverain se prit à rire en tremblotant. Un éclair passa dans les yeux de l'autre qui ressemblèrent à ceux d'une béte de proie.

— La guerre, répliqua-t-il : Sire, vous lui devez tout !

Et après un silence :

— Je disais donc tout-à-l'heure qu'il fallait veiller au nord.

Comme ils étaient loin de toute émotion musicale I J'en fus un peu froissé, mais surtout attristé pour eux. Peut-on avoir l'esprit si occupé des soins de la terre qu'on n'entende pas un rossignol qui chante à quelques pieds en l'air ?

Une ardeur nouvelle s'empara de moi. Je résolus à tout prix

de secouer l'incroyable torpeur de ces deux hommes, etjerepartî» pour les hautes régions de l'inspiration

Bientôt je m'aperçus que la conversation languissait. Tout bruit cessa, et j'eus la certitude qu'on m'écoutait. Par coquetterie, par reconnaissance aussi, je continuai à chanter, prolongeant ma victoire et leur plaisir.

Je ne m'arrêtai qu'à bout de forces. Alors mes yeux, quittant les étoiles, s'abaissèrent vers le nid.

Ma jeune couveuse était assoupie.

Je regardai plus^^bas.

L'empereur dormait I

Il dormait la tête renversée sur le dossier du banc, pâle sous la lune comme les habitants de ce séjour dont il avait parlé. L'autre, ayant déboutonné sa tunique pour se pencher plus aisément, dessinait, du bout de sa canne, des cartes de géographie sur le sable.

Cette aventure me causa un dépit profond. Elle désenchanta pour moi ce jardin qui m'avait paru si merveilleux tant que l'espérance et l'amour l'avaient habité ensemble. L'amour seul demeurait, et, dussé-je être accusé de blasphème par d'autres rossignols moins désireux de la gloire, l'amour ne suffit pas.

Pauvre père, me disais-je souvent, si jamais mon chemin croise le vôtre, je vous dirai ce qu'il en est des rois d'aujourd'hui. Ceux de votre temps sans doute avaient plus de loisir et de liberté d'esprit. Ils écoutaient le rossignol. A présent ils dorment sur les bancs, épuisés d'âge et d'affaires. L'expérience me suffit. Au printemps prochain je m'adresserai à quelque gentille damoiselle comme j'en ai vu passer, là-bas, sur la terrasse : c'est dans le cœur des femmes que doit vivre encore, ô mon père> le culte de toutes les poésies.

PRIDA

L'hiver ensoleillé de l'Orient me rendit quelque confiance en moi-même. J'étais parvenu à séduire un vieux turc, marchand de pastilles du sérail, qui se tenait à la porte d'une mosquée, sous un figuier où je venais souvent me poser. A peine avais-je ouvert le bec que je voyais le bonhomme se coucher sur le dos, ses grosses mains jointes sous sa nuque, et rire béatement, des

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heures entières, en m'écoutant. Il aurait ri tout le jour si je Pavais voulu. Pour me remercier, il apportait de petits morceaux de sucre qu'il estimait la meilleure récompense des artistes à deux ailes. Je ne lui en savais pas mauvais gré, et plus d'une fois je descendis jusque sur les basses branches pour y becqueter ses friandises avec un mouvement de tête et de queue qui signifiait à ne s'y pas tromper : Merci, bonhomme, Allah te protège !

Cette conquête musicale, dont je ne m'exagérais pas l'importance, me parut d'un heureux augure.

— Femmes d'Occident, m'écriai-je après avoir traversé le Bosphore, je ne repasserai pas cette mer sans emporter vos regrets l

Chemin faisant, je me demandais à quelle sorte de femmes -j'adresserais mes premières mélodies. Je me décidai pour une jeune fille. Mais de quelle nation serait-elle ? Irais-je chercher quelqu'une de ces belles napolitaines dont l'image se mêlait aux premiers souvenirs de ma jeunesse ? une espagnole toujours prête à chanter comme une guitare ? une russe à demi sauvage, imagination ardente et légendaire ? une de ces françaises qui ont de l'esprit, ou une de ces allemandes qui n'en ont pas, mais qu'on dit tendres et rêveuses ?

Rêveuses et tendres, cela me fit pencher pour l'Allemagne. Je me représentais cette fiancée idéale sous les traits d'une enfant d'humble condition, rose de visage, aux deux tresses blondes que le ciseau n'a pas touchées, occupée des soins du ménage chez son père artisan ou laboureur, libre pourtant vers le soir et qu'on aperçoit alors assise à sa fenêtre, songeuse, encadrée par les touffes d'une vigne grimpante.

Je voyageai jusqu'à ce que, sur le bord d'une rivière où la maison et le jardin se miraient, j'eusse rencontré une jeune fille parfaitement semblable au portrait que je m'étais fait.

Le père était tonnelier. Elle s'occupait du ménage. Ils étaient pauvres et de belle humeur : souvent chacun de son côté chantait sa chanson, l'un taillant ses douves de châtaignier, l'autre dévidant la laine ou veillant à la marmite.

Le long de la rivière et tout près de la chambre de Frida, des peupliers avançaient leurs branches. C'est laque je me perchai, une après-dînée qu'elle travaillait à l'aiguille plus tard que de coutume, aux rayons du jour fuyant. Quand j'attaquai mes premières notes, elle releva ses yeux bleus et les tourna vers Parbre, sa main qui tirait l'aiguille retomba lentement sur ses genoux, même elle rougit un peu, puis, laissant l'ouvrage couler à terre, elle vint s'accouder sur la margelle de la fenêtre.

Oh I quelle joie s'empara de moi! Quelle ivresse j'éprouvai devant cette femme uniquement occupée de l'invisible ami caché dans le peuplier 1 comme il me fut doux d'expérimenter enfin la puissance d'attraction dont mon père m'avait parlé comme d'un privilège de notre race !

Mon bonheur dura trois semaines. Chaque soir je chantais pour Frida. Dans la journée même j'allais souvent me percher sur les cercles de barrique empilés dans le jardin. En m'apercevant, Frida me souriait amicalement, et, faisant claquer ses lèvres en manière d'appel, disait :

— Chante, petit, chante donc I

Mais nous ne donnons nos concerts qu'aux heures silencieuses du crépuscule et de l'aube. Je la regardais travailler, admirant son activité calme, le bel ordre de la maison, l'alliance de tant d'humbles devoirs avec une rêverie si purement idéale, et j'oubliais souvent, tant elle me plaisait, de piquer les mouches qui bourdonnaient autour de moi.

Hélas, hélas I

Un jour qu'elle m'avait paru plus gaie encore que de coutume^ je ne la vis pas monter dans sa chambre à l'heure habituelle» Elle est allée veiller chez quelque voisine, pensai-je. Pourtant, comme je sentais passer dans le vent les anneaux de fumée de la pipe du tonnelier, je voulus faire le tour du jardin. Tout le long de la bordure de groseillers j e sautai de branche en branche, et voilà qu'au fond, sous une tonnelle de buis, je découvris Frida et près d'elle un jeune roulier dont l'attelage s'était arrêté plusieurs fois auprès de la maison. Je croyais alors qu'il venait

pour le tonnelier Pauvre naïf I l'erreur n'était plus possible.

Il causait bas à la jeune fille qui souriait à ses paroles bien mieux encore qu'à mes chants. Elle avait pris sur ses genoux le beau fouet neuf de son ami, et ornait la poignée d'une tresse de rubans. A quelques pas de là le père fumait sa pipe en porcelaine peinte, sa forte pipe des dimanches qu'il avait gagnée dans un tir à l'aigle, car il avait été un remarquable tireur, le père de Frida.

Mon premier sentiment fut une sorte de jalousie — comme un rossignol peut en concevoir. — Mais je me repris bien vite : non, rossignol, mon ami, me dis-je, tu n'as rien perdu. Et même, puisque tu lui plais, tu vas plaire sans nul doute à celui qu'elle aime.

Alors je me mis à chanter pour eux des chants doux comme cette soirée de printemps, capricieux et légers comme les vrilles de houblon qui commençaient à tourner sur les haies.

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Au bout d'un instant Fridas'interroippit de causer, et regarda de mon côté d'un air d'impatience.

Tout mon sang se glaça.

Je continuai à balbutier quelques notes sans suite...

— Hans, dit-elle, en élevant la voix, chassez donc cet animal, je ne puis plus vous entendre !

Le roulier prit son fouet, le fit claquer d'une façon terrible, et je m'enfuis vers mon nid, tout en larmes.

La voilà donc, cette sympathie des femmes pour les rossignols ! La voilà cette intelligence de la poésie de nos chants! Elle rêvait de Hans le roulier, la blonde Frida, et je m'imaginais que le pur amour de la musique l'emportait avec moi vers les sommets ; je servais d'accompagnement à ses amoureuses pensées, je lui semblais la voix du bien-aimé, et elle souriait, et elle rougissait : un merle eût eu le même succès 1 Puis le jour arrive où son fiancé lui parle, c'est assez, je deviens un importun, un animal — oh I l'affreux mot — qu'on chasse à coups de fouet...

Je partis de très bonne heure cette année-là. Les devoirs de la paternité me retinrent seuls quelques semaines, mais à peine la couvée fut-elle drue, que je me mis en route. J'avais hâte de quitter ce lieu où j'avais été plus mal traité encore qu'à la cour de l'empereur. Mon dernier regard vers la maison du tonnelier rencontra la noce qui sortait, les violons devant, les éclopés derrière, procession de la vie. Frida était ravissante sous ses voiles, un gros bouquet fleurissait son corsage.

— Femme, femme, murmurai-je en m'éloignant, la poésie ne t'est rien, qui n'a pas nom amour I

Triste, fuyant les villes et les villages, je me dirigeai vers l'Italie. Vous devinez mes projets : c'était d'y rencontrer mon père. Je retrouvai sans beaucoup de peine notre oranger natal. Le nid avait été changé de branche, mais non pas d'arbre. Mon père était là, bien vieilli : le gris de son plumage avait blanchi par plaques, le beau brun de son dos tirait à présent sur le jaune de rouille, il détaignait, ce qui est un signe fatal chez nous.

Près de lui se tenait une rossignole d'âge moyen, qui me regardait durement. Je ne reconnus point là les jolis yeux noisette. Qu'était devenue ma mère ? J'appris bientôt qu'elle était morte de langueur en Egypte, au pied des pyramides dont le fiable gardait son corps. Son dernier cri avait été pour moi.

Pour me dire ces choses et beaucoup d'autres, mon père m'emmena à l'écart, à l'extrémité du bois. Il comprenait que la pré-

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sence de cette nouvelle compagne, une marâtre pour moi, gênait «nés confidences.

Et j'en avais tant à lui faire I

Il ne parut pas trop surpris de ma double m ésanventure auprès de l'empereur et de Frida.

— Il serait injuste, me dit-il, d'envelopper tous les rois et toutes les femmes dans une même condamnation parce qu'un empereur s'est endormi en t'écoutant. parce qu'une femme t'a chassé. En cherchant bien tu trouverais encore, sûrement parmi les femmes et peut-être parmi les princes, des auditeurs dignes de te comprendre, des adeptes de l'art pur qui t'aimeraient pour l'amour de tes divines mélodies. Cependant, mon enfant, il se peut que, de notre temps au tien, le monde ait changé. Il y a peut-être moins d'âmes tendres, moins de natures naïves, faciles à s'épanouir C'est un malheur.

— Que faire alors? demandai-je.

— Renoncer aux applaudissements des hommes et vivre comme moi dans la solitude.

— Jamais, mon père, jamais avant d'avoir fait dire à une créature humaine un de ces mots que vous avez entendus si souvent, et qui consolent de tous les dédains, de toutes les fatigues, avant d'avoir fait louer Dieu par l'une d'elles de ce qu'il a créé les rossignols.

— C'est une noble ambition, mon enfant, mais je ne sais comment tu t'y prendras pour y atteindre.

— J'irai vers les poètes.

— Il faut en trouver.

— J'en trouverai. Où habitent-ils ?

— Dans le monde entier, mais on a plus de chances d'en rencontrer à Paris qu'ailleurs: triste lieu pour un rossignol.

— Qu'importe. A quoi les reconnaît-on? J'ai vu des hommes qui portaient des feuilles de chêne en or sur leurs chapeaux?

— Ce n'est pas cela.

— D'autres avaient des palmes à leur hab^t. Des palmes, mon père, voilà un signe ?

— ^Non, mon enfant, l'espèce n'est pas galonnée. Ne les cherche ni parmi les fonctionnaires, ni parmi les hommes de finances, ni parmi les hommes de loi, ni parmi les marchands, ni parmi les propriétaires : les poètes ne se trouvent pas là.

— Où donc alors ?

— Si tu rencontres un homme qui marche solitaire dans la foule, absorbé dans un songe intérieur, aussi curieux des choses -qu'il l'est peu de ses semblables, arrêté des^demi-heures devant

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une estampe, un livre, un bijou ciselé, qui sourit on ne sait pourquoi, et tressaille douloureusement pour un coup de vent qui passe, un orgue de barbarie qui joue, un cheval qui s'abat, une figure décharnée qui mendie, il y a des chances pour que ce soit un poète.

— Mais enfin, mon père, que font-ils ?

— ^Ah, voilà I des phrases rimées, des lignes inégales qui leur coûtent beaucoup de peine, dont ils sont toujours satisfaits, et qu'on leur paye en monnaie de singe.

— Les pauvres gens 1

— ^Ne les plains pas, ils sont les plus heureux des hommes, bien qu'ils parlent sans cesse de leurs larmes et de leurs désespoirs. Tous ces nuages dont ils s'enveloppent, c'est pour le public : au fond, ce sont des gens qui ont du bleu de ciel dans l'âme.

Là-dessus mon père me souhaita bonne chance, et je le quittai pour aller revoir ma mosquée orientale et mon vieux turc aux morceaux de sucre.

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