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GERMAIN

MEMOIRE SUR LA NOUVELLE ANGLETERRE PAR MONSIEUR DELABARATE. (?) Louisbourg, le 19 novembre, 1744.

Baston, capitale de la Nouvelle Angleterre, n'a de défense que seulement un fort situé sur une isle à environ une liene de la ville, et deux de l'entrée de la rivière. Il faut absolument ranger ce fort pour aller devant la ville à bonne portée d’un boucanier. Il y avait dans ce fort quand je suis party de ce pays là, environ cent soldats miliciens comptant les officiers, les canoniers et tout. On y a aussy logé les soldats prisonniers de Canso qu'on a envoyés d’icy, mais ils n’y font point de service et ne sont point dans le nombre que jadis. Il y a 52 canous depuis 12 jusqu’à 86 livres de balle. On y attend encore 20 autres que le Roy leur envoye avec une partie de poudre.

Ces canons doivent estre placés sur une nouvelle et mauvaise plateforme qu’ils ont faite cette année à un des bouts de l'isle. On les a embarqués avec la poudre à bord d'un vaisseau marchand commandé par un nommé Philips, qui est parti au commencement de septembre dernier d'Angleterre sous l'escorte du vaisseau de guerre de 40 canons commandé par le capitaine Durel Jargeois.

On a appris par deux vaisseaux marchands qui estoient sous l’escorte du mesme vaisseau en partant d'Angleterre, que ces deux vaisseaux avoient relâché à Antigues le d'Ellam (sic) ayant perdn son beaupré. Il est à croire qu'ils ne partiront d'Antigues qu'au printems proschain.

Je sçay certainement que pendant tout l'esté passé, il n’y a eu dans le fort de Baston que 37 barils de 50 livres de poudre.

Je crois cependant que vers la fin d'octobre ils en ont acheté 150 barils d’un vaisseau qui venait d’Hollande et qui en a porté environ 500 quinteaux.

Un seul vaisseau de 76 canons embossé dessous ce fort en abattoit toutes les embrasures avant une heure supposé mesme que les misérables soldats qui sont dans ce poste résistent jusque-là, ce que je ne crois pas.

Baston est une ville considérable par son commerce et sa navigation, beaucoup d'argenterie dans les maisons, et les magazins bien garnis de marchandises. Je compte que, prenant les vaisseaux qui s’y trouveroient et les chargeant de vivres et autres denrées, la ville pourroit payer plus de cinq millions de contribution pour s’exempter du pillage ; mais je crois qu'il faudroit 5 à 6 vaisseaux de 50 à 60 canons, un brülot et quelques petits armateurs particuliers pour réussir dans cette entreprise, mais avec ses préparatifs j'en répondray sur ma vie.

Cette ville a mis depuis le mois de juin 15 corsaires dehors, dont la pluspart sont des brigantins depuis 10 jusqu’à 16 pièces de canons. Et lorsque je suis party de ce pays là (le 11 novembre) il y avoit encore quatre navires sur le chantier destinés pour la course qui porteront de 20 à 26 canons ; mais ils ne peuvent estre prêts qu’au printems prochain, et le monde commençoit à estre extraordinairement rare. Je ne compte point qu'ils puissent armer ceux-cy qu’en des petits en proportion.

Road Island, qui est la pépiniaire des corsaires et qui en a armé 28 depuis le commencement de la guerre, est un endroit très facile à prendre et à mettre à contribution.

Il n’y a que douze mauvais canons sur une isle devant la ville pour toute défense ; 4 frégattes de 49 à 50 canons, un bruslot de 2 ou 8 petits armateurs seroit plus que suffisant pour cette opération.

On peut aussy tirer de cette place une assez grosse contribution, si on n'aime mieux la brusler comme un endroit pernicieux par le nombre de corsaires qu'ils arment quasy aussy dangereux en tems de paix comme en guerre, estant des espèces de forbans qui confisquent à tord et à travers; l'entrée de ce havre est fort facile, et les vaisseaux peuvent s'approcher à portée du pistolet de la ville.

Philadelphia, autre ville du continent, n’est point du tout fortifiée. Elle n’est presque habitée que par des Koacres qui, étant maistres du gouvernement, n’y ont jamais voulu y faire de fortifications. Il est vray que cette ville est à environ 20 lieues dans le haut de la rivière où il ne peut monter que des frégattes, au plus de 80 canons; mais huit de ceux-là avec deux bombardes, quelques petits armateurs, pourroient la mettre à contribution.

Cette ville en quelque tems qu’on y fut pourroit fournir 40 bons bastimens de 100 tonneaux l'un dans l’autre, chargés de biscuits. Elle fournit presque toute la Nouvelle-Angleterre et les isles angloises de l'Amérique Méridionale de vivres de toutes espèces. Elle pourroit sans compter ses vivres et ses bastimens payer presque autant de contribution que Baston pour s’exempter du pillage. Elle a armé 7 à 8 corsaires depuis cette guerre, les Koacres qui y sont bien riches fournissent l'argent à l'intérest pour ces armemens, mais ne s'intéressent jamais dans lss corsaires.

Je n’ay jamais esté dans la ville ny mesme dans la rivière de Philadelphia, et ce que j'en dis n’est que sur ce que l’on m'en a rapporté ; mais je crois y pouvoir compter, m'en estant informé avec exactitude et à des personnes instruites et qui n’avoient nul intérêt à me cacher la vérité et qui seroient même charmées qu'on y fût; entr'autres un Jésuite irlandois qui demeure dans ce pays-là.

Pour Baston, je le connois parfaitement ; et pour Road Island quoique j'y ai esté autrefois, j'y ai encore esté ce voyage-ci, ayant employé cinq nuits à faire cette tournée, et à y visiter le Havre et l'Isle de la fortification où je n'ay vu que douze canons en fort mauvois estat, y en ayant trois sans affuts.

D'ailleurs, un certain Simon, natif de Brest, et marié depuis 6 mois dans ce pays-là, qui connoit parfaitement l'endroit, et avec qui j'ay passé un marché pour mille quarts de farine qu'il doit porter icy au mois d’avril prochain, luy ayant donné pour cet effet un des passeports ou sauf-conduit que Monsieur Bigot m'avoit envoyés. Ce Simon là, dis-je, m'a confirmé dans l'opinion que j'avois de la facilité de cette entreprise.

Je ne parle point de la Nouvelle-York qui, estant un gouvernement . royal, seroit plus difficile à entamer à cause que l'ordre s'y maintient bien mieux que dans ces autres endroits où chacun est le maistre.

Tout ce que j'ay dit n’est cependant bon que dans le cas qu'il n'y.ait point d’escadre de vaisseaux de guerre anglois à Baston et qu'il ne s'y trouve que celui qui est destiné pour cet endroit et que j'ay dit avoir relasché à Antigues ; il n’y en a eu aucun tout l'esté passé.

Je sçay par voye bien assurée que les quatre gouvernemens de la Nouvelle-Angleterre, qui sont ce qu’on appelle Ma“hetacheussay Baye, New- Hampshire, Road Island et Connecticut ont offert 800,000 pounds de ce

pays-là qui sont environ 3,000,000 livres de France au Roy d'Angleterre, s’il vouloit leur envoyer 15 vaisseaux de guerre pour venir prendre Louisbourg et qu'en outre ils fourniroient 600 hommes pour cette entreprise.

Une grande partie des personnes de Baston sont dans la ferme croyance que leur proposition sera acceptée, et elles se l'imaginent mesme si fermement qu'il est à ma connoissance que bien des gens faisoient amas de bien des choses qu'ils croyoient pouvoir vendre advantageusement au monde de cette escadre, comme rome, sucre, ete.

Ils espèrent cette escadre dans le mois prochain pour faire leurs préparatifs dans l'hiver.

Il est bien constant qu'à moins que l'armement ne vienne entièrement préparé de la Vieille-Angleterre, et s’il leur faut les secours de la Nouvelle en Troupes, cette entreprise trainera longtems, ne pouvant forcer personne dans ce pays-là où je n’ay guère vu d'échappée pour ce projet que les marchands et autres particuliers qui font le commerce de morües.

J'ay moy-mesme oui dire plusieurs fois à ces sortes de gens qu'une fois qu'ils auroient l'Isle Royale, les François non seulement ne fourniroient plus de cette denrée à l'étranger, mais scroient encore contraints de prendre d'eux pour leur propre consommation, et seraient par conséquent obligés de payer le gros impôt qui est en France sur cette marchandise quand elle est introduite par l'étranger.

Je compte qu'on auroit de la peine dans ce pays-là pour y trouver les 6000 hommes qu'ils ont offerts ; car il m'a p:.rù que les gens qui ne sont point intéressés dans le commerce des morües et surtout les campagnords quoyqu'ils fussent bien aise que cette affaire réussit, ils ne m'ont guère paru portés à y contribuer du tout par leurs personnes et point beaucoup par

leurs bourses.

La peine qu'on a eu cet esté à trouver 360 hommes pour les envoyer au Port Royal me fait croire qu'ils ont fait cete offre un peu légèrement. Car une partie de ces hommes sont Catholiques Romains Irlandais qu'on a contraints à faire ce voyage en les retenant dans les prisons.

J'ay moy-mesme parlé à beaucoup de ces gens. Je crois enfin que le monde des villes outre les bourgeois et les meilleurs artisans sont en

course, et les campagnords ne s'embarqueront qu'avec des grandes promesses et récompenses.

Il est vray qu'on y a trouvé autrefois beaucoup de monde et fort facilement pour aller à Cartagène et ailleurs aux Indes Espagnoles ; mais outre qu'ils sont dégoutés de cette entreprise par la mauvoise réussite, ils étoient pour lors attirés par l'espérance de l'or et de l'argent de ce pays là, et ils sont persuadés qu'il y a pl! de coups à recevoir que de louis d’or à gagner dans l’entreprise de l'Isle Royale, ei ils sont maistres de leur volonté.

P.S.—J'ay lu dans les nouvelles publiques de Baston qu'on envoyoit d'Angleterre 6,000 hommes soldats de marine de renfort, sçavoir, 1.00) pour Antigues, 2,000 pour la Georgie, 1,000 pour la Caroline, 1,000 pour la Barbade et 1,000 pour la Nouvelle Angleterre.

Mais ces Gazeltes déb'tent souvent de nouvelles hasardées ou fausses, Mais j'ay moy-mesme vu une lettre d'un capitaine du régiment de Philips nommé Melford qui mande qu'il doit partir d'Angleterre avec 250 hommes pour renforcer ce régiment avec un nouveau Lieutenant par compagnie, mais il ne compte point partir cette année.

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