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la naïveté de son langage , à la délicatesse de ses formes, et l'œil le moins clairvoyant reconnaît Erato sous le masque de Thalie.
L'homme a beau varier ses compositions, l'écrivain a beau s'exercer dans les genres les plus différens, tout ce qui sort de sa plume porte le cachet de son talent naturel. C'est ainsi que Marivaux écrivant des comédies, faisait encore des romans, et que le Sage, écrivant des romans, faisait encore des comédies; car ce n'est pas seulement la facilité de combiner des scènes, et de développer une intrigue, qui constitue l'auteur comique , c'est fart de saisir les caractères, d'observer les mœurs, et d'en présenter un tableau dramatique et fidèle. On a beaucoup disserté sur le but de la comédie : des philosophes du siècle dernier l'ont regardée comme la seule école de la sagesse ; des critiques de nos jours , au contraire , la représentent comme fatale aux mœurs et à la religion. Mais les philosophes n'étaient pas tout à fait sages, les critiques ne sont pas tout à fait religieux. Ainsi, ne soyons ni trop séduits par les uns, ni trop effrayés par les autres , et continuons d'aller à la comédie, sans espoir, si l'on veut, d'être plus parfaits, mais sans crainte aussi de devenir plus vicieux.
Peut-être est-ce une erreur de prétendre que la comédie dirige les mœurs; elle les suit, elle en reçoit l'influence, et devient en quelque sorte l'histoire morale des nations. Elle est, pour la postérité, l'image vivante des générations qui tic sont plus. C'est, si je
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puis m'exprimer ainsi , un écho qui se répète d'un siècle dans un autre, et qui se prolonge à travers la succession des âges. L'histoire nous rappelle, nous retrace le passé; la comédie nous y transporte: elle apprend à connaître, à juger les peuples; elle est, pour les moralistes, ce que les médailles sont pour les antiquaires.
Qui peint mieux les Athéniens que les comédies d'Aristophane? Un auteur qui parvint à la célébrité en immolant à la risée publique les grands hommes de son tems, vivait à coup sûr chez un peuple ombrageux, ingrat et jaloux. Si, chez une nation, la satire de tout mérite personnel est une des règles du théâtre, l'ostracisme doit être un des articles de la législation ; et les hommes qui se plaisent à voir outrager Euripide parce qu'il est trop grand, sont les mêmes qui exilent Aristide parce qu'il est trop juste. Denys, tyran de Syracuse, s'étant adressé à Platon, afin d'avoir une idée positive du gouvernement et du peuple d'Athènes, le philosophe, pour toute réponse, lui envoya le théâtre d'Aristophane.
Peut-être la comédie latine n'offre-t-elle pas un champ aussi vaste à l'observateur. Les Romains, ayant imité les Grecs, n'ont point eu de théâtre national; encore les ouvrages de Plaute et de Térence sont-ils d'excellens sujets d'étude pour les historiens : ou \ retrouve une foule d'usages qu'eux seuls nous ont transmis, et rien ne nous fait mieux connaître la dissolution de la jeunesse de Rome , les séductions
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des courtisanes, l'effronterie des parasites, et enfin tous les élémens dont se composait la société sons les maîtres du inonde. Mais passons aux tems modernes , et hâtons-nous d'arriver a l'époque la plus mémorable de notre gloire dramatique, à l'apparition de Molière : son théâtre n'est-il pas le tableau le plus parfait des mœurs de son tems? C'est un des privilèges de ce beau siècle; tout en restera: de grands généraux, de grands écrivains en ont immortalisé la gloire. Molière en a immortalisé les ridicules et les vices: c'est lui qui, ouvrant au génie la plus vaste et la plus brillante carrière, a fait voir tout à la fois dans l'auteur comique , le peintre éloquent , le moraliste sévère et l'historien fidèle. Oui , messieurs , sous le pinceau de ce grand homme , la comédie s'est tout à fait associée à l'histoire ; il semble que les personnages de l'une soient des témoins qui restent pour déposer en faveur de l'autre devant la postérité. En effet, messieurs, transportons - nous par la pensée dans l'avenir le plus lointain ; supposons que de nombreuses générations se sont succédé , et que, par l'effet de ces grandes catastrophes qui bouleversent les empires , tout ce qui a été écrit sur les deux derniers siècles a disparu: histoire, chronique, inscriptions, médailles, tout s'est abîmé dans la nuit des tems, et les comédies seules ont survécu à cette destruction universelle. Eh bien, messieurs, j'ose l'affirmer, on devinerait, par elles, toutes les révolutions politiques et morales des deux siècles. Au premier
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coup d'œil jeté sur les œuvres de Molière, qui peut méconnaître le siècle où il a vécu? Le tems où parut le Misantrope était, à coup sûr, celui de la politesse et de l'élégance ; la cour où l'on s'exprimait aveccette pureté de langage, était l'asile de l'esprit et des grâces; le pays qui produisait de pareils chefsd'œuvre était parvenu à un haut degré de gloire et de civilisation. La religion était en honneur; car les fripons se couvraient de son masque pour usurper l'estime publique : Tartufe nous l'apprend. Les lettres étaient en crédit; car le faux savoir même était un moven de fortune : les Femmes Savantes en sont la preuve. La noblesse était considérée; car tout ce qui était riche aspirait à être noble : le Bourgeois Gentilhomme l'atteste. Mais , à mesure que les classes de la société se confondent, les mœurs publiques se pervertissent : bientôt la noblesse se prodigue; elle se décrédite. La bourgeoisie veut copier la cour; elle n'en imite que les ridicules et les vices, sans en emprunter l'éclat et les grâces : enfin , le noble se dégrade et le bourgeois ne s'anoblit pas. Voilà encore, messieurs , ce que nous dit Molière, et ce que nous confirme Dancourt , historien du second ordre, mais qui n'en est ni moins fidèle, ni moins véri clique.
Tel était, messieurs, l'état de la société à la lin du dix-septième siècle. Le dix-huitième commence, et les mœurs se dépravent encore; mais ce n'est point ce désordre seul qui afflige les regards de l'observa-
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tetir : une plaie cruelle porte ses ravages jusque dans le cœur de l'État. Sans doute de grands malheurs oui nécessité de grands sacrifices; car la fortune publique est livrée à des parvenus grossiers : des laquais enrichis foulent aux pieds toutes les lois de l'honneur; l'honnêteté, la pudeur sont bravées; la vertu n'est plus qu'un vain mot!!! N'ai-je pas fait, messieurs, l'analyse de Turcaret? Dès lors, plus de contrainte , plus de frein , plus de masque : l'hypocrisie est le seul vice qu'on n'ait plus. Que dis-je? elle existe encore; mais ce n'est plus l'homme pervers, c'est le sage qui se déguise : on rougit des affections les plus douces , on est honteux des liens les plus sacrés , et le Philosophe marié met à cacher son bonheur, le soin que Tartufe prenait pour dissimuler ses vices. Quelle époque de corruption que celle où un homme d'honneur se croit perdu s'il laisse éclater son amour pour l'épouse qu'il a promis d'aimer! Et, remarquezle bien, messieurs, ce n'est pas le travers, la manie de quelques individus, c'est le Préjugé à la mode. Qu'on me cite des pièces historiques, des mémoires particuliers qui caractérisent mieux les désordres de la Régence. En voulez-vous encore des témoins irrécusables ? voyez ces jeunes débauchés qui sembleni se parer du mépris public ; voyez ce Marquis de Moncade , qui oublie sa dignité pour réparer sa fortune. De toute part éclatent des symptômes de décadence : la littérature dégénère avec les mœurs ; les froides antithèses du bel-esprit remplacent les rapides
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inspirations du génie; la manie de l'analyse succède à l'esprit d'observation ; le précieux , au naturel ; la manière , à la grâce : des esquisses agréables , des miniatures charmantes , des écrivains spirituels ; mais plus dévastes conceptions, plus de grands tableaux, plus de grands hommes : j'en atteste Marivaux , Lanoue, Dorât, et leurs tristes imitateurs. D'un autre côté, on disserte, on déclame, on prêche au théâtre. Les comédies de Molière ont du être écrites pour un peuple éclairé ; celles de La Chaussée , de Diderot , de Voltaire , l'ont été pour un peuple raisonneur. Quel mouvement rapide dans la marche des idées! quels incroyables progrès dans la confusion des rangs! Nanine paraît sur la scène, et ce n'est plus un jeune seigneur perdu de mœurs , c'est un sage qui se mésallie. Moncade sait qu'il s'avilit, Dolban est persuadé qu'il s'honore; et ce qui était naguère l'oubli de la dignité, n'est plus maintenant que le Préjugé vaincu. Sous le siècle de Molière, la bourgeoisie cherche à s'élever; sous le siècle de Voltaire, c'est la noblesse qui aspire à descendre; l'un a fait de M. Jourdain le bourgeois gentilhomme; l'autre a fait du comte Dolban le gentilhomme bourgeois.
Lorsque tous les rangs se mêlent, lorsque toutes les distinctions s'effacent, on doit bientôt parler d'égalité, de loi naturelle: aussi, en suivant les comédies du tems, voyons-nous des imaginations exaltées rêver, dans un siècle corrompu, les perfections chimériques de Tàge d'or. Mais quel contraste entre les