DISCOURS A L'INSTITUT
que laisse M. Laujon sont tous honorables. Pour faire son éloge, il suffit de raconter sa vie: la vérité n'a besoin cette fois ni de voiles, ni d'ornemens; et le panégyriste le plus éloquent sera le narrateur le plus fidèle. Je l'avoue, messieurs, ma tâche est douce à remplir; je moissonne dans un champ de fleurs sans épines, et je puis les prendre au hasard pour en former la couronne que je dépose aujourd'hui sur la tombe du moderne Anacréon : tel est le titre que les contemporains lui ont décerné, et que la postérité lui conservera sans doute. C'est à vous, messieurs, que j'en appelle: n'était -il pas l'image vivante du vieillard de Théos ? Jeune ou vieux, riche ou pauvre, il fut toujours aimable, toujours joyeux. Doué d'une imagination facile, il excellait dans l'à-propos; mais il dédaignait ces triomphes que l'esprit obtient aux dépens du cœur. Il n'a connu ni la haine, ni l'envie; et la saillie, qui est si souvent l'arme de la médisance, ne fut jamais chez lui que l'éclair de la gaîté. Ami du plaisir, il respecta la décence; chantre de l'Amour, il n'effaroucha point les Grâces. Ses goûts s'annoncèrent dès son enfance ; il parlait à peine , qu'il chantait déjà: sa vie ne fut, pour ainsi dire, qu'une longue fête; parvenu à son dix-septième lustre, d tirait encore des sons mélodieux de sa lyre octogénaire; enfin, les Muses avaient présidé à sa naissance, et les Muses ont reçu son dernier soupir.
Peu de tems avant sa mort , M. Laujon avait donné 1 édition complète de ses œuvres : on y reconnaît
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un esprit fin, un travail facile, une aimable négligence. On voit que l'auteur n'a pas besoin d'attendre l'inspiration : il fait des chansons comme La Fontaine fait des fables, sans recherche, sans effort, presque sans y penser.
M. Laujon a inséré dans ce recueil ce qu'il nomme la poétique de la chanson. Et , en effet , messieurs , qui pouvait mieux que lui tracer les règles de ce genre vraiment français ? Disciple des Collé , des Piron, des Favart, il fut admis par eux à cet ancien Caveau, véritable académie du plaisir, qui fut aussi, plus souvent qu'on ne pense , l'académie du bon goût. C'est aux banquets de ces législateurs chantans qu'il étudia le code de la gaîté; c'est à leur joyeuse école qu'il apprit «à soumettre la folie même aux préceptes de la raison. Mais il me semble entendre de graves censeurs se récrier sur la frivolité du genre. Eh ! messieurs, ne soyons pas plus sévères que l'inflexible Boileau , et montrons-nous fiers d'une supériorité que peut-être nous dédaignerions moins si on nous la disputait davantage. La chanson est une fleur qui se plaît sous le ciel de la France : elle y réussit sans art, sans culture; et c'est un des ornemens de notre guirlande poétique.
Il faut le dire, messieurs, nous avons un peu négligé ce précieux héritage de la gaîté de nos pères. Qu'est devenue cette joie vive et franche qui charmail leurs loisirs et embellissait leurs fêtes? Nous sommes sérieux, rêveurs jusque dans nos plaisirs; la
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froide étiquette préside à nos festins, et la triste raison s'y assied avec nous. J'en appelle à tous les âges , à tous les états : la chanson n'est-elle pas la source des plus douces jouissances? Enfans, on nous berce avec elle; vieillards, nous lui devons encore quelques illusions, et elle nous conduit gaiment au ternie de la vie; pauvres, elle nous console de nos peines; riches, elle nous distrait de nos ennuis. Tour à tour naïve, tendre, morale et guerrière, elle fait éclore les idées les plus riantes et les sentimens les plus élevés; elle inspire l'amour, cimente l'amitié, frappe le ridicule, enflamme le courage; enfin, elle est h la fois l'interprète du cœur et l'organe de l'esprit.
Telle est la chanson dans les œuvres de M. Laujon. Son talent flexible et varié en saisit tous les caractères, en fait ressortir toutes les nuances. C'est à celle heureuse fécondité, c'est à ce tour d'esprit délicat que M. Laujon dut les bienfaits d'une cour spirituelle et galante. Il composa pour elle une foule de petits ouvrages remplis de grâce et de fraîcheur. On n'v voit point le poète courtisan qui mendie la faveur par de serviles adulations, mais l'homme de lettres qui sait plaire par le noble exercice de son talent. M. Laujon n'a donné que de justes éloges , et n'a reçu que d'honorables récompenses; enfin, messieurs, il a eu un talent bien rare, il s'est fait estimer de ceux qu'il s'était chargé de divertir. La pastorale de Daphnis et Chloé fixa sa destinée; elle lui valut la protection d'un des premiers personnages de l'Etat ,
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que l'Académie française s'honore d'avoir compté parmi ses membres. Il n'a manqué à M. Laujon qu'un bonheur dont je sens tout le prix, celui de siéger dans cette enceinte en même tems que son bienfaiteur.
Comblé de grâces et de faveurs, M. Laujon avait acquis une fortune assez considérable. La révolution le jeta dans un état voisin de l'indigence. Riche, il avait eu le vrai luxe d'un homme de lettres; il avait placé ses fonds dans sa bibliothèque : par malheur ses livres les plus précieux étaient couverts d'armoiries; il fut une époque où c'était un grand crime, et M. Laujon déposa par prudence ces dangereux ouvrages chez son ami M. Desprez; peu de tems après, étant menacé d'une vente forcée de tout son mobilier, M. Laujon court chez son ami, retire les livres et les replace dans sa bibliothèque pour ne pas frustrer ses créanciers.
On rapporte souvent des traits de probité qui surprennent peu les honnêtes gens : celui que je viens de citer n'est pas de ce nombre; il pourra étonner les hommes les plus délicats.
Le théâtre doit à M. Laujon des ouvrages agréables : Églé et V Amoureux de quinze ans sont deux tableaux d'un dessin pur et gracieux; et cependant, lorsque l'auteur se livre à des compositions dramatiques, on voit que c'est encore la Muse de la chanson qui l'inspire: elle veut essayer un ton plus grave, des manières plus imposantes; mais elle se trahit à