‹ Collection de pièces de théâtreChapitre 173 sur 290 · SDR LE SUJET ET SUR LA PIECE · texte numérisé non relu

SDR LE SUJET ET SUR LA PIECE

v^ette pièce a été" faite directement d'après un des contes moraux de madame de Genlis, intitulé le Mari Instituteur. Mais , si l'on en croit Geoffroy , « Peu de tems avant que « M. Etienne fît jouer sa pièce, trois ou quatre petits auteurs « s'étaient jetés sur ce même conte, et avaient travaillé à la « hâte, dans la crainte d'être gagnés de vitesse, et se promet- « tant bien d'escamoter un succès de priorité. Tels. jadis les «jurés entrepreneurs de traductions, surtout de romans an- « glais, dépêchaient un ouvrage avec une promptitude admi- '- rable ; ce qui n'empêchait pas quelquefois qu'un confrère « plus expéditif ne mît au jour la traduction à laquelle ils tra- « vaillaient encore. »

Mais tous ces metteurs en œuvre furent consternés, lorsqu'ils apprirent qu'on allait jouer la pièce de M. Etienne. Celui-ci avait l'avantage de travailler ad hoc pour le théâtre Louvois, asile de la troupe de M. Picard, réfugiée de l'Odéon incendié.

« Là une pièce, dit toujours Geoffroy, était présentée, lue,

" reçue, apprise et jouée, en moins de tems qu'il n'en faut

" ailleurs pour obtenir seulement une audience de semainier.

« Qu'on juge si les malheureux qui s'étaient adressés au

Théâtre-Français et à ['Opéra-Comique, étaient capables de

a78 NOTICE HISTORIQUE

lutter contre l'heureux Etienne , dont la chaloupe voguait à pleines voiles, tandis que leurs barques engravées dans le sable ne pouvaient faire aucun mouvement. « La ressource ordinaire des derniers venus est de s'inscrire en faux contre l'accusation de plagiat; ils fixent l'époque de la réception de leur pièce, avec plus d'exactitude et de scrupule qu'un historien n'en met à marquer la date d'une bataille, ou bien un géographe à déterminer la position d'une ville. Quand il s'agirait d'un procès de cent mille écus, ils n'observeraient pas les formes avec plus de rigueur. Vaines précautions ! Celui qui réussit est, aux yeux du public, l'auteur légitime; le plagiaire est celui qui tombe; M. Etienne a commencé par un succès; c'est un excellent provisoire qu'il s'est fait adjuger: ses confrères tremblans attendent leur arrêt. Il est bon de connaître toutes ces misères de la petite littérature; on en est moins surpris de la médiocrité de toutes les bagatelles dont nous sommes accablés. » M. Etienne ne s'est pas, comme on pense bien, tenu à la lettre du conte de madame de Genlis : il a trop de ressources dans l'esprit pour cela. Au lieu d'un certain commandeur d'Olmar, oncle du mari, il lui a donné un frère, nommé Volmar; et les provocations simulées de duel sont tout à fait de son invention: c'est Une idée heureuse, un moyen efficace et dramatique, dont madame de Genlis elle-même eût fait usage, s'il lui fût venu à l'imagination. On sent combien la jeune épouse, que l'on veut corriger, qui est très sensible, quoique très colère, doit craindre un si grand malheur, un malheur qui ne tend à rien moins qu'à la priver d'un époux ou d'un frère; il y en a donc assez pour lui causer une révolution si grande , qu'elle prenne la résolution de commande* désormais pour toujours à son caractère.

Geoffroy, qui aimait beaucoup madame de Geulis, dit, en parlant d'elle : « Le professeur joue à ses disciples des tours ' perfides; il tourne si bien ses sujets que chacun d'eux s'ùna- « gine y voir la besogne toute faite; il n'y a que le sifflet qui « les désabuse. »

Sans chercher à déprécier madame de Genlis, nous dirons que nous ne sommes pas de l'avis de son apologiste. Son conte du Mari Instituteur est un de ses plus faibles. Le titre même est faux : on ne peut entendre, par instituteur, que celui qui fait l'éducation de quelqu'un, qui lui enseigne quelque chose. Or, donner une leçon de morale à une femme, la corriger d'un défaut d'humeur ou de tempérament, n'est pas précisément faire son éducation. Du reste, l'intrigue imaginée par madame de Genlis est romanesque et invraisemblable, et les caractères qu'elle présente sont impossibles et peu originaux. Comment croire qu'une jeune personne de seize ans entre déjà dans des accès de colère si grands, qu'elle casse et brise tout, qu'elle batte tout ce qui l'entoure, et que cependant il n'en paraisse pas le moindre indice sur sa figure, que sa physionomie soit d'une grande douceur et d'un grand calme ? La colère n'est pas de ces mouvemens de l'âme qui ne laissent aucune trace sur la figure, et un hypocrite de colère est encore à trouver.

D'un autre côté, comment un jeune homme comme Hippolyte (car c'est le nom qu'elle donne à l'époux), qui est si moutonnier qu'à aucune époque de son enfance sa douceur ne s'est démentie, peut- il, n'ayant guèi'e que vingt ans, jouer le rôle d'un homme furieux avec tant de naturel, qu'il parvienne à effrayer tout le monde, et qu'il soit cru tout à fait transporté de colère ? Passe pour une fois ; mais il est impossible qu'avec des traits doux et des joues pleines , on puisse assez

se décomposer les muscles de la face pour paraître effectivement courroucé? Cela ne peut se faire qu'en se mettant hors de soi , et il est peut-être encore plus difficile d'avoir une colère factice que des pleurs de commande. Ainsi, ceux qui croiront trouver des invraisemblances dans la pièce de M. Etienne, n'ont qu'à s'en prendre à madame de Genlis, c'est la seule coupable.

Observez qu'il faut être dans l'opulence pour pouvoir corriger une jeune femme colère ; car il doit en coûter beaucoup en glaces, cristaux, porcelaines, qu'on est obligé de casser pour la faire rentrer en elle-même. D'après cela, un mari qui n'a point de fortune ne peut guère arrêter les accès de sa femme, à moins qu'il n'emploie les mêmes moyens que Sganarelle du Médecin malgré lui , ou il faut qu'il se résolve à se laisser battre lui-même s'il ne veut pas se ruiner, en brisant tout chez lui. Il faut avoir aussi un grand et stoïque courage, pour joncher , au moindre mot , le parquet d'une salle , de débris de bouteilles , de plats , de caraffes , tellement qu'on prenne l'endroit où la scène se passe pour celui du repas dont parle Boileau, lorsque, sous les pieds des convives,

Les tables renversées Font voir un lony débris de bouteilles cassées : En vain à lever tout les valets sont fort prompts , Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.

Il est vrai que le mari, soi-disant instituteur, est colonel, et autrefois les officiers faisaient des repas de corps après lesquels ils cassaient, brisaient et jetaient tout par les fenêtres. Toutefois le moyen est bien fort, et bien hussard, avec une jeune femme de seize ans, et il est douteux qu'il convienne à des personnages du grand monde.

Disons une chose à présent , c'est que madame de Genlis a

pris, comme elle l'avoue elle-même, l'idée de son conte dans une comédie de Shakespear, intitulée ,« The Taming of the Shrew, » la Méchante Femme apprivoisée. Mais les personnages que l'auteur dramatique anglais met en action, sont les plus grossiers qu'on puisse imaginer, et quoiqu'il en fasse des gens de bonne maison , il leur prête un langage et des actions dignes des matelots et des habitans d'un marché. Pétruchio, qui a servi de tvpe à l'Emile de M. Etienne et à l'Hippolyte de madame de Genlis , est un misérable déhonté qui n'a pas la moindre notion de savoir-vivre, et Catharina, qui est l'original de notre jeune femme colère, tient des propos qui feraient rougir les prostituées d'aujourd'hui. Shakespear fit sans doute cette pièce pour amuser le bas peuple de Londres, chez qui l'on bat sa femme encore plus qu'à Paris. Madame de Genlis s'est donc tout à fait méprise, en croyant pouvoir s'emparer de ce sujet, en mettant des personnages distingués en place de la canaille de Shakespear. On sait que dans une certaine classe aujourd'hui on n'emploie jamais les voies de fait; c'est un des effets les plus heureux du bon ton, de l'éducation et des convenances.

Shakespear lui-même n'avait pas inventé ce sujet : il l'avait pris d'une ancienne ballade ou romance anglaise intitulée le Duc en bonne humeur, ou la Bonne Fortune du Chaudronnier. On croit même que cette ballade venait elle-même d'un ancien fabliau ayant pour titre : X Épouse enveloppée dans la peau de Morell. On ne se douterait guère que le sujet d'une pièce comme la Jeune Femme colère eût été transmis , de main en main, jusqu'à M. Etienne depuis un tems immémorial.

On raconte aussi, dans tous les recueils d'anecdotes, l'histoire d'un particulier qui, venant d'épouser une femme très acariâtre et très emportée , après qu'on l'en avait instruit ,

28a NOT. SUR LA JEUNE FEMME COL.

l'avait emmenée de force avec lui, à la campagne, et saisissait sur la route même toutes les occasions d'exercer quelque acte de violence et de fureur. Par exemple, sa femme étant montée à cheval, l'animal s'abattit. Alors notre instituteur conjugal prend froidement un de ses pistolets d'arçon, et brûle la cervelle du cheval abattu. Madame s'étant fâchée de ce procédé brutal, Monsieur ùte la selle, la bride et les harnais du cheval, les met sur les épaules de Madame, et l'oblige à marcher avec cet étrange fardeau, par la grande ardeur du soleil. Le pauvre irato femelle est saisi d'effroi , et tout tremblant devant un si terrible mari; et celui-ci, avant de l'avoir amenée à sa maison de campagne, l'a déjà rendue douce comme un mouton. Nous n'engageons aucun autre mari à faire usage de la recette; elle pourrait bien ne corriger sa femme d'un défaut, qu'en lui en faisant contracter un autre bien pire.

Le célèbre vaudeville d' Honorine , par M. Radet, renferme la même idée que le conte de madame de Genlis, et la pièce de M. Etienne; seulement c'est plutôt une femme difficile à vivre, qu'une femme simplement colère, qui en est l'objet. L'ouvrage est très joli et très agréable , et est fait sur un plan et d'après des moyens tout différons de la Jeune Femme colère ; on peut le regarder aussi comme une bonne comédie.

Lorsque la pièce fut jouée à Louvois, ce fut M. Clozel qui remplit le rôle d1 Emile ; mademoiselle Adeline joua celui de Rose; M. Picard, celui de Germain; M. Dorsan , celui de Volmar. Aux Français ce furent M. Armand, mademoiselle Mars, M. Saint-Aulaire et M. Monrose qui remplirent ces mêmes rôles.

OPINION DE^EOFFROY.

« E'idée de corriger un défaut en l'imitant n'est pas nouvelle. Dans une comédie de Térence, intitulée tes Adelphes , Déméa fait sentir à son frère Micion le danger d'une aveugle indulgence et d'une folle prodigalité, en faisant à ses yeux des largesses ridicules, en accordant les demandes les plus extravagantes. Dans un vaudeville dont j'ai oublié le titre , un père corrige son fils de ses emportemens, en affectant, devant lui, des emportemens plus grands encore. Dans la pièce de M. Etienne, un nouveau marié guérit sa jeune femme de la colère en faisant éclater, en sa présence, une colère encore plus furieuse. Sénèque et Plutarque ont composé de beaux traités sur la colère, qui n'ont jamais corrigé personne. La colère est un vice de complexion et de tempérament sur lequel la réflexion a peu de prise ; c'est particulièrement dans la première enfance qu'il faut la réprimer : c'est une espèce de maladie susceptible de guérison, quand la constitution n'est pas encore formée; mais qui résiste à tous les remèdes quand elle est devenue une seconde nature.

« Ces premières années, qu'on néglige comme étran-

gères à la raison et à la moralité, sont précisément celles où l'on peut réformer presque tous les défauts du caractère. Cette éducation de l'enfance, qu'on regarde comme nulle, est peut-être ce qui influe davantage sur le sort de la vie; s'il est vrai, comme je le crois, que les hommes sont heureux ou malheureux par leurs Donnes ou mauvaises qualités. Le système actuel consiste à flatter tous les vices naissans qui se manifestent dès le berceau; on les regarde comme sans conséquence : ils le sont en effet, tant que la faiblesse de l'individu ne leur permet pas de se développer; mais ces mêmes vices, dont une mère idolâtre ne fait que rire, causeront un jour la perte de ce fils tant chéri, ou du moins empoisonneront ses jours. On s'amuse de ses petites colères, de sa mutinerie, de ses caprices, de son orgueil, de son opiniâtreté : un enfant violent, emporté et tyran, donne à sa famille des scènes comiques. Un jour, ces mêmes vices l'exposeront à des scènes tragiques ; il fera expier à ses parens des ris insensés, par des larmes a m ères.

« Il est peut-être trop tard pour un mari de commencer l'éducation de sa femme quand il l'a. épousée: il vaut mieux se marier à une demoiselle tout élevée. Le titre et les fonctions d'époux nuisent beaucoup aux devoirs et aux succès de l'instituteur, et, dans nos mœurs, le mari est plutôt gouverné par sa femme, que la femme par le mari.

« Ce qui choque dans la pièce de M. Etienne , d'abord c'est que l'homme s'est marié, quoiqu'il connût à sa femme ce penchant à la colère: or, l'amour seul peut l'avoir fait passer sur un tel défaut , et l'amour ne permet

guère à un mari de faire 1 éducation de sa femme. Ensuite, il n'est pas naturel que ce mari amoureux songe à faire usage d'un moyen d'instruction aussi étrange, avant d'avoir employé les voies de la persuasion et de la douceur. Presque le lendemain de ses noces, avant d'avoir eu à souffrir de l'humeur altière de sa femme, il prend le parti de lui administrer le remède le plus extraordinaire. Que dirait-on d'un médecin qui, sur les plus légers symptômes de fièvre, prescrirait sur le champ à son malade lémétique et les purgations les plus actives? « Il n'est pas encore hien décidé qu'une femme emportée soit aisément guérie par les emportemens de son mari : le contraire pourrait bien arriver; il serait à craindre que l'exemple ne la fortifiât dans ce vice, et qu'elle ne s'applaudit de cette conformité avec celui qui est fait pour la conduire ; peut-être même ne serait-il pas étonnant que, par une noble émulation, la femme se piquât de surpasser encore la colère de son mari. L'on conviendra que si le maître et l'élève disputaient à qui crierait le plus fort, il en résulterait un beau charivari dans la maison, et une éducation très malheureuse. Fénélon , pour corriger le duc de Bourgogne des excès de fureur auxquels il se livrait, 1 environnait de la tristesse et de la terreur; il ne lui montrait que des visages abattus et consternés , et faisait coucher le prince comme attaqué d'une maladie dangereuse. Je doute fort que Fénélon eût réussi s'il eût essayé de prendre un ton plus haut que son disciple, et de s'abandonner devant lui à des excès encore plus terribles.

« L'idée ne me paraît donc ni juste , ni naturelle ; mais elle est ingénieuse , comique et théâtrale ; c'est assez pour une petite pièce sans conséquence.

C'est assez qu'en passant la fiction amuse ; Trop de rigueur alors serait hors de saison.

« C'est un personnage assez original que celui d'un mari qui montre, dans sa personne, à une jeune femme qu'il aime, toute la difformité de la colère, la fait trembler sur les fausses fureurs auxquelles il se livre, et sans le secours d'aucun raisonnement, d'aucune sentence, lui prouve, par des exemples frappans, combien un vice de cette nature est cboquant dans une femme, qui n'a d'autres armes que celles de la douceur, puisqu'il est si effrayant et si hideux dans un homme.

«Le dénoûment est invraisemblable; car, après quelques heures de ces farces d'emportement, après quelques frayeurs causées à sa femme, comment le mari peut-il raisonnablement se flatter d'avoir réformé son caractère et changé son naturel? Mais il ne faut pas y regarder de si près. Le dialogue est vif et spirituel. »

Ici, il n'est question ni de travers, ni de ridicules, ni de manies, ni de telles ou telles mœurs; c'est un incident, un seul incident qui fait le sujet de la pièce. On ne peut même pas dire que 1 action roule sur un caractère, car la colère n'en est point un: c'est une prédisposition des organes, une irritation nerveuse ou un mouvement de l'àme qui fait affluer le sang au cerveau. La colère est une affection purement physique, produite par une cause tantôt physique et tantôt morale. Au contraire, un caractère est une manière d'être toute morale; mais qui est aussi le résultat de causes soit physiques, soit morales.

DE LA JEUNE FEMME COLERE. 287 La colère est tellement physique, qu'il y en a d'autant d'espèces que d'individus, et qu'elle ne se manifeste pas de la même manière chez tous. Parmi les personnes qui en sont atteintes, les unes deviennent pâles et les autres pourpres ; elle fait faire à celles-là des hurlemens accompagnes de gestes menaçans; elle rend celles-ci tremblantes et silencieuses, et ce sont les plus à craindre; chez les unes elle passe promptement, et il n'en reste bientôt plus de souvenir, semblable à un orage, qui, après avoir été accompagné de tonnerre et d'éclairs, laisse reparaître le soleil , mais après avoir tout ravagé ; chez les autres elle dure long-tems, et la fureur semble couler de leurs lèvres comme d'une source intarissable, ou comme la lave ardente de la bouche d'un volcan en éruption; et, lorsqu'enfin elle est refroidie, elle laisse après elle une longue impression de rancune, un ressentiment lent à s'éteindre. Sans doute, la colère des peuples du nord ne ressemble pas à celle des peuples du midi. Courte et pleine d explosion, mais meurtrière et destructrice dans les premiers, elle fait place à la bonhomie, à la douceur; dissimulée, implacable et permanente chez les seconds qui la couvrent du masque de la perfidie et de la dissimulation , elle laisse à jamais la haine subsister.

Entre les sexes mêmes, elle change peu de nature, et n'a d'autre différence que celle du plus au moins, de la force à la faiblesse. Il y a plus : les femmes n'ayant pas naturellement une complexion propre à la colère , leurs organes en sont bien plus altérés que ceux des hommes; c'est toujours aux dépens de leurs charmes qu'elles en contractent l'habitude; et les contours arrondis de

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leurs formes, la petitesse de leurs vaisseaux sanguins doivent être sensiblement altérés par des mouvemens convulsifs réitérés. Aussi, voyez cette mégère à l'œil dur; sa taille est grêle, sa peau sèche, sa voix est perçante et rauque, les traits de sa figure sont décomposés, le ton de ses muscles est livide, parce que les fibres, trop souvent tendues, en sont brisées. On remarque à son cou des veines très grosses que l'état de calme fait ressembler à des cordes ; mais entre-t-elle en convulsion , le sang s'y porte avec violence, elles s'animent, et leurs mouvemens les font ressembler à des serpens.

Certes! on ne pouvait mieux représenter les furies de l'antiquité, qu'en leur donnant la figure de vieilles femmes en colère. La colère s'exprime donc d'une manière bien plus hideuse sur la figure et dans tout l'ensemble du physique des femmes, que dans celui des hommes. Les muscles du sexe fort exprimant déjà l'énergie, il semble que la colère les dérange peu; elle leur est en quelque sorte naturelle: ce n'est qu'un degré de contraction de plus ; mais les formes délicieuses des femmes, ces formes célestes qui n'expriment pas moins la douceur et la grâce que leurs traits, que leurs yeux, que leur voix, ne devaient pas être sujettes à la contraction , ni à la dilatation ; elles ne furent destinées qu'à manifester des émotions vives et douces par leurs palpitations élastiques, et non à être resserrées ou distendues violemment soit par 1 irritation de la fureur, soit par les angoisses du désespoir.

Si les femmes sont éminemment douces et gracieuses, même par leur constitution physique , une femme en colère doit donc être regardée comme un monstre dans

l'ordre moral, et haïssable autant que la femme ivre est méprisable.

L'éducation, les mœurs, l'état de civilisation actuels doivent-ils multiplier le nombre des femmes colères ? Non : plus il y a de civilisation , de luxe , de jouissances , moins on doit voir dans les deux sexes de ces mouvemens violens de l'âme, qui sont plus particulièrement le partage des classes brutales. Celles-ci , livrées à des professions manuelles et actives, mènent une vie laborieuse et dure, tellement hérissée de peines et de contrariétés, que le caractère de ceux qui la composent doit être aussi hargneux et aussi emporté que les obstacles qu'ils ont à surmonter se multiplient, et que les discussions qu'on leur fait subir sont tracassières.

Nos convenances, nos habitudes casanières, notre vie de salon, nos idées financières, nos calculs, tout tend à nous faire abstenir des mouvemens de l'âme exprimés violemment au dehors. Nos pères étaient beaucoup plus colériques , beaucoup plus bouillans que nous : de là , les grands crimes et les grandes actions de leur histoire. Il y a deux défauts qui leur étaient familiers et qui deviennent chaque jour plus rares parmi nous, c'est 1 ivrognerie et la colère. Nous sommes dissimulés et faux; nous ne nous fâchons jamais de rien, parce que nous ne savons ni aimer ni haïr, ni même ressentir, et que notre intérêt, comme un collier de force, ne nous quitte jamais. O puissance des institutions factices de la société civilisée , qui est venue à bout de nous ôter nos passions et nos humeurs ! Nous paraissons impassibles et flegmatiques, nous avons l'air mesuré , contenu; mais c'est notre cœur qu'il faudrait voir: là, Vegoïsme, l'en-

Aut. cotitemp. Et. t. TQ,

■2$o EXAMEN

vie , la perfidie ont leur trône , et méditent la ruine d autrui; là, ils ont pris soin de nous préparer aux injures de quelques-uns en nous conseillant de faire notre bienêtreaux dépens de tous ; et si nous recevons un outrage, toutes nos mesures sont prises : il était vengé même avant d'être commis. Tels sont les cœurs et les âmes de ce siècle diplomate, épicurien et calculateur.

Rien n'est donc plus rare que de trouver dans le monde une femme colère, et encore moins une jeune femme colère. Les filles qui sont gâtées par leurs parens peuvent devenir impérieuses , dominatrices , despotiques , frivoles , galantes même si l'on veut ; mais il est rare qu'elles deviennent colères. Les adulations qu'on leur prodigue, les flatteries dont elles sont l'objet, les plaisirs où on les entraîne , les séductions dont on les entoure, ont rarement pour effet de leur aigrir l'humeur, de leur échauffer le sang, ou de leur agacer les nerfs. La coquetterie , la légèreté et le plaisir s'en emparent au sortir de l'enfance, et ne leur laissent pas le tems de prendre une humeur emportée; et, si elles font leur volonté, on ne peut pas dire, au moins, qu'elles soient farouches

Nous serions plutôt portés a attribuer la colère, dans une femme, à l'habitude de vivre dans la solitude, et dans la contrainte tout à la fois. Nous sommes fâches que M. Etienne n'ait pas supposé que son héroïne, si on peut lui donner ce nom, ait été aigrie, tiraillée, tracassée par une belle-mère au milieu d'une campagne, où on l'ait accoutumée à vivre dès le bas âge , telle qu'une jeune fille peut être dans une pension. Si même on pouvait trouver quelques jeunes femmes colères, e esl

• .!imi celles qui sortent des pensionnats. Là, ayant été peu ménagées, leur caractère a été dénaturé, irrité, ce qui leur arrive quelquefois par le fait de celles qui sont accoutumées à faire la loi parmi leurs camarades. Quelquefois aussi on en trouve parmi celles qui ont été le jouet de toutes les autres.

La jeune femme colère doit donc être devenue telle parles circonstances, par la situation où elle s'est trouvée dans son enfance, soit qu'elle ait été jetée parmi des égales à l'entraînement desquelles elle n'ait pu résister qu'en leur opposant l'apreté d'un caractère réfractaire, soit qu'elle ait vécu avec des supérieures à l'ascendant desquelles elle a pu chercher à se soustraire, ou dont elle se soit refusée violemment à être le jouet.

Remarquez hien qu'au contraire l'éducation produit un effet tout opposé sur les hommes qui, hahitués à voir tout leur ohéir dans l'enfance, en contractent l'impatience et le caractère volontaire. La facilité de se voir servi augmente encore l'apathie et la mollesse du caractère des femmes, tandis qu'elle excite la vivacité des hommes.

Ainsi, la comédie de M. Etienne représente un fait vraisemblable sans être commun , et qui n'en est pas moins théâtral pour cela : le théâtre ne nous représente pas ce que nous voyons tous les jours, mais ce qui se voit quelquefois.

Nous ne partageons point l'avis de Geoffroy lorsqu'il avance qu'il n'est pas décidé qu'une femme emportée soit aisément guérie par /es emporteinens de son mari ■ (/ne le contraire pourrait bien arriver, etc. Il nous semble plutôt que c'est en voyant une difformité dans un

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autre que nous apprenons à la haïr en nous mêmes , et il n'en est pas des habitudes et de tout ce qui tient à l'humeur, comme des goûts et des penchans; on ne cherche point à s'y trouver en conformité. C'est un vrai sophisme de Geoffroy; il se trompe tout à fait, et sa sagacité et son discernement l'ont abandonné ici. On pourrait citer cent anecdotes où non seulement un défaut mais un vice a été réformé, dans quelqu'un, par le spectacle du même vice dans un autre.

Donc, l'idée de la pièce de M. Etienne est on ne peut plus juste et naturelle. On peut dire qu'il a tracé son action avec talent, et, quoique prise du conte de madame de Genlis, il n'en a pas moins eu le mérite de l'accommoder à la scène; tout en empruntant les idées de l'auteur du roman , il a su y adapter les siennes adroitement et avec bonheur.

Nous n'adoptons point non plus l'observation de Geoffroy qui trouve mauvais que le mari tout amoureux qu'il est, administre à sa femme un reinede extraordinaire avant d'avoir eu à soutenir F humeur altière de sa femme. Il nous semble qu'il est bien plus sage de sa part d'arrêter le mal avant qu'il se soit montré, que d'attendre qu'il ait paru, il en coûte bien moins à lamour-propre de sa femme de se corriger sans s'être encore compromise. Il lui ménage même par là le moyen de ne point se faire connaître ; cela est bien plus délicat. Rien n'est plus ingénieux que ce rôle d'emportement qu'a pris Emile, qui feint, en même tems, d'ignorer que sa femme ait un si grand défaut. S'il eûl attendu, avant de mettre en usage son stratagème avec Volmar, d'avoir employé les i>oies de persuasion et de

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douceur, comme le dit Geoffroy, ce même stratagème n'eût plus rien valu, et Rose aurait bien vu qu'il feignait ce qu'il n'éprouvait pas. Il ne devait pas lui laisser le teins de se reconnaître. C'est surtout dans les premiers jours d'un mariage que l'empire de l'un des deux époux se décide. Si pendant ce premier tems, si pendant la lune de miel le faible époux a laissé prendre autorité sur lui, c'en est fait, il sera enchaîné toute sa vie.

Madame de Genlis et M. Etienne ont donc parfaitement connu le cœur humain , quand ils ont traité ce sujet de cette manière.

Cette autre observation de Geoffroy n'est pas mieux l'ondée, lorsqu*il dit en terminant : Comment, après quelques heures , le mari peut-il se flatter d'avoir réformé le caractère de sa femme et changé son naturel? On en pourrait autant dire de tous les travers que nous représentent la plupart de nos grandes comédies. Sommesnous plus sûrs que le Glorieux et le Dissipateur de Destouches soient définitivement corrigés? On conviendra que ces conversions, qui sont belles au théâtre, ne sont guère vraies dans la pratique ; mais nous nous réservons d'en reparler ailleurs, la matière est trop grande.

Au surplus, qu'importe que la jeune femme soit changée ou non? le but de la pièce est de donner une leçon, et de corriger d'un défaut; cela suffit 'pour la gloire de l'auteur.

Le style et le genre de cette pièce sont une grande preuve de la variété de talent de M. Etienne, qui semble avoir renoncé à ses saillies, à sa gaîté, à sa mordante causticité, à sa finesse malicieuse et spirituelle, pour prendre le ton de la sensibilité, le ton touchant, et se-

mer son dialogue de ces petits détails charma n s qui plaisent cent fois mieux aux femmes, que tout le vieux comique de Molière, de Regnard et de Dancourt; et tout cela sans fadeur comme Dorât, sans subtilité comme Marivaux. Cependant, quoique cette petite pièce soit charmante, nous avouons que nous lui préférons de beaucoup la Petite Ecole des Pères qui nous paraît d'un comique plus franc et d'une utilité morale bien plus "rande.

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