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la mesure de notre jante pour en faire faire une pareille en cas que le lien de fer ne fût pas suflisant , afin d'éviter le danger d'attendre deux heures comme nous venions de l'échapper. Sayer nous apprit en chemin que tout le monde était bien persuade que nous e'tions véritablement Anglais ; ce qui nous fit grand plaisir. Il ajouta que Ton lui disait partout que nous allions à Bruxelles. Si nous avions passe' pour Français ? cette opinion nous aurait fort déplu; mais passant pour Anglais , elle nous devenait indifférente. D Avaray le voyant en train de causer 7 le mit sur les afiaires du moment, dont il parla fort librement , et entre autres choses, il m'en dit une qui m'a bien frappé depuis , c'est que l'on commençait à traiter le Roi de fou ( il est bon d'observer que Sayer parle mal français 7 et que le mot anglaisyôo/ , qu'il avait sûrement en vue , signifie encore bien autre chose que fou). Il fit aussi une réflexion dont la justesse me frappa : c'est qu'on ne peut pas dire qu'il y ait véritablement d'aristocrates ni de démocrates, parce que 1 homme qui ne possède que six pences , ce fut l'expression dont il se servit , traite d'aristocraiecelui qui possède un schelling. Cependant Peronnet était arrivé trois grands
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quarts-d'heure avant nous à Laon; mais le charron e'tait monte' à la ville , et n'était pas revenu quand nous arrivâmes. Nous fîmes scrupuleusement examiner notre roue , et nous étant assurés qu'elle e'tait en bon état > nous continuâmes notre route sans songer davantage à faire faire une nouvelle jante.
Il était impossible d'être plus mal mene's que nous ne le fûmes depuis Vaurains , mais surtout depuis Laon jusqu'à la Capelle. Je commençais à craindre que nous ne pussions pas arriver à Avesnes avant les portes ferme'es; et je méditais de passer par Landrecy, où la poste est hors de la ville; cela nous aurait à la vérité allonge's de quatre lieues; mais cet inconve'nient était bien peu de chose, comparé à celui de rester toutà-fait; mais l'inquiétude que la lenteur des postillons me donnait fut bientôt absorbée par une plus cruelle. D'Avaray qui, depuis quelque temps était devenu sérieux et taciturne, de gai et parlant qu'il avait été tout le long du chemin , in avoua enfin, entre Marie et Vervins, qu'il crachait le sang, et je n'en vis que trop la preuve dans son mouchoir dont je me saisis par une espèce de mouvement machinal , aussitôt quil meut fait cet aveu. Qu'on se figure un peu ce
qui se passa dans mon ame; je ne pouvais pas douter que ce ne fussent les peines desprit et de corps qu'il s'était données pour préparer noire de'part, jointes à la nuit quil venait de passer blanche , et à la fatigue du voyage, qui ne lui eussent Yalu cet accident. Je savais que lorsqu'il en avait, ils lui duraient plusieurs jours, et j'ai assez de connaissances en médecine pour savoir qu'en pareil cas le repos absolu est le premier et le plus indispensable de tous les remèdes. Dieu m'est te'moin que s'il n'eût couru , en cas d'arres? tation , plus de dangers que moi, rien au monde ne m'aurait fait faire un pas de plus ; mais je ne lavais que trop, cette cruelle certitude; ainsi, de toutes fiçons > je me voyais l'assassin de celui que j'aimais d'amitié, avant de l'aimer de reconnaissance , et qui me donnait , en ce moment même , la preuve d'une amitié fidèle et courageuse. Quelques efforts que je fisse sur moimême, mon âme ne se peignait que trop sur mon visage j il s'en aperçut, et oubliant ce qu'il souffrait, surmontant le trouble qui est propre aux accidens de cette espèce , il ne s'occupa plus qu'à me consoler, a me rassurer pour lui, en me disant que ce n'était rien , que cela ne venait que d'un peu d'échauffement, et qu'il sentait que
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cela allait se passer. Je n'écoutais plus ce qu'il me disait , je m'étais tourne' vers Dieu , je le priais avec une ardeur que je n'aurais sûrement jamais eue en le priant pour moi ; enfin , je n'ose pas croire que mes vœux aient e'të exaucés, mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le crachement de sang s'arrêta et n'a plus reparu. Je peindrais bien mal ce que j'éprouvai au premier crachat entièrement blanc que je vis dans son mouchoir, que j'examinais à chaque instant. Les cœurs froids et insensibles trouveront sans doute ces détails ignobles, peut-être même dégoûtans ; mais ce n'est pas pour eux que j'écris , et les cœurs sensibles en jugeront autrement.
En arrivant à la Capelle , nous demandâmes à foi et à serment, à la maîtresse de poste, si nous arriverions à Avesnes avant les portes fermées. Elle nous assura que nous pourrions non seulement entrer, mais même sortir, ce qui nous fit grand plaisir, car nous étions bien assurés que nous n'avions que cet endroit à craindre. Bientôt j'entendis une dispute s'élever entre elle et Peronnet , qui descendait à chaque poste pour payer, et en voici le sujet : nous courions à trois chevaux , que nous payions généreusement 3o sous. Elle prétendait (et en cela elle avait raison)
que, comme nous étions trois dans la voiture, nous devions payer quatre chevaux. Peronnet soutenait le contraire, et elle menaçait de nous donner quatre chevaux et deux postillons. Il nous parut plaisant de jouer un moment notre vie contre dix sous, car il n'y a que cette différence entre trois chevaux à trente sous et quatre à vingt-cinq sous. D'Avaray lui dit que c'était parce que nous étions étrangers qu'elle nous traitait ainsi. « Non, dit-elle, je serais en droit » de vous en mettre six si je le voulois. — £h » bien ! lui répondis-je (certain parles rires que » tous les postillons à qui j'avais parlé avaient » faits de mon accent, qu'on me prenait pour )) un véritable Anglais), mette six chevaux, je » paie que cinq. » Elle se mit à rire. Alors , m'adressant très-sérieusement à Peronnet : « M. Per- )) ron , lui dis-je, paie ce que madame demande ; » il ne sera pas dit que Michel Foster il ait une )) dispute avec une dame pour l'intérêt. » Le ton que je prenais , le sérieux, les gestes , l'accent , enfin mille choses qu'on ne peut écrire, rendaient cette scène la plus plaisante du monde; mais nous n'avions garde de rire. Nous nous informâmes quel était le régiment en garnison à Avesnes. On nous dit que c'était celui de Vin-
timille. Cela déplut à d'Avaray, qui précisément avait donne' à dîner, deux ans auparavant, aux officiers de ce régiment. Il fut convenu qu'il se tapirait le plus qu'il pourrait dans la voiture, et nous partîmes. En chemin le soleil , qui n'avait pas paru de toute la journée , se fit voir assez pour m'obliger de lever la jalousie pour m'en garantir. Cette circonstance paraît peu importante; mais on verra bientôt les conséquences qu'elle eut.
On nous demanda , suivant l'usage , à la porte d'Avesnes nos noms, et si nous restions dans la ville : nous répondîmes que nous e'tions deux Anglais, et que nous passions notre chemin. Nous présentâmes nos passe-ports, qu'on ne regarda seulement pas, et nous arrivâmes à la poste; mais Sayer, qui était extrêmement las, et auquel tout le monde, et surtout un Anglais qui se trouva là par hasard , avait persuade que c'était folie à nous d'aller plus loin, ne pouvant pas espérer d'entrer dans Maubeuge, s'était laissé aller à ces conseils, et n'avait pas commandé de chevaux. Nous en demandâmes aussitôt, mais il fallut les attendre un gros quart d'heure , placés entre la poste et le café Militaire , qui était rempli d'officiers. Heureusement la jalousie dont j'ai
parlé plus haut nous garantissait du coté du café , et les officiers eurent même l'aitention d'empêcher plusieurs bourgeois de venir regarder dans la voiture ; mais je n'en voyais pas moins tout ce que souffrait d'Avaray, partagé entre l'inquiétude que lui causait notre position, et la colère contre Sayer qui nous y avait mis : je tachai à mon tour de le calmer, et j'en vins facilement à bout. Enfin nous partîmes , et dès que nous fûmes hors de la ville, nous chantâmes de bon cœur : ce La victoire est à nous. »
Le postillon qui nous menait, allait bon train, et paraissait être ce qu'on appelle un gaillard bien déterminé ; mais nous remarquâmes avec un peu de peine qu'il regardait souvent derrière lui. Enfin il s'arrêta et nous demanda où nous voulions qu'il nous menât. « A la poste , lui dis- » je. — Bon , me repondit-il, la poste est une y) mauvaise auberge ; je vous mènerai au Grand- » Cerf, où vous serez bien. — Mais, lui dis-je, 7) il n'est pas question d'être bien ou mal , nous » ne voulons pas coucher à Maubeuge. — Et » où voulez-vous donc aller? me demanda-t-il. » —A Mons , répondis-je. — A Mons, reprit- » il en riant, ah! vous n y arriverez pas d'au- » jourd'hui. — Et pourquoi ? lui demandai-je
y> à mon tour. — Parce que c'est tout au plus, me » répondit-il, si on ouvre les portes pour en- » trer, et qu'on ne vous les ouvrira sûrement » fpas pour ressortir. — Mais, lui dis-je3, que » nous font les portes ouvertes ou ferme'es , » puisque la poste n'est pas dans Maubeuge ? )> — Elle y est depuis six mois, me répondit-il. » Comment ? lui dis-je ? est ce qu'il n'y a pas un » chemin pour tourner la ville ? — Si fait , me » repondit-il. — Eh bien ! mon ami, ajoutai-je » comme nous sommes fort pressés, et que vos » chevauxsont bons 5 est-ce que vous ne pour- » riez pas nous faire tourner la ville et doubler » la poste? nous vous paierons bien. — Moi ! » s'écria-t-il , je ne le ferais pas pour toute (( chose au monde. »
Ce peu de mots me fit voir toute l'horreur de notre situation; ne voyant plus aucune espérance , je ne songeai plus qu'à me résigner au sort que je ne prévoyais que trop. Mon sacrifice était aisé à faire ; celui de d'Avaray seul me déchirait l'aine. Mais lui, toujours aussi calme que s'il n'y avait pas eu le moindre danger, il prit la parole en mauvais français, mais avec une éloquence que je n'essayerai pas même d'imiter , et il dit au postillon que nous étions extrême-
Tiient pressés d'arriver à Mons, parce que nous avions laisse sa sœur, qui e'tait ma cousine, une fille charmante que nous aimions tous les deux de tout notre cœur, bien malade à Soissons ; que le seul médecin en qui elle eût confiance était à Mons -, que si nous perdions du temps pour le ramener, sa sœur était morte, et nous les plus malheureux du monde ; enfin que s'il nous passait, il lui donnerait une guinée, deux guinées , trois guinées. Cette harangue , jointe à la promesse de trois guinées , produisit un effet merveilleux sur le postillon. Il réfléchit un moment; puis il nous dit: Eh bien ! je vous passerai 5 cependant l'instant d'après il nous proposa, non pas d'entrer dans Maubeuge, mais d'en faire sortir les chevaux. Nous lui fîmes sentir que cela serait aussi difficile; enfin il nous dit qu'il ne connaissait pas bien le chemin dans le faubourg, mais qu'il prendrait un guide; nous reprîmes Sayer dans la voiture, en faisant monter Peronnet à cheval , pour veiller sur le postillon , et nous repartîmes.
Aussitôt que nous fûmes dans le faubourg , le postillon s'arrêta et descendit dans un bouchon pour se rafraîchir, et demanda un guide. Des femmes qui s'y trouvèrent et auxquelles il
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fit partager l'attendrissement que lui causait notre pre'tendue situation , lui dirent qu'il ne pouvait pas passer, ce Pourquoi donc ? deman- » da-t-il, est-ce que le Pont -Rouge n'existe » plus ? — Si fait , répondit une des femmes, )) mais c'est qu'on fait des travaux à la nouvelle » Sambre ; on dit qu'ils y ont mis trois cents » ouvrier», il y a des fosse's dont vous ne vous ti- )) rerez jamais. — Faites-moi seulement venir un » guide , c'est tout ce qu'il me faut. » La femme qui lui avait parle', alla chercher son frère qui e'tait précisément un des travailleurs ; il offrit de nous mener jusqu'au fosse', mais il confirma ce que sa sœur avait dit de l'impossibilité de le passer, (c Quand ce serait le diable, s'écria le pos- » tillon , j'y passerai ; prenez une lanterne et » conduisez-moi. » Ce colloque , comme on peut bien le croire , ne nous faisait aucun plaisir ; mais la re'solution que le postillon témoignait nous rassurait.
Nous voilà donc à travers champs , à cent pas des remparts dune ville de guerre, à peu près sûrs d'être arrète's, s'il y avait une sentinelle qui vît notre lanterne et qui sût son métier; nous nous serions volontiers abonnés qu'on nous tirât à mitraille du haut des remparts, à
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condition qu'on ne sor lirait pas. Arrives au fossé, je voulais le passer à pied ; le postillon ne le voulut pas; il mit pied à terre, alla reconnaître le fosse , trouva un endroit où , quoique profond , il n'était pas large, remonta à cheval et nous passa avec toute l'adresse imaginable ; le guide nous conduisit encore tant que nous fûmes dans les champs , ne nous quitta qu'au grand chemin, et nous primes enfin celui de Mons avec la certitude absolue d'y arriver sans obstacle.
Avant de me livrer à ma joie 3 je remerciai Dieu du recouvrement de ma liberté; ensuite , je voulus m'en réjouir avec d'Avaray ; comme nous n'étions pas encore hors de France, il voulut arrêter mes transports , à cause de Sayer qui ne me connaissait pas encore ; mais ce dernier dormait profondément sur mon épaule 5 et d'Avaray lui-même était trop content pour ne pas se laisser entraîner par moi. Je commençai par me saisir de ma maudite cocarde tricolore, et lui adressant ces vers d'Armide :
Vains ornemens d'une indigne mollesse, etc.
je l'arrachai de mon chapeau. (J'ai prié d'Avaray de la conserver soigneusement , comme Christophe Colomb voulut conserver ses chaînes.)
Ensuite nous agitâmes ce que nous ferions en arrivant à Mons , que nous croyions encore place de guerre, et dont nous supposions que les portes seraient fermées. Nous arrêtâmes de tâcher de nous loger dans le faubourg; et si nous ne pouvions pas y trouver de gîte ., il fut convenu que j'écrirais au commandant, en me nommant, pour lui demander les portes. Nous pre'vînmes aussi le cas où nous ne trouverions qu'un seul lit; je dis à d'Avaray que je le lui ce'derais ? et qu'en qualité' de plus fort, je passerais la nuit dans mon fauteuil. Il me déclara qu'il ne le souffrirait pas , et qu'il prendrait plutôt un matelas à terre , à côté de mon lit; j'insistai pour qu'il partageât au moins le lit que nous n'étions pas sûrs d'avoir; et comme tout se tournait en gai dans mon esprit, je parodiai des vers d'Hippolyte et Aricie qui commencent par sous les drapeaux de Mars , en mettant matelas au lieu de malheur, ce qui nous lit beaucoup rire. Ces projets, ces disputes, les souvenirs de notre voyage, mille autres qui tous se peignaient en beau dans l'âme de deux êires les plus contens qui furent jamais , nous conduisirent jusqu'au village de Bossu , à un quart de lieue de Mons. Notre postillon qui n'y était
jamais venu, se crut dans le faubourg, et nous frappâmes à plusieurs portes sans pouvoir en faire ouvrir une seule. Enfin il nous dit qu'il apercevait la cathe'drale de Mons ; nous allâmes de ce côté , c'était un pigeonnier. Cependant à force d'avancer nous arrivâmes réellement dans le faubourg, et un maréchal ferrant que nous parvînmes à réveiller, nous indiqua une auberge; mais elle avait si mauvaise mine , que nous résolûmes de ne nous en servir que pour écrire au commandant de Mons. Je sortis pour la première fois de voiture depuis vingt-quatre heures; nous frappâmes à la porte, une servante vint et nous demanda ce que nous voulions : « Ecrire une lettre lui répondis-je. » Sur cette réponse, elle me ferma la porte au nez ; mais le postillon , qui voulait se rafraîchir, frappa si fort qu'elle rouvrit la porte, et nous entrâmes : j'en avais grand besoin, car mes jambes étaient si engourdies que j'avais peine à me porter.
Mon premier soin pendant qu'on s'informait des ressources qu'on pourrait trouver là , fut de me jeter à genoux pour remercier Dieu dans une posture plus convenable que je n'avais pu le faire jusqu'alors. Acquitté de ce premier devoir , j'en remplis un non moins sacré ni moins
doux 5 en serrant dans mes bras mon cher d'Avaray, auquel je pus, pour la première fois , donner sans crainte et sans indiscrétion le nom de mon libe'rateur. Cependant nous sûmes bientôt qu'il n'y avait moyen ni de coucher ni de manger dans cette maudite auberge, et tout ce nous pûmes obtenir fut un peu de bière détestable. Alors nous prîmes le parti d'écrire au commandant , Peronnet porta la lettre , et en attendant nous nous mîmes à causer auprès d'un méchant feu de houille , avec notre postillon qui prit bravement une chaise à côté de moi. Je lui demandai d'abord son nom , il me répondit qu'il se nommait La Jeunesse. On sent bien que ce nétait pas pure curiosité de ma part, et qu'il m'était important de savoir le nom d'un homme qui, quoique sans s'en douter, m'avait si bien servi. Ensuite je lui demandai s'il y avait dans Avesnes beaucoup de prêtres qui eussent prêté serment « Nous ne laissons pas d'en avoir, » me répondit-il, mais avec cela le plus grand » nombre est resté dans son devoir. Ils ont ima- » giné un nouveau serment pour l'armée, tout » cela n'est bon qu'à mettre l'officier mal avec » le soldat ; aussi Dieu sait comme tout » cela va. » D'Avaray lui demanda alors comj
ment allait le régiment de Vintimille. « Oh ! » répondit-il, il est assez tranquille, mais au- » trefois cela vous faisait l'exercice trois fois la » semaine , c'était un plaisir ; à pre'sent c'est une » fois en huit jours, encore ils sortent à sept » heures , ils sont rentres à huit, et pendant tout » ce temps , on n'entend ni à droite ni à gauche, » la musique va toujours. » Je lui demandai encore si à Maubeuge nous avions eu besoin des portes , à qui , du commandant ou de la municipalité', il aurait fallu nous adresser pour les avoir. « Eh ! parbleu, m'a-t-il dit, à la muni- » cipalité ; est-ce qu'ils ne se sont pas empare's )) de tout! Qu'est-ce que ces municipaux? des )> sacrés pouilleux. Enfin devinez un peu, dans )> un village où vous avez passe' ( il me lenomma, » mais je n'entendis pas bien le nom ) qui est- » ce qui commande la nation avec deux e'pau- » lettes, s'il vous plaît? c'est un marchand de )> vinaigre. » En nous racontant tout cela , il haussait les épaules ; il doublait tout ce qu'il disait par le geste et par le ton ; enfin , je ne crains pas de dire qu'il nous faisait oublier la fatigue et la faim. Cependant, quand Peronnet revint nous annoncer que les portes étaient ouvertes , Tune et l'autre nous firent recevoir cette non-
velle avec grand plaisir. La Jeunesse nous dit alors qu'il avait entendu dire que la meilleure auberge de Mons e'tait la Couronne-Impériale , et nous lui dîmes de nous y mener.
En entrant dans la ville, on nous demanda nos noms et nos caractères . D'Avaray , auquel on adressait les paroles ^ he'sitait encore ; je tranchai la difficulté en déclarant que nous étions , Monsieur , frère du Roi de France , et le comte d'Avarav, et que nous voulions aller à la Couronne-Impériale. Le sergent de garde nous dit que nous étions attendus à la Femme-Sauvage, et que Madame y était déjà. Nous ne concevions pas trop comment, ayant passé par Tournay , elle pouvait déjà être à Mons. Cependant , nous réjouissant de ce surcroît de bonheur, nous demandâmes qu'on nous menât à la Femme-Sauvage. En y arrivant , nous trouvâmes , l'hôte à la porte , qui nous confirma qu'on nous attendait ; mais après avoir monté un assez vilain escalier , nous trouvâmes un domestique avec une chadelle à la main qui, m' ayant examiné depuis la tête jusqu'aux pieds, me dit avec assez d embarras que ce n'était pas moi qu'on attendait. La porte de la chambre était ouverte, et une femme, qui était dans son lit, se mit à crier :
« Ce n'est pas lui ! n'entrez pas ! » Alors l'hôte m'ayant examine' à son tour, me dit : a Est-ce » que vous n'êtes pas le comte de Fersen ? » Non vraiment , répondis-je ; mais puisque » madame ne veut pas de nous, ne pourriez- » vous pas nous donner une autre chambre ? » Un non tout sec fut sa seule re'ponse. Assez mécontens, comme on peut le croire, de cette aventure qui nous avait d'abord semble' si heureuse, nous redescendîmes l'escalier; nous remontâmes en voiture , et nous fûmes à la Couronne-Impériale , où l'hôte nous de'clara également qu'il n'avait pas de chambre à nous donner. Cette seconde me'saventure commençait tout de bon à nous attrister, lorsqu'une voix sortie de la maison fit entendre ces mots : Monsieur!)' Avaray > est-ce vous ? Il ne la reconnut pas d'abord , mais je reconnus celle de madamede Balbi.Nous descendîmes de voiture ^ et nous entrâmes dans la maison. Madame de Balbi s'occupa de nous faire donner à souper. Celui de l'auberge ne valait rien du tout; heureusement elle avait un poulet froid et une bouteille de vin de Bordeaux, et nous mangeâmes : ensuite elle eut la bonté de me céder son lit; d'Avaray prit celui de sa femme de chambre, et, pour la première fois
depuis vingt mois et demi, je me couchai, sûr de n'être pas réveillé par quelque scène d'horreur.
Je dormis environ six heures , et je fus réveillé par M. de La Châtre , qui se trouvait à Mons , et à qui l'impatience où il était de me revoir n'avait pas permis de me laisser achever ma nuit. Un moment après que je fus levé, je vis arriver le comte de Fersen, qui avait conduit le roi jusqu'à Bondi. Alors , rien ne manqua plus à mon bonheur, persuadé, comme je Tétais (car enfin il faut dire que je ne connaissais aucun détail du plan d'évasion ) , qu'une fois sorti de Paris , le roi ne courait plus de risques. Je me livrai tout entier à ma joie, et j'embrassai M. de Fersen de tout mon cœur. Dès que je fus habillé, je reçus la visite de tout ce quil y avait de Français à Mons, des officiers autrichiens du corps de la ville de Mons. Je fus fort flatté de l'accueil qu'ils me firent, mais je brûlais de reprendre la route de Namur. Je ne pus cependant partir qu'à deux heures , parce que le charron , en raccommodant cette fameuse jante qui nous avait causé tant de peine la veille , avait cassé sa voisine ; de sorte que, pour pouvoir marcher, il avait fallu l'attacher aussi avec un lien de fer , et que nous
repartîmes de Mons dans le même état que nous y e'tions arrive's. Je demandai des nouvelles de La Jeunesse , et j'appris qu'on lui avait donné dix louis, qu'il avait d'abord été' saisi en apprenant qui il avait mené, mais que la vue de tant d'or lui avait causé une si grande joie , qu'il était reparti tout de suite, sans plus s'informer de rien. J'ai su depuis qu'il s'est tiré d'affaire, en disant que nous l'avions contraint par violence à nous passer , et j'ai été fort aise de le savoir hors du danger qu'il avait couru pour nous.
La journée de Mons à Namur n'offrit rien de bien intéressant pour la curiosité. Les épanchemens de deux amis don t l'un est fier d'avoir sauvé l'autre, et dont l'autre à son tour est d'autant plus heureux de son bonheur , qu'il le doit à son ami, sont délicieux pour eux , mais n'ont aucun mérite pour les autres. INous arrivâmes à Namur extrêmement tard, mourant de faim. Je crois que le souper que nous fîmes à l'hôtel de Hollande ne valait rien , mais nous le trouvâmes excellent. D'ailleurs nous avions le cœur content; nous trouvâmes du vin du Rhin qui était bon , et nous ne laissâmes pas que d'en boire. Tout cela fait que, de ma vie, je n'ai peut-être fait un souper ni meilleur ni plus gai.
A mon réveil, j'eus la visite du général cl» Moitelle qui commande à Namur , et de tous les officiers de la garnison, bien autrement nombreuse que celle de Mons. Ils me parurent si contens de me voir parmi eux , si ze'le's pour la cause du roi , qu'il aurait fallu être le plus ingrat de tous les hommes pour n'en être pas touche' ; je ne le fus pas moins pour les altentions qu'ils eurent pour mon cher d'Avaray : on eût dit qu'ils devinaient mon cœur, et qu'ils sentaient que ce qu'ils faisaient pour lui me flattaitbien plus que ce qu'ils faisaient pour moi-même. Cependant , sans concevoir encore aucune inquie'tude pour le roi, je commençais à trouver que les nouvelles de Montmédy tardaient : je ne voulais pas non plus m'aller jeter à Longwy , sans savoir si nous serions les maîtres de ce pays là. En conséquence, je pris le parti de prier le général de Moitelle d'envoyer une estafette au commandant de Luxembourg, avec ordre de rapporter, quelque part qu'il me trouvât, les nouvelles qu'il apprendrait du roi, bien résolu, si je n'en avais pas , de pousser jusqu'à Luxembourg.
On nous avait annoncé que nous trouverions de fort mauvais chemins. Jusqu'à la première poste nous crûmes qu'on s'était moqué de nous ;
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mais nous reconnûmes bientôt après qu'on ne nous avait dit que trop vrai. Les boulons de fer qui attachent lavant-train de la voiture n'ayant pu y résister, nous essayâmes d'abord de les attacher avec une corde; mais ce moyen s'étant trouvé insuffisant, il fallut nous arrêter à un endroit qu'on appelle Nattoye pour en faire faire de nouveaux. Comme le soleil dardait avec une grande violence à l'endroit où nous étions , je proposai à d'Avaray daller chercher de l'ombre, et nous fûmes jusqu'auprès d'une maison devant laquelle e'tait un banc de bois à moitié' brûle; ce qui nous surprit un peu. Une femme en sortit, et nous proposa d'entrer et de nous rafraîchir. Nous refusâmes fun et l'autre, mais nous acceptâmes des chaises qu'elle nous offrit devant sa porte. Là d'Avaray envoya chercher par Sayer son portefeuille, et commença à passera l'encre les notes de notre voyage qu'il avait prises au crayon. Pendant ce temps deux femmes, dont l'une âgée et l'autre plus jeune, arrivèrent auprès du banc. La jeune s'y assit, et la vieille y ayant de'pose' un fardeau assez considérable qu'elle portait , se jeta plutôt qu'elle ne s'assit par terre, et parut près de se trouver mal. Nous lui demandâmes ce qu'elle avait; mais la maîtresse de tau-
berge (car la maison en e'tait une) nous dit que c'étaient deux Allemandes de Wurlzbourg qui faisaient ordinairement les commissions des officiers de la garnison de Namur. La jeune regardait l'autre avec l'air le plus touchant. Nous n'entendions pas ce qu'elle lui disait; mais le mot de maman, prononcé d'un son de voix doux comme une flûte , retentit à notre oreille , et plus encore à notre cœur. Nous engageâmes la maîtresse à lui donner du secours; elle lui offrit de la bière , mais elle demanda du brandevin. La maîtresse nous dit qu'elle n'en avait pas ; et que la femme du maréchal, qui dans ce moment raccommodait notre voiture , et qui aurait pu en donner, était à l'église; mais heureusement il passa par-là des garçons du village , et elle en envoya un . qui s'offrit de la meilleure grâce du monde à aller chercher le brandevin. En attendant qu'il revînt, nous témoignâmes à la maîtresse notre élonnement de ce qu'il n'y avait pas seulement d'eau-de-vie dans sa maison. « Ah! Messieurs, nous dit-elle, vous ne savez » pas ce que nous avons souffert dans ces der- » niers temps-ci; j'ensuis encore estropiée, et » je m'en vais vous raconter comment cela m'est n arrivé. Dans le temps de la retraite des trou-
j) pes, les soldats prenaieni tout ce qu'ils trou- » vaient pour leur nourriture , de sorte que je )) suis resle'e deux jours sans manger ni boire. » J'étais anéantie de faiblesse , et , le dernier )> jour, j'eus le malheur de tomber du haut en )> bas de mon escalier , et de me de'mettre la » hanche. Les patriotes arrivèrent le lendemain : » mon inari se sauva ; faible et blesse'e comme » je l'étais , je ne pus le suivre, et furieux de ce » que nous avions reçu les troupes, ils prirent )) tous nos meubles et les jetèrent dans le feu, )) qu'ils allumèrent au milieu de la chambre; » ils voulurent m'y jeter aussi. Ensuite ils chan- )) gèrent d'avis, ils brisèrent ma pauvre béquille, » me traînèrent par toute la maison et dehors, » et m'estropièrent comme vous le voyez. ») En disant cela, elle me fit lâter le haut de sa hanche, et je sentis qu'en effet l'os était déboîté à ne pouvoir être jamais remis. Dans ce moment , le garçon qu'elle avait envoyé revint avec un verre d'cau-de-vie. On le présenta à la vieille, qui en but un peu et puis le donna à sa fille ; celle-ci y mouilla un peu ses lèvres et le rendit à sa mère. Nous voulûmes payer le garçon, la maîtresse nous dit qu'elle lui avait donné douze sous. Nous voulions lui en donner davantage; mais il s'en
alla si vite que nous ne songeâmes pas même à le rejoindre. Alors nous donnâmes un e'cu de six livres à la maîtresse, qui apporta à ces pauvres femmes du pain . du beurre et de la bière. La vieille avant repris un peu ses forces, se lève, vient se mettre à genoux devant nous et nous baiser les mains. Nous la relevons aussitôt, j'ôte mon chapeau, et lui montrant le ciel, je m'écrie : Gott> gott! Aussitôt elle tire son chapelet, le serre contre son cœur et se met à prier Dieu. Cependant la maîtresse, à qui nous continuâmes de parler de ce qu'elle avait souffert, reprit la parole : « Ah ! Messieurs , c'est une cruelle chose » que les résolutions ; je ne souffre pas moins )) de celle de France que de celle de notre pays ; » je suis bien en peine pour mes parens. Je suis » ne'e à Frombaine, proche de Givet; je fais ce » que je peux pour les engager à quitter la ville, » et je ne peux pas en venir à bout ; cela me » rend encore plus malheureuse. Ah! Messieurs, » il n'y a que Dieu ? son roi et sa patrie. » D'Avaray avait déjà fondu en larmes à faction de la vieille; j'étais ému, exalté de ce que disait la maîtresse. « Eh bien! ma bonne, lui dis-je, puis- » que vous pensez ainsi , priez donc Dieu pour » le roi , il est peut-être dans le plus grand dan-
» ger de la vie; il a quitté Paris. — Oh mon » Dieu! s'e'cria-t-elle , que me dites-vous là? — - » Oui j s écria d'Avaray, voilà son frère , qui s'est » sauvé en même temps que lui. — Et voilà , » ajoutai- je, l'ami qui ma sauvé. » Alors je me jetai dans ses bras ? nos larmes se confondirent. Sayer, retiré dans un coin, essuyait ses yeux. La maîtresse, tout attendrie, me disait : ce vous )) êtes le frère de mon roi! Ah! si j'osais vous
» toucher — Faites mieux, ma bonne, em-
» brassez-moi. » La voiture était raccommodée, je donnai un louis à la vieille , elle voulut encore me baiser la main, je l'embrassai, et nous partîmes.
Cet accident nous avait trop retardés pour que nous pussions espérer d'arriver à Bastogne, où nous avions compté coucher. En conséquence nous résolûmes de nous arrêter à Marche , et nous envoyâmes Sayer en avant pour nous faire préparer à souper à l'auberge de la poste , que le maître de poste d'Emptines, qui nous avait paru connaisseur en bonne chère, nous avait assuré être excellente. En arrivant à la ville , on nous conduisit à une maison de bonne apparence; nous nous réjouissions d'aller à une si bonne auberge , mais nous apprîmes bientôt que
nous étions chez un ancien officier du régiment de Ligne qui avait voulu nous loger, parce que, malgré tout ce que le maître de poste d'Emptines nous avait dit , l'auberge de la poste ne valait rien du tout. Ce fut un cruel rabat-joie pour moi qui me méfie des repas d'amis. Je jetai un douloureux regard sur d'Avaray ? dont je trouvai le visage tout aussi allongé que le mien. Notre chagrin augmenta quand notre hôte, qui venait de se relever (à neuf heures du soir), nous dit qu'il était désespéré de n'avoir pas été averti deux heures plutôt , parce qu'il nous aurait donné des pigeons à la crapaudine, mais que ses pigeons étaient encore dans le pigeonnier, et ses poulets vivans ; que cependant il avait envoyé à la poste chercher une gigue de mouton , et qu'il nous donnerait avec cela une salade et des œufs frais. Nous trouvâmes cet ordinaire un peu court ; mais ce fut bien pis un moment après , quand sa cuisinière rentra furieuse contre la maîtresse de poste , qui n'avait jamais voulu, disait-elle, lui prêter sa gigue; il nous offrit à la place des côtelettes de veau que nous acceptâmes. Nous étions un peu en peine du vin , lors ■ que le hasard nous fit découvrir une lettre de voiture qui lui annonçait une pièce de vieux vin
de Volnay, de première qualité. Cette découverte nous charma. Nous amenâmes la conversation sur le vin qu'il buvait ordinairement ; il nous dit que c'était du vin de Bar; que comme la dernière vendange avait manqué dans ce pays là . il s'était avisé de faire venir du vin de Bourgogne, qui lui était arrivé il y avait quinze jours; mais qu'on lui avait recommandé de le laisser reposer un mois avant de le mettre en perce. Pour le coup . nous nous crûmes dans une véritable auberge d'Espagne, et nous nous disions tristement que Marche-en-famine justifiait bien son nom. Mais, à notre très-grande et très-agréable surprise, le souper fut assez bon , et M. Donné (c'est le nom de notre hôte), qui se trouva lui-même d'une fort bonne conversation, eut la complaisance de mettre sur - lechamp en perce son vin de Volnay, qui était excellent.
Le lendemain, le duc de Laval, son second fils, et plusieurs jeunes gens nous rejoignirent. M. de Talhouet, gentilhomme breton, m'offrit de courir en avant pour m'apporter plus vite des nouvelles s'il rencontrait quelque courrier. Je l'acceptai, nous partîmes; mais à peine nous avions fait deux lieues, que nous vîmes revenir
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M. de Talhouet avec la triste nouvelle de 1 attentat de Varennes.
Je pourrais terminer là ma relation: la mission de mon cher d'Avaray était remplie; le rôle que l'arrestation du roi me faisait jouer semble plutôt être du ressort de l'histoire générale , que celui dune relation particulière; cependant j'ai encore quelques souvenirs que je veux consigner ici ; et ceux que le récit que je viens de faire d'événemens qui ne regardent que moi , aura assez intéressés pour lavoir lu jusqu'au bout , ne seront peut-être pas fâchés de les trouver.
La douleur que je ressentis est facile h se figurer. Je regrettai le succès démon entreprise ; j'eus un moment la pensée de rentrer en France et d'aller reprendre mes fers, pour partager ceux de mes malheureux parens; mais je réfléchis que, sans pouvoir les servir , je perdrais non seulement moi y mais ce qui était bien plus cher pour moi, mon ami , mon libérateur, que rien n'aurait pu engagera me quitter .De son côté, comme s'il eût deviné ma pensée, il médit tout de suite que si je croyais devoir retourner en France , il me conjurait de ne pas être arrêté par sa considération, et qu'il me suivrait partout sans inquiétude.
Cette nouvelle preuve de sa courageuse amitié aurait suffi pour me décider quand je ne l'aurais pas été. J ordonnai au postillon de nous ramener à Marche ; en chemin nous retrouvâmes le duc de Laval, que je pris dans la voiture. Mes larmes , qui n'avaient pu couler dans le premier instant , étant venues me soulager, je réfléchis un peu plus froidement sur ce que j'avais à faire pour entamer la nouvelle carrière qui s'ouvrait devant moi. Arrivés à Marche , nous y fûmes joints par le fils de M. de Bouille , qui nous apprit les détails de ce cruel événement qui renversait toutes nos espérances. J'étais hien disposé à aller d'abord me reposer à Bruxelles ; mais comme le chemin de Marche à Namur , qui est le plus court , passe très-près de la frontière , et qu'on disait qu'il y avait eu des actes d'hostilité commis , nous agitâmes un moment si nous ne passerions pas par Liège. Cependant , ayant fait la revue de nos armes , et ayant vu que nous avions seize coups de pistolet à tirer , ce qui était plus que suffisant contre un parti qui n'aurait pu être que peu nombreux , nous nous décidâmes à retourner à Namur en marchant en caravane. Je pris seulement la précaution d'envoyer M. de Bétizy, qui était un des jeunes gens
DE S. M. LOUIS XVIII. 25o,
dont j'ai parlé plus haui , au général de Moitelle j le prier de nous envoyer une escorte de Hullans ; M- de Bétizy fit tant de diligence , le général y mit tant de bonne volonté et les Hullans tant de zèle . qu'ils nous joignirent à trois lieues de Namur ; et nous arrivâmes dans cette ville sans autre accident que de casser encore une fois par la maladresse du postillon.
La joie que j'eus d'y retrouver Madame, fut empoisonnée par l'idée de la position du reste de ma famille, et la comparaison que je fis malgré moi de son sort avec le nôtre. Résolu de me rejoindre au comte d'Artois, je lui écrivis que j'allais à Bruxelles pour y attendre de ses nouvelles , et lui demander où il voulait me donner rendez-vous; et pour plus de sûreté, je lui dépêchai deux courriers, l'un par Luxembourg, l'autre par Aix-la-Chapelle. Cependant, comme je savais que l'évëque de Namur devait me proposer de loger chez lui, et que le clergé des Pays-Bas s était mal conduit dans la révolution, je consultai le général de Moitelle qui me conseilla d'accepter la proposition. En conséquence, nous quittâmes notre auberge, et nous allâmes nous établir à l'évêché , nous y trouvâmes un fort bon souper, mais nous lûmes bien de la
2Go RELATION DU VOYAGE
peine à nous débarrasser des soins officieux de l'évêque qui voulait nous faire boire beaucoup plus que nous ne voulions , et surtout de l'anisette, espèce de ratafia plus violent que le kirschwaser. Le lendemain , avant de partir pour Bruxelles . j écrivis à tout hasard une lettre pour le roi . la reine ou ma sœur. Cette lettre n'est jamais parvenue à sa destination.
Mon projet était de loger à Bruxelles, à l'auberge; mais l'archiduchesse n'y voulut jamais consentir et elle nous logea dans une petite maison dépendante de son palais , le palais même n'étant pas en état de nous recevoir, parce quelle avait été obligée de le faire démeubler pendant les derniers troubles. Tout ce qu'il y avait de Français dans cette ville demanda à me voir ; mais j'étais trop en peine de mes malheureux parens, pour être en état devoir personne. Le lendemain, j appris par une lettre du comte d'Artois, qu'il arrivait. J'allai au-devant de lui et j'oubliai pour un moment mes peines passées, mes inquiétudes présentes , nus craintes iutnres, en serrant dans mes bras un frère , un ami dont nos malheurs communs m avaient séparé depuis près de deux ans. La joie qu il me témoigna de me revoir me lit peut-être encore moins
de plaisir que l'accueil qu'il fit à mon cher d'A-
varay.
Cependant , ayant appris que le roi était de retour à Paris , et qu'au moins la vie de ma famille était en sûreté, nous nous déterminâmes à paraître en public, et l'archiduchesse voulut bien nous prêter son grand appartement pour y recevoir nos Français. Le plaisir qu'ils me témoignèrent en me revoyant 3 celui que je ressentis moi-même , me firent repenser bien vite à celui qui me procurait cette scène touchante , et je m'empressai de remplir les devoirs sacrés de la reconnaissance j en publiant hautement toutes les obligations que j'avais à mon libérateur. Je fus bien payé de cette démarche ; car en sortant de là toute cette noblesse courut en corps lui faire une visite. Qu'il me soit permis de le dire : de toutes les choses flatteuses que j'ai éprouvées en ma vie, c'est celle qui a le plus satisfait mon cœur ; il y entra bien un petit grain d'amour-propre ; mais Famitié , la reconnaissance y avaient bien plus de part.
Les huit, jours que je passai à Bruxelles ont été peut-être les plus occupés de ma vie. Placé tout d'un coupa la tête d'une des plus grandes machines qui aient jamais existé, il fallait non-
seulement faire aller le courant, mais m'instruire du passé , dont je n'avais eu aucune connaissance dans ma prison , pour en faire l'application au présent. Je crois que je n'en serais jamais venu à bout, sans le comte d'Artois. Bien loin, après toutes les peines qu'il s'était données, d'être fâché de voir arriver un collègue qui pouvait lui ravirunepariiede sa gloire, il s'empressa de m'instruire, de m'aider , de me mettre en avant, de me faire valoir; en un mot, ce n'était pas un frère que je retrouvais en lui; c'était le fils le pi us tendre, c'était Charles V se jetant dans les bras du roi Jean , après sa captivité. Je l'éprouvai d'une manière bien touchante à l'audience de congé que nous donnâmes à toute la noblesse avant de quitter Bruxelles. Je n'entreprendrai point de décrire cette scène. Je ne rendrais jamais assez bien ce que je ressentis.
Nous partîmes le 3 juillet pour Liège , et nous logeâmes à l'auberge de l'Aigle -Noir. Comme nous étions beaucoup de monde , et que la maison n'était pas vaste, nous n'eûmes , d'Avaray et moi , qu'une même chambre. Cette circonstance, qui me rappelait le temps peu éloigné où voyageant à peu près dans le même pays,
DK S. M. LOUJS XVII f. 26.?>
nous existions seuls 1 un pour l'autre sur la surface de la terre ? me fit un vrai plaisir. Le 4cous arrivâmes à Aix-la-Chapelle, où nous trouvâmes le roi de Suède qui, plus instruit que moi du plan d évasion du roi , s était rendu dans cette ville sous le prétexte des eaux , mais dans le fait pour être plus à portée du théâtre des événemens où sa grande âme lui faisait désirer de jouer un rôle. J'ai oublié de raconter qu'aussitôt qu'il avait apprit l'arrestation du roi, il m'avait écrit une lettre charmante à ce sujet; et une particularité assez piquante , c est que cette lettre m'avait été apportée par le baron de Liéven , le même qui , en \*jy$9 avait apporté au feu roi, mon grand père, la nouvelle de la révolution qui avait placé la couronne sur la tête de Gustave III. Nous séjournâmes un jour à Aix-la-Chapelle pour causer plus librement avec ce prince, dont nous eûmes tant sujet de nous louer.
J'éprouvai aussi dans cette ville un plaisir bien vrai: le comte dHautefort , ami de d'Avaray dès leur plus tendre enfance, na'vait pas plutôt appris mon évasion , que laissant toute sa fa mille à Heidelberg, où il était établi a\ec elle, il était accouru pour nous rejoindre , et nous
le trouvâmes en arrivant à Aix-la-Chapelle. Je fus fort touche de celte marque d'attention de la part d un homme qui n'était encore pour moi qu'une connaissance agréable ; mais je fus Lien plus content devoir mon libérateur recueillir un nouveau fruit de ce qu'il avait fait pour moi, en retrouvant son ami dont il était séparé depuis près de deux ans. Son amour-propre avait pu être flatté plus d'une fois, mais alors c'était une pure jouissance de son cœur. Il était impossible que le mien ne la partageât pas ; et quand j ai mieux connu le comte d'Hautefort, elle m'est devenue personnelle.
Le 6, nous allâmes coucher à Bonn, chez l'électeur de Cologne, avec qui nous en étions convenus à Aix-la-Chapelle , et le 7 nous arrivâmes à Coblentz.
L'électeur de Trêves, mon oncle, avait bien voulu prêter son château de Schonbornslust au comte d'Artois avant mon évasion ; il eut la même bonté pour Madame et pour moi. Je me ressouvenais de l'avoir vu en France il y avait près de trente ans. J eus un vrai plaisir à le revoir ; et l'accueil qu'il nous lit était le présage des bontés qu'il a eues pour nous et pour tous les Français que le désir de servir la cause de
l'autel et du trône a engage's à se re'unir à nous.
C'est là proprement qu'a commencé ma vie politique. Je pourrais encore en rester là ; mais je n'étais pas content, et sûrement mes lecteurs ne le seraient pas davantage, si je ne leur disais rien de plus. Trois semaines s'étaient écoulées depuis mon évasion , et je n'avais encore rien fait pour mon libérateur. Je souffrais, plus que je ne puis le dire , que le prince restât ingrat 5 tandis que l'ami exprimait si hautement sa reconnaissance. Enfin je reçus une lettre du duc de Lévis , qui , après quelques reproches de l'ignorance absolue où je l'avais laissé ? finissait par me donner sa démission. Dès que je reçus cette lettre , je courus chez d'Avaray , qui fut presque étonné quand je lui nommai le successeur du duc de Lévis , et qui me remercia comme si je n'avais pas acquitté par-là une dette sacrée, et comme si je n'avais pas eu mille fois plus de plaisir à l'acquitter qu'à la contracter.
J ignore quel sera le sort de ma patrie et le mien; mais quel que soit celui que la Providence me destine 5 elle ne pourra jamais m'ôter autant qu'elle m'a donné , en m'accordant un ami comme mon cher d'Avaray.