‹ Collection de plombs historiés trouvés dans la SeineChapitre 29 sur 36 · ÉLOI, MAÎTRE SUR MAÎTRE, MAÎTRE SUR DIEU · texte numérisé non relu

ÉLOI, MAÎTRE SUR MAÎTRE, MAÎTRE SUR DIEU

De quoi on aurait été assez mécontent dans le ciel, si n'était que Notre-Seigneur fit observer qu'il ne fallait pas désespérer du pécheur et qu'on trouverait moyen de le ramener. Là-dessus, Jésus- Christ se serait présenté à saint Éloi, sous l'habit de compagnon faisant son tour d'Europe. Questionné par le maître sur ce qu'il pouvait avoir appris en fait de secrets de métiers dans ses voyages, le compagnon répondit qu'il pouvait se passer du travail pour ferrer les chevaux les plus fringants, et, l'occasion venue, il coupa le jarret d'un cheval pour ferrer le pied à son aise, sans être exposé aux bonds de l'animal. Fuis, il rétablit la jambe dans son premier état. Or, un jour que l'ouvrier étranger était absent, saint Georges, diton, vint, sous la figure d'un page, demander qu'on ferrât sa monture fort peu endurante, il en avertissait le maître.

Éloicrut n'avoir qu'à imiter Touvrier nouveau venu. Couper la jambe était chose ÎB/oîle^ mais la remettre devint une difficulté, et maître Éloi se trouva arrêté dans cet endroit de la recette. Comme il était fort en peine de répondre aux plaintes du page, qui ne s'arrangeait pas de cette expérience, le compagnon étranger rentra précisément sur ces entrefaites, et trouva le maître dans un grand embarras. Éloi ayant eu recours à lui pour savoir comment terminer sa cure, l'ouvrier, après avoir remis lui-même le pied, lui montra son enseigne. Éloi, disposé ainsi à convenir de ses torts, avoua qu'il pouvait bien y avoir plus habile que lui, surtout si Dieu s'en mêlait. On lui fit voir que c'était le cas. Il descendit donc son écriteau, et, selon les maréchaux-ferrants, cet événement aurait été la cause de sa conversion.

D'après cette donnée, il est facile d'expliquer la peinture sur verre, sauf qu'on y représente Éloi en costume épiscopal et la tête nimbée, pour indiquer ce qu'il devint plus tard.

Cependant, quoique nous ayons voulu rejeter sur les nations étrangères ce qu'il y a de baroque dans cette légende apocrjrphe de saint Éloi, il nous faut bien convenir qu'elle s'était fait jour en France. Les traces que nous en rencontrons, montrent qu'elle s'était altérée en passant chez nous, mais enfin voici ce que nous lisons dans Sauvai, tome III, page 37 :

c II n'y a pas bien longtemps qu'à la Madeleine du Boule se voyait un saint Éloi placé dans une niche, en habit pontifical, sa mitre en tête, ferrant un cheval, et cela sanâ se baisser, ainsi que les autres maréchaux, ni lui faire tenir le pied, mais assis dans un fauteuil, une enclume auprès de lui, et un cheval qui n'avait que trois pieds, parce qu'il lui en avait coupé un qu'il tenait et y attachait un fer avec son marteau, car les maréchaux veulent à toute force que saint Éloi ait été maréchal, ce qui est cause qu'ils l'ont

pris pour leur patron, aussi bien que tous les autres gens de marteau, et disent enfin que quand il voulait ferrer un cheval, d'abord il lui coupait le pied, mais sans lui faire de mal, ni même qu'il saignât ; puis l'ayant ferré à la main sur son enclume, il le lui remettait, et pour lors le cheval marchait comme auparavant ; et quoique cette belle représentation ait été ôtée, on la voit encore dans les anciens sceaux de cet hôpital, et peut-être dans celui dont ils se servent à présent. »

Pour ce qui est de la bougie roulée, Saint-Foix, page 51 du 5* volume de ses Essais historiques sur Paris ^ publiés en 1767, dit, d'après l'auteur de V Histoire de Paris ^ que, pendant la captivité du roi Jean, en 1355, le prévôt des marchands et les échevins présentèrent à l'église Notre-Dame une bougie (apparenunent roulée) , aussi longue que le tour de l'enceinte de Paris. Ce don, qui se renouvelait chaque année, fut suspendu pendant les guerres de la Ligue, environ vingt-cinq ou trente ans. En 1605, Miron, prévôt des marchands, donna, en place delà bougie, dont la mesure peut sembler à peine croyable, une lampe d'argent qui brûlait nuit et jour devant l'autel de la Vierge. De pareilles bougies roulées sont indiquées fréquemment parmi les ex-voto ^ depuis le VIP siècle jusqu'au XV*. Cependant divers faits montrent que cette pratique était tout à fait dans l'esprit du temps. On peut consulter à ce sujet les Mélanges d' archéologie j du K. père Cahier (Mémoire sur la Couronne de lumière d' Aico-la-Chapelles tome III, page 9, n* 4) *. J'en emprunterai aussi un exemple à la cuve baptismale de l'église Sainte-Croix de Provins, que l'habile et consciencieux artiste, M. Fichot, a publié dans s^es Monuments de Seine-et-Marne ^ et dont il a bien

1 Voir le DicUonnatre iconographique des znonTiments de l'antiquité chrétienne et du moyen âge. 3 volumes in-8o, publiés par M. Guenebault.

voulu noos commnûiqueT le dessin que l'on voit ci-dessous. Cette figure et les nôtres s'expliquent mutuellement, de façon à ne laisser aucun doute ; et d'autres s'en éclairciront désormais.

Un des anciens vitraux de l'abbaye de Saint-Denis, publiés par Montfaucon dans sa Monarchie française, reproduit une scène de ce genre.Ony voit une statue de saint Louis, à qui deux personnages offrent une bougie roulée. Ces vitraux sont aussi reproduits dans l'Univers pittoresque de M. Didot.

Nous ne voulons pas dire cependant que tous les derges offerts en ex-voto fassent des bougies roulées conmie celles que nous montrent UM plombs. Pour n'induire personne en erreur, nous conviendrons que certains actes mentionnent clairement de vnùs cierges d'uoe dimension monstrueuse. Ce que nous avons constaté,

demeure établi ; mais, pour ne pas exclure tout ce qui ne se range point dans les formes constatées ici, citons une indication donnée par Sauvai : « Parmi les miracles de sainte Geneviève, je trouve qu'un aveugle nommé Magnard offrit à la patronne de Paris deux cierges qui étaient aussi pesants que lui. > Mais cela dit, pour ne pas donner une portée exagérée à nos citations, revenons à ce que nous font connaître nos enseignes-.

SAINT ËLOI.

Saint Éloi forgeant sor une enclume ; il reçoit de la main gauche une bougie roulée que vient de lui offrir un personnage debout devant lui. A côté du personnage est un ohevfd,

Dans la partie supérieure de la plaque, le mot :

EUGurs.

tl se peut que le coin entamé, sur la tête du client, ait eu autrefois un S ou SCS (sanctus).

Ce plomb, de la un du XIII* siècle, a été trouvé an Font^n*- Change, en 1849.

SMNT ÉLOI.

Variété, d'un travail barbare, mais toujours exécutée d'après

Saint Éloi assis sur un siège antique, la tête couronnée, lient d'une main son marteau, dont la masse est bien menaçante pour une si mîûgre enclume, et de l'autre la bougie roulée que lui présente un personnage, la tête couverte d'une coiflure bizarre. Devant ce dernier, un cheval bridé.

Au-dessus des personnages, la légende suivante entre double filet:

SCS ELIGIUS.

Ce plomb, du commencement du XIV* siècle, a été trouvé an pont Notre-Dame, en 1862.

StINT ÉLOI.

Variété moins étrange que la précédente, mais marquée encore d'un cachet de maladresse hardie qui n'est pas pire, ^rès tout, que hien des monnàes du moyen âge.

Saint Éloi, assis, tient de la main gauche un fer à cheval appuyé sur une enclume, et de la main droite un marteau.

Au pied de l'enclume un petit cheval, et au-dessus un personnage tenant la bougie roulée. Nous retrouyerons bientôt (page 161) un cheval presque aussi petit, mais qui s'approche de l'enclame en tournant ses oreilles vers le saint, comme s'il comptât sur lui.

Au-dessus, la légende ci-après :

S. EUGIVS.

Ce plomb, du XIV' siècle, a été trouvé au pont Notre-Dame, n 1860.

SMNT ÉLOI.

Plaqne dont l'extrémité supérieure est en forme de fronton. A gauche, sûnt Éloi, en costome épiscopal, tient de la main gauche 3a crosse, dont la volute est tournée en dedans. De la mùn droite, il semble bénir un personnage agenouillé qui lui présente la bougie roulée, et dont les membres sont tracés de la manière la plus primitive. Derrière ce personnage, la tête d'un cheval. Au centre, une enclume peut-être, ou son tas (comme on appelle le bloc de bois qui la soutient], supportant un calice.

Au-dessus, la l^nde écrite (on plutôt fondue] de droite à gauche :

SIGNV SCI ELIGn.

Ce plomb, du XIV' siècle, a été trouvé au pont Notre-Dame, en 1863.

SAINT ÉLOI

Mâme composition que la précédente, où le costume du stûnt et son calice nous avaient déjà fait douter qu'il fallût voir une enclume près de lui. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce sujet (page 162).

Légende encore plus embrouUlée que la précédente, mais dans laquelle pourtant, arec un peu de bonne volonté, l'on reconmdtra l'intention d'écrire :

SIGNV SCI ELI. . .

Ce plomb, du XIV' siècle, a été trouvé au pont Notre-Dame, en 1862.

SAINT ÉLOI

Le saint forge un fer à chevitl. I)ii reste, toujours le motif que nous avons tu dominer jusqu'à présent.

L'objet que tient le pèlerin nous paraît une sorte cle compromîa entre le cierge proprement dit et la môme bougie foulée que nous avons \'ue dans les enseignes précédentes. Ici, selon nous, c'est tine véritable torclie [intortieia, comme parlait le moyen âge), c'est-àdire une tige formée par la toreion de quatre bongies filées qui brûlent à la fois. Je ne puis réussir à y voir un serpent, comme l'a voulu certwn archéologue mal inspiré, ce me semble, par son imagination.

Au sommet de la plaque et au-dessus de la légende, se trouve un fer à cheval, ùnsi que nous l'avons déjà observé dans la première plaque du même saint (page 1^}.

Légende [eu vieax français) :

S. ELOVIS.

Ce plomb, de la fin du XIV' siècle, a èU iemvi au Pont-au- Change, en 1863.

SAINT ÉLOI

V«idté, mais dans une sitaation inverse, comme nous l'avoDS dcjîi TU deux foÎB. I*e pèlerin présente des deux nuàns sa bougie roulée. L'enclume est bien menue pour un atelier de foi^roD, ma^ nous avons eu pis que cela dans la plaque de la page 1 58.

SAINT ËLOI.

Sachet de foirme ronde, dont le cou est garni de deux anneaux; la panse montre saint Ëloi, assis, forçant siir nne enclume posée devant lui ; en face, un personnage debout tient élevée une bougie roulée. Cette représentation est entourée de trois filets, dont les interstices sont hachés en sens opposé.

Revers. — Le saint debout, la mitre en tête, tient sa crosse de la nuûn gauche ; devant lui, un homme que suit son cheval, dont on ne voit que la tête.

Bordure comme sur l'autre côté.

Ce sachet, de la fin du XÏV* siècle, a été trouvé au pont d'Arcole.en i862.

SAINT ÉLOI

Sajnt Éloî del^out, revêtu desornemeuts pontificaux; delà maîn gauclie, il tient sa crosse; de la droite, il bénit un personnage debout, qui élève des deux mùns une bougie roulée et devant lequel se croisent deiix béquilles. Entre les deux personnages est placée une sorte de crédence sur laquelle est un calice surmonté de sa patène.

Au-dessus des personnages, on peut apercevoir, en caractères renversés, mais non plus en mots écrits (ou obtenus},- de droite à gauche, comme on l'a vu antérieurement :

iSf ËLI61YS.

S'il fallût voir au centre une enclume, on un tas supportant le calice , ce senùt la première fois que ces petite monuments repré-

«entenûent sans iocertitude le saint comme orfèvre. Mais la grossièreté de presque tontes ces enseignes semble exclure l'intervention de l'orfèvrerie lapins élémentaire dans les auteurs. On dirait que la maréchalerie se serait piquée de faire œuvre de son métier. Aussi, je suis porté à croire que le calice indique ici [comme ci-dessus, pages 160 et 161) un autel et, partant, l'intérieur d'une église. Les deux béquilles du pèlerin me parussent autoriser tout particulièrement cette suppowtioti ; car, selon moi, on a voulu rappeler le fait rapporté en ces termes dans la vie du saint évêque :

■ En l'abbaye de Saint-Denis, il aperceut ioignant le sépulcre un pauvre homme perclus de tous ses membres, il s'informa du temset de la cause de son mal, et s'il n'avait pas créance que saint Denis le pouvait délivrer. Le malade ayant répondu qu'ouy, saint Ëloy pria quelque tems, et puis lui commanda de se lever, le tira de sa main et le guérit, à condition toutefois de n'en rien dire à personne. *

Cette enseigne, du XIV* siècle, a été trouvée au Petit-Pont Saint-Charles, en 1856.

Fragment qui s'explique sans peine à l'aide de la plupart des représentations précédentes.

SMNT ËLOI.

Variété du type précédent, sauf qu'ici le fer îi cheval paraît bien donner le caractère d'enclume au bloc du milieu. Mais, dans l'état où ce plomb nous est parvenu, il ne serait pas impossible que j'eusse dessiné comme un fer il cheval ce qui n'aurait été primitivement que la courbure supérieure d'une patène vue de ffux sur un calice maintenant écrasé,

La singulière coiffur*! du boiteux pourra ctic mieux comprise quand nous l'aurons vu se répéter avec quelques modifications. Ajournons donc l'idée qu'il faut s'en furnier, jusqu'à plus amples renseignements.

Légende :

S • ELIGIUS.

Ce plomb, du XIV' siècle, a été trouvé au pont d'Arcole, en

SAINT ÉLOI

Autre rancté, où uous persisterons à voir un autel.

Le boiteux est agenouillé, et son long vêtement poumût le faire prendre pour une fenune. I-a coiffure devrait aider à se prononcer sur l'intention de l'artiste; mais ce moyen de détermination ne m'éclaire pas suffisamment, quoique je propose [page suivante) une hypothèse sur laquelle le lecteur se décidera s'il veut.

La légende, malgré deux ou trois lettres malencontreuses, dit assez clairement :

ijt S. ELIGIUS.

Ce plomb, du XIV' siècle, a été trouvé au i>ont Notre-Dame, en 1860,

StINT ÉLOI.

Variété nouvelle, oii l'autel peut paraître douteux, à cause de l'oblitération du calice. Mais ce petit disque, qui se rattache à la main du saint, n'est-îl pas la patène déplacée par une exécution maladroite?

Le boiteux semble coiffé de deux cornes; miûs en comparant notre enseigne à celles des pages précédentes, on verra que cette bizarrerie s'explique par un chaperon mal dessiné ou mal vemi à la fonte. Est-ce un bonnet d'homme ou de femme? Autre question. Cela ressemble passablement au petit chapeau des Vàlaisannes; à moins qu'on ne prétende y retrouver la pomme-de-terre-fritte des Vaudoises.

La légende est confuse, inverse (conunc la composition] et tronquée. Mais ce que nous avons vu d'eiiseti/nei relatives à saint Éloi, ne permet pas d'hésiter sur la destination de celle-ci.

Ce plomb, de la fin du XIV* siècle, a été trouvé au pont d'ArcoIe, en 1863.

SMNT ÉLOI.

. C'est encore l'homme aux béquilles, mtâa le cheval reparaît, et le swnt est évidemment dans son atelier. Nous avons donc ici la combinaison de deux types qui étaient séparés précédemment,

* NTTM SANCTI ELIGII NOVIOMENSIS. , .

Voicidoncla seule enseigne de sfùntÉloi qui porte le nom de son aiége épiscopal (Nojon). Faut-il en conclure que toutes les autres aussi avaient été fabriquées en Picardie? Four l'honneur de l'art parisien, nous ne demandons pas mieux que de l'admettre. Mus les Picards ne nous en sauront peut-être pas gré.

Cette enseigne, du XIV' siècle, a été trouvée au pont d'Arcole,

StINT ËLOI.

Il semble qu'ici encore on ait voulu évincer l'orfèvrerie ; k thù dire, le nombre des maréchaux, bien supéricurà celui des orfévres, assurait au pèlerinage une clientèle tout autrement considérable. Mois le marteau et l'enclume auraient lusse la désignation indécise, et le fer à cheval si fréquemment représenté annonce une affect»^ tion de parti pris exclusif. Aussi, croyons-nous que les orfévrça ont fort peu de part en tout ceci, quoique cette foLs la gaucberie de l'artiste soit très-aupportable '.

' Nous devons ce bois à l'obligeai Prioux.

e de notre savant collègue U. Stanislas

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