SCÈNE PREMIÈRE
PALAPRAT
Eh bien! mon cher Bruis, te voilà confondu!
bruis.
C'en est fait, Palaprat, le bon goût est perdu; Il faut briser sa plume , et gémir en silence ; Le Théâtre-Français touche à sa décadence.
PALAPRAT
Le Grondeur est tombé... Qui l'aurait pu prévoir?
BRUIS
Comme l'événement a trompé mon espoir !
PALAPR AT.
Et voilà les arrêts de messieurs du parterre !
BRUIS
Travaillez donc long-temps , tracez un caractère ;
Ayez un style vif, une franche gaîté;
Donnez à vos portraits un air de vente,
Vous allez offusquer la bonne compagnie;
Vous avez mauvais ton , et votre ouvrage ennuie :
Mais offrez un tableau sans vie et sans couleurs,
Et couvrez-en le fond de roses et de fleurs;
Ne présentez, surtout, que d'aimables figures;
Que les formes en soient délicates et pures;
Prodiguez les grands mots et les beaux sentimens,
Vous êtes sûr alors des applaudissemens.
Tant il est vrai , mon cher, dans le siècle où nous sommes,
Que l'art de réussir est de flatter les hommes!
P AL APR AT
Ali ï que c'est bien parler! Moi, j'admire toujours Comme, après une chute, on fait de beaux discours. Le jour fatal passé , l'on raisonne à merveille.
BRUIS
Il vaudrait beaucoup mieux qu'on raisonnât la veille.
PALAPRAT
Eh mais, hier au soir, qu'es-tu donc devenu? Je t'ai cherché partout, et je ne t'ai pas vu.
BRUIS
Je m'étais renfermé dans une loge obscure,
D'où je ne perdais pas le plus léger murmure,
Et jusques à la fin je n'en ai pas bougé.
Ah! mon cher Palaprat, comme l'on est jugé!
Le spectacle fini, je m'esquive bien vite;
Mais ne voilà-t-il pas qu'une femme maudite
M'aperçoit et s'écrie : « Adieu , monsieur Rruis. »
A l'instant je suis vu par trois cents étourdis;
On m'entoure, on me presse, on me siffle, on me hue;
On me sifflait encore au milieu de la rue.