ROI DE POLOGNE
Je sens, Madame , que ce n'est pas assez pour vous d'avoir appris ma sortie de Dantzick. Un reste d'alarmes vous fait souhaiter de savoir jusqu'aux moindres circonstances de cet événement. Je vais vous satisfaire et remplir en même temps deux devoirs qu'une juste reconnaissance m'inspire: celui devons dédommager en quelque sorte de vos peines passées , et celui de rendre à la divine Providence l'honneur que je lui dois. C'est elle en effet qui m'a soutenu au défaut de tout secours.
Vous la verrez dans ce récit me conduire , pour ainsi dire, par la main, veiller sur tous mes pas, régler les sentimens de ceux que l'in-
térêt avait fait résoudre à me servir de guides , et cru'un plus grand intérêt, toujours présenta leurs yeux ? pouvait engager à nie trahir. Vous la verrez tout aplanir devant moi, jusqu'à me rendre comme invisible à ceux même qui étaient envoyés pour me reconnaître. En un mot 3 vous la remarquerez, cette Providence, jusque dans les moindres détails que je vais vous faire; et vous m'aiderez à la bénir comme l'unique source de mon bonheur et de votre joie.
Je ne doute point que bien des gens ne m'aient blâmé, et vous peut-être avec eux , d'avoir attendu si tard à sortir de Dantzick; mais quand la conscience, l'honneur, la patrie, réclament leurs droits, doit-on songer à se précautionner contre les dangers personnels / Pour moi , je pensais alors, et je pense encore, qu'il est du devoir de l'honnête homme de s'oublier en ces momens. D'ailleurs, comme j'attendais de jour à autre de puissans secours , celte espérance rne retenait; et qu'aurais-je fait par une retraite précipitée , qu'ouvrir à l'ennemi les portes d'une ville , qui ne soutenait le siège que par l'extrême allcction qu'elle avait pour moi? Ainsi, tout sentiment de courage et de fermeté à part, il la liait tenir bon jusqu'à l'arrivée du secours et,
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à son défaut, ne pas craindrede périr avec tant de braves citoyens, qui s'immolaient pour ma gloire, et avec cette foule de Polonais qui étaient venus partager mon sort , et qui aimaient autant périr, que de manquer à la fidélité qu'ils m'avaient jurée.
Je persistai dans cette résolution jusqu'à Findigne reddition du fort de Wechselmunde. Sa lâche capitulation obligea la ville de songer, avec mon agrément, à faire la sienne. Je fus le premier à l'y porter ; et à ce sujet il arriva une chose assez extraordinaire.
J'avais nommé le prince Czartorinski , palatin de Russie, et le comte Poniatowski, palatin de Mazovie , pour assister de ma part à toutes les délibérations du magistrat. Le lendemain de la reddition dont je viens de parler, je les chargeai l'un et l'autre , de représenter à cette assemblée les raisons que je croyais devoir engager à ne point différer de se rendre. Je leur ordonnai même expressément de dire à ces messieurs , que , les tenant quittes eux et tous les habitans des sermens qu'ils m'avaient faits, je consentais de bon cœur qu'ils ne s'occupassent que de leur sûreté; et qu'au reste, pénétré des marques
3o RELATION DU VOYAGE
qu'ils m'avaient données de leur zèle , j'en emportais avec moi le plus tendre souvenir.
Ce fut le comte Poniatow ski qui porta la parole. Il parlait avec affection et de ce ton de persuasion qui lui est propre, lorsqu'un * des centumvirs (cest ainsi qu ils appellent certains députés du corps de la bourgeoisie) 3 se levant de sa place , s'approche du palatin et lui dit : Eh! Monsieur, parlez vous sincèrement? sont-ce là les vrais sentimens du roi notre maître? Oui, lui répondit Poniatovvski; cest de sa propre bouche que je tiens tout ce que j'ai 1 honneur d'avancer ici. Mais quoi! ajouta le centumvir , est-ce le roi lui-même , qui nous exhorte à subir la loi du vainqueur/ Le palatin répliquant encore que cela était ainsi. 0 Dieu! s'écria de nouveau cet homme, notre roi nous quitte donc, i : (jue va-t-il devenir lui-même.'' Dans ce même instant, il chancelé , il bégaie, il cesse de parler, et tombe mort sur les genoux de Poniatovvski.
.le fus d'au tant plus touché de ce funeste accident, que mon cœur était ouvert à la douleur.
* Le sieur Himniiber.
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C'est particulièrement dans un temps d'affliction qu'on sent plus vivement les malheurs des autres.
J'ai déjà dit que la ville s'était de'terminée à capituler. Voyant alors qu'elle allait changer de maître, et que je n'avais plus lieu de me sacrifier pour elle ; je pris le parti d'en sortir. J'y étais fortement sollicité par les seigneurs de mon parti, qui mettaient encore en moi toute l'espérance de leur salut et de celui de la république. Mes ennemis m'y forcèrent eux-mêmes. Ils demandaient pour premier article que je fusse remis en leurs mains. Ce n'était peut-être pas le moindre des malheurs que je devais en attendre; mais c'en était assez pour mettre le comble à ceux de ma patrie, à qui il ne restait plus de ressource qu'en ma liberté.
C'est en cette occasion que je reconnus mieux qu« jamais le zèle de ceux qui me sont attachés : chacun formait des projets pour assurer ma retraite. Une dame polonaise * sachant l'allemand, et se fiant ta un homme qu'elle connaissait, t\ qui connaissait lui-même parfaitement le pavs ,
* Madame la comtesse Czapska, palatine de Poméranie.
32 RELATION DU VOYA&E
voulait partager les risques de mon voyage, se travestir en paysanne, et me faire passer pour son mari.
On me proposa un autre expédient. C'était de me mettre à la tête de cent hommes déterminés, et de percer avec eux au travers des ennemis. Ma peine n'e'lait point de trouver des gens propres a une pareille expédition: il s'en présentait assez qui tenaient à gloire d'y être employe's : mais ce projet, qui flattait assez mes idées , ne me parut pas aisé dans l'exécution, tant à cause de l'inondation des eaux, qui s'étendait d'un côté jusqu'à trois lieues de pays , qu'à cause des lignes de circonvallation qui bouchaient tous les autres passages, et quil eût été impossible de franchir à cheval. Il faut du moins une route au courage, et le hasard même n'en offrait point.
Je m'en tins au moyen que me fournit le marquis de Monli, ambassadeur de France. «Ce moyen me parut le plus praticable. Je me rendis chez lui le dimanche 27 juin, sous prétexte d'y passer une nuit tranquille, en m' écartant des bombes qui recommençaient à tomber Ha ns mon quartier; et à dix heures du soir, déguisé en paysan , je sortis de son hôtel et de la ville.
Le marquis de Monti, que j'ai eu le temps de
connaître, est un des hommes le plus capables de rempliravec gloire le ministère dont la France l'a charge'. Fertile en expédiens et en ressources, il est presque toujours sûr dans le choix de ses moyens. Jamais la pre'somption ne le porte à la négligence dans ce qui lui paraît aisé , ni la défîance n'abat son courage dans ce qui est difficile. Génie supérieur et simple tout à la fois il sait, sans user d'artifice, joindre à la candeur qui attire la confiance, toute l'adresse nécessaire à un homme d'état.
Une des choses cependant qui l'embarrassa le plus, ce fut une des moindres parties de mon nouvel ajustement. Le dessein de ma retraite, si bien concerté dans tout le reste, faillit à manquer par cela seul ; et nous apprîmes , ce qui n'arrive néanmoins que trop souvent , qu'une bagatelle, est quelquefois capable de faire échouer les plus grands projels.
Un habit usé, et tel qu'il convenait au rôle que j'étais forcé de jouer , une chemise de grosse toile, un bonnet des plus simples, un bâton d'une épine rude et mal polie , enfilée d'un cordon de cuir, étaient déjà prêts; Ion n'attendait que des bottes, dont je pusse me servir pour me faire mieux ressembler aux paysans de ces
cantons, qui sont dans l'usage d'en porter en tout temps. L'ambassadeur qui n'osait en employer de neuves ,qu'il aurait trouvées aise'ment , s'occupait depuis deux jours à mesurer de l'œil toutes les jambes des officiers de la garnison qui venaient me faire la cour, et à qui je permettais durant le siège de paraître ainsi devant moi. Celles d'un officier français lui parurent à peu près aussi grosses et aussi honnêtement usées qu'il les souhaitait; mais il n1 osait se résoudre à les demander. Qu'aurait-on pense' de cette envie? et dans la situation où j'étais, n'aurait-ellepas aidéà de'couvrir mon dessein ? Le ministre prit le parti défaire corrompre, par un de ses gens, le valet de cet officier, qui vola les bottes et les vendit. Une heure avant mon de'part elles furent apportées ; ce vol important qui avait mérité la négociation d'un ambassadeur, n'avait pu s'exécuter plulôt; mais , prêt à sortir, je ne pus les mettre. Il fallut sur nouveaux frais songera en avoir d'autres. Le temps pressait, il était neuf heures et demie ; je ne pouvais différer de me mettre en route : une sage précaution ne me permettait de marcher qu'à la faveur de la nuit; et le jour allait paraître dès les deux heures du matin.
L'embarras de l'ambassadeur était extrême, lorsque dans le secret et le silence qu' on observait chez lui j dans le temps quil craignait que les moindres ordres qu'il pourrait donner ne lussent estime's avoir quelque rapport à ma sortie, il se trouva sous sa main , et je ne sais comment, des bottes d'un de ses domestiques, qu'on eût dit faites exprès pour moi. Cette heureuse aventure le rassura , et je lui reprochai , en badinant , d'avoir si long -temps médité une espèce de crime , pour amener de bien loin ce qu'il pouvait trouver tout naturellement auprès de lui.
Tout e'tant prêt de la sorte, je sortis de la maison de l'ambassadeur par un degré' dérobe'. Je n'eus pas plutôt descendu quelques marches , que l'idée me venant de le rassurer sur les craintes qu'il avait à mon sujet, et d'essuyer les larmes que je lui avais vu répandre, je remontai et frappai à la porte qu'il avait refermée sans bruit. Il était alors prosterné à terre, et, par des prières ferventes , il demandait au Seigneur qu'il voulût bien être mon guide dans un voyage aussi dangereux que celui que j'allais entreprendre. Sourd à mes premiers coups , il se lève enfin , et m'ouvrant la porte : Qu'est-ce donc , Sire , me dit-il ; malgré tous mes soins, aurais-je oublié quelque
chose dont votre majesté eût encore besoin? Oui, monsieur , repris-je d'un air aussi sérieux qu'il me fut possible ? une chose très-importante et très-nécessaire; vous n'avez pas songé quil me fallait mon cordon bleu; est-il de la bienséance que je néglige de le mettre dans une occasion comm e celle-ci ? Reprenant aussitôt mon enjouement ordinaire, et un ton plein d'amitié, je viens , lui dis-je , vous embrasser de nouveau, et vous prier de vous résigner autant que je le fais à la Providence , à laquelle je me remets entièrement de mon sort.
Je redescendis aussitôt et trouvai , à quelques pas de la maison , le général Stenflicht qui m'attendait déguisé aussi en paysan. J'allai avec lui joindre le major de la place, suédois de naissance, qui s'était engagé à favoriser ma retraite, et qui devait se trouver à certain endroit du rempart. 11 y avait au bas deux nacelles qui nous servirent a traverser le fossé. Elles étaient gardées par les trois hommes destinés à me conduire dans les états de Prusse, qui, de tous les lieux du voisinage où je pouvais cire à l'abri des insultes de mes ennemis , étaient les plus proches et les plus sûrs.
Le major, sortant du bateau, alla quelques
pas avant nous , pour nous faire passer un poste occupe' par quelques soldats et un bas officier de la garnison. A peine je l'eus perdu de vue, que je l'entendis parler avec la vivacité et le ton d'un homme en colère. Je courus à ce bruit, et, à portée de distinguer les objets, je vis le bas officier le coucher en joue , et menacer de tirer sur lui, s'il ne retournait sur ses pas. Deux fois le major, qui avait prévu la difficulté du passage, porta la main à un pistolet de poche dont il s'était muni à tout événement ; il était résolu de se défaire de cet homme , qu'il ne pouvait persuader par ses discours; mais réfléchissant, en homme sage , qu'il n'avancerait rien par sa mort , et que les soldats, également exacts à la consigne qui était donnée par le commandant, ne manqueraient point de venger le sort de leur officier, il garda quelque temps le silence, et prit enfin le parti de révéler le dessein qui m'amenait en ce lieu.
A ces mots , le sergent demande à me voir et à me parler. Je m'avançais durant ce temps ; il m'examine de près ; et me reconnaissant , quoiqu'à la brune, il me fait une profonde révérence , et ordonne à ses gens de me laisser passer.
Cette première aventure me fit mal augurer du reste de mon voyage : je ne pouvais croire que mon secret pût long-temps séjourner dans les mains où on lavait confié. Je me trompais toutefois; mais la Providence, qui disposait à son gré de ceux qui devaient contribuer à l'exécution de mon projet, me laissait en proie à mes craintes pour me faire mieux connaître dans la suite la force et l'importance de ses secours.
Je renvovai le major. Remonté dans la nacelle avec mes gens , nous voguâmes à travers la campagne inondée , dans l'espoir de gagner incessamment la Vistule , et de nous trouver dès la pointe du jour à l'autre bord de ce fleuve et au-delà des postes des ennemis.
Mais quel fut mon étonnement , lorsque , après un quart de lieue de chemin , mes conducteurs me menèrent au pied dune méchante cabane située au milieu de ces marais! sous prétexte qu'il était trop taid pour le passage de la rivière, ils m'annonçaient qu'il fallait s'arrêter en cet endroit et y passer le reste de la nuit et tout le jour suivant. J'eus beau leur représenter les risques d'un abri qui était à la vue de mes ennemis , et la perte que nous allions faire d'un temps si précieux à ma sûreté; leur conseil était pris.
Peut-être , pour ne pas manquer de réussir au rôle à" égalité qu'ils devaient jouer en public afin de mieux cacher mon rang et ma personne, c'était alors leur dessein de le répéter tête à tête avec moi. Si cela est, il faut avouer qu'ils s'en tirèrent assez bien , et qu'ils n'abusèrent pas mal de la permission qu'ils avaient d'en user à mon égard comme avec un de leurs semblables.
Cependant quel parti avais-je à prendre avec des gens de cette espèce , et que la moindre contradiction pouvait irriter? Mon sort e'tait entre leurs mains, je l'y abandonnai. Descendant de ma nacelle, j'entrai dans cette maison d'un air aussi assuré que si c'avait été une place de guerre propre à résister à tous les efforts des Russes et des Saxons.
Cette cabane ne formait qu'une chambre, où je ne trouvais pas un coin à me reposer : mais je ne cherchais pas le sommeil, et, à dire vrai, je l'aurais cherché en vain. Je m'avisai, pour tromper mes inquiétudes et l'affreux ennui de tout le temps que je devais passer en ce lieu , de faire connaissance avec mon illustre compagnie. Un quatrième s'était joint à nous dès les remparts de la ville, quoiqu'on m'eût assuré que mes conducteurs ne devaient être qu'au nombre de
4b RELATION DU VOYAGE
trois. J'étais bien aise de démêler ce personnage en même temps que les autres.
Le premier , qui était le chef de la troupe, me parut d'abord une tête démontée , et qui joignait à beaucoup de suffisance beaucoup de légèreté. Je connus dans la suite que je ne m'étais pas trompé. Vous auriez ri de lui voir affecter trèssérieusement un air d'autorité, prendre un ton élevé et décisif, ne point souffrir qu'on raisonnât après lui, regarder la moindre réplique comme une espèce de rébellion.
Je me serais volontiers amusé de la singularité de ce caractère, qui pouvait fort bien compatir avec la probité , si je n'avais réfléchi que l'étourderie nuit quelquefois plus que la méchanceté même, et si, à travers sa brusque pétulance, je n'eusse reconnu que c'était l'homme de tout le pays le moins capable de me conduire sûrement. On eût dit , à l'entendre , qu'il ne prétendait rien moins que d'affronter à l'aventure tous les dangers que je pourrais rencontrer ; malheureusement encore il n était informé d'aucun des postes qu'occupaient les ennemis. L'espoir d'une grosse récompense l'avait engagé à se donner au marquis de Monli pour plus habile en ce point qu'il ne l'était; et ce ministre, pour qui l'occasion
n'avait qu'un moment qu'il importait de saisir, n'en avait point eu pour l'approfondir et le bien connaître. D'ailleurs ? le secret demandait qu'il s'en tînt aux premiers hommes que le hasard lui offrait; ceux-ci rejetés , tout autre choix serait devenu aussi dangereux qu'inutile. La suite a justifié celui que l'ambassadeur avait lait, et il n'est plus temps de discuter s'il devait croire le chef de mes conducteurs aussi habile qu'il prétendait l'être . et ne point faire difficulté de me confier à lui.
Le surnuméraire m'inquiétait bien plus encore, je lui demandai qui il était. Il n'eut pas la complaisance de me laisser croire que je n'en fusse point connu ; et d'un ton aussi ingénu que respectueux, il me répondit qu'il s'enfuyait de Dantzick à cause d'une banqueroute qu'il venait d'y faire. Il ajouta que mes conducteurs lui avaient promis de le mener en Prusse, où il espérait être à l'abri des poursuites de ses créanciers.
Un banqueroutier! dis - je aussitôt en moimême 3 un marchand ruiné . que rien n'engage à mon secret et qui n'ignore point qu'en me livrant à mes ennemis ? il peut recevoir à une seule fois , non-seulement de quoi réparer ses pertes 7
mais de quoi se mettre dans un état à n'avoir jamais besoin de commerce ni de travail! Quel compagnon de voyage ai-je là ?
Je n'eus pourtant garde de rien laisser transpirer de mes craintes. Un simple soupçon a souvent fait des traîtres; et plus souvent une apparence de confiance a e'touffë des desseins de trahison ; mais cette précaution était inutile avec ce bon homme. Son zèle pour moi lui donnait des sentimens qui auraient dû me rassurer si j'avais pu les voir dans le fond de son âme.
Les deux autres e'taient ce qu'on appelle en Allemagne des sznapans. Ils étaient mieux instruits que le premier des routes du pays ; mais si jamais la nature avait fait germer en eux quelques sentimens d'honneur, il n'était pas possible de les démêler à travers la brutalité de leur instinct et la férocité de leurs manières.
Je passai le reste de la nuit couché sur un banc, et la tète appuyée sur le marchand, qui était le seul à qui il me fut plus aisé de parler, à cause qu :1 entendait le polonais parfaitement.
Le lundi matin 28, je sortis de la chambre, et je fixai mes regards sur Dantzick, qu'on ne cessait de bombarder. Mes entrailles, depuis long-temps émues sur cette ville infortunée, le
furent bien davantage dans le point de vue d'où je la conside'rais. Voilà donc, disais- je en moimême, voilà la re'compensedesa fidélité'. Peutêtre dès ce jour elle va passer aux mains de mes ennemis , et se racheter des malheurs qu'elle ne peut plus soutenir par de nouveaux malheurs qui mettront le comble à sa misère.
Le triste sort des amis que j'y avais laissés , et qu'on allait forcer, le glaive à la main, de se déclarer contre moi , me péne'tra dune douleur si vive , que je me vis près d'y succomber. En vain je rappelai mes forces, elles m'avaient abandonne'. Je n'étais plus cet homme endurci aux chagrins, accoutumé aux disgrâces. Heureusement mes larmes me dérobèrent un objet si sensible* et revenant un peu à moi , j'élevai les mains au ciel, et le priai de ne me point abandonner dans cet état de langueur et d'affaiblissement dont je n'étais plus le maître.
Je rentrais dans la cabane, lorsque tout à coup j'entendis une décharge générale de toutes les batteries du camp et de la flotte des ennemis. Je crus aussitôt que c'était en réjouissance de la résolution que la ville avait prise de se rendre , et qu'elle avait dû annoncer la veille, ou le même jour, au comte de Munich, général des mosco-
vites. Mais mon cœur se serra de nouveau : moins touche'de mes propres dangers que des malheurs que ces marques de joie annonçaient à ma pairie, et dont elles étaient le signal , je restai quelque temps immobile et presque privé de sentiment. Le gène' rai Stenflicht fit tous ses efforts pour me rappeler à moi. 11 venait de préparer un diner, fort peu propre, comme l'on peut juger, à contenter le goût mais qui aurait pu du moins , apaiser ma faim , si mes chagrins m'eussent permis de la satisfaire.
Je dois dire ici ce que j'ai appris depuis peu ; c'est que ce même jour, et à la même heure 5 les seigneurs polonais vinrent chez l'ambassadeur, où ils croyaient que j'avais passé la nuit. Ne me voyant point paraître, ils s'imaginèrent que j'étais malade ; car ils savaient que j'étais dans l'habitude de me lever de fort grand matin. L'ambassadeur ne cessait de leur dire que j'avais commencé fort tard à reposer. Pour les tromper plus sûrement } il les priait de faire le moins de bruit qu'ils pourraient dans les appartenions. Il leur parlait de la sorte , lorsqu'il entendit le bruit d'artillerie dont je viens déparier. N'ayant dans l'esprit d'autre idée que celle de ma sortie, il ne douta point que ce signe de réjouissance n'en fût
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un de la perte de ma liberté'; et, par un mouvement dont il ne fut pas le maître, il s'écria : O Dieu ! le roi est donc pris ! Ces mots , qu'il aurait voulu un moment après n'avoir pas prononce's j révélèrent le secret dont il était seul dépositaire. Je n'étais cependant qu'à un quart de lieue de la ville , et malheureusement encore sous les yeux, et pour ainsi dire, sous la main de mes ennemis.
Je ne puis assez louer la prudence ordinaire de ce ministre , qui ayant l'art de pénétrer dans les cœurs , avait pareillement celui de rester toujours lui-même impénétrable ; mais ce pourrait être ici une leçon pour les personnes revêtues de son caractère d'être plus en garde qu'il ne le fut dans cette occasion contre la vivacité du tempérament, où, si l'on veut, contre une pareille irruption de zèle; car, dans le fond , ce n'était que du zèle. De quelque part que vînt cette faute, c'en était une néanmoins. Aussi, peu de momens après, le bruit de ma retraite fut répandu dans toute la ville, et jusque dans le camp des Russes et des Saxons.
Les Dantzickois furent extrêmement alarmés de cette décharge de mousqueterie. Ceux d'entre eux qui étaient au fait des réjouissances mi-
litaires s'aperçurent bientôt que c'en était une ; mais ils étaient en petit nombre, et ils n'en savaient pas le sujet. Les uns croyaient que c'était à l'occasion d'une victoire remportée par les Impériaux sur les Français et leurs alliés en Italie ; d'autres que les Russes avaient coutume de célébrer l'anniversaire de la bataille de Pultawa , arrivée à pareil jour ; quelques-uns , que la fête de Saint-Pierre, qui était le lendemain, pouvait y donner lieu , ou que peut-être on annonçait l'arrivée de l'électeur de Saxe au camp des Moscovites , qui l'attendaient depuis longtemps. La populace pensait différemment; elle s'imagina que c'était un assaut général que les Russes, secondés des Saxons, donnaient à la place. J'ai su qu'à ce moment la consternation fut générale. On ne voyait que femmes échevelées jetant des cris affreux dans les rues et des hommes désespérés, qui, ne voyant le danger que pour le craindre et se le grossir, ne savaient s'ils devaient faire un dernier effort pour repousser l'ennemi, ou attendre de le voir dans les maisons et les places publiques assouvir sa fureur et passer tout au lil de l'épée. Le magistrat ne faisait que de s'assembler pour délibérer sur la réponse aux propositions du comte de
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Munich. Il fut aussi surpris que le peuple. Il envoya de tous côtés sur les remparts pour savoir si effectivement les Russes faisaient quelque mouvement. Ce ne fut qu'après la troisième salve que les députe's qui étaient allés au camp rentrèrent dans l'assemblée , et dirent qu'avant annoncé au général moscovite leur disposition à reconnaître l'électeur de Saxe , ce général leur avait répondu que cette nouvelle lui était si agréable , qu'il allait sur l'heure le témoigner par une réjouissance générale de tout son camp.
L'émotion qu'elle excita dans la ville pouvait bien sûrement faire excuser la surprise de l'ambassadeur, qui n'était pas plus instruit que le magistrat du motif de ce bruit si extraordinaire.
Mais quelles craintes ne m'aurait pas causées l'inattention presque inévitable de ce ministre , si je lavais sue dans le temps ! Je pouvais l'apprendre presque aussitôt par un sznapan qui aborda à la cabane avec son petit bateau. Il vint remettre au général Stenflicht deux langues fumées et un billet fort poli, mais qui ne contenait que des souhaits heureux pour notre voyage. Ce message si peu attendu nous intrigua beaucoup. Le billet était anonyme, et nou? ne pûmes jamais comprendre de quelle part il
venait, ni comment celui qui en était chargé avait pu découvrir le lieu de notre retraite. Nous eûmes beau l'interroger, il s'en retourna maitrede son secret; mais il nous laissa de cruelles inquiétudes que le nôtre ne fût découvert.
Je l'ai déjà dit, et je ne puis à mon gré le dire assez , ces sinistres augures, Dieu les permettait, ou les faisait naître, pour m'engager à n'attendre que de lui seul l'heureuse sûreté qui faisait tout le sujet de mes espérances.
Je passai tout le reste de la journée dans une impatience extrême delà voir finir. La nuit vint enfin, et nous nous embarquâmes de nouveau.
Notre route fut infiniment plus pénible qu'elle ne l'avait d'abord été en sortant de Dantzick. Ce n'étaient que roseaux épais qui résistaient au bateau. Ils ne pliaient sous lui qu'avec une espèce de sifflement, qui, se répandant au loin , pouvait déceler notre marche. Leur courbure même marquait notre passage et nous laissait craindre que le lendemain on ne vit les traces du chemin que nous aurions fait. Souvent nous fûmes obligés de descendre du bateau, et, enfoncés dans la vase, de le tirer à force de bras pour le transporter dans les endroits où il y avait plus d'eau.
Vers le minuit ? nous arrivâmes à la chaussée d'une rivière que je crus être la Vistule. Nos •conducteurs se mirent aussitôt à tenir conseil entre eux. Le générai ni moi n'y fûmes point appele's. Leur résolution fut que leur chef, avec Stenflicht et le banqueroutier , remonterait à pied la chaussée , tandis que je me rembarquerais avec les deux autres pour cotover cette même chaussée par le marais. Tous ensemble me firent espérer que nous ne tarderions pas à nous rejoindre. Je me conformai à leur arrêt, sans pourtant me fier trop à leurs promesses. Je ne voyais cette séparation qu'avec douleur; et plût à Dieu que j'eusse écoulé plus sérieusement je ne sais quel pressentiment qui m'annonçait que je ne retrouverais plus Sienflicht durant tout le reste de mon voyage !
L'opinion où j'étais que nous avions eniin gagné la Vistule m'avait fait penser jusqu'alors que celait là l'endroit où nous devions la passer, mais c'était le Nering ; et quand je l'appris, je me consolai plus aisément de leloigncment dit général. Je lui sus même gré d'être aile lui-même à la découverte des routes les plus sûres que nous avions à prendre pour arriver enfin à ce fleuve si désiré.
5o RELATION DU VOYAGE
Je ne laissais pourtant pas que de demander souvent à mes gens où et en quel temps à peu près nous pourrions le retrouver. Le voilà , disaient-ils, il est devant nous; nous ne saurions le perdre ; nous ne quittons point la chausse'e , qu'il suit lui-même exactement. Ils la quittaient néanmoins, je ne sais dans quel dessein; je ne m'en aperçus que lorsqu'il n'e'tait plus temps de voyager, et que le point du jour nous avertissait de nous mettre quelque part hors de la vue de ceux qui avaient inte'rêt de me découvrir, et peut-être déjà ordre de me suivre.
Notre embarras fut de trouver un endroit propre à me cacher. Comme mes conducteurs n'ignoraient point que toutes les maisons d'alentour étaient pleines de Russes et de Cosaques, il ne nous restait qu'à en choisir une dans laquelle on voulût au besoin se prêter à nos vues, ou par intérêt, ou par amitié.
Ils se rappelèrent qu'il y avait dans le voisinage un homme de leur connaissance. Nous abordâmes chez lui , c'était un paysan , dont toute la maison ne valait guère plus que la cabane d'où j'étais parti le soir auparavant. « Avezvous ici des Moscovites ? lui demandèrent d'abord mes conducteurs. Actuellement, répondit-
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il , il n'y en a point ; mais si vous en avez affaire, il en vient assez souvent durant le jour. » Notre parti était pris. De tous les maux qui nous environnaient nous avions juge' celui-ci le moindre. IN'ous nous y fixâmes quoique à regret.
Cependant , pour que je ne fusse point reconnu de cet homme, dont nous ignorions les senlimens , les deux sznapans , sans lui donner le temps de m'envisager etdem'entretenir, comme il aurait fait sans doute , me menèrent au-dessus de la petite chambre qui faisait toute l'étendue de cette maison. Ils m'offrirent une botte de paille qui s'y trouva par hasard, et me prièrent de me reposer pendant qu'ils feraient sentinelle en bas, et iraient même au loin dans la campagne chercher le ge'ne'ral, que je ne cessais de demander.
Il y avait de'jà deux nuits que je n'avais dormi. J'essayai de reposer et je ne le pus point. Mes bottes pleines d'eau et de fange, la perte de Stenflicht, ce dessein marque' de mes conducteurs de s' éloigner de la route qu'ils étaient convenus de suivre, les dangers que je courais dans le lieu où ils m'avaient amené; que sais-je, mille idées funestes me roulaient dans l'esprit; elles me privaient du bonheur même que je pouvais espérer de l'accablement de fatigue où jY-
tais : naturellement il devait appesantir mes sens et m'ôter, du moins pour quelque temps , le sentiment de mes peines.
Je me levai , et mettant la tête à la luearne de ce grenier, je vis un officier russe qui se promenait gravement dans la prairie, et deux soldats qui v faisaient paitre des chevaux. Cette vue me saisit. L'air rêveur de cet homme qui semblait méditer quelque dessein, ces chevaux auprès desquels il revenait sans cesse, comme s'il eût eu impatience de s'en servir au plus tôt, ces soldats avec leurs armes, leur séjour dans un lieu assez éloigné de leur camp , me fit craindre que je ne fusse tombé dans le piège que je prenais tant de soin d'éviter. Il est quelque chose de plus précieux que le courage , et que je faillis à perdre alors , je veux dire l'espérance qui le soutient et qui souvent l'inspire.
Ma frayeur fut bien plus grande encore , lorsqu'à cent pas au dciu je vis passer plusieurs Cosaques courant à bride abattue à travers les champs: Ils venaient à ce misérable abri où je m' étais flatté do- plus de sûretéque dans tout autre. Ce spectacle si peu attendu me fit retirer de la fenêire, d'où je les avais perçus. Je me remis sur ma botte de paille, où je ne songeai qu'aux
moyens d'échapper, s'il e'tait possible, aux recherches de cette troupe qui m'environnait.
Je croyais voir sur l'heure investir la maison. Ils firent plus; sans s'amuser à la bloquer, ils s'en rendirent les maîtres. Presque aussitôt j'entends monter à mon grenier : c'était mon hôtesse qui, députée par mes couducteurs , venait m'avertir de leur arrivée , et me prier en même temps de ne pas faire de bruit. Ce conseil était bon à suivre , et je l'avais déjà prévenu; mais ces Cosaques si dangereux, et qui, je pense, avaient ordre de courir après moi , n'étaient entrés dans cette maison que pour s'y rafraîchir. Ils se firent donner à déjeuner, et leur halte dura plus de deux heures.
J'entendais de mon galetas tous leurs discours. C'étaient des récits infâmes dont l'un renchérissait sur l'autre , et dont le moins affreux n'était digne que de gens de cette espèce ? qui n'ont ni honneur ni religion. Le siège de Dantzick ne fut point oublié , non plus que la plupart de leurs exploits en Pologne, qui me firent autant d'horreur que de pitié.
Dès qu'ils furent partis, l'hôtesse revint me trouver. « Les voilà dehors , me dit-elle; mais dites-moi, qui vous oblige si fort à les éviter?
Que n'étes-vous venu boire et vous amuser avec eux et vos camarades? Qui êtes-vous enfin, et d'où venez-vous? Sûrement vous n'êtes point de ce pays , je le connais à votre langage ; et puis , votre physionomie annonce en vous quelque chose qui dément l'habit que vous portez. Parlez , expliquez-vous ; j e ne veux point vous trahir; et à votre air? qui me touche infiniment, je me sens portée à vous rendre service. » A des discours si pressans; je ne savais que répondre. Mon ingénuité naturelle me dénoua vingt fois la langue; mais il m'était trop dangereux de la laisser maîtresse de mon sort. J'accordai quelque chose aux soupçons de cette femme, dont aucun n'approchait de la vérité; je fis semblant d'être tout ce qu'elle voulut. Heureusement elle n'avait pas assez d'esprit pour sentir toutes les contradictions qu'elle mettait en avant, et auxquelles je me prêtais par complaisance. Surtout le peu de jour de ce grenier me fut très-favorable ; elle ne remarqua point mon émotion à chaque mot que je prononçais. Hélas! la vérité se décelait sur mon visage par le seul effort que je faisais pour la cacher.
Echappé à ses questions , je ne pus point si aisément échapper à ses craintes, <x Mais si cela
est ainsi, ajouta-t-elle , que vous soyez si brouille avec les Moscovites , je vous prie de sortir de chez moi. S'ils vous y découvraient, je serais perdue, peut-être en viendraient-ils jusqu'à brûler ma maison. » Elle était sur le point de me mettre à la porte, si je n'avais trouvé le secret de la persuader qu'elle n'avait rien à craindre; mais cène fut qu'après bien des discours que, se sentant rassurée , elle me laissa enfin en repos.
Dans la crainte qu'il ne survint encore des Cosaques ou des Moscovites , je me tins tout le reste du jour sur ma botte de paille. J'étais là à l'abri de leurs hostilités; mais je n'en étais pas plus tranquille. Obsédé d'une foule de noirs chagrins , je ne pouvais les dissiper. J'avais le courage de les combattre , et malgré moi le courage de m'en occuper. Ce n'est presque jamais que le malheur qu'on évalue; il n'est que le plaisir qui ne se calcule pas.
En vain je chercherais ici à donner une peinture de mon état. Il n'est point d'homme qui , se mettant à ma place, ne trouve aussitôt dans le fond de son cœur tous les divers sentimens qui s'élevaient dans le mien. J'éprouvai ce genre de tourment , à mon avis le plus cruel do tous,
c'est de ne pouvoir agir quand on est le plus agile , et d'être force' d'attendre dans l'inaction tout ce qui peut arriver de plus de'solant et de plus funeste.
Deux réflexions servirent toutefois à me consoler : la première , c'est que Dieu ne m'avait ôté Stenflicht, le seul homme de qui je pouvais attendre du secours , qu'afin que je ne misse ma confiance qu'en lui seul; la seconde, c'est que je ne pus douter, par une chose que je me rappelai et que je vais dire, que Dieu ne prît un soin tout particulier de moi jusque dans les moindres circonstances de mon voyage.
L'ambassadeur, à mon départ de Dantzick , m'avait remis deux cents ducats. Désaccoutumé depuis bien des années de porter de l'argent sur moi , je ne pus me faire à ce poids. Dès le premier jour, je priai Stenflicht de m'en décharger. Il rebutait cette proposition , et, me faisant sentir l'importance d'un secours si puissant , il me priait aussi très-sérieusement de ne pas m'en dessaisir. Je goûtais ses discours; et un moment après, sentant l'incommodité de cet or qui ballottait dans ma poche , je redoublais mes instances, qui m'attiraient toujours de nouveaux refus. Pour terminer ce différend, il fut décidé
DE STANISLAS. jj
que Stenflicht prendrait la moitié de cette somme et que je garderais l'autre ; et c'est là le bonheur que la Providence m'avait ménagé, et dont je veux parler. Eneffet, seul et réduit à moi-même, comme je Tétais alors, car je comptais peu sur mes gens, qu'aurais- je fait, si je n'avais eu de quoi acheter dans le chemin qui me restait à faire, ou les commodités dont je pouvais avoir besoin pour me le rendre plus supportable, ou le silence des personnes qui pouvaient me le rendre plus assuré ?
Sur la fin du jour, ennuyé de ma situation , je descendis pour prendre langue de mes conducteurs, Ils savaient, me dirent-ils, que le général Stenflicht n'était qu'à un quart de lieue, et qu'il se proposait de nous rejoindre dans la nuit à un endroit de la Vistule dont ils étaient convenus , et où était un bateau tout prêt à nous passer; mais ils doutaient qu'on pût risquer le trajet par le vent quil faisait alors , qui était des plus violens, et à l'aide d'un bateau aussi petit et aussi mauvais que celui qu'ils s étaient procuré. « Allons toujours , leur dis-je : je ne vois pas de plus grand danger que de rester plus long-temps où nous sommes. »
Il ne me convenait plus de nie métier de ces
gens, qui, ayant bu et mange' avec mes ennemis , avaient préfère' mon salut à leurs intérêts; et parmi les fume'es mêmes du tabac, et d'une bière capable de leur troubler les sens, avaient eu assez de courage et d'honneur pour me garder la fidélité' qu'ils m'avaient promise. Il prirent aussi de bon cœur la résolution que je leur inspirai. A nuit close nous nous remîmes dans le bateau, que nous laissâmes à un quart de lieue, où les inondations finissaient.
Nous marchâmes plusieurs heures à pied , presque toujours dans des terres molles et bourbeuses , où, enfonçant jusqu'aux geuoux, nous avions besoin à tout moment de nous prêter du secours les uns aux autres. Souvent nos efforts ne servaient qu'à nous plonger davantage dans ce terrain fangeux, et à nous mettre dans un plus grand danger de n'en point sortir.
Nous gagnâmes enfin la chaussée de la Vistule . Un de mes sznapans me pria d'y rester un moment avec son camarade , tandis qu'il irait voir si le bateau était à l'endroit de la rivière où Ton avait promis de le tenir prêt. Nous fumes une bonne heure à l'attendre. Il parut enfin, et nous dit que ce bateau n'y était plus, et qu'apparemment les Moscovites l'avaient enlevé.
DE STANTSLAs. 5g
Il fallut rentrer dans le marais d'où nous sortions. Nous prîmes une autre route; et après une lieue de chemin, aussi pénible que celui que nous avions de'jà fait, nous choisîmes pour asile une maison où je fus aussitôt reconnu.
« Que vois-je! s'écria l'hôte, dès qu'il m'eût aperçu. — Tu vois un de nos camarades , lui re'pondirent mes conducteurs , que trouves-tu dans son air de si extraordinaire? — Vraiment , je ne me trompe point, ajouta cet homme; c'est le roi Stanislas. — Oui, mon ami , lui dis-je aussitôt d'un air ferme et assuré, c'est lui-même; mais à votre physionomie je connais que vous êtes trop honnête homme pour me refuser les secours dont je puis avoir besoin dans l'état où je parais à vos yeux. »
Cet aveu simple et naturel eut le succès du monde le plus heureux ; et ce n'est pas par ses suites que je l'approuve ; n'eût-il point réussi , je l'estimerais encore le parti le plus sage que je pouvais prendre en celte occasion. Ce n'était point ici cette femme du jour précédent , esprit faible et léger, et dans qui la curiosité me faisait soupçonner ce qui l'accompagne ordinairement, une démangeaison extrême de parler et de tout redire. Je saisis d'abord mon homme ; c était un
6o RELATION DU VOYAGE
de ces caractères francs et ingénus , brusque à la vérité , mais solide , raisonnable j actif et résolu, tel enfin qu'il n'aurait pu me pardonner si je me fusse avise' de le contredire. Son air libre et décidé m'annonçait ou un ennemi , peut-être même dangereux, si je lui refusais ma confiance, ou un homme à tout entreprendre , si je la lui donnais avec autant de bonne foi qu'il en montrait lui-même dans ses manières. Je ne dis point ici que , par l'éloge dont j'assaisonnai mon aveu, je le piquai d'honneur, et lui montrai adroitement ce qu'il devait faire pour me servir en cette occasion.
Il me promit de me faire passer la Vistule, et il me tint parole. Il sort de chez lui, et, plein de zèle, il se hâte d'aller chercher un bateau , et d'examiner de tous les bords de la rivière celui où je pourrais la passer avec moins de danger.
C'était le mercredi 3o. Comme il ne m'était pas possible de dormir, et que l'expérience m'avait appris que mes idées n'étaient jamais plus tristes que lorsque j'étais dans un plus grand repos, je voulus les dissiper par la vue de la campagne.
Quoique au lieu de ces Cosaques , qui le jour auparavant m'avaient causé d'assez vives alarmes, je ne visse plus de la fenêtre d un grenier
DE STANISLAS. Gl
où je m'étais retiré , que des objets indifférons où même agréables, je ne pus point m'en amuser. Ce n'est point par effort qu'on se distrait de ses peines, et les yeux ne voient rien quand le cœur ne voit point avec eux.
Je ne fus pourtant pas long -temps sans prendre intérêt à ce qui s'offrait à ma vue. J'aperçus le chef de mes conducteurs revenant à grands pas vers la maison où jetais.
Dès qu'il fut entré , je lui demandai des nouvelles du général Stenflicht. « Nous étions la nuit dernière, me dit-il, sur la chaussée de la Vistule , où le rendez-vous était donné. Nous vous y attendions avec une impatience extrême , lorsque nous avons aperçu une troupe de Cosaques venant à nous. Ne pouvant leur faire tête , et ne trouvant point à nous cacher , j'ai pris le parti de la fuite, et je crois que le général et le banqueroutier en ont fait autant chacun de son côté. — Ah! malheureux, lui dis-je , pourquoi abandonner Stenflicht? N'avais-tu pas des prétextes à couvrir ta marche et la sienne ? Ses airs empruntés l'auront décelé, et il lui suffisait de ta compagnie pour n'être cru quun paysan comme toi. Sans doute il est déjà entre les mains des ennemis. »
Ingénieux à me tourmenter, j'appuyai sur cette idée, et je m'en fis le sujet d'un nouveau chagrin. Je le surmontai toutefois en pensant que, si c'était pour moi un malheur d'être abandonné comme je Tétais , c'en serait un bien plus grand si je venais , pour ainsi dire 5 à me manquer à moi-même, et si je ne me tenais lieu de tous les secours que je pouvais tirer d'ailleurs. Je rappelai ma fermeté, et je crus l'avoir mise au point qu'elle dût me suffire dans quelque événement fâcheux qui put encore m' arriver.
Je raisonnais ainsi avec moi-même, lorsque sur les cinq heures du soir je vis arriver mon bote. Il m'annonça qu'il avait bien trouvé un bateau chez un pêcheur où logeaient deux Moscovites ; mais qu'il n'était pas d'avis de hasarder sitôt le passage, à cause du grand nombre de Cosaques répandus aux environs , dont les uns gardaient leurs chevaux au pâturage , et les autres battaient la campagne avec ordre de suivre nies traces, et de m'arrêter partout où ils me trouveraient. 11 ajouta que, dans cette vue, ces derniers s'en prenaient indifféremment à tous les passans, les fouillaient , les interrogeaient, en exigeaient des passe-ports ou des répondans du voisinage, et qu'ils s'attachaient plus parti-
culièremenl à examiner ceux qui e'taient à peu près de mon âge , de ma taille, de ma figure, sous quelque de'coration et en quelque état qu'ils parussent à leurs yeux.
Heureusement je venais de me rassurer, et de me convaincre , que mon courage devait être désormais mon unique appui. Sans cela cette triste nouvelle m'aurait abattu au point de m'ôter toute espe'rance d1 échapper à mes malheurs. Je tins conseil avec mes paysans, et, après bien des réflexions, il fut décidé que je passerais la nuit et le jour suivant dans la maison où j'étais , en continuant la sage précaution de m'y dérober à la vue de quiconque pourrait y aborder.
Le lendemain, jeudi i" juillet, je rassemblai tous mes gens, pour prendre leur avis sur l'importante affaire de ce passage de la Vistule , qui me tenait si fort au cœur. Nous examinâmes tous les endroits par où l'on pouvait le tenter avec quelque sûreté. Les sentimens de mes conducteurs étaient plus ou moins hardis , leurs vues plus ou moins sensées, selon qu'une bouteille d'eau-de-vie, qui était au milieu deux, était plus ou moins pleine; car c'est elle qui présidait à l'assemblée et qui en réglait les délibérations. Ce n'était dans les comniencemcns
que des propos timides. On ne voyait plus de moyens de passer outre , l'espoir des grandes récompenses promises disparaissait ? et à leur place , les prisons ? les tortures , les gibets , étaient le seul objet qui se présentait devant les yeux. Une nouvelle effusion de la liqueur rele- vait insensiblement ces courages abattus , et je vis le moment où ils allaient affronter tout le camp des Russes j et me mener sans rien craindre à travers le feu de mille batteries de canon. Je mis les choses dans une juste égalité par le soin que j'eus de me saisir de la bouteille , et de proportionner à chacun les doses du courage qui lui était inspiré.
Les esprits étaient à peu près en l'état où je les souhaitais, et il était environ six heures du soir j lorsque l'hôte de la maison , plus actif et plus sensé que tous ces donneurs d'avis ensemble, arriva plein de joie. Il m'assura que les Cosaques sétaient retirés des environs, que le passage était libre, et que le bateau était prêt sur le bord de la Vistulc, à une lieue de l'endroit où nous étions. J'attendis impatiemment que la nuit fut venue pour me mettre en chemin.
Je montai à cheval , et mon hôte aussi. Il marchait devant moi et me précédait d'une cin-
quantaine de pas. Les trois paysans suivaient à pied et faisaient mon arrière-garde. Ces graves se'nateurs du jour pre'ce'dent e'taient devenus mes soldais j et c'était là toute l'armée que j'avais à opposer à celle dont la force ne se tournait plus que contre moi seul. Nous traversâmes des bourbiers très-profonds , où mon cheval , qui était mal sur ses jambes ? s'abattait à chaque pas. De tous côte's paraissaient les feux de divers camps volans des ennemis, qui n'étaient pas aussi éloignés que mon hôte l'avait pense'. La clarté que ces feux répandaient sur ma route m'était favorable; elqui eût dit alors aux Russes que c'étaient euxmêmes qui m'éclairaient pour m'aideràleséviter! Nous fûmes obligés de passer tout auprès du village de Keismarg, où ils avaient un poste considérable. C'est là qu'ils avaient fait le parc de leur artillerie dès le commencement du sié<:e. et ils en avaient fait depuis l'entrepoUgénéral de toutes leurs munitions de bouche. Nous avions déjà fait une demi-lieue sansrenconter personne, lorsque mon bote, revenant sur ses pas, médit d'arrêter, pendant quil irait encore examiner certain endroit dont il craignait que le passage ne tut moins libre en ce moment qu'il ne lavait d'abord espéré.
Je n'attendis pas long-temps; il revint tout alarmé m'annoncer que tout y e'tait plein de nouveaux Cosaques. Il ne leur avait échappé qu'en disant qu au retour de leur armée , où il avait amené des vivres , il*avait perdu ses chevaux au pâturage, et qu'il les cherchait avec soin de toutes parts.
Ce récit mit la consternation dans ma troupe , et , sans mon aveu , on en vint à un conseil où il fut décidé qu'il fallait incessamment retourner sur ses pas. « Vous n'en ferez rien, leur dis-je, et je serai une fois le maitre à mon tour. Et quel si grand sujet avons-nous de craindre une poignée de malheureux, qui, sans doute , nous craindraient eux-mêmes, si nous osions les approcher? Croyez-moi, armons-nous de gros bâtons , qui , avec du courage, nous suiiiront pour les forcer dans leurs postes, s'ils ne sont pas en plus gfand nombre que nous. »
Ce discours ne les ébranla point; et comme je voyais autant de risque à rebrousser qu'à aller en avant : « Eh bien, repris-je, si mon projet vous parait téméniire,, substituons la ruse à la violence ; usons du même expédient qui a réussi ;'i notre hôte; disons comme lui que nous cherchons des chevaux égarés » Cette proposition
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ne les toucha pas plus que la première , et, je ne m'en étonnai point; la peur ne prend conseil que d'elle seule; et malheureusement elle ne se propose d'autre ressource que la fuite , qui , loin de la détruire, ne sert d'ordinaire qu'a l'augmenter.
(( Faisons mieux, dit mon hôte, qui voyait avec dou'eur qu'il n'était pas possible de réchauffer ces cœurs glacés : attendez-moi ici, je vais encore à la découverte. Peut-être à droite ou à gauche trouverai -jç un chemin détourné et aussi sur que nous le souhaitons. » Il pan. ]Mes trois conducteurs se couchent aussitôt ventre à terre. Je les considérais dans cet état, et les voyant presque privés de sentiment, je ne pouvais concevoir que l'amour de la Aie , qui doit porter a la défendre, soit capable d'ôler les forces qui peuvent servir à la conserver.
Cependant leur chef, comme autrefois si intrépide en apparence , se relève un moment après, et excite ses camarades a s'enfuir avec lui. Ce fut alors que ne pouvant plus retenir mon indignation : « Quoi! lâchas, leur dis-je, vous voulez donc m' abandonner ! — Mais , mon Dieu, reprenaient-ils tous ensemble, et comme de concert, voulez-vous que nous nous exposions
être pendus pour vous ménager une sûreté qui ne dépend point de nous? — Pendus ou non, repris-je avec un emportement affecté , il n'est plus temps de délibérer; vous vous êtes engagés à m'accompagner , et vous ne me quitterez qu'au moment où je croirai pouvoir me passer de votre indigne présence. Ecoutez-moi, et tremblez de la résolution que vous me forcez de prendre. Si vos promesses, si vos sermens, si la récompense qui vous attend , si le respect que vous me devez, si rien ne peut vous arrêter, j'appelle dans ce même instant les Cosaques, et s'il me faut périr par votre fuite, j'aime autant périr par mon indiscrétion, et me venger en même temps de votre perfidie. ))
Il n'y avait qu'une pareille fermeté qui pût retenir auprès de moi ces misérables. Je trouvai le remède à un mal qu'on dit être incurable; mais tel est le malheur de ces cœurs bas que tout épouvante; c'est qu'on ne peut calmer en eux une émotion de crainte, que parle sentiment plus vif d'une autre crainte qui achève de les alarmer. C'était aussi le seul moyen que j'avais de me dérober aux risques où m allait exposer la désertion de ces hommes sans honneur, qui sûrement se seraient rachetés à mes dépens des
moindres hasards qu'ils auraient rencontrés dans leur marche.
Heureusement mon hôte ne tarda pas à revenir. Il m'assura que les Cosaques s'e'taient retirés. Je vis dans ce moment mes trois poltrons debout, et leur chef qui } reprenant son air ordinaire, me dit d'un ton d'autant plus effronté qu'il paraissait plus soumis et plus modeste : Avezvous pu croire que nous eussions envie de vous quitter? Vous n'ignorez pas vous-même, par tout ce qui s'est déjà passé, combien nous vous sommes fidèles. Montrez- le donc, lui dis - je, en lui jetant un regard plein de mépris, et qu'on ne me parle plus ici de retourner en arrière. »
Je prononçais ces mots en montant à cheval; et je maperçus bientôt que ce même chef et ses deux camarades ne me suivaient que de loin , apparemment dans le dessein de me laisser au premier danger qui s'offrirait sur ma route.
Je marchai avec mon hôte une bonne demilieue , au bout de laquelle nous rencontrâmes la chaussée, et peu de temps après un charriot moscovite qui venait à nous, et où étaient trois hommes que nous crûmes devoir éviter. ]Nous nous mîmes derrière une haie épaisse où nous ne fûmes point aperçus. A cent pas de là nous lais-
bûmes nos chevaux, et avançant toujours sur cette même chaussée, nous fîmes un quart de lieue à pied. «C'est ici, médit mon hôte, l'endroit destine à votre passage; je vous laisse pour un moment; mais accordez-moi une grâce; cachezvous dans ces broussailles en attendant que je vous amène le bateau. »
Il ne me laissa pas long-temps dans cette posture où je me de'plaisais fort. Je conviens que , dans la crainte d'une surprise, elle m était aussi nécessaire que l'intrépidité me l'aurait été dans une rencontre que je n'eusse pu éviter; mais toutefois elle me parut humiliante; et ce n'a pas été une des moindres peines de mon voyage, que la contrainte où j'étais si souvent de me cacher. Je ne m'en consolais que par l'idée des eflorts que je faisais alors pour me vaincre , et qui , par la répugnance que jépronvais, supposaient peut-être autant de résolution et de force que le courage le plus décidé: d ailleurs, n'est-ce pas une espèce de courage de n'en point faire paraître où il est inutile et souvent dangereux d'en montrer ?
Mes gens entendirent plus tôt que moi le bruit des rames. Ils accourent pour me joindre. Nous nous embarquâmes, et fîmes enfin ce trajet si
long-temps désiré et acheté par tant de périls et de peines.
Nous étions déjà prêts d'aborder , lorsque , tirant mon hôte à l'écart , et le remerciant avec une tendre affection de tout ce qu'il avait fait pour moi, je lui mis dans la main autant de ducats que la mienne étendue avec soin en avait pu ramasser dans ma poche. C'était là la vraie occasion de me soulager du poids de ce reste d'argent qui m'incommodait sans cesse : mais d'ailleurs [e croyais moins faire un plaisir que m'acquitter d'une dette. Cet honnête paysan , surpris et presque honteux . se relire et cherche à m1 échapper : «Non, non, lui dis-je, vous avez heau faire, vous recevrez ce présent : c'est un nouveau service que je vous demande , et que je regarde même comme une des plus grandes preuves de votre attachement pour moi. »
Comme je le pressais plus fortement, et qu'il redoublait ses efforts pour se dérober à ma reconnaissance, les autres s'imaginèrent que j Vivais pris querelle avec lui. Ils accouraient déja pour m'apaiser. Ce mouvement, qu'il aperçut, l'obligea à me dire précipitamment que si , pour me satisfaire, il fallait absolument recevoir quelque chose de moi, il voulait bien accepter
-y 2 RELATION DU VOYAGE
deux ducats seulement, pour un souvenir éternel du bonheur qu'il avait eu de me voir et de me connaître.
Ce noble dësinte'ressement me charma d'autant plus , que je n'avais pas lieu de l'attendre d'un homme de sa sorte. Il prit deux ducats dans ma main avec des façons et des sentimens que je nepuisexprimer, et il m'en remercia autantque je l'aurais remercie' moi-même s'ilavait reçu?jene dis pas le modique présent que j'avais dessein de lui faire, mais toutes les récompenses dont j'aurais voulu payer les services qu'il m'avait rendus.
A quelque cent pas au-delà de la Vistule nous aperçûmes un gros village. Nous y arrivâmes à la pointe du jour. C'était le vendredi 2 juillet. Il m'était important de ne point tardera poursuivre ma route. J'appris que les Russes avaient même de ce côté-là des postes avancés , et que souvent les Cosnques venaient faire le dégât aux environs. Je demandai aussitôt des chevaux ; mais il ne m'était pas possible de m'en procurer sans le secours de mes paysans. Ces lâches coquins s'imaginaient n'avoir plus rien à craindre. Ils ne daignaient pas m/écouter. Ils entrèrent dans une auberge. J'y arrivai un moment après, et je les trouvai qui s'endor-
maient enfoncés tous les trois dans un méchant lit de plume. Durant ce temps , je fis ce qu'ils auraient dû faire eux-mêmes, si j'avais pris comme eux le parti de me reposer; je rôdai autour de cette maison , faisant comme une espèce de patrouille pour n'être pas surpris par mes ennemis.
Ennuyé toutefois de ces promenades , qui me ramenaient sans cesse au même endroit, et plus encore du séjour que je faisais inutilement dans ce lieu , je rentrai dans la chambre; et, éveillant doucement un de ces paysans, je fis tant, que je luipersuadai de m'aller me chercher une voiture , quelle qu'elle fût et à quelque prix qu'elle pût être.
Il revint au bout de deux heures, mais ivre à ne pouvoir se soutenir. Il amenait cependant avec lui un homme qui voulait bien louer des chevaux avec un charriot rempli de marchandises, mais à condition que nous remettrions en argent comptant , à quelqu'un du village , le prix des effets qu'il consentait à nous Confier. Il craignait que les Cosaques , plus voleurs que soldats, ne nous les enlevassent. Dans ce cas, il souhaitait, ce qui était juste , que leur perte ne fût point sur le compte de celui à qui tout
l'équipage appartenait , et à qui il en avait répondu lui-même.
N'ayant aucune envie de retourner sur mes pas , et encore moins de temps à perdre, au lieu de remettre l'argent, je m'avisai d'acheter tout ce bagage. Il fut évalué vingt-cinq ducats , que je donnai avec autant d'empressement que si j'avais craint un dédit où l'on craignait au contraire de ma part un rabais considérable.
Cependant ce marché, fait à la hâte et par un homme qu'on n'estimait qu'un paysan fort mal aisé, excita l'attention des passans. Leur nombre s'accrut en peu de temps. Ils m'examinaient avec soin , lorsque mon ivrogne , ébloui sans doute par le reste de l'argent qu'il m'avait vu remettre dans ma poche , commença , d'un air insolent, à faire valoir les services qu'il m'avait rendus. Il vanta sa fidélité, et même son courage ; il rappela les hasards qu'il avait courus. Il dit enfin qu'il ne voulait point être la dupe du sacrifice qu'il m'avait fait de son loisir, de sa liberté , de sa vie , et que , sur l'heure , il prétendait savoir ce qu'il aurait pour sa part de la récompense que je lui devais.
De tous les dangers que j'avais courus jusqu'alors, c'était peut-être ici le plus grand. Cet
indigne orateur ne faisait que balbutier ; mais il parlait à des gens aise's à ébranler, et qui pour l'ordinaire i sans être capables de vrais sentimens de pitië , ne manquent point de s'émouvoir aux tristes dehors qui les re'clament. Je reconnus que les tons plaintifs sont d'infaillibles ressorts auprès de la populace, et que les plus grossiers de ces tons sont même toujours les plus propres à lui donner le mouvement qu'on désire. J'eusse pourtant regardé avec indifférence l'attendrissement qu'elle paraissait accorder au prétendu malheureux , si la vivacité de celui-ci , augmentant à proportion de la compassion qu il faisait naître , je n'eusse appréhendé qu'elle ne le menât au point de dévoiler tout le mystère qui lui était confié.
Je craignais surtout que le chef de ma troupe, naturellement insolent , n'appuyât ces injustes remontrances par de nouvelles remontrances de sa façon ; et qu'animant son autre camarade, dont la vertu m'était également suspecte, ils ne s'élevassent tous contre moi. A quels malheurs ne devais-je pas mattendre, et qu'eussé-je fait si mon secret avait été confié à une foule de paysans qu'aucun motif Rengageait à épouser mes intérêts? La majesté du trône nim-
pose guère que par l'ëclat dont elle est revêtue , et surtout à des yeux qui n'accordent qu'à ce seul éclat les hommages qui lui sont dus.
Il en arriva tout autrement. Ce chef fit une action dont je ne le croyais pas capable. Il s'éleva contre l'ivrogne, et prenant la parole de ce ton de maître qu'il affectait toujours : ce Taistoi misérable 7 lui dit-il f quel sujet as-tu de te plaindre ? N'avons-nous pas partagé tes peines et tes dangers , et nous vois-tu former des prétentions comme les tiennes ? » Puis s'adressant à tout ce peuple : « Ne croyez point à cet homme , ajouta-t-il , c est sa folie dans le vin de se croire en compagnie de rois et de princes ; si vous l' écoutez , je serai bientôt un grand personnage , pour qui cependant il n'aura guère plus de respect que s'il ne me croyait que ce que je suis, aussi pauvre et aussi malheureux qu'il l'est lui-même. y>
Ces paroles détournèrent sur l'ivrogne tout le murmure qu'il allait exciter contre moi. On fit des huées sur lui. Je ne laissai pas de découvrir dans la foule certains regards qui marquaient qu'on n était bas généralement convaincu que je lusse en effet ce que voulais paraître. Rien n'était plus flatteur, je l'avoue: on aime à être
démêlé , et l'on s'imagine que c'est moins l'effet de la pénétration des autres, que de ce qu'il y a dans nous qui perce à travers les voiles dont nous désirons le couvrir. Mais ce qui m'eût peutêtre fait plaisir en toute autre rencontre, m'embarrassait fort en celle-ci.
Je prisle parti de quitterau plus tôtce village. J'y aurais abandonne' ce paysan ivre dont je n'avais plus que faire; si je n'eusse craint qu'en létat où il était, il n'achevât de mettre au jour ce qu'il avait commencé de développer. Cette trace de lumière laissée après moi pouvait en un moment s'étendre au loin et devenir un obstacle au reste de mon voyage. Je le lis emballer dans la voiture; et, pour le garantir des chutes dont il était menacé à chaque cahot , je fus obligé de lui servir de barrière et d'appui. Le chef de mes conducteurs se mit devant pour mener les chevaux; et je renvoyai le troisième en le chargeant d'aller annoncer a l'ambassadeur mon heureux passage de la Vistule.
Nous partîmes de ce village sans oser demander aucun chemin, afin qu'en cas de poursuite on ne pût dire quelle roule nous aurions prise. Aussi nous ne savions où nous allions. Je nie réglai par conjecture, connaissant un peu par
rj 8 RELATION DU VOYAGE
la carte la situation du pays Comme il s'agissait de passer le Nogat , je faisais toujours gagner la pointe où il se sépare de la Vistule, en laissant sur la gauche la ville de Marienbourg } où il y avait garnison des ennemis.
Nous traversâmes plusieurs villages , occupés par des Saxons et des Moscovites , sans que personne nous dît mot. Quelque besoin que nous eussions denous y arrêter, nous n osâmes y mettre pied à terre. Il n'était pourtant pas possible de mener nos chevaux plus loin. La chaleur était excessive, et, à force d'avoir été pressés, ils étaient déjà rendus.
Heureusement à cent pas du chemin nous découvrîmes une maison abandonnée où nous nous retirâmes durant près de deux heures pour les laisser pâturer.
Sur les huit heures du soir nous arrivâmes au bord d'une rivière. Un cabaret était auprès, et à quelques pas dans le sable une vieille nacelle presque ouverte de toutes parts. « Quel bonheur ! s'écrièrent mes gens ; voici enfin le Nogat, et un bateau que la Providence semble avoir mis exprès sur ses bords pour nous servir à le passer. » Cette opinion ne s'accordait point avec mes idées; mais elle était agréable , et je n'osai la
contredire. Ils commençaient déjà à faire rouler les ais demi-pourris de ce bateau, lorsqu'un paysan vint à paraître à qui je demandai si cétaitlà le Nogat. « Non , vraiment, rëpondit-ij , c'est la Vistule; le Nogat est à une lieue et demie
d'ici.
Cet e'claircissement ne pouvait venir plus à propos. Nous étions perdus sans ressource, si nous eussions repassé ce fleuve, que nous avions eu tant de peine à traverser. Nous entrâmes dans le cabaret , et nous nous dîmes des bouchers de Marienbourg , qui souhaitaient passer le Nogat pour aller au delà l'aire des achats de be'tail. « Ce trajet n'est pas possible, nous répondit l'hôte; tous les bateaux de cette rivière jusqu'aux plus petits, ont été enlevés par les Russes et conduits à Marienbourg, à cause des partis polonais qui battent la campagne de l'autre côté. »
Quoi! toujours des obstacles, me dis-je en moi-même, et dans le temps que j'ai le plus d'espérance de n'en plus trouver ! autant valait-il échouer dès les premiers pas, et ne point acheter par tant de peines un funesîe accident que je ne puis éviter. Cependant le bonheur que j'avais déjà éprouvé ranimait mon courage, et servait
dans mon cœur de garant à la Providence de celui qu'elle daignait encore me pre'parer.
Je passai la nuit dans la grange sans pouvoir reposer. Dès la pointe du jour mes sznapans opinèrent qu'ils ne nous restait d'autre moyen de traverser cette rivière que de gagner le pont de Marienbourg. «En vérité, méeriai-je, en leur adressant la parole, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous qui marquez tant de courage ? Quoi! vous oserez affronter une nombreuse garnison de troupes réglées , vous qui avez pâli aux approches d'une petite troupe de gens sans discipline et qui ne méritent pas même le nom de soldats ! Ignorez-vous que le danger que je fuis m'attend en cette ville , et que vous, vous y trouverez sûrement les fers et le gibet que vous craignez ?
J'aurais cru qu'il n'en fallait pas davantage pour leur faire abandonner un avis si hasardeux. Je me trompai; ils y persistèrent et voulurent (n'obliger à m'y rendre, jusqu'à me menacer de me quitter si je ne les suivais. Etait-ce folie, ou désespoir? Je n'en sais rien ; mais ce ne fut qu à force de prières , et j'ose dire, à force de supplications, qu'ils nie laissèrent maître de ma destinée et de la leur.
DE STANISLAS. 8l
Ce que je leur proposais était assurément raisonnable, a Allons au moins jusques aux Lords duNogat, leur disais-je ; et, si nous, ne trouvons aucun moyen de le passer, nous irons à Marienbourg, quels que soient les motifs qui devraient nous détourner d'une route si périlleuse. »
Nous nous remîmes en chemin par la chaussée, et peu de temps après par des bois et des chemins affreux. Assez loin de notre gîte nous rencontrâmes un village où je jugeai à propos d'arrêter pour prendre langue. Je fis part de ce dessein à mes conducteurs, qui le désapprouvèrent. Ils trouvaient dangereux de demander le chemin à des paysans de qui naturellement nous n'avions rien à craindre ; et un peu auparavant, ils ne voyaient aucun risque à se présenter aux portes d'une ville dont nos ennemis avaient fait une des plus fortes places du pays. Aussi me disaient-ils encore , dans toute leur bonne foi , qu'il était inutile de s'informer des routes , puisqu'ils étaient sûrs qu'il ne nous en restait d'autre à prendre que celle de Marienbourg.
J^: ne concevais plus ces gens que je m'étais flatté de connaître; mais j'eus recours aux prières qui m'avaient déjà assez bien réussi. Mon
ivrogne, dont l'aveugle ardeur n'était peut-être qu'un reste des fumées du jour précédent, consentit le premier d'aller aux nouvelles , et entra à ce dessein dans une maison. Il revint me dire que les gens à qui il s'était adressé ne parlaient que polonais, et qu'il n'avait pu leur faire entendre ce qu'il souhaitait. « À la bonne heure, lui dis-je , je sais heureusement leur langue ; je vous servirai d'interprète avec plaisir. »
Je me disposai en même temps à descendre du chariot; mais c'était pour mes gens leur jour de contradiction. Ils s'opposèrent à cette résolution , craignant que je ne me fisse connaître par mon langage. Je me moquai de leur frayeur , et mis malgré eux pied à terre. Je marchais déjà vers cette maison , lorsque , essayant de me barrer le chemin , ils se mirent de front devant moi, et jurèrent qu'ils mourraient plutôt que de me laisser passer outre. Je ne pus tenir à cet excès d'impudence , et je courus à eux comme dans le dessein de leur marcher sur le corps pour me faire passage. Un moment après je ris en moi-même de ma vivacité ; mais en étais-je le maître dans le premier fei de mon ressentiment ? Et au fond, n'était-ce pas plutôt un sage emportement de la raison, qu'un
aveugle transport de colère ? Cet air d'assurance les intimida 3 et les fit recourir à d'autres menaces. « Eh Lien! me dirent-ils , en s'ouvrant à la hâte devant moi , si tel est votre dessein de nous faire pendre, dès ce moment nous vous quittons. — Ah ! très-volontiers , repartis-je sur-lechamp ; allez , partez quand vous voudrez , et je vous souhaite un bon voyage. »
Ce fut dans cette occasion que je sentis, plus que je n'avais fait encore , combien j'e'tais à plaindre d'avoir affaire à des gens decette espèce, qui ne sont jamais plus insolens que lorsqu ils sentent que l'on a intérêt de les ménager et de les craindre. Aussi je ne puis comprendre que, sans y être contraint , comme je Tétais , on ose en faire les confidens et les ministres des desseins que l'on sait ne pouvoir réussir que dans le secret et le silence.
J'entrai dans la maison; et du ton le plus poli que put me permettre mon air villageois que je n'osais démentir , je dis à l'hôtesse que je souhaitais aller au-delà du Nogat acheter du bétail, et que je la priais de m indiquer l'endroit le plus aisé pour ce passage. « Vraiment, répondit-elle, vous venez fort à propos; je puis vous épargner la peine d'un trajet d'ailleurs fort
difficile. J'ai du bétail a vous vendre ; et à votre air je connais que nous nous accommoderons aisément du prix )). J'affectai de paraître ravi de ce qu'elle m'apprenait ; mais je répliquai que je ne pouvais prendre qu'à mon retour celui qu'elle m'offrait, parce que j'allais chercher une somme d'argent qui m'était due , et dont j'emploîrais volontiers une partie au marché qu'elle proposait. « Mais il n'y a pas un seul bateau, repritelle \ comment ferez- vous ? — Tout ce que vous voudrez , lui dis-je , d'un air ouvert et plein de confiance ; j'aime mieux recevoir ce service de vous que de tout autre , et je sens que je ne puis vous déplaire par la préférence que je vous donne à cet égard ; car enfin 5 ajoutai-je , je connais le pays, il n'est pas possible, qu'obligés d'avoir un continuel commerce de l'autre côté de la rivière , vous n'ayiez , malgré toutes les précautions des Moscovites , quelque moven de la passer. — Je vois bien , continua-t-elle , que vous clés un bon homme ; tenez , je vais vous donner mon fils , qui vous mènera à un quart de lieue d'ici. Il y a à l'autre bord un pêcheur de ses amis qui garde dans sa maison un petit bateau. A un certain signal cet homme viendra vous prendre , et vous ne sauriezavoir un moyen
plus sûr et plus aise de vous tirer de l'embarras où je vous vois. Je remerciai cette femme dans les termes les plus touchans et les plus tendres de ma langue , et je sortis d'auprès d'elle avec son fils.
Je fis monter celui-ci dans mon chariot, et je partais déjà lorsque mes paysans, qui étaient encore là, et que je n'avais pas fait semblant d'apercevoir, se présentèrent pour y monter aussi. Mon air content et la vue de ce nouveau conducteur les avaient comme pétrifiés. Ce n'était pas le temps de leur faire des reproches, je devais même encore les ménager. Peut-être étaientils plus disposés que jamais à me trahir; un secret ne pèse jamais tant que lorsqu'on est le plus prêt à s'en décharger. Ainsi , sans daigner leur parler, je les laissai faire.
Arrives au bord du Nogat, le jeune homme donne le signal. A l'instant un pêcheur sort de sa cabane , traine le long du rivage une petite nacelle; la met à l'eau et vient à nous. J y entrai avec un de mes paysans, et je laissai l'autre à l'équipage qu'on ne pouvait transporter , en lui ordonnant d'attendre là son camarade , que j'avais dessein de renvoyer le même jour.
Je ne fus pas plutôt à l'autre bord , que je
levai les yeux au ciel pour le remercier de m avoir conduit dans celte espèce de terre promise, où j'étais enfin à l'abri de tout danger.
A un village près de là 5 nommé Biata-Gora^ j'achetai un nouveau chariot avec deux chevaux. Mon plus grand soin fut ensuite de congédier mon paysan. Je le chargeai d'un billet pour l'ambassadeur, qui ne contenait que deux mots en chiffres ? dont j'étais convenu avec ce ministre. Enfin je partis seul ? et pris le chemin de Marienwerder . petite ville des états du roi de Prusse.
Quel n'était pas mon contentement d'être délivré de ces brigands qui m'avaient fait compagnie jusqu'alors! le plaisir que je ressentais d'être hors de la portée des traits de mes ennemis n'égalait point celui de ne plus voir à mes côtés ces indignes conducteurs ? dont j'avais eu à me garder presque autant que de mes ennemis même.
Arrivé aux portes deMarienwerder, j'échappai aisément aux questions d'un factionnaire qui me demanda qui j'étais. Je traversai cette ville assis sur mon chariot , et je ris plus d'une fois du iristc appareil de mon équipage. L'entrée que j'y faisais n'était point magnifique; mais un
vain éclat n'aurait pas augmenté la joie que je ressentais en ce moment. Je portais avec moi la justice de ma cause, l'amour de mes sujets, le repos de ma conscience, et sans doute l'estime même de mes ennemis. Quels plus grands motifs d'oublier mes disgrâces ? Ce n'est qu'à ceux qui ont me'rité leur infortune , ou qui n'ont pu la soutenir avec courage, qu'il est permis de se la rappeler avec douleur.