‹ Collection de plombs historiés trouvés dans la SeineChapitre 35 sur 36 · SAINT QUENTIN · texte numérisé non relu

SAINT QUENTIN

Bnste de saint, la t«te nimbée et sommëe d'un anneau qui se répète aux extrémités.

Il serait peut-être trop exigeant de demander une détermination bien claire du costume. Le modèle doit avoir été un buste exécuté en orfèvrerie (ou en chaudronnerie dorée), et cet idéal était un peu ingrat. Aussi royons-nous fréquemment que les bustes en métal laissés par le moyen âge sont des compositions assez désagréables, sauf certaines œuvres du XV" siècle ou du XVI*, qui ont été confiées à de vrais artistes et sans ménager la dépense. Mais, ici, je crois pouvoir reconnaître l'intention de représenter un costume de

diacre, et je suis porté à croire, comme on le verra tout à Fheure, qu'il s'agit de saint Quentin : or sa légende nous le donnant pour un prédicateur de second ordre, plusieurs monuments anciens lui ont attribué la dalmatique et non pas la chasuble. Car, pourTépiscopat, personne ne le lui décerne.

Des traces de clous sur les épaules m'ont paru autoriser l'attribution de ce buste à saint Quentin. On sait qu'il fut martyrisé par ordre du farouche Riccius Varus, dont la verve était inépuisable en inventions de cruauté. Mais les monuments ne sont pas d'accord sur l'espèce de torture que notre saint endura. Ce qui nous importé, c'est que plusieurs le montrent les épaules traversées par de gros clous et c'est même ainsi qu'il figure, — également en buste (entre les trois fleurs de lis de France), — dans les armoiries du chapitre royal de Saint-Quentin-en-Vermandois. Cela devait reposer sur une tradition locale, et il est tout simple qu'on l'ait maintenu pour un souvenir destiné aux pèlerins qui étaient venus visiter les reliques du patron. Selon d'autres, au lieu de clous, c'aurait été des lances qui perçaient le torse du saint obliquement, d'une hanche à l'épaule opposée. Mais nous n'avons pas à rédiger une monographie du martyre de saint Quentin, où seraient énuméréd tous les supplices que la tradition imagina pour répondre aux expressions techniques, un peu obscures, du narrat2ur primitif et à la réputation de férocité que s'était acquise Eîcciovare (comme

on dit).

Ce plomb, du XV' siècle, a été trouvé au Petit-Pont, en 1856.'

StINT QUENTIN.

VAEIÉTÉ.

Tête de face nimbëe, oùkchevelureprendraspectd'ime calotte. Si nous n'aTions été dirigé par le plomb que nous exposions précédemment, nous aurions pu être fort embarraasé sur l'attribution de celui-ci ; mus deux SEÛllies encore assez accentuées sur les épaules, nous donnent lieu de penser qu'il j avait là deux clous se rattachant aux ornements supérieurs, et qui auront dispara par suite du manque d'appui dans une plaque découpée à jour. D'après cela, nous l'attribuerons également à saint Quentin, sauf meilleur avis.

Notre enseigne est garnie par derrière d'une aiguille avec son arrêt, et de quatre griffes destinées à la fixer sur le vêtement.

Ce plomb historié, de la fin du XIV" siècle, a été trouvé au Petit- Pont, en l'année 185-1.

SAINT DOMINIQUE DE Lt CALZtD*.

Le saint debout, la tôte entourée d'un nimbe perlé, vêtu en ermite ou en l>énédictin, et tenant de la main gauche une crosse (peut-être), si ce n'est un simple bourdon que la queue du coq semblerait couronner; car on prétend qu'après avoir été refusé par les bénédictins, saint Dominique devint plus tard abbé, lorsque sa vertu attira les regards. Un coq et une poule sont posés, le premier sur son bras gauche, l'autre sur son bras droit. A ses pieds, à droite, est agenouillé un personnage tenant dans ses mains quelque chose comme une torche qui atteint le poignet du sùnt.

Cette représentation est encadrée dans un portail dont la partie supérieure, en pignon, est garnie de crossetta ou crochets; et accompagnée, au-dessous, d'une arcade demircircultùre perlée

comme le nimbe. Sous les pieds du saint est placée une construction qui semble être un pont, sur le milieu duquel est une tour crénelée , ou une enceinte de ville précédée par le petit pont que défend cette tour. Si cette enseigne n'avait pas une tournure tout à fait étrangère, je renverrais, comme moyen de renseignement, à un sceau de Melun publié par M. Grésj, dans notre Recueil de spkragisiique^ tome II, page 65. La légende est renfermée dans un double grènetis perlé et se lit ainsi, avec quelques lettres renversées :

iif SIGILLVM : SANCTI : DOMINICI : CALCIATENSIS...

Cette plaque était munie de quatre anneaux, dont un seul existe encore.

Notre enseigne, d'un travail évidemment exécuté dans le midi de l'Europe, nous semble appartenir à la fin du XIV' siècle ; mais il faut convenir que les données de l'art français nous abandçnncnt dans l'appréciation de ce travail qui ne répond pas à nos habitudes.

Comment une enseigne de pèlerinage est-elle venue de laRioja (province de Logrono), s'enfouir dans les sables de la Seine? Il n'est pas besoin de recourir, par exemple, à l'expédition de Du Guesclin en Castille, d'où quelqu'un de ses compagnons nous aurait rapporté ce souvenir de leur pérégrination militaire , quoique la bataille de Navarette ait précisément été livrée dans le voisinage de laCalzada. Les routiers de l'illustre connétable ne nous sont pas représentés comme particulièrement dévots ; et bien qu'en hommes de leur temps, ils aient peut-être allié beaucoup de foi à des façons habituelles extrêmement rudes, nous pouvons nous passer d'eux pour expliquer la présence de ce monument espagnol à Paris. Sans parler des troupes castillanes qui vinrent sous nos murs au temps de de la Ligue, on sait que Saint-Jacques en Galice était, au moyen âge,

un des grands pèlerinages de la chrétienté ; or, celui de la Calzada en était comme un appendice naturel, . pour celui qui voulait le compléter par quelque pieuse excursion en Espagne, ou qui s'y rendait par le Roussillon h travers la Catalogne, TAragon et la Vieille-Castille.

San Domingo de la Calzada, ou saint Dominique de la Chaussée, pour parler tout à fait français, dut son surnom à la route et au pont qu'il construisit, vers 1014, par charité, afin d'épargner deg accidents fâcheux aux pèlerins de Compostclte qui avaient à traverser la rivière Glera (ou Rio Oja). Il s^était donné aussi la tâche d'accueillir les pèlerins en établissant un hospice pour eux dans cette région alors presque déserte. Ses soins profitèrent tellement à ce pays difficile, que bientôt s'établit près du fleuve la ville de la Calzada, qui devînt un siège épiscopal depuis longtemps uni à celui de Calahorra. En 1367, Don Pedro I" l'entoura de murs après l'avoir prise aux partisans de Henri de Trastamara.

Mais ce qui nous importe le plus dans la vie de cet ermite, pour le moment, c'est le coq et la poule qui perchent ici sur ses bras. Cela rappelle une merveille souvent attribuée à l'apôtre de l'Espagne, et réellement propre à grossir les beaux souvenirs des pèlerins qui s'étaient rendus en Galice. Mais les gens de la Rioja ne souffraient pas que saint Jacques en bénéficiât plus que de raison au détriment du patron de leur chef-lieu. Voici le fait, à peu près dans les termes rapportés par plus d'un auteur espagnol, et notamment par Tamayo 8alazar,dans son Martyrologium Ilispanieum :

€ Deux époux se rendaient à Compostelle avec leur fils, dont la beauté frappa la fille de l'hôte (ou une servante de l'auberge), au point de lui inspirer une vive passion. Le jeune homme ayant repoussé cette impudente, la tentatrice tourna bientôt en haine son amour méprisé. Elle introduit donc un gobelet d'argent dans

le paquet de l'adolescent lorsqu'il allait partir, et le fait poursuivre comme voleur. Sur cette pièce de conviction, le juge eut bientôt établi sa sentence, et l'innocent fut pendu sans délai. Le père et la mère désolés voulurent, au moins, voir le cadavre de leur fils; et quand ils arrivèrent à la potence, le jeune homme les consola lui-même, assurant que saint Dominique de la Calzada soutenait son corps pour empêcher la strangulation ; puis les envojra demander au juge qu'il ne maintint pas un arrêt si clairement cassé par le Ciel. Le magistrat, peu disposé à douter de son bourreau, pensa qu'on se moquait de lui; et, comme il allait se mettre à table (ou, selon d'autres, prenait déjà son repas) ^ il répondit, sans plus d'enquête : « Votre fils est vivant comme ce coq et cette poule qui sont dans le plat (ou à la broche). >

c Les oiseaux, prenant la comparaison à leur avantage, se mirent immédiatement à chanter et à battre des ailes. Il n'en fallait pas moins pour impressionner le juge , qui alors consentit à laisser dépendre son condamné pour admettre un pourvoi trop hautement appuyé, d'autant plus que son dîner se trouvait forcément abrégé par cet accident imprévu. La descendance des deux volailles paya la célébrité de ses ancêtres, car on la plumait pieusement pour répandre parmi les pèlerins le gage de la protection accordée par saint Dominique à* ses clients; et les plumes de ces malheureuses bêtes se répandirent ainsi dans toute la chrétienté. »

Cela étant, on peut croire que le pèlerin représenté sur mon enseigne n'est autre que le jeune homme sauvé dtt gibet, et ce qu'il tient dans sa main, étendue vers son protecteur, pourrait être un bout de la corde dont il lui fait hommage en eaM)6to.

On n'aura pas de peine à s'expliquer comment ce fait, raconte par les pèlerins de Compostelle à leur retour, aura fini par entrer dans la légende de Saint- Jacques en GalicSe. Ce qui sj^mble un peu

moins pardonnable, c'est que les Bretons du Folgoët l'aient adjoint également aux annales de leur pèlerinage. Cette prétention est constatée par les Clumts popiUaires de la Bretagne (1" édition, tomell, p. 18 et suiv.). Au fond, la circonstance atténuante peut se plaider par cet endroit, que l'accusé de la Calzada ayant été victime de la chasteté, l'intervention de la Reine des vierges aura paru plus que probable dans sa libération, conformément au dicton populaire pour un homme sauvé d'un grand péril : t II doit une belle chandelle à la sainte Vierge. » D'ailleurs, saint Dominique de la Calzada avait bâti un ermitage dédié à la Mère de Dieu, et choisi sa sépulture dans le voisinage. On honore encore, dans la même ville, une Notre-Dame de la Plaza, dont le culte remonte sans doute au saint lui-même. Partant de là, il est assez simple que, dans un pèlerinage à Notre-Dame (comme celui du Folgoët), on ait célébré volontiers les faveurs obtenues par son intercession, même en d'autres lieux. A la suite des années et la détermination erronée des circonstances, amenée par des récits qui s'écartent de leur source, des patriotes ardents auront adjugé le miracle à leur pays. C'est aussi le cas de rappeler un autre proverbe : Chacun prêche pour son saint.

L'église de Triel, sur la rive droite de la Seine, entre Poissy et Meulan, conserve encore les restes d'une jolie verrière exécutée au XVI* siècle, et où notre prodige est représenté, à peu de chose près, comme on vient de le lire , mais dont tout l'honneur est là rapporté à saint Jacques. Voici quelques inscriptions demeurées entières, avec plusieurs des peintures qu'elles expliquaient :

Comment la chambrière par nuit^ ainsi que les pèlerins dormaient ^ mit une tace (T argent en la malette du filsj car il n'avait pas voulu faire sa volonté.

Comme les pèlerins furent poursuivis, et la tace trouvée en la

malette du fils dont n*en sçavait rien; par quoi furent prinspar serjents et amenés à justice.

Comment le ^uge de la ville... condempna le fiiz à être pendu au gibet. Mais monseigneur S. Jaccpies (sic) le préserva de mourir.

Comment le juge respondit que n*estoit pas possible que leur filz eût vicj non plus çt/e un coq qu'il faisait rostir; lequel incontinent sortit de la broche et chanta.

Maïs, pour en revenir au patron de la Calzada, il falbdt que l'attribution de notre merveille à son intervention fût bien établie jadis en Espagne, puisque la ville porte dans ses armoiries le coq et la poule perchés sur les branches d'un chêne dont le tronc est entamé par une faucille. Cet arbre et la faucille font allusion, probablement, aux abatis et aux défrichements que le saint occasionna en ouvrant une i*oute aux pèlerins, entre Najera et Burgos, dans une contrée jusque-là peu praticable.

S*il restait encore quelqu'un qui se fût laissé influencer par certaines phrases d'un critique méfiant à qui ma collection de plombs n'a pas eu le bonheur de plaire dans l'origine, je le prierais de remarquer que je n'aurais certainement pas tiré de mon ima^nation Y enseigne interprétée ici. Il en est d'autres que je ne suis pas arrivé à bien éclaircir, malgré mes démarches auprès de personnes que je crois être fort compétentes. Quant au plomb de San Domingo de la Calzada, j'avoue que quand il me fut apporté, je ne voyais pas du tout ce que j'en pourrais dire. L'art étrange qui s'y montre, les noms d'un saint et d'une ville dont je n'avais guère entendu parler, ne me promettaient rien de bon; et, jusqu'au dernier instant, je ne savais réellement qu'en faire. Mais en m'ingéniant et me renseignant de mon mieux, il m'est arrivé d'y voir aujourd'hui une des curiosités saillantes de mon petit livre. Le lecteur dira si je m'abuse à la fin, après avoir commencé par désespérer.

Page 1