ET DE SON RETOUR A PARIS, EN
Ouel Français serait insensible aux malheurs de Louis XVI ? Qui de jious n'a pas gémi sur la destinée d'un roi, déplorable victime del'égoïsme aristocratie] ue et des fureurs populaires ? On recherche avec avidité , ou plutôt avec la curiosité de la compassion, les événemens, les faits particuliers , les circonstances , et jusqu'aux moindres détails qui peuvent ajouter quelques traits au tableau des infortunes de Louis. A l'intérêt qui s'attache au malheur se joint ici l'admiration qu'inspire la vertu. Probité, savoir, grandeur d'âme, clémence, telles furent les nobles qualités qui , dans la vie privée , eussent fait de Louis XVI le plus honnête homme de son siècle, et le premier desphilosophes, comme, sur le trône, elles l'eussent rendu le plus grand des monarques , sans cette excessive bonté , que plusieurs nomment faiblesse , et qui le fit martyr. Quel serait donc son crime (si toutefois il nous était permis de le trouver coupable...) ? Son
crime ne serait qu'une erreur , et cette erreur avait sa source dans la plus aimable des vertus.
Son erreur fut de céder aux suggestions d'une cour ingrate , de sacrifier sa puissance et sa sûreté' aux intérêts d'une noblesse et d'un haut clergé comble's de ses bienfaits; des'immolerpour ces castes privilégiées, qui séparaient leur cause de celle des peuples et des rois, et dont on peut dire avec justice ce qu'on a dit de lord Chatam : (\\i elles s'élevaient derrière le trône au-dessus du trône même.
Toute l'Europe a des notions exactes sur la révolution française , sur ses causes j ses élémens et ses effets. Chacun peut apprécier aujourd'hui ses bienfaits et les maux qu'elle a enfantés; d'ailleurs, il n'est pas de mon sujet de retracer les grands événemens de l'histoire de France, à la fin du siècle dernier , mais avant décrire la relation du voyage de Louis XVI, il convient de jeter un coup d'œil rapide sur les faits qui out précédé cette fatale entreprise.
La révolution française n'eut pour cause et pour but que l'intérêt général manifesté par les vœux du plus grand nombre , et cette révolution était déjà faite dans les esprits et dans les rœurs quand Louis XVI monta sur le trône.
Bientôt il ne fut plus question que de mettre en pratique ce qui existait en théorie; et Louis était digne d'accomplir cette grande œuvre. Pénétré de l'amour du Lien public, imbu des principes développés da*is les e'erits des économistes et des philosophes , il commença par vouloir détruire les odieux vestiges de la féodalité, abolir la servitude , les corvées et la torture, supprimer les ordres monastiques, rappeler les protestans, établir la tolérance en matière de religion , et régler les intérêts civils; en un mot , il voulait poser les fondemens de ces libertés légales qui, seules, peuvent désormais assurer le bonheur des peuples et la stabilité des trônes.
Ces préliminaires durent attirer sur le so uverain réformateur la haine des classes élevées , intéressées à la continuation des abus , parce qu'elles les exploitaient à leur profit. Ces partisans du privilège étaient puissans , le souverain fut trop bon : de là tous ses malheurs , ceux de son auguste famille , ceux de la France entière. Nous ne saurions trop le répéter : si Louis XVI n'eût pas craint de désobliger ceux qui ne surent ni le seconder dans ses nobles entreprises , ni le défendre contre les attentats d'une populace en
délire , la France n'aurait pas à ge'mir sur le plus grands des forfaits.
Malheur à quiconque excite le peuple à conquérir ses droits par le meurtre ! malheur au courtisan perfide qui , préférant son intérêt personnel à la gloire de son souverain , conspire contre les libertés de la patrie !
Dès Tépoque que nous signalons, une telle conspiration fut flagrante, et des désordres de toute espèce annonçaient une grande catastrophe. Louis XVI , seul et débarrassé des liens qui l'enchaînaient, eût pu guérir tous nos maux. Il était pour la France comme cet astre réparateur qui , au retour du printemps , vient rendre à nos champs la vie et la fécondité. Si quelque bien s'opérait, le peuple le devait aux intentions du monarque trop souvent trompé dans ses volontés bienfaisantes; la pensée de Louis XVI était le bonheur de ses sujels; elle l'accompagna jusque sur l'échafaud.
Loin de nous la coupable intention de justifier des violences et des crimes par l'opposition des partisans du pouvoir absolu à l'accomplissement des vœux de la grande majorité, mais , sans prétendre les ju>tilier, qu'il nous soit permis d'en rejeter toute la responsabilité sur leurs
véritables auteurs , ceux qui pouvaient les prévenir , et qui ne l'ont pas fait.
La crise fut amenée par une question de finances. Des prodigalités sans nombre , et les emprunts qu'il avait fallut faire pour soutenir la guerre de lindépendance de l'Amérique l rendaient l'embarras extrême , et le péril imminent. Le seul moyen efficace, et en même temps le seul juste et naturel de pre'venir la banqueroute , c'était l'égalité des charges. La noblesse et le haut cierge' s'y refusèrent. Ils eurent tort : le règne de l'arbitraire touchait à son terme. Vainement plusieurs ministres ? esclaves de la cour, prétendirent tour à tour réparer le mal , ou en ralentir les progrès ; inutiles tentatives : les faibles digues qu'ils lui opposaient ne firent que l'irriter. Bientôt ce fut un torrent qui renversait tous les obstacles , et l'on s'aperçut enfin que pour arrêter safougue impétueuse, il fallait l'attaquer à sa source. Delà la nécessité de reconnaître les droits du tiers-état, c'est-à-dire , de la nation , à exprimer ses besoins par l'organe de ses mandataires; de là l'origine de la représentation nationale en France.
Cependant l'aristocratie , fidèle à son système, ne put renoncer subitement à ses anciens pn-
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viléges. Elle se flattait encore de les conserver en n'offrant au peuple que le vain simulacre d'une représentation nationale. Ses folles espérances furent bientôt ane'anties. Maigre' quelques élections orageuses ? et quoique la noblesse d'une province eût refusé de nommer des députés , les Etats furent bientôt en mesure de discuter les réformes commandées par l'intérêt général. Ils furent assemblés à Versailles : là ? la cour croyait pouvoir mieux exercer sur eux son influence, et les amener à ses fins ; mais tous ses projets devaient échouer. Dès les premières cérémonies d'installation, le Tiers, humilié ? vit clairement qu'il aurait besoin de déployer toute sa force , et il attendit en silence le moment pour se montrer. Ce moment approchait : la noblesse et le clergé n'assistent point aux séances pour la vérification des pouvoirs ; le Tiers indigné s'élève , se constitue en assemblée nationale , qu'il déclare seule légale , et tous jurent de ne point se séparer sans avoir posé les bases d'une constitution. Ainsi les premiers couds , sont portés aux privilèges ; le peuple triomphe : à qui la faute? Ceux qui voulaient éluder les ordres du roi sont forcés de céder à la nécessité. Ils conspirent : le peuple renverse
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leurs complots , la Bastille est prise d'assaut j et rasée de fond en comble; le pouvoir absolu est mort ; le roi fait alliance avec son peuple. Alors la révolution est finie , on peut le croire du moins j quand 1 émigration commence. Bientôt la fameuse déclaration des droits de l'homme échauffe les esprits, embrase tous les cœurs. Tout à coup les projets de l'émigration sont connus : l'aristocratie , pour intimider la nation > la menace de l'étranger , et l'exaspération devient générale. Des scélérats profitent de ces momens de trouble pour soulever la populace. Dans leur bouche l'insurrection devient le plus saint des devoirs; ils prêchent l'anarchie, arment des assassins , des incendiaires j et protègent le brigandage. A tous ces fléaux se joint le plus cruel de tous : la disette , Faffreuse disette, désole les Parisiens. lisse portent en foule sur Versailles, y vont chercher le roi , le ramènent à la lueur des flambeaux dans sa capitale. Enfin, rassemblée nationale accompagne Louis XVI, et vient s'installer à Paris. L'ordre et la paix pouvaient encore renaître , tous les excès pouvaient être réprimés , tous les grands coupables punis , et la Franco régénérée pouvait encore aspirer au bonheur, si l'aristo-
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cratie, éclairée enfin sur ses vrais intérêts, eût voulu mettre un terme à ses re'sistances. Mais , hélas î elle voulait tout ou rien. Les émigrés ne répondirent à un rappel fraternel que par de nouvelles menaces, et pour mieux accomplir leurs projets de vengeance, ils réunirent tous leurs efforts pour arracher à son peuple un roi trop généreux qui ne savait point haïr, et dont le plus grand malheur fut de regarder comme des victimes ceux qui nétaient que les déserteurs de sa cause sacrée, essentiellement liée à celle de la nation.
Nous voici donc arrivés à l'époque des préliminaires de ce voyage qui fut si funeste au malheureux et trop faible Louis. Le complot en fut concerté en Suisse, vers le milieu de fannée 1 790, entre M. d'Agoult , évêque de Pamiers, et le baron de Breteuil qui, forcé, en 1789, de quitter le ministère et la France, s'était retiré à Soleure , et qui , de là , favorisait les desseins de l'émigration et entretenait des relations avec les cabinets étrangers. Ce fut le comte de Fersen , suédois , colonel au service de France , qui , avec l'autorisation de la reine, fit parvenir à Louis XVI, au mois d'octobre I790, le projet de ce quils appelaient sa délivrance.
Dans un mémoire qui lui fut remis secrètement, on commençait par lui démontrer, dans l'intérêt de sa puissance et desa sûreté, l'urgente nécessité de quitter Paris , pour se retirer dans une place frontière, où entouré de forces imposantes, il pourrait mettre fin aux entreprises de l'Assembléenationale, c'est-à-dire, relever l'aristocratie. Ensuite, on lui proposait de négocier avec les puissances étrangères , afin de s'assurer leur appui ; pour le choix de sa retraite, on lui prescrivait de s'adresser à M. de Bouille qui, par sa position , par son grade , parla confiance que l'armée lui témoignait, et par ses sentimens connus, devait lui offrir les plus solides garanties. On lui adressait, en outre , diverses questions sur sa situation politique à l'égard des puissances de l'Europe. Enfin , on lui promettait un plan pour son évasion de Paris.
Plusieurs jours se passèrent sans que Louis XVI, naturellement timide et méfiant, voulût prendre aucune résolution ; mais la reine , à force d'instances, finit par lui arracher les réponses suivantes :
« Le roi n'a encore songé à aucun plan de w retraite ou de fuite, mais il approuve l'idée » qu'on lui en donne, et il compte sur les dis-
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)) positions favorables de l'Empereur et de l'Es- )) pagne.
» Il choisit lebaronde Breteuil pour traiter,en <c son nom avec lespuissances étrangères, d'après
un plein-pouvoir qu'il consent à lui envoyer.
)> Il ne connait point les dispositions de M. de » Bouille , et craint qu'il n'entre point dans son )> plan. Il ne connait personne à lui envoyer. »
Cette réponse du roi , attendue avec impatience . une fois obtenue , il fallut le lier plus étroitement. A cet effet, de nouvelles tentatives furent faites , et le baron de Breteuil reçut plein pouvoir écrit de la main de Louis X\I. Ce fut l'évéque de Pamiers qui fut chargé de le lui transmettre . et qui eut encore la commission de se rendre auprès de M. de Bouille'1, avec une lettre de créance de la main du roi (i).
(i) Voici la copie de cette lettre :
Saint-Cloud , ce a3 octobre 1789.
(f J'espère , Monsieur, que vous continuez à être n content de votre position avec les troupes, dans » ce moment-ci. Je saisis avec plaisir les occasions » de vous renouveler l'assurance de tous mes sen- » timens d'estime pour vous.
Signe : LOUIS. »
L'évêque de Pamiers arriva à Metz ,1e 26 octobre 1790, autorise' à faire à M. de Bouille les offres les plus brillantes ? pour le déterminer à entrer dans le complot, et à y coope'rer par tous les moyens qui se trouvaient à sa disposition. L'entremetteur obtint sans peine tout ce qu'il demandait ; et après plusieurs entretiens avec M. de Bouille', sur les négociations entame'es avec les différentes puissances del'Europe?comme il parut évident que le corps helve'tique offrait l'appui le plus sûr, il fut d'abord de'cide' que le roi se retirerait à Besançon, dont la position lui permettait , au besoin , une communication facile avec la Suisse. A cet effet, il fut décide' que le commandement confie' à M. de Bouille', et qui comprenait déjà plusieurs provinces, serait encore augmente' de celle de la Francbe- Comte'. Ce fut encore Févéque qui , reparti en toute bâte pout Paris, fit expe'dier, à son arrivée, les nouvelles lettres de commandement.
Suivant toutes les probabilités, le complot ne pouvait être mis à exécution qu'au printemps suivant , les dispositions à faire, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur exigeant un délai de plusieurs mois. Laissons donc écouler ce temps , sans entrer ici dans tous les détails des intrigues prépa-
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ratoires, ourdies pour assurer la réussite de la grande opération. Bornons-nous à dire que ces intrigues furent dirigées principalement par les quatre personnages que nous avons déjà nommés, et que chacun d'eux avait ses attributions spéciales.
Le baron de Breteuil négociait avec les puissances étrangères au nom du roi , en vertu de ses pleins-pouvoirs ;
M. de Bouille, chargé de rassembler des troupes dévouées dans la place qui serait définitivement marquée pour la retraite de Louis XVI, devait, en outre, pourvoir aux moyens d'assurer sa fuite , en plaçant, de distance en distance des escortes sur toute la route qu'il devait parcourir.
L'évêque de Pamiers, sans attribution bien déterminée, était l'urne du complot. C'était lui qui faisait tous les voyages secrets , entreprenait toutes les démarches hasardeuses, applanissait les difficultés, préparait les voies et les moyens.
Enfin le comte de Fersen devait sortir le roi et sa famille du palais des Tuileries et de Paris.
Nous avons dit précédemment que dans les premières conférences qui a\ aient eu lieu entre
M. de Bouille et l'évêque de Pamiers, il avait été d'abord comme résolu que le roi se retirerait à Besançon, à cause du voisinage de la Suisse; Mais pendant le temps qui s'écoula entre l'époque de la conception du projet et celle de son exécution , diverses considérations qui, presque toutes avaient leur source dans la politique extérieure, forcèrent Louis XVI a renoncer à la première détermination , il fallut donc choisir une nouvelle retraite.
Toutes les vues se portèrent d'abord vers les places de la Flandre , et le roi , de son côté , penchait beaucoup pour Valenciennes , tant à cause de sa proximité que de l'esprit connu des habitans de cette ville. Mais ce choix fut vivement combattu par le général en qui S. M. avait placé toutes ses espérances; etM.de Bouille fit prévaloir son avis fondé sur l'évidence. Comme il ne pouvait faire aucune disposition militaire dans une place hors des limites de son commandement j toutes les ressources qu'il avait préparées devenaient inutiles, si l'on se décidait pour Valenciennes. A cette considération se joignirent encore des raisons de localité, et le roi se détermina enfin pour le poste de Montmédy , sur la proposition du général, qui d'ailleurs exigeait
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comme condition exclusive de l'exécution, le rassemblement d'un corps de troupes autrichiennes de quinze mille hommes au moins sur la frontière.
Le lieu une fois désigné, il ne s'agissait plus que de tracer la route qu'on tiendrait pour s'y rendre. Il fut convenu qu'on passerait parChâlons et par Varennes, pour e'viter Verdun; et que des troupes seraient place'es dans plusieurs petites villes, depuis Châlons jusqu'à Montme'dy.
Le départ fixé au 20 juin, M. de Bouille reçut quelques jours d'avance un ordre du roi relatif à son escorte , lequel ordre devait être remis au commandemant de chaque détachement, (i)
(1) Voici la teneur de cet ordre :