FIN DU VOYAGE DE S M. LOUIS XVIII
DE
DE FONTAINEBLEAU A l'iLE-d'eLBE, EN l8l4-
DE
Après les désastres de Moscou et la bataille de Leipsick, les alliés de Napoléon devinrent ses ennemis j tous les princes, si long-temps humiliés, réunirent leurs efforts contre leur vainqueur affaibli ? et 5 dès le commencement de l'année l8l4, d'innombrables armées débordèrent en France comme des torrens impétueux , dont rien ne pourrait arrêter les ravages. Alors nos guerriers eurent à combattre sur le sol de la patrie ces mêmes étrangers qu'ils avaient si souvent vaincus chez eux , et plus d'une fois les efforts de nos braves furent couronnés du succès. Celte malheureuse campagne de France augmenta bien inutilement la gloire de notre armée, en attestant de nouveau l'énergie de son chef et la supériorité de son génie. Mais que pouvait une poignée d'hommes contre des forces immenses et sans cesse renaissantes? Il fallut bientôt
céder au nombre , et vers la fin du mois de mars les étrangers étaient déjà sous les murs de la capitale, qui ne put opposer aux armées coalisées que ses habitans , des militaires invalides, et les jeunes élèves de cette école qui a fourni à la patrie tant d'hommes dignes de la servir.
La journée du 3o mars 1 8 1 4 est à jamais mémorable par la défense de Paris. La résistance héroïque de vingt-cinq mille Français contre toutes les armées étrangères, est, de tous les beaux faits de notre époque , un des plus dignes d'exercer la plume de 1 historien. Mais enfin, après douze heures d'un combat opiniâtre , les alliés, qui avaient perdu plus de quinze mille hommes, se rendirent maîtres de toutes les positions ; et la ville , pour se soustraire à la fureur du soldat, fut contrainte à capituler.
Pendant ce temps l'empereur, retiré au palais de Fontainebleau, attendait avec anxiété les résultats de l'occupai ion de Paris, tandis que deux de ses frères, qui avaient pris la fuite dès le commencement de l'attaque , ainsi que tous les grands dignitaires de l'empire, suivaient à Blois l'impératrice Marie-Louise. Napoléon se flattait encore de traiter avec ses ennemis, trop heureux alors d'accepter une paix qu'il avait refusée quel-
ques mois auparavant. Mais toutes ses espérances furent bientôt cruellement de'cues. La France, trop long-temps asservie , voulut enfin s'affranchir d'un joug devenu insupportable : le sénat et le corps législatif avaient recouvré la parole; un cri de liberté s'était fait entendre , et les souverains alliés semblèrent l'approuver à cette époque.
Le 5i, à trois heures après midi, l'empereur Alexandre adressa à la nation française la déclaration suivante :
o Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la France. Les souverains alliés accueillent le vœu de la nation française.
« Ils déclarent que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte, elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance de ce repos.
« Les souverains alliés proclament en conséquence :
« Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte , ni avec aucun de sa famille;
u Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a existé sous ses rois légi-
limes , ils peuvent même faire plus , parce qu ils professent toujours le principe que , pour le bonheur de l'Europe, il faut que la France soit grande et forte ;
ce Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française se donnera. Ils invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple français.»
Aussitôt le sénat, se conformant aux volontés du vainqueur, déclare, dans sa séance du 2. avril, la déchéance de l'empereur Napoléon et de sa famiile ; délie en conséquence le peuple français du serment de fidélité, et institue un gouvernement provisoire composé de 5 membres (1). Ensuite l'empereur de Russie fait pro-
(1) Dans la proclamation du sénat , au peuple français, on remarque les paroles suivantes :
« Français , au sortir des discordes civiles , vous avez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde ? avec les caractères de la grandeur. Vous avez mis en lui toutes vos espérances ; ces espérances ont été trompées
posera Napoléon, par [intermédiaire du duc de Vicence , de se choisir un lieu et un établissement de retraite pour lui et sa famille.
» Il devait , au moins par reconnaissance , devenir français avec vous. Il ne l'a jamais été. Il n'a cessé d'entreprendre sans but et sans motif, des guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux. lia, dans peu d'années, dévoré vos richesses et votre population.
» Chaque famille est en deuil ; toute la Frauce gémit. Il est sourd à nos maux. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques, même quand des revers inouis punissent avec tant d'éclat, l'orgueil et l'abus de la victoire.
» Il n'a su régner ni dans l'intérêt national, ni dans l'intérêt même de son despotisme
» Français , le sénat a déclaré Napoléon déchu du trône -, la patrie n'est plus avec lui. Un autre ordre de choses peut seul la sauver. Nous avons connu les excès de la licence populaire et ceux du pouvoir absolu : rétablissons la véritable monarchie, en limitant, par de sages lois, les divers pouvoirs qui la composent
2j6 RELATION DU VOYAGE
L'empereur de'chu , sans adhe'rer d'abord à celte proposition , et comptant peut-être encore sur l'appui des Français pour conjurer l'orage prêt à fondre sur sa tête , fait annoncer à l'armée qu'te'ant considère' comme le seul obstacle a la paix de l'Europe , il est prêt à renoncer au trône et même à la vie pour le bonheur de la France, à condition que le prince son fils et l'impératrice régente lui succéderont dans le pouvoir que la France lui avait conféré ; mais tout avait changé de face. Le peuple fut sourd aux prières de celui qui avait si long-temps méconnu ses droits; la France, pour se soustraire aux rigueurs d'un pouvoir arbitraire , et écarter les fléaux de l'invasion, vint se réfugier sous l'antique bannière des lis. Louis-Stanislas Xavier fut rendu au trône, à la faveur d'une constitution libérale, et Napoléon fut forcé de consentir à une abdication entière et sans aucune restriction.
Voici l'acte de cette abdication imposée par la nécessité :
a Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obtacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses héritiers aux trônes de
France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice
personnel, même celui de sa vie qu'il ne soit
prêt à faire à l'inte'rêt de la France.
Fait au palais de Fontainebleau, le 1 1 avril
Signé, NAPOLÉON.
Par un traite' , en date du même jour, l'Iled'Elbe lui futconce'déeen toute propriété etsouverainetê (l); et des commissaires furent nom-
( 1 ) Traité conclu entre les puissances alliées et T empereur Napoléon.
Article premier. S. M. l'empereur renonce pour lui, ses successeurs et descendants, ainsi que tous les membres de sa famille à tout droit de souveraineté et domination tant sur l'empire français que sur le royaume d'Italie et tout autre pays.
11. LL. MM. l'empereur Napoléon et Marie- Louise y conserveront leurs titres et rangs pour en jouir pendant leur vie. La mère, les frères, les sœurs, neveux et nièces de l'empereur conserveront aussi en quelque lieu qu'ils résident les titres de princes de sa famille.
ni. L'île d'Elbe que l'empereur Napoléon a choisie pour lieu de sa résidence , formera pendant sa vie , une principauté séparée qu'il possédera en toute souveraineté et propriété. Il sera en outre accordé ,
par toutes les puissances pour l'accompagner jusqu'au lieu de sa nouvelle retraite, avec l'ordre formel de lui donner le titre d'empereur des Français , et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.
Le lendemain 12 , le prince Charles-Philippe, comte d' Artois, lit son entre'e à Paris, en qualité de lieutenant-gënëral du Royaume, etquel-
en toute propriété à l'empereur Napoléon , un revenu annuel de deux millions de francs , qui sera porté comme rente sur le grand-livre de France , de la quelle somme un million sera réversible à l'impératrice.
iv. Les Duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla sont donnés en toute propriété et souveraineté à S. M. l'impératrice Marie-Louise -, Ils passeront à son fils et à ses descendants en ligne droite; le prince, somfils, prendra à l'avenir le titre de prince de Parme , de Plaisance et de Guastalla.
v. toutes les puissances s'engagent à employer leurs bons oilices auprès des états barbaresques , pour faire respecter le pavillon de l'île d'Elbe j et à col effet y les relations avec ces états seront assimilées à celles de la France.
m. Il sera réservé dans les territoires auxquels il est par le présent renoncé à S. M. l'empereur Napo-
ques jours après , onapprit que le maréchal A uk'ereau avait fait à son armée la proclamation suivante :
« Soldats , )) Le Sénat, interprète de la volonté nationale , lassé du joug tyrannique de Napoléon Bonaparte , a prononcé , le 2 avril, sa déchéance et < elle de sa famille.
léon , pour lui et sa famille , des domaines ou des rentes sur le grand livre de France , produisant un revenu libre detoutes charges ou déductions de deux millions cinq cents mille francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété aux princes et princesses de sa famille, qui pourront en disposer comme ils le jugeront à propos. Ils seront partagés entr'eux de manière à ce que chacun d'eux ait les revenus suivants :
Madame mère , 3oo , 000 francs j le roi Joseph et sa femme 5oo y 000 francs • le roi Louis 200, 000 francs j la reine Hortense et ses enfans 4oo, 000 francs ; le roi Jérôme et sa femme 5oo, 000 francs-, la princesse Elisa (Bacciochi) 3 00, 000 francs -, la princesse Pauline Borghèse , 3oo, 000 francs.
Les princes et les princesses de la maison de l'empereur Napoléon , retiendront en outre leur propriété mobilièire el immobilièire , de quelque
23o RELATION DU VOYAGE
» Une nouvelle constitution monarchique , forte et libérale , et un descendant de nos anciens rois , remplacent Bonaparte et son despotisme.
») Vos grades, vos honneurs et vos distinctions ? vous sont assure's.
)) Le corps-le'gislatif , les grands-dignitaires . les mare'chaux ? les généraux et tous les corps de
nature que ce soit , qu'ils posséderont par droit public et individuel, et les rentes dont ils jouiront aussi (comme individus).
vu. La pension de l'impératrice Joséphine sera réduite à un million, en domaine ou inscriptions sur le grand livre de France. Elle continuera de jouir en toute propriété , de ses propriétés personnelles , mobilières ou immobilières , avec faculté d'en disposer conformément aux lois de la France.
vin. Il sera formé un établissement convenable hors de France au prince Eugène, vice-roi d'Italie.
ix. Les propriétés que l'empereur Napoléon possède en France, soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaines particuliers attachés à la couronne-, les fonds placés par l'empereur, soit sur le grand-livre de France , soit à la Banque de France, en actions des forêts ou de toute autre manière, et que S. M. abandonne à la couronne , se-
DE NAPOLÉON. 28l
la grande armée , ont adhère' aux décrets du Sénat, et Bonaparte, lui-même a, par un acte date' de Fontainebleau , le 1 1 avril, abdiqué pour lui et ses héritiers , les trônes de France et d'Italie.
» Soldats, vous êtes déliés de vos sermens ; vous Têtes par la nation en qui réside la souveraineté : vous l'êtes encore . s'il était nécessaire,
ront réservés comme un capital qui n'excédera pas deux millions, pour être employés en gratifications aux personnes dont les noms seront portés sur une liste signée par l'empereur Napoléon, et qui sera transmise au gouvernement français.
x. Tous les diamans de la couronne resteront en France.
xi. S. M. l'empereur Napoléon remettra au trésor public et aux autres caisses toutes les sommes qui auront été prises par ses ordres , à l'exception de ce qui a été approprié à la liste civile.
xii. Les dettes de la maison de S. M. l'empereur Napoléon, telles qu'elles existaient le jour de la signature du présent traité, seront payées sur l'arriéré dû par le trésor public à la liste civile, d'après l'état qui sera signé par une commission nommée à cet effet.