DE PAR LE ROI
« Mon intention étant de me rendre à Mont- » médy, le -ao juin prochain, il est ordonné ausieur » de Bouille, lieutenant général en mes armées , » de placer des troupes, ainsi qu'il le jugera con- » venable pour la sûreté de ma personne et celle » ma famille , sur la route de Châlons-sur-Marne » à Montmédy , voulant que les troupes qui seront » employées à cet effet exécutent tout ce qui leur
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Il restait encore à discuter le point le plus important et le plus difficile , l'e'vasion du palais des Tuileries et la sortie de Paris. A ce sujet, divers avis furent propose's. Il fut d'abord question de se'parer les illustres fugitifs, afin ? disaiton , de ne pas re'unir tous les inte'rèts sur un même point. Mais ce moyen ? qui avait paru offrir quelques avantages , ayant été' formellement
» sera prescrit par le sieur de Bouille , les rendant m responsables de l'exécution des ordres qu'il leur » donnera.
» Fait à Paris, le i5 juin 170,1 ».
Signé LOUIS. >,
ET AT des détackemens destinés à l'escorte du Roi , depuis
Chatons jusqu' ù M ontmédy , et disposés suivant l'ordre
de Sa Majesté.
Ier. A Pont de Sommerelle. — Quarante hussards de Lauzun commandés par M. Boudet j souslieutenant, et par M. de Goguelat, officier d'état major.
2e. A Sainte-Menehould. — ■ Quarante dragons du régiment royal commandés par le capitaine Dandoins.
l4o RELATION DU VOYAGE
rejelë par la reine qui répondit que si Ton voulait les sauver, il/allait que ce fut tous ensemble ou point du tout; on fut forcé de se ranger à son avis et l'on dut songer aux mesures à prendre pour faire voyager dans une même voiture le roi, la reine, madame Elisabeth et les enfans de France. Le comte de Fersen répondit de cette opération délicate et périlleuse.
3e. A Clermont. — Cent quarante dragons de Royal-et-Monsieur, commandés par M. le colonel Charles de Damas.
4e. A V avenues . — - Soixante hussards de Lauzun commandés par le sous-lieutenant Rohrig.
5e. A Dun. — Cent hussards de Lauzun commandés par le chef d'escadron Deslon.
6e. A Mouza , village entre Dun et Stenay. — Cinquante cavaliers de Roy al- Allemand commandés par le chef d'escadron Giintzer.
7e A Stenay. — Trois cents hommes de Royal- Allemand , commandés par le lieutenant-colonel de Mandell.
C'était à Stenay que M. de Bouille devait attendre l'arrivée du Roi 7 ou des nouvelles de son approche.
Nous joignons à cet état celui des troupes qui
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Nous touchons maintenant au moment de l'exécution du plan arrêté. Mais avant de commencer un pénible récit, hâtons-nous d'exprimer un sentiment que nous partageons avec tous les gens de bien 5 c'est que si le projet d'évasion de Louis XVI fut, de sa part, une erreur, et un crime de la part de ceux qui le lui avaient suggéré , nous n'en sommes pas moins pénétrés
d'après les dispositions faites par M. de Bouille, devaient se rassembler à Montmédy les 21 , 22 et 23 juin.
Infanterie.
Bouillon 2 bataillons,
Castella-Suisse ». 2
Nassau 2
Roy al-Hess e-D armstadt 2
Reynach-Suisse 2
En totalité 12 bataillons.
Cavalerie.
Royal-Allemand 3 escadrons.
Esterhazy-Hussards 4
i/p RELATION DU VOYAGE
d'admiration pour quelques braves serviteurs qui? au pe'ril de leur vie, l'aidèrent dans cetteentreprise une fois concertée. Honneur au courage . à la fidélité' , au dévouement , à quelque parti qu'ils appartiennent j et clans quelques circonstances quils se trouvent placés ! telle est et sera toujours notre devise.
Parmi les serviteurs dévoués à qui nous payons ici un juste tribut d'éloges, nous devons encore distinguer les trois gardes-du-corps qui^ sur la proposition de M. le comte d'Agoult, furent désignés pour accompagner les augustes voya-
Lauzun 4
Chamborant 2
Chasseurs de Champagne... 2
Royal-Dragons 1
Monsieur-Dragons 1
( >hasseurs-de-Flandre 1
Dauphin-Dragons 3
Berchiny-Hussards 2
23 escadrons.
Il y avait en outre à Montmédy , dès le Ier. mars, un équipage de seize pièces de campagne } avec leur approvisionnement.
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geurs. Ces gardes étaient MM. de Moustier, de Malden et de Valory, tous trois dignes de la confiance du roi, et disposés à saisir avec empressement l'occasion de faire le sacrifice de leur vie pour sa défense et celle de sa famille.
Ce fut dans la journée du 17 juin, que ces braves ayant reçu Tordre de se rendre aux Tuileries, se réunirent chez la reine. Là, le roi leur confia le projet de sa fuite prochaine, leur fitconnaître la nature des services qu'il reclamait d'eux, et reçut leur serment qu'il remplirent quelques jours après avec tant de courage et de loyauté. Au même instant des signaux d'intelligence furent concertés ; et la reine ayant demandé à ces messieurs leurs noms de baptême, leur dit que chacun d'eux, pendant le voyage , serait désigné par le sien, attendu qu'il fallait qu'on les crut ses domestiques. Ainsi M. de Malden devait s'appeler Jean1 M. de Valory , François, et M. deMoustier, MelchiorAjm reine leur donna, en outre , diverses instructions relatives aux démarches qu'ils devaient faire, et aux dispositions dont ils avaient à s'occuper. Enfin il fut convenu que tous trois auraient soin de se munir de passeports, de se procurer des habits de courrier de couleur jaune, culottes de peau, chapeaux
l44 RELATION DU VOYAGE
ronds , etc. et surtout de se trouver dans la soirée du 20 , au palais , pour y recevoir de nouveaux ordres, et se préparer au départ.
On sait que le comte de Fersen s'était chargé de procurer tous les moyens d'évasion. A cet effet il avait fait construire une berline de voyage, fort ordinaire quand à sa forme, et fort simple extérieurement, mais parfaitement soignée, et d'une grande solidité. De plus il devait lui-même conduire un remise, lequel recevrait la famille royale, au sortir du palais des Tuileries. Le rendez-vous était sur la place du Carousel , au coin de la rue Saint - Nicaise.
Remarquons en passant, que le 20, jour fixé pour le départ, la reine et madame Eliza- Leth , afin de détourner tous les soupçons, eurent la précaution de faire une longue promenade, au bois de Boulogne d'où elles ne revinrent qu'à huit heures du soir. A ce moment les trois gardes , ainsi qu'il leur avait été enjoint, se rendirent au Tuileries chacun de son côté , et ce fut encore chez la reine qu'ils furent reçus. Le roi y arriva l'instant d'après pour leur faire connaître les principales dispositions du voyage, telles qu'elles a\ aient été réglées par le marquis de Bouille. D'après ces dispositions, Louis XVI
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devait coucher le lendemain 21 à l'abbaye d'Orval. M. de Bouille devait l'attendre avec un corps d'armée en avant de Montmédy; de forts de'tachemens de cavalerie devaient être poste's à Pont-de-Sommevelle, Sainte- Menehould, Clermont, Varennes , Dun; un des gardes devait partir en courrier en avant de la voiture, et M. de Valory ayant été désigné pour cet emploi j le roi lui donna particulièrement des instructions relatives à la conduite qu'il devait tenir sur toute la route. « Lorsque vous arriverez « à Pont-de-Sommevelle, lui dit ce prince, vous » trouverez M. le duc de Choiseul , à la tête d'un » escadron des hussards de Lauzun; il vous préy> senteraà un aide-de-camp de M. de Bouille, )) auquel vous direz de ma part d'exécuter sur » le-champ les ordres qu'il a reçus.
Ces ordres sont d'aller prévenir les comman- » dans des de'tachemens stationnés sur toute la )) ligne, afin que chacun d'eux se trouve à son )) poste, et qu'il ne manque pas, après notre » passage, de barrer chemin à tous voyageurs )) à cheval ou en voiture. Le même aide-de- » camp, doit en outre, aller avertir le fils de » M. de Bouille du moment où il faudra qu'il )) aille m'attendre. Avant d'arriver à Varennes ,
l4G RELATION DU VOYAGE
» au dessus de la côte qui domine la ville , vous n trouverez à la lisière du bois, à votre gauche ,1e » fils de M. de Bouille ou le comte de Raigecourt )) avec des relais de chevaux qu'ils conduiront )) eux-mêmes. Ils doivent nous faire passer Ya- » rennes et nous mener à Dun. » M. de A alory avait aussi 1 ordre de voir sur la route les commandans des escadrons qui attendraient le passade du roi : à Saintc-Menehould M. Dandoins avec un détachement de dragons du régiment royal , à Clermont , le comte Charles de Damas, avec le second escadron du même régiment; à \ arennes,M. de Rohrig avec un escadron des hussards de Lauzun ; et à Dun M. Deslon avec son escadron de hussards du même régiment. Enfin, M. de Valory devait surtout prévenir tout retard aux postes , et avoir toujours beaucoup d'avance sur la voiture du roi. Quant aux deux autres gardes, il fut convenu que l'un, M. de Malden irait à cheval derrière la voiture, et que M. de Moustier monterait sur le siège à côté du cocher.
Toutes ces mesures étant concertés , et le départ devant s'effectuer à minuit, il fallait que les derniers préparatifs fussent terminés à onze heures et demie. A cet effet M. de Malden resta
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au château pour accompagner le roi , Ja reine , le dauphin , madame Royale, madame Elisabeth et la marquise de Tourzel, gouvernante des enfans de France, et MM. de Moustier et de Valory charge's de deux sacs de nuit, l'un appartenant à la reine, l'autre au dauphin , sortirent des appartements par deux issues différentes mais pour se rejoindre sous la voûte qui conduit au quai du Pont-Royal , et se rendre auprès de M. de Fersen qui les attendait sur le quai du côté des Tuileries.
Ces messieurs, après s'être reconnus au moyen d'un mot d'ordre, se firent tous conduire en fiacre à l'hôtel de M. le comte de Fersen. Là, M. de Valory monta à cheval pour se rendre à Bondy où il devait faire pre'parer le premier relais. M. de Moustier, après avoir faitatteler quatre chevaux à la voiture de route cfu'il fallut aller chercher dans un autre hôtel , marcha sur le champ vers la porte Saint-Martin, tandis que le comte de Fersen prenant une autre direction, conduis il lui-même comme cocher le remise dans lequel la famille royale devait être recueillie sur la place du Carrouzel, à sa sortie du palais.
A onze heures , le dauphin et madame Rovale accompagnés de la comtesse de Tourzel , furent
l48 RELATION DU VOYAGE
conduits vers le comte de Fersen qui les renferma dans le remise pour y attendre le roi , la reine et madame Elisabeth , qui devaient arriver séparément, et l'un après l'autre alin de mieux échapper à la vigilance des gardes. Bientôt le roi j après avoir feint d'entrer dans son lit, pour tromper son valet de chambre qui couchait près de lui, sortit le premier , déguisé autant que sa figure et sa tournure pouvaient le permettre. Vêtu d'un habit gris , coëffé d'une perruque , il passe devant les sentinelles , traverse la grande cour, et arrive au lieu désigné; vient ensuite madame Elisabeth accompagnée d'un vieux valet-de-chambre fidèle et dévoué , enfin , la reine vêtue d'une robe fort simple, et coëffée d'un grand chapeau propre a ombrager son visage , sort la dernière, appuyée sur le bras de M. de Malden ; mais quelle est sa frayeur quand elle aperçoit tout-à-coup la voiture de M. de la Fayette entourée de laquais portant des flambeaux. Le général en chef venait assister au coucher du roi. Aussitôt la reine, persuadée qu'elle va être reconnue, quitte brusquement le bras de son guide, et se met à fuir d'un côté opposé ; et ce n est qu'avec beaucoup de peine que le garde-ducorps parvint à la rassurer, et à la conduire vers
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la voiture de M. de Fersen. Ce petit incident retarda le de'part de quelques minutes, et ce ne fut qu'à minuit et demi que la famille royale pût être réunie dans le carrosse de remise. A ce moment le comte de Fersen monte sur le siège, et la voiture roule vers la Porte Saint-Martin.
Ce serait peut-être ici le lieu de faire connaître les moyens qui ont servi à indiquer la trace du roi et les causes de son arrestation à Varennes ; mais les diverses relations publie'es jusqu'à ce jour sont si fautives , si insuffisantes, et souvent si contradictoires, que nous renonçons à offrir à nos lecteurs des détails plus ou moins erronne's , et d'ailleurs peu importans par eux-mêmes , le fait principal une fois connu, l'arrestation de Louis XVI.
Parmi toutes les conjectures hasarde'es sur ce sujet, il en est une cependant inspirée par la malveillance, et sur laquelle nous nous arrêterons un moment pour en démontrer toute la fausseté. Plusieurs personnes n'ont pas craint d'insulter au noble caractère du marquis de la Fayette, en avançant que ce général avait eu connaissance du projet d'évasion, et qu'il était entré dans ses plans d'en favoriser l'exécution, afin d'augmenter l'empire qu'il exerçait sur le
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peuple, en ajoutant à la gloire qu'il avait acquise, au milieu des combats, dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique , la gloire affreuse de faire arrêter Louis XVI , au milieu de ses états, et d'exposer son roi à toute la fureur de ses sujets. j\on 5 cette horrible pensée ne fut jamais celle du marquis de la Fayette; et pour s'assurer que l'imputation dirigée contre lui ne fut qu'une calomnie , il suffit de s e rappeler qu'au moment même du départ de la famille royale , le marquis arrivait au palais des Tuileries pour assister au coucher du roi ; et qu'à peine entré dans les appartemens de S. M. , il apprit de son major-général que le coucher était fini. (Nous avons déjà vu, en effet, que Louis XVI avait feint de se mettre au lit comme de coutume. On sait, en outre, que M. de la Fayette était aussitôt rentré dans son hôtel, où il s'était couché et endormi. S'il fallait d'autres preuves , nous dirions que ce fut seulement le lendemain, entre sept et huit heures du matin , que l'on eut connaissance de l'évasion de la famille royale. Le médecin du dauphin étant entré chez ce prince pour savoir de ses nouvelles , et ne l'ayant point trouvé dans sa chambre, inquiet, agité , avait couru chez madame Royale , chez madame
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Elisabeth , chez la reine; eniin , chez le roi. Tous les appartemens étaient de'serts : sur le champ, La nouvelle circule dans l'enceinte du palais : on se regarde avec surprise , on répand l'alarme dans Paris; on court informer M. de la Fayette qui e'tait encore au lit , et qui ne peut d'abord croire à la nouvelle. Mais bientôt la rumeur devient générale; les Parisiens s'agitent , le tocsin sonne, on s'attroupe, on bat la générale; le conseil de la commune s'assemble , et , d'après quelques faibles indices , il est décidé que le général en chef fera voler de poste en poste , à partir de Bondy , deux aides-de-camp, sur les traces du souverain.
Mais pour ne point anticiper sur les événemens, revenons à la FamilleRoyale, s'avançant dans un remise vers la Porte-Saint- Martin. Il était environ une heure du matin , lorsqu'elle y arriva, et y trouva la berline de voyage qu'y avait amenée M. Demoustier. Là, M. le comte de Fersen, afin de détourner tout soupçon, jugea à propos de faire abattre ses chevaux et verser la voiture qu'il conduisait; alors, à la faveur de l'embarras et de la confusion qu'occasionnent de semblables accidens dans un lieu toujours si fréquenté , le roi et sa famille entrèrent dans la voi-
ture de route. M. de Fersen passa du siège de remise sur celui de la berline. M. Demoustier monta e'galement sur le siège , à côte du comte de Fersen, et M. de Malden derrière, jusqu'à Bondy^, seulement, où il commença à prendre un cheval de poste que M. de Valory lui avait fait pre'parer en même-temps que le premier relais pour la voiture du roi.
Jusque là , les mesures concerte'es s'exécutèrent ponctuellement ; le pas le plus difficile était fait, et tout semblait assurer la réussite du projet. Nulle précaution nécessaire n'avait été omise. La marquise de Tourzel , munie d'un passeport , passait pour la maîtresse de l'équipage , sous le nom de la baronne de korff dame russe ; le dauphin et madame Royale étaient ses enfans , dont le roi, qui avait pris le nom de Durand, était l'instituteur. La reine et madame Elisabeth passaient pour les femmes de chambre de la fausse baronne, et les trois gardes - ducorps pour ses domestiques. En outre , pour éviter toute espèce de retard, on avait eu soin de placer dans la voiture les alimcns qui devaient suffire aux illustres voyageurs pendant toute la route. Ces alimens étaient du pain, un morceau de viande froide , une bouteille de vin de Cham-
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pagne non mousseux et six bouteilles d'eau, ceci démontre évidemment toute la fausseté' des Lruits absurdes et injurieux re'pandus avec affectation par la malveillance , sur le compte de l'infortune' Louis XVI 3 sur ses fantaisies , ses caprices etc. et les lenteurs qu il aurait occasionnels pour satisfaire à son goût immodéré' pour les plaisirs de la table. Rejetons avec indignation tous les propos scandaleux tenus dans les antichambres et répétés même dans les salons, par des méchants qui, au mépris des droits toujours sacrés du malheur , se font un affreux plaisir de flétrir par le ridicule et d'exposer au mépris public les grands personnages trahis par la fortune et souvent d'augustes victimes. Arrivons à Bondy , où le carrosse de voyage fut conduit à bon port par le comte de Fersen. ce fut là que ce seigneur suédois prit congé du roi et fut forcé de l'abandonner à son sort , malgré toutes les instances qu'il fit pour obtenir de le suivre. La séparation fut touchante j ainsi qu'on peut le croire. Louis XVI j avec effusion de cœur et les larmes aux yeux, tendit les bias au comte pour le remercier de son dévouement, et au même instant la voiture repartit avec la plus grande vitesse.
l54 RELATION DU VOYAGE
A mesure qu'on avançait vers Châlons, nos augustes voyageurs reprenaient courage. A peine à douze lieues de Paris , leur inquiétude et leurs craintes firent déjà place à l'espoir et à la confiance, a II me semble que tout va bien, di- )) sait la reine, à chaque instant; nous serions » arrêtés si nous avions dû l'être, ils n'ont » pas eu connaissance de notre départ. » Pour Louis XVI, sa méfiance et sa timidité naturelles, et peut-être même le sentiment du malheur venaient quelquefois troubler ses espérances. Jetant les yeux sur son itinéraire quil tenait à la main, il répétait assez souvent « que » son unique crainte était de ne pas arriver jus- )) qu'à Châlons , mais que s'il parvenait à dépas- » ser cette ville, le reste de la route n'éprouve- )> rait plus d'obstacles. » L'infortuné comptait sur les troupes qui devaient se trouver placées de distance en distance sur la ligne de Châlons jusqu'à Montmédy. Hélas! à cette sécurité trompeuse devaient bientôt succéder les plus cruelles alarmes.
La voiture du roi entra à Châlons-sur-Marm vers deux heures de 1 après midi ; le plus grand calme régnait dans la ville , et l'on y relaya sans éprouver la moindre diiliculté.
De Chàlons, on redoubla de célérité jusqu'à Pont - de - Sommevelle 3 ce premier poste où M. de Valory devait trouver M. le duc deChoiseul à la tête d'un escadron de hussards de Lauzun, et l'aide-de-camp de M. de Bouille; mais quel futl'étonnement du courrier du roi , quand il apprit que le détachement avec son chef s'est retiré dans la matinée ! M. de Valory prend aussitôt des informations. Un soulèvement avait eu lieu dans la matinée contre le détachement dehussards, etsans doute que M. de Ghoiseul n'avait pris le parti d'emmener sa troupe que po ur étouffer tout-à-coup les germes dune insurrection qui, dans ce lieu pourrait apporter les plus grande obstacle s à la marche du roi. Telles furent les réflexions que cette funeste découverte dut suggérera l'esprit agité du garde-du-corps ; mais si la retraite de MM. de Choiseul et deGoguelat pouvait, en raison des circonstances, être considérée comme une précaution dictée par la prudence, quels pouvaient être aussi ses résultats relativement aux dispositions faites sur toute la route , puisqu'il avait été convenu que laidede-camp de M. de Bouille partirait de Pont-de- Sommevelle, à l'approche du roi, pour distribuer des ordres à tous les postes suivants? M. de
l56 RELATION DU VOYAGE
Valory eut assez de présence d'esprit pour ne point communiquera Louis XVI le sujet de ses inquiétudes ; et sans consumer en vaines plaintes un temps précieux, il se hâta de faire relayer, en assurant 8. M. que le calme le plus parfait régnait dans Pont-de-Sommevelle. On se remit en marche, et le courrier redoubla d'efforts afin de gagner beaucoup d'avance sur le carrosse de ses maîtres. Il lui tardait d'arriver à Sainte-Menehould. Mais en y entrant, toutes ses craintes ne furent que trop justifiées. Ce fut là qu'il vit, pour la première fois depuis Paris, des gardes nationaux attroupe's dans les rues, les tambours battaient, et toute la population de la ville paraissait en mouvement. Cependant, au milieu de ses alarmes, M. de Valory e'prouvaune secrète joie, en apercevant les dragons de fesca" dron -Monsieur, commandes par le marquis Dandoins, tous en bonnets de police et ranges devant une auberge. Ce détachement du moins n'avaitpas quitté son poste; tout espoir n'était pas encore perdu. Là, M. de Valory aurait dû peutêtre s'aboucher avec M. Dandoins, conformément aux ordres qu'il avait reçus de Louis XV I; mais, pour ne pasattirer sur lui la moindre attention,il jugea plus prudentdese rendre directement
à la poste, et d'y commander des relais. Peu d'instants après , la voiture de LL. MM. fut annoncée par les coups de fouet des postillons , et Ton se mit en devoir de changer de chevaux.
A Sainte-Menehould, le roi dut commencer à voir clairement que toutes les mesures concertées pour sa fuite avaient e'te' désorganisées ou par la peur, ou la trahison, ou la ne'gligence des agens charge's de leur exécution. Pendant qu'on procédait au relais, les habitans s'attroupèrent autour de la voiture, et M. Dandoins vint à la portière s'entretenir avec Louis XVI. Il avait à cœur de s'excuser de ce qu'il n'était pas en mesure d'escorter S. M. j et il voulut lui faire connaître les raisons qui l'en empêchaient. Quelques minutes après , le même officier, passant près de l'un des trois gardes-du-corps , qui travaillaient à atteler les chevaux , lui dit assez bas pour n'être pas entendu des spectateurs qui l'environnaient en foule : « Partez sur-le » champ j vous êtes perdus , si vous ne vous ne » vous hâtez, :» Ces paroles de M. Dandoins, jointes à celles qu'il avait adressées au roi, prouvaient assez que tout était découvert , mais cependant comme rien ne s'opposait encore à la marche du roi, on se remit en route.
l5# RELATION DU VOYAGE
Avant d'arriver à Clermont, ajoutons à ce qui précède le récit de ce qui s'est passe àSainte- Menehould , immédiatement après le de'pnrt de la voiture du roi. A peine était-elle à cent pas qu on entendit crier de tous côte's que c'était Louis XVI qui venait de passer. Alors M. Dandoins se décida à faire sonner le bouteselle pour faire monter sa troupe à cheval, ot protéger ainsi la fuite de S. M. Cet ordre décida l'alarme. Aussitôt le peuple se porta en foule à l'auberge où étaient les dragons et leur fit distribuer du vin, de l'argent, et l'on coupa les sangles de leurs selles. Le tocsin sonna, on battit la générale, l'insurrection fît de nouveaux progrès, et le marquis Dandoins, une fois arrêté et livré aux officiers municipaux rassemblés à l'Hôtel-de- Ville , ses dragons firent cause commune avec le peuple.
A Clermont, mêmes incidents, mêmes contre-temps qu'à Sainte- îïïenehould. La villeoffrait aussi l'apparence du calme, quoique renfermant tous les élémens de forage qui devait bientôt y éclater. Lu avant de la ville, M. de Valory avait rencontré sur la chaussée le comte Charles de Damas, colonel des dragons de Monsieur , qui après l'avoir arrêté un moment, lui avait
de i.ouis xvi. i5g
communiqué ses inquiétudes. L'apparition de sa troupe avait excité des mouvemens populaires; ses dragons avaient déjà manifesté l'intention de méconnaître ses ordres, et il jugeait prudent d'attendre le départ du roi pour faire opérer un mouvement contre leshabitans, si toutefois ils tentaient de se réunir et de s insurger. Ces renseignemens et ces précautions n'étaient pas de bon augure. Cependant le roi arrive; on relaye devant la maison du maître de poste, en pleine rue, sans nul obstacle; M. le comte de de Damas, en bonnet de police, monte à la portière comme avait fait à Sainte -Menehould M. Dandoins, parle au roi, et la voiture roule encore paisiblement sur la route de Varennes. Mais à peine est-elle sortie de la ville, qu'arrive un homme envoyé par la municipalité de Sainte- Menehould. Il désigne la voiture du roi, apprend qu'elle vient de relayer, et il ameute le peuple contre les cavaliers composant le détachement commandé par M. de Damas. Bientôt on les menace , on les caresse , on les enivre ; et quand le cloonel veut leur donner l'ordre de monter à cheval, tous refusent d'obéir. Enfin, M. de Damas se voit forcé de chercher son salut dans la fuite.
l6o RELATION DU VOYAGE
Cette émeute, qui retenait les habitans de Clermont dans l'enceinte de leur ville, les empêcha de se mettre à la poursuite de la famille royale. Or comme le succès de l'entreprise dépendait du passage de Varennes, et puisqu'en avant de celle ville un relais devait être préparé par le fils du marquis de Rouillé et par M. de Raigecour, rien n'était encore désespéré si ces messieurs se trouvaient avec le relais au lieu indiqué. Ils nes'y trouvèrent point. Avant d'entrer dans Varennes, M. de [Valory se conformant aux instructions qu'il avait reçues , parcourt d'abord la lisière du bois, ensuite y pénètre, le fouille pour ainsi dire, et cherche à faire entendre sa voix Hélas! le tout en vain : personne ne se montre... Que faire alors? le garde -du -corps prend le parti de s'approcher de la ville pour faire avec prudence de nouvelles perquisitions... elles sont toutes infructueuses... cétait environ vers onze heures du soir et le calme le plus parfait semblait régner dans Varennes et aux environs; la nuit était silencieuse : tout-à -coup M. de A alory entend la voiture du roi rouler sur la côte , puis s'arrêter.. . . Son esprit s'agite , s'inquiète; chaque minute de retard lui paraît un siècle; cependant il remonte sur la hauteur, à l'entrée du bois,yre-
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commence ses recherches , et n'étant pas plus heureux que la première fois , il se décide enfin à retourner vers la voiture , admettant encore la possibilité de la présence des relais.
La ville de Varennes est située sur la petite rivière d'Aire qui la partage en ville haute et ville basse. La première est adossée à une montagne et la seconde se joint à l'autre par une route étroite communiquant à un pont. Dans la ville basse il y avait une auberge où Louis XVI voulut d'abord être conduit \ mais cette auberge était de l'autre côté du pont , et l'entrée de ce pont était obstruée par trois charrettes chargées et renversées ; ainsi l'ordre du roi ne put être exécuté. Non loin du lieu où l'on se trouvait alors, et sur la pente delà chaussée, était une maison appartenant à un gentilhomme anciennement attaché au prince de Condé. Ce fut devant cette maison, la seule où l'on eût aperçu de la lumière , que la voiture vint enfin s'arrêter. Ce fut aussi dans ce lieu, -que M. de Valory revenant au galop pour informer le roi de l'inutilité de ses recherches, eut la douleur de l'entendre s'écrier : « François , nous sommes ven- )) dus! un courrier qui vient de passer a défendu » aux postillons , de parla nation, d'aller plus
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« loin et leur a ordonne' de de'teler , ajoutant » qu'il menaient le roi. »
Depuis quelques instans la reine était descendue de voiture et était entrée dans la maison de M. de Préfontaine (c'était le nom du gentilhomme dont nous venons de parler) appuyée sur le bras de M. de Malden 5 tandis que M. de Moustier avait été dépêché dans Varennes avec ordre d'amener l'officier qui commandait le détachement de hussards, mais il était dit que toutes les mesures seraient déconcertées : M. de Moustier revint sans l'officier qui , un moment auparavant, effrayé des bruits qui commençaient à se répandre dans la ville, et ne comptant plus sur ses hussards , déjà gagnés par les habitans , avait cru bien faire de se rendre en toute hâte à Montmédy vers le marquis de Bouille pour lui apprendre la fatale nouvelle. A ce dernier coup , comment peindre 1 affreuse situation de nos augustes voyageurs n perdant tout espoir de salut/
Cependant la reine remonte en voiture, et l'on se résout à faire une tentative. Il n'était plus temps de dissimuler avec les postillons avertis et intimidés par le courrier qui venait de passer; il fallait les encourager et les gagner pour obte-
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nir d'eux le seul moyen praticable de sauver le roi et sa famille. C'est ce que font, non sans peine, les trois gardes- du -corps. Enfin à force de prières et de promesses , ils les de'cident à tenter le passage de Varennes avec la rapidité de l'éclair. Aussitôt on se remet en marche , et en moins de quelques minutes on arrive à la porte de la ville... mais quel affreux contretemps!... la porte est à demi fermée, gardée en dedans par des gardes nationaux; pour se la faire ouvrir, il fallait montrer ses passeports. Alors madame de Tourzel exhibe celui qu'elle s'était procure', lequel était revêtu des signatures de plusieurs membres d'un comité de l'assemblée constituante et de celle de son président. Ce passeport devait bientôt être rapporté, visé et enregistré ; après quoi , disait-on, les voyageurs pourraient librement continuer leur route.
Tandis que l'on procède dans Varennes à l'examen des papiers de nos illustres fugitifs, arrêtons-nous un moment pour déplorer leur destinée ; ranimons notre courage pour achever un récit douloureux, et demandons à nos lecteurs la permission d'en abréger, par respect pour l'humanité les détails trop hideux, sans toutefois porter atteinte à la vérité, ni passer
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sous silence aucune des circonstances importantes du grand e've'nement dont nous re traçons le tableau. •
Nous avons laisse' la voiture du roi à la porte de Varennes; mais bientôt la porte s'ouvre, le tambour bat, le tocin sonne, des gardes nationaux entourent la voiture , et les habitans de cette ville qui naguère e'tait comme ensevelie dans un profond sommeil , tout-à-coup se mettent sur pied , se re'pandent dans les rues , s'attroupent et s' excitent mutuellement à la re'volte; enfin les plus hardis d'entre eux se portent à 1 hôtel de ville, et secondant les efforts du courrier dont nous avons déjà appris l'arrive'e, ils parviennent à effrayer les membres du conseil municipal, et l'obligent à retenir le roi et sa famille. Alors le maire de la commune, nomme' Sauce, vint se présenter à la voiture de LL. MM. et s'adressant à Louis XVI avec des formes polies, lui tint le discours suivant que nous nous permettons d'emprunter au me'moire de M. de Valory. « Le conseil municipal délibère sur » les moyens de permettre aux voyageurs de » passer outre ; mais le bruit s'est ici re'pandu » que c'est notre roi et sa famille que nous avons » le bonheur de posséder dans nos murs J'ai
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» l'honneur de les supplier de me permettre de » leur offrir ma maison comme lieu de sûreté » pour leurs personnes , en attendant le re'sultat » de la délibération du conseil. L'affluence du )> monde dans les rues s'augmente par celle des » habitans des campagnes voisines qu'attire notre » tocsin , car , malgré nous il sonne depuis un )) quart-d'heure, et peut-être V. M. se verrait- » elle exposée à des avanies que nous ne pour- » rions prévenir , et qui nous accableraient de )) chagrin. »
A ces paroles le roi comprenant combien il y avait de danger pour lui et sa famille , à rester ainsi exposés à l'entrée de la ville , aux entreprises d'une populace dont l'effervescence augmentait de moment en moment , ordonne qu'on le conduise dans la maison qui lui est offerte; ce qu'on exécute sur-le-champ. Arrivé devant cette maison déjà entourée de gardes, il descend de voiture avec sa famille , et LL. MM. entrent dans une chambre au rez-de-chaussée. Peu de temps après, la commune , par une nouvelle députation, leur fait dire que, certains maintenant de posséder leur roi, les habilans de Varenncs viennent prendre ses ordres.
Alors Louis X^ I, sentant que toute espèce do
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déguisement devenait inutile et compromettait sa dignité , se lève , et dit : « Oui , je suis votre » roi et votre père , qui fatigué du séjour de sa » capitale, où j'avais reconnu l'impossibilité de » faire le bien de mon peuple, ai résolu de me » retirer au fond de mes provinces dans un lieu » sûr, où je puisse régler tous les intérêts, )) toutes les prétentions et me rendre l'arbitre » des partis pour les faire ployer sous le joug de » la raison et du bonheur public. Vous me de- » mandez mes ordres , les voici : que ma voiture » soit attelée au plutôt et qu'on me mette à même » de continuer ma route jusqu'à Montmédv. »
A ces mots, les députés de la commune versent des larmes , se jettent aux pieds du roi , protestent de leur amour et de leur fidélité , repartent et après avoir fait connaître au conseil muncipal les volontés de S. M. , reviennent vers deux heures du matin (22 juin) l'informer que des ordres sont donnés pour l'attelage de sa voiture, et. que la ville de \ arennes réclame 1 honneur de lui offrir sa garde nationale à titre de garde de sûreté.
A ce moment, Louis X\ 1 , par sa contenance noble et imposante , semblait avoir conjuré l'orage. Tous les obstacles étaient aplanis , on
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allait se remettre en route, quand tout-à-coup une quatrième députation vient annoncer que la commune a change' de détermination , forcée de céder à la foule des révolutionnaires qui l'assiégeait, et qui, s'opposant au départ du roi pour Montmédy , ne cessait de crier : à Paris , à Paris ! elle avait enfin arrêté qu'un courrier serait dépêché vers l'assemblée constituante, pour demander des instructions auxquelles on se conformerait.
Ces nouvelles difficultés devinrent bientôt insurmontables par l'arrivée successive de cavaliers et de fantassins détachés des garnisons du pays et amenant des pièces d'artillerie pour protéger les mouvemens de l'insurrection toujours croissante.
Entre sept et huit heures du matin on est subitement informé qu'un groupe de militaires à cheval pénètre dans la ville malgré la résistance qu'on lui oppose, et en c lie t on entend tirer des coups de fusil et le tumulte augmente. Ces militaires étaient MM. de Choiseul , de Damas, de Goguelat et le capitaine Deslon conduisant cinquante hussards de Lauzun. Ce dernier venait offrir à Louis XVI le sacrifice de sa vie et le dévouement de ses soldats. Mais le roi . loin d ac-
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cepter ses offres , l'interrompit en disant « qu'il )> ne voulait point exposer inutilement la vie de » cinquante hommes et celle de leur chef, et que » tout succès maintenant e'tait à peu près impos- )> sible. » Louis XVI ne se trompait point en regardant sa cause comme désespérée, car peu d'instans après on apprit la défection des hussards de Lauzun déjà gagnes et entraînés par leurs camarades insurge's.
Tous ces incidens, tous ces pourpalers successifs , en occasionnant des retards . sans lever les difficultés , ne servirent qu'à rendre . de moment en moment, le pe'rilplus imminent, et la situation du roi de plus en plus critique. En effet , vers dix heures du matin , l'orage e'clate. Les deux aides-de-camp de M. le marquis de Lafayette arrivent , porteurs d'un décret de l'assemblée constituante , enjoignant à la municipalité de quelque lieu que ce soit de prêter main forte , à l'effet de forcer le roi de retourner à Paris avec sa suite. Une copie de ce décret est sur le champ présentée au roi par les aidesdc-camp qui , tous deux, protestant de leur respect et de leur dcvoùinent , assurent que la fuite de la Famille Royale a jeté la consternation , le trouble et la terreur dans Paris; que dans le mo-
ment 5 peut-être , la ville est à feu et a sang 3 et que le prompt retour du meilleur des rois est le seul remède à des maux incalculables.
Louis XVI, sans se laisser attendrir par les larmes de ceux qu'il nomme des parjures , veut d'abord leur enjoindre de respecter ses ordres, en ajoutant que son intention est de partir pour Montmédy ; et la reine 5 saisissant ensuite l'ordre écrit de l'assemblée, en prend lecture, puis le jetant avec dédain sur le lit où reposait le dauphin, et lançant sur les aides-de-camp un regard plein de fureur, les apostrophe pour les accabler de reproches et d'imprécations : « Vous » êtes bien osés ! s'écrie-t-elle ; vous êtes bien » cruels !... Quoi! venir nous plonger le poi- )) nard dans le cœur ! Quoi ! . . des sujets, avoir la )) coupable audace de prétendre commander a » leur Roi !... Malheur à ces sujets rebelles ! » Mais , hélas ! tous ces discours n'étaient plus capables de faire aucune impression sur les esprits, et la*ntultitude déchaînée ne tarda pas à favoriser l'exécution du décret de l'assemblée constituante.
Il fallut donc céder à la nécessité; il lallut repartir pour Paris, quoique le roi renouvelât sans cesse à ceux qui l'environnaient l'ordre de *
le mener à Montmédy. Pour cette fois , le relais ne se fit pas attendre , la voiture fut attele'e promptement , et Ton vint bientôt annoncer que tout était prêt pour le de'part. Avant de monter en voiture, LL. MM. eurent la douleur de voir arrêter MM. de Choiseul , de Damas et de Goguelat, ainsi que plusieurs officiers qui n'avaient pas craint de leur témoigner leur dévouement. Les trois gardes-du-corps reçurent l'ordre de se placer sur le siège de la voiture; puis on se mit en marche sous l'escorte d'une multitude innombrable, armée à la hâte de sabres , de faulx , de piques , de fusils et de fourches , et toujours prête à signaler sa brutale férocité , en abreuvant doutrages le roi et sa famille. Pendant toute la route , les trois gardes-du-corps furent les principaux objets de l'animosité de ces forcenés , qui a tout moment les accablaient d'injures, leur jetaient des immondices à la tête, et leur promettaient d'affreux supplices. Mais bornons ici le tableau de tant d'atrocités. Nous* avons promis à nos lecteurs de leur épargner des images trop dégoûtantes. Disons seulement que partout, sur toute la route de Varennes à Paris, des excès atroces furent commis envers la famille royale, et surtout envers ses serviteurs
dévoués restés en petit nombre ; et ajoutons que l'un des principaux sujets d'affliction pour l'âme de Louis XVI, fut sans doute de voir ces mêmes cavaliers qui devaient protéger son voyage jusqu'à Montmédy , se réunir sur tous les points à une populace en délire.
Les journées de ce triste retour furent toutes orageuses. Si par hasard ? à mesure qu on avançait vers Paris ? il venait à se présenter quelque ancien serviteur du roi , ne pouvant résister au désir de lui témoigner son amour et sa compassion, le malheureux devenait une nouvelle victime. Ainsi plusieurs périrent ? et leurs membres déchirés servirent d'étendards aux monstres qui les avaient égorgés et qui se faisaient sans cesse un barbare plaisir d'exposer leurs hideux trophées aux regards de Louis XVI.
A la sortie d'Epernay ? entre cette ville et celle de Dormans, le cortège fut joint par les députés de rassemblée constituante qui venaient par son ordre assurer le retour de S. M. 7 et qui l'escortèrent en effet jusqu'à Paris-
Hâtons-nous de rentrer dans cette capitale, et laissons derrière nous nombre de faits que nous n'aurions pas le courage de retracer. Dispensons-nous également de peindre les atrocités
qui furent commises sur les serviteurs du roi par des misérables qu'excitaient les hommes appelle's les meneurs. La voiture arriva aux Tuileries par la place de Louis XV , et traversa le jardin, protégée par une double haie de gardes nationaux , laquelle s'étendait jusque sur le pe'ristyle du palais. Là enfin Louis XVI et sa famille mirent pied à terre , et furent conduits dans les appartemens. •
Aussitôt, les trois gardes-du-corps qui venaient de subir les plus horribles traitemens , furent jete's ensemble dans un fiacre, escorte's par la force armée , et conduits à la prison de l'abbaye, puis, sépare's et mis au secret. Pour les juger, un tribunal fut institué par l'assemblée constituante qui voulut toujours employer des formes léiiales. Des commissaires furent nommes pour l'instruction du procès, et il allait bientôt être jugé , lorsque la constitution fut offerte à Louis XVI , qui l'accepta le 17 septembre suivant , sous la condition expresse que l'assemblée s'engageait à m étire en liberté tous ses serviteurs détenus en divers endroits ; ce qui fut exécuté le l4 du même mois.
Tel est le récit fidèle des circonstances qui ont précédé et accompagné le voyage de Louis
et sur esquelles nous nous abstiendrons de toute réflexion , laissant à nos lecteurs le soin d'apprécier les causes des événemens et leurs résultats , chacun suivant son opinion et ses lumières. D'ailleurs , ne sommes-nous pas persuadés que, si toute âme honnête frémit d'indignation , à la vue d'un malheureux monarque , abreuvé d'humiliation par une populace effrénée ; et si , d'un autre côté , les partisans du pouvoir absolu accusent la liberté de tous les attentats commis ? en son nom , par les suppôts de la licence ; riiomme éclairé, seul juste et impartial, également ennemi du despotisme et de l'anarchie , tout en détestant les fureurs révolutionnaires , n'en flétrit pas moins d'un blâme mérité les défenseurs du privilège qui , par leurs résistances opiniâtres et leurs prétentions exagérées, furent les premiers artisans des malheurs de la France.