‹ Collection de relations de voyages. Voyages de Stanislas, de Dantzick à Marienwerder.--De Mesdames tantes du roi, à Rome, 1791.--De Louis 16, à Varennes.--De S.M. Louis 18, à Bruxelles et à Coblentz.--De Napoléon, à l'ile d'Elbe, en 1814, et à l'ile Sainte-Hélène, en 1815Chapitre 8 sur 12 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

L'assemblée des notables avait été convoquée par Louis XVI ; la nation tout entière avait applaudi à cette mesure solennelle qui promettait un remède à des maux sans nombre. L'assemblée se divisa en sept bureaux ou comités , chacun présidé par un prince du sang. Le premier l'était par Monsieur ; le second , par le comte d'Artois. Monsieur fut très-exact à remplir les hautes et importantes fonctions qui lui avaient été déléguées ; il se fit remarquer dans la discussion des matières les plus sérieuses et les plus difficiles de l'administration , par une grande sagacité y tandis que d'imprudentes résistances s opposaient à de justes réformes , le président du premier bureau faisait heureusement valoir les droits du peuple et de la raison. Monsieur luisait déjà pressentir dans le prince philosophe le monarque législateur.

A l'assemblée des notables succëdèrentles étalsgénéraux : c'était l'aurore de la re'volution. Sur six bureaux dont se composait l'assemblée, un seul, celui pre'sidé par Monsieur, se de'clara pour la double représentation du Tiers. Dès-lors, ce prince avait ouvertement embrassé la cause populaire ; il en e'tait le plus illustre et le plus ferme appui. Le Comte d'Artois , les princes de la maison de Condé, et le prince de Conti, signèrent une protestation contre l'acte qui doublait la représentation du tiers-état. Monsieur, par son refus de signer ce désaveu, se concilia encore davantage l'affection et l'estime du peuple.

Cependant, les partis s'agitaient avec plus de violence; le trône de Louis XVI éprouvait de fréquentes secousses; ébranlé jusque dans sa base , il menaçait ruine. Le monarque appela au conseil , pour l'aider de sa sagesse et de son expérience , Monsieur, qui vota pour la déclaration royale du vingt-trois juin, et s'associa à tous les dangers , à toutes les infortunes de LouisX VI. Le dix-sept juillet , le roi avait éloigné ses troupes, et s'était décidé à se rendre en personne à l'Hôtel-de-Ville de Paris. Il remit en partant de Versailles , en présence de la reine , à Mon-

sieur , une protestation contre tous les actes qu'il pourrait être force' de faire. Par cet écrit , Monsieur était nommé lieutenant -général du royaume : cependant, cette protestation fut inutile 5 Louis XVI fut accueilli, avec enthousiasme, par les Parisiens , et une aurore fugitive de bonheur sembla luire pour le monarque. Mais les désordres et les excès recommencèrent bientôt ; Versailles fut témoin, le 6 octobre, d'un grand atteniat. Monsieur ne quitta pas un seul instant Louis XVI , dans cette affreuse catastrophe; et il l'accompagna à Paris , quand une populace triomphante ramena dans la capitale le roi, que, selon l'expression fameuse de M. le comte de Lally-Tolendal , elle avait reconquis. Monsieur et Madame vinrent habiter le palais du Luxembourg.

Cependant des plans d'évasionavaient été proposés à Louis XVI. Le marquis de Favras fut dénoncé comme l'un des principaux agens d'une conspira tion , dontle but était d'enlever le roi et de le conduire à Péronne , escorté par i,5oo gentilshommes ; on l'arrête au mois de novembre. Aussitôt le nom de Monsieur se trouve associé à celui du marquis de Favras ; le bruit se répand que ce dernier , qui avait autrefois ap-

partenu a la maison militaire du comte de Provence , a e'te' l'instrument choisi par le prince , pour exécuter le projet d'enlever la Famille Royale. Des placards sont affiche's dans les rues, et provoquent la fureur de la populace. Alors Monsieur , persuadé qu'on en veut à sa vie , confond le criminel espoir de ses ennemis , en se rendant à l'Hôtel-de- Ville. Il vient se justifier de l'étrange accusation portée contre lui ; il vient devant les représentans de la commune y plaider la plus noble des causes , celle de son honneur offensé. Cette démarche pleine de loyauté et de courage étonne le peuple et fait changer son animosité menaçante en transports d'enthousiasme, en cris d'admiration. Les applaudissemens les plus vifs signalent sa présence; une députation de douze membres va le recevoir, et le conduit a un fauteuil qu'on lui avait préparé : la foule se presse pour entendre la justification du prince ; son discours , où la noblesse et la franchise s'allient à une expression heureuse des principes constitutionnels , prouve l'innocence du prince. Après avoir expliqué la nature des relations qu'il a eues avec le marquis de Favras , il le présente comme chargé par son trésorier d'une opération purement financière ,

SUR LOUIS XVIII. l8 1

tout à fait étrangère à une conspiration préméditée. (( Vous n'attendez pas de moi , ajouta- » t-il , que je m'abaisse à me justifier d'un crime; » mais dans un temps où les calomnies les plus » absurdes peuvent faire aise'ment confondre les » meilleurs citoyens avec les ennemis de l'état, )> j'ai cru, Messieurs, devoir au roi. à vous et à » moi-même, d'entrer dans tous les détails que )) vous venez d'entendre, afin que l'opinion pu- >) blique ne pût rester un seul jour incertaine , » Quan^t à mes opinions particulières , j'en par- » leraî avec confiance à mes concitoyens. Depuis » le jour où , dans la seconde assemblée des no- » tables , je me déclarai sur la question fonda- » mentale qui divisait encore les esprits , je n'ai » pas cessé de croire qu'une grande révolution » était prête ; que le roi , par ses intentions , ses » vertus et son rang suprême , devait en être le » chef, puisqu'elle ne pouvait pas être avanla- » geuse à la nation , sans l'être également au mo- » narque; enfin, que l'autorité royale devait être » le rempart de la liberté nationale , et la liberté » nationale, le rempart del'autorité royale. Que » l'on cite une seule de mes actions qui ait dé- » menti ces principes; qui ait montré que dans » quelque circonstance où j'aie été placé , I<

l82 PRÉCIS

» Lonheur du roi, celui du peuple ait cesse' d'être » l'unique objet de mes pensées et de mes vœux; » jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur pa-

» rôle. »

De nouveaux applaudissemens accueillirent le prince orateur, et le maire de Paris, Bailly , repondit à Monsieur :

« Vous venez, Monsieur, de donner unnou- » vel exemple de l'égalité civile, en vous con- » fondant avec les représenians de la commune, » et semblant ne vouloir être apprécié#que par » vos sentimens patriotiques. y>

« Le devoir que je viens de remplir, reprit » Monsieur , a été pénible pour un cœur ver- \> tueux ; mais j'en suis bien dédommagé par les )) sentimens que l'assemblée vient de me témoi- » gner , et ma bouche ne doit plus s'ouvrir que )) pour demander la grâce de ceux qui m'ont of- » fensé. »

Une partie des membres de la commune reconduisit Monsieur jusqu'à son carrosse , et une foule immense l'accompagna jusqu'au Luxembourg : sa marche , au milieu de Paris , fut un véritable triomphe. Le lendemain, Monsieur envoya au président de l'assemblée nationale une copie du discours qu'il avait prononcé cà la com-

mune. La justification du prince fut complète ; mais la vengeance publique n'était pas satisfaite encore. La conspiration avait existé, on voulait en connaître, en punir l'auteur. Le marquis de Favras était dans les fers. Quelques voix demandèrent sa tête. Transfère' au Châtelet, comme criminel d'état , il dut voir qu'il e'tait condamné, avant d'avoir été jugé ; son procès fut instruit et poursuivi avec un acharnement sans exemple ; cependant il répondit avec beaucoup de calme et de fermeté à ses dénonciateurs, il les convainquit d'imposture , et fit briller son innocence dans tout son jour. Mais il fut condamné au dernier supplice , et le président lui adressa pour consolation ce peu de mots : à Votre vie est un sacri* » fice que vous devez à la tranquillité , et à la )) liberté publique. » Etrange justice , qui s'accusait elle-même d'un juridique assassinat!

Le marquis de Favras ne démentit pas un seul instant son noble caractère. L'effervescence populaire mugissait autour de l'échafaud qui attendait la victime. Favras monte à l'Hôtel-de- Ville, et dicte avec un sang-froid héroïque son testament de mort; puis il s'avance d'un pas ferme vers le gibet et élevant la voix : « Citoyens, » dit-il, je meurs content, priez Dieu pour moi »

l84 PRÉCIS

Cependant l'e'migraiion de la noblesse avait commencé ; les princes en avaient donne' le signal* le comte d'Artois s était réfugié à Turin, auprès du roi de Sardaigne son beau-père. Les princes de Condé et de Conti , le duc de Bourbon et le duc d'Engbien avaient quitté également la France. Mesdames Adélaïde et Victoire, tantes du roi , s'étaient déterminées aussi à fuir en pays étranger ; mais ces différentes fuites causèrent peu de rumeur dans Paris. On regardait généralement les princes, à l'exception de Monsieur , comme ennemis des réformes politiques, et leur départ ne pouvait exercer qu'une influence avantageuse sur les affaires et sur les esprits ; mais Monsieur était l'espoir delà cause constitutionnelle , il avait donné plus d'une preuve de son dévouement à la cause de la liberté, et le peuple avait retenu quelques-unes de ses paroles prononcées dans des circonstances solennelles ; quel dut être son étonnement , quand le bruit se répandit que Moîisieur se disposait à quitter la capitale? aussitôt des attroupemens nombreux se forment et se portent sur le palais du Luxembourg. La foule veut entrer dans les appartemens, et savoir si réellement Monsieur pense à fuir de la France. Le péril était immi-

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nent ; les portes du palais pouvaient être incessamment forcées; Monsieur les fait ouvrir par le comte Charles de Damas qui reçoit l'ordre de n'introduire que les femmes. Elles entrent en grand nombre , avec le costume des femmes de la halle; l'une d'elles prenant la parole au nom de la troupe , annonce à Monsieur que Ton publie qu'il veut émigrer comme son frère le comte d'Artois; s'il a quelque crainte au milieu de Paris , s'il ne s'y croit pas en sûreté, elles s'offrent pour monter la garde au Luxembourg. « Je ne » vois dans votre de'marche , répond Monsieur , )) qu'une preuve d'intérêt à laquelle je suis très- » sensible»; je n'ai aucune inquiétude ; je ne )) songe nullement à quitter Paris ; jamais je ne » me séparerai du roi. » Les femmes ne parurent pas très-contentes de cette réponse. « Mais y> si le roi nous quittait, reprit une autre en » Rapprochant du prince, vous nous resteriez; » n'est-ce pas? » Il fallait beaucoup de présence d'esprit pour répondre à cette question embarrassante. Monsieur, sans se déconcerter, regarde fixement la femme qui l'avait interrogé et lui dit en souriant: « pour une femme desprit; u vous me faites-là une question bien bète. » Des éclats de rire retentissent au milieu de la

bruyante députation: on embrasse Monsieur et l'on se retire avec toute la joie d'un triomphe.

On tremblait aux Tuileries pour les jours de Monsieur ; on savait à quels excès la populace pouvait se porter. « Monsieur ne viendra pas » ici , ou s'il vient ? il ne s'en retournera pas au )) Luxembourg. » — « Vous ne connaissez pas » Monsieur répliqua la reine avec vivacité'; » Monsieur viendra et s'en retournera! »

Certes il n'ëtaii pas facile au prince de se rendre aux Tuileries; le rassemblement n'était pas dissipé , il assiégeait presque toutes les issues du Luxembourg et quoiqu'il n'eût plus rien de menaçant , cependant la présence tlu prince pouvait provoquer quelque mouvement dangereux. Malgré les prières des gens de sa maison , Monsieur monte en voiture , accompagné de son épouse. Alors la foule environne la voiture et s'obstine à servir de cortège au prince. Bientôt l'escorte se grossit, et en peu de temps six mille personnes des deux sexes se trouvent réunies. La voilure n'avançait que très-difficilement , lorsqueM. Labiée, président de la section du Luxembourg, harangue la foule et parvient à la dissiper en lui renouvelant l'assurance que Monsieur ne quitterait pas là France \ il en-

gagea même sa parole et sembla ainsi assumer toute la responsabilité' des évënemens ultérieurs.

La constitutioncivile du cierge', que Louis X^ I sanctionna par un de'cret } détermina Monsieur , ainsi que le roi et la reine à fuir. Le de'part fut fixé pour la nuit du 20 au 21 juin 1791. Monsieur ne fit part de son projet qu'à madame la comtesse de Balby et au comte d'Avaray ? l'un des premiers officiers de sa maison. Le comte d'Avaray disposa tout avec autant de sang-froid que d'intelligence. Il fallait tromper une active surveillance j il fallait donner le change à une curiosité inquiète qui observait le palais et toutes les démarches du prince. Monsieur devait suivre une autre route que le roi et le rejoindre ensuite à Montmédy. Il fallait gagner Mons 3 dans une chaise de poste , par la route de Soissons, Laon et Maubeuge; Madame suivait séparément la route d'Orchie, accompagnée de madame de Courbillon ? sa lectrice , et du comte de Criminil , son écuyer. Madame de Courbillon fut chargée des détails relatifs au départ de Madame. Mais à cette époque on n'obtenait que très-difficilement des passe-ports, et les sollicitations auprès de l'ambassade anglaise furent

vaines. Milord Robert Fitz-Gérald el lord Gower alléguèrent qu'il leur était prescrit de ne délivrer des passe-ports qua des sujets de la Grande-Bretagne. Le comte d'Avaray fut forcé de falsifier l'écriture d'un vieux passeport anglais qu'il s'était procuré , non sans beaucoup de difficultés. Il était au nom d'un monsieur et d'une demoiselle Foster.

Tout était prêt pour le départ de la famille royale ; le secret fut religieusement gardé par les nombreux serviteurs qui en avaient reçu la confidence. Il régnait bien dans Paris des bruits vagues j mais ils n'avaient aucune consistance ; répandus peut-être à dessein pour éveiller les soupçons j ils revenaient aux auteurs qui ne craignaient de la part de la famille royale aucune tentative d'évasion. On alla même jusquà publier de prétendues découvertes de complots ; mais le véritable projet n'était point connu , et tout semblait en favoriser l'exécution. Quelques jours avant le départ , la reine fit avertir Monsieur de se rendre aux Tuileries , et lui communiqua le projet de déclaration que Louis XVI devait, en partant, laisser sur sa table, dans son appartement des .Tuileries. Cette déclaration ne parut point à Monsieur

renfermer l'expression entière des torts que le roi avait à reprocher à la re'volution. Il y ajouta une protestation contre tous les actes émanés du Roi, depuis 1789.

La veille du jour fixe pour le départ. Monsieur vint aux Tuileries ; il y remarqua plus de tristesse qu'à l'ordinaire ; Madame Elisabeth vint aussitôt le trouver : * Mon frère, » lui dit-elle, nous avons de la religion ; per- » mettez-moi de vous donner une image; elle » ne peut manquer de vous porter bonheur ». Monsieur accepte ce gage d'un tendre attachement; il va rendre visite à la reine , qui lui dit , en l'embrassant : ce Prenez garde dem'attendrir, » je ne veux pas qu'on voie que j'ai pleure'!.. » Monsieur se retire au Luxembourg, le cœur agité du plus noir pressentiment, comme s'il eût vu Marie Antoinette pour la dernière fois.

Ici commence la narration de l'illustre voyageur. Il a consigné les détails de cette fuite périlleuse dans un récit dicté par le double sentiment de la reconnaissance et de l'amitié. C'est un hommage au comte d'Avaray qui fut le héros de l'entreprise. On y verra se développer un drame où plusieurs personnages jouent des rôles qui soutiennent l'intérêt jusqu'au dénouement.

igo PRÉCIS

Le narrateur disparaît presque toujours et s'efface devant son libérateur ; il se complaît à faire ressortir sa physionomie, à faire briller son dévouement. Il semble qu'il craigne d'oublier la moindre circonstance ; tout à ses yeux est digne d'attention, tout doit être remarqué. Quelques négligences de style échappent à l'épanchement d'un cœur entraîné parla reconnaissance; mais ce abandont même , éloignant toute idée de recherche , excluant toute prétention littéraire, ajoute un nouveau charme au récit : il se place ainsi au-dessus de la critique , et la pensée, cfui anime cette touchante confidence de l'amitié, en fait un monument également honorable pour le sujet capable d'un aussi beau dévouement et pour le prince qui sut l'inspirer et le payer avec une délicatesse si généreuse.

On nous saura gré sans doute d'avoir fait précéder cette narration de l'abrégé des événemens principaux qui ont amené la fuite de Monsieur , en pays étranger. L opposition qu'on trouvera quelquefois entre le prince qui plaide la cause de la liberté et combat sous les étendards de la philosophie, et le prince fugitif racontant son évasion avec une expression violente de haine contre la révolution et ses effets ; ces contradic-

lions de principes, cette mobilité' d'opinions étonneront peut-être : mais elles s'expliquent facilement par les revers et les infortunes de la famille royale ? par les dangers auxquels Monsieur fut lui-même exposé; elles seront surtout justifiées par la nécessité cruelle à laquelle il était réduit : « je n'avais plus le choix, dit-il » dans sa relation, qu'entre l'apostasie et le mar- )) tyre. ;>

A ANTOINE-LOUIS -taARçOIS d'aVARAY,

Son Libérateur,

LOUIS-STANISLVS-XAVIEU DE FRANCE,

Plein de reconnaissance , salut.

Je sais , mon cher ami, que vous travaillez à tracer Le détait de ce qui a précédé et accompagné te moment où vous m'avez rendu la liberté; personne n'est plus en état que vous de bien faire connaître votre ouvrage. Cependant je l'entreprends aussi ; il est possible que votremodestie vous empêche de vous rendre entièrement justice, et c'est pour moi un devoir aussi sacré que doux à remplir de parer à cet inconvénient. Ce serait me rendre ingrat de souffrir que qui que ce soit au monde , môme vous, osât ravir à mon libérateur la moindre partie de la gloire qui lui est dur. C'est donc bien plus dans cette vue que pour me rappeler le souvenir d'événemens qui seront toujours présens à ma pensée, que j'écris cette relation. Recevez-la comme un nage de ma tendre amitié, comme un monument de nui reconnaissance. Puisse-t-elle servir à acquitter une partie de la Vette qu'il m'a été si doux de contracter , et dont il m'est encore plus doux de penser que je serai éternellement

chargé !

DE

Teucro duce et auspice Teucro, Hor. ,1. i , od.vi.

jLes bruits , répandus au mois de novembre 1 790 , de la prochaine évasion du Roi , m avaient fait songer à la mienne. J'avais cru devoir mettre Peronnet, alors mon garçon degarde-robe^ dans ma confidence, parce qu'il e'tait plus à porte'e qu'un auire d'arranger tout ce qu'il me fallait relativement à mes paquets, et que d'ailleurs j'étais dès-lors aussi sûr de sa fidélité' que je le suis , aujourd'hui qu'il m'a si bien servi. Les bruits se dissipèrent, et comme de raison nous remîmes l'exécution du plan à un moment plus favorable; j'en parlai à la reine, qui m'assura que ni le roi ni elle n'avaient donné aucun fon-

dément à cetie nouvelle; mais elle m'ajouta que tôt ou tard cela arriverait sûrement, me promit de m'avertir à temps , et me conseilla d'être toujours prêt.

La persécution qui s'alluma vers Pâques de cette année (1791)5 et la détermination que le roi fut contraint de prendre , me firent croire que je n'avais guère de choix qu'entre l'apostasie et le martyre : la première me faisait horreur; je ne me sentais pas grande vocation pour le second, nous en raisonnâmes beaucoup , madame de Balbi et moi , et nous conclûmes qu'il y avait un troisième parti à prendre , qui était de quitter un pays où il allait devenir impossible d'exercer sa religion. Le temps pressait; nous étions au vendredi-saint; le jour de Pâques était l'époque fatale. Nous convînmes de partir dans la nuit même, dans la voiture de madame de Balbi, elle, Madame, moi, et un quatrième. Ce n'était pas, comme on peut bien l'imaginer, la première fois que je songeais à mon compagnon de voyage, et ma première pensée avait été pour d'Avaray dont j'étais aussi sûr que de moi - même. Mais entouré et chéri d'une famille nombreuse, et qui vit dans la plus parfaite union , son évasion me semblait aussi difficile que la mienne.

DE S. M. LOUIS XVIII. It)7

D'ailleurs (et ce fut là mon principal motif pour en choisir un autre) la délicatesse de sa santé' me faisait craindre qu'il ne put supporter les fatigues dune pareille entreprise. Je jetai les

yeux sur Mais pourquoi le nommer? Si cette

relation passe sous ses yeux , il verra qu'un refus fonde' d'ailleurs sur de très-bonnes raisons, c'est un hommage que je dois à la vérité, ne m'a pas fait oublier vingt années d'amitié'; et je me plais à croire qu'il me saura gré de mon silence. Je partis pour les Tuileries, en laissant à madame de Balbi une espèce de lettre de créance pour lui , et j'allai instruire le roi et la reine de mon dessein. Occupe's dès-lors de leur projet d'évasion, dont il ne m'avaient pas communique le plan et sur lequel ils ne m'avaient pas fait d'autres ouvertures que de me demander des mate'riaux qui n'ont servi à rien pour lade'clarationque le roi a publie'e à son départ, ils craignirent que mon évasion à cette époque ne nuisit à la leur, et cherchèrent à m'en détourner. Ma raison fut peu ébranlée par leurs discours , mais mon cœur fut d'intelligence avec eux, et je cédai. Cependant madame de Balbi ayant éprouvé un refus de l'homme en question, se trouvait dans le plus grand embarras , lorsque la Providence

ig8 RELATION DU VOYAGE

( car j'oserais défier l'incrédule le plus obstiné d'en accorder l'honneur au hazard) amena d'Avaray chez elle. Ce n'était pas qu'il n'eût 5 depuis long-temps , le désir de faire ce qu'il a fait pour moi ; qu'il n'eût même , quoiquavec modestie , fait pressentir plus d'une fois ce désir à madame de Balbi , et qu'il ne vînt souvent chez elle : mais il n'y venait pas ordinairement à cette heure, et je ne puis qu'attribuer à la Providence de l'y avoir conduit ce jour-là, au moment où sa présence y était le plus nécessaire. Elle n'hésita pas à lui faire la proposition , et quoique ce fût une tâche pénible de n'être que l'agent, pour ainsi dire passif, d'un plan quil n'avait pas concerté, et qu'il n'eût pas le temps de prendre la moindre mesure ni pour lui-même ni pour moi , il n'hésita pas un instant à l'accepter. La seule peine qu'il éprouva fut de ce que j'en avais choisi un autre que lui. Il courut aussitôt rassembler pour moi , ce que le peu de temps qu'il avait lui permettai t de rassembler ; mais lorsqu'il revint au Luxembourg, ma résolution était était déjà changée. Je n'appris non plus qu'en y arrivant le refus et l'acceptation qui avait eu lieu en mon abscence. Le premier m'étonna; il m'aurait peut-être affecté, si j'avais été moins touché

de la seconde. J'éprouvai cependant un moment d'embarras en voyant d'Avaray ; mais son amitié' pour moi, le plaisir qu'il ressemait de m'en donner la preuve la plus écla tante, étaient si bien exprimés dans ce qu'il me dit , qu'il me fit bien vite oublier l'injustice que je lui avais faite en ne suivant pas ma première impulsion.

Je crois , avant de pousser plus loin ce récit, devoir prévenir un reproche que mes lecteurs sont en droit de me faire. Comment est-il possible que , connaissant une grande partie des liens que d'Avaray allait rompre pour moi , je ne lui aie témoigné aucune sensibilité à cet égard, et que, dans tout le cours de cette relation, je parle toujours de sa joie, comme si elle était pure et sans mélange d'amertume? Avant de me juger, je demande qu'on se mette à ma place. La captivité m'était devenue si insupportable , surtout dans les derniers temps, que je n'avais plus qu'une passion , le désir de la liberté : je ne pensais qu'à elle ; je voyais tous les objets , s'il m'est permis de m' exprimer ainsi , à travers le prisme qu'elle mettait devant mes yeux. Ceux qui ont éprouvé les tournions de la captivité, ou qui ont bien compris, par les récits des autres , de quelle nature sont ces tourniens,

m'excuseront au moins , s'ils ne peuvent m'absoudre entièrement. D'Avaray lui-même m'a jugé ainsi ; j'en ai pour garant certain sa tendre amitié' pour moi; et si je peins la situation de son ame bien différente de ce qu'elle était en effet , c'est que je la peins , non telle qu'elle était mais telle que je la voyais.

Cependant nous ne renonçâmes pas pour toujours à notre projet; mais, ayant du temps devant nous, nous nous mîmes à y réfléchir et nous ne tardâmes pas à reconnaître qu'il était défectueux en plusieurs points, surtout en ce que nous comptions partir tous ensemble, et il fut arrêté, d'après l'avis d Àvaray, que nous nous séparerions. Il se chargea d'avoir une diligence pour lui et moi. Il s'occupa également du déguisement qui m'était nécessaire; il méprit lui-même la mesure dune perruque : mais comme il ne pouvait pas tout faire par lui-même, il me demanda si je ne pouvais pas lui donner quelqu'un pour l'aider. Je lui indiquai Peronnet,et je lui proposai, comme j'avais fait au mois de novembre précédent, de le mettre dans notre confidence. Il ne le voulut pas, et il se contenta de le charger, en ne lui disant que des choses assez vagues , des détails relatifs à men habillement , se réservant de l'instruire davan-

tage , par la suite , suivant le degré de confiance qu'il lui paraîtrait mériter.

D'un autre côté, il survint des choses qui nous inquiétèrent, soit que notre projet eût été un peu éventé soit que tout simplement nos geôliers fussent devenus plus soupçonneux. Nous remarquâmes qu'on nous épiait avec plus de soin, et que M. de Romeuf , aide-de-camp de M. de La Fayette, venait de temps en temps se promener dans les cours du Luxembourg. Nous sûmes aussi que la ville de Valencicnnes, par laquelle nous comptions passer, et qui jusque-là avait été une des plus tranquilles du royaume, était totalement changée; qu'on y arrêtait les voyageurs; qu'on les fouillait, que quelques personnes y avaient même été maltraitées. Voyant, par la première observation, qu'il nous serait difficile de partir de chez madame de Balbi, comme nous l'avions d'abord projeté, elle s'occupa, mais sans succès, à chercher une maison de campagne aux environs de Paris. Madame de Maurepas refusa de lui prêter sa maison de Madrid; M. d'Étiolés, qui avait d'abord envie de louer sa maison à Neuilly, se rétracta; milady Kerry s'avisa de louer celle de madame de Boulllers à Auteuil,

et les gens d'affaires du comte d'Artois refusèrent de prêter Bagatelle sans son autorisation, ou du moins sans celle de M. de Bonnières , qui pour lors était aile' le trouver a Ulm. Cela ne laissait pas que de nous embarrasser. Cependant madame de Balbi s'était précautionnée, à telle fin que de raison , d'un passe-port en toute règle pour aller à Spa. Et dans l'hypothèse que le moment e'tait prochain , elle avait songé à emprunter la maison de M. de Fontette qui donne sur le jardin du Luxembourg, et par où nous pouvions facilement sortir sans être aperçus. Elle reçut, à la fin de mai, des nouvelles qui l'engagèrent à aller passer quelques jours à Bruxelles. La reine à qui je demandai si elle avait quelques ordres à lui donner pour M. de Mercy , me demanda à son tour si elle comptait rester long-temps aux Pays-Bas et sur ce que je lui dis qu'elle n'y passerait que dix ou douze jours : Tant mieux 3 me dit elle, mais que cela ne soit pas plus long. Elle partit le jour de l'Ascension (z juin). Je comptais qu'elle reviendrait la veille de la Pentecôte ; mais au lieu de cela , je reçus une lettre d'elle , où elle me marquait que son retour était différé. On sent bien qu'en son absence d'Avaray ne s'oubliait

DE S. M. LOUIS XVIII. 2û3

pas, et pour ce qui regarde Madame , il est bon de dire ici , une fois pour toutes , que madame Gourbillon , sa lectrice, e'tait chargée de tout, et qu'elle s'en est acquittée avec autant d'intelligence que de succès.

Le lundi de la Pentecôte, en revenant de la messe , la reine me dit : Le roi a donné l'ordre » pour aller à la procession de la Fête-Dieu, » à Saint-Germain-l'Auxerrois ; ayez l'air d'en y* être bien fâché.» Ce peu de mots me fit d'abord impression; mais elle ne dura guère. Je restai jusqu'à jeudi sans revoir la reine en particulier, et, ce jour là, elle me de'clara que le de'part e'tait fixe' au lundi suivant. J'espérais que d'Avaray viendrait à mon coucher ; mais son cabriolet ayant cassé, il n'y vint pas. Le vendredi matin , je lui écrivis de venir à six heures ; il s'y rendit : « Faut-il graisser nos bottes ? me » dit-il, en entrant. — Oui, lui répondis-je et » pour lundi. » Alors nous entrâmes en détails et nous examinâmes trois points principaux : 1° La manière de sortir du Luxembourg; 2° celle de sortir de Paris ; 3° la route que nous tiendrions pour sortir duroyaume. Iléiaitforten peine du premier de ces points , parce qu'il ne connaissait pas tous les détails de mon apparte-

2o4 RELATION DU VOYAGE

ment, et qu'il ne me croyait d'issue que par mon antichambre, ce qui était impossible , ou par le jardin , ce qui était fort difficile. Je le rassurai promptement, en lui faisant connaître ce que j'appelle mon petit appartement, et qui communique absolument avec le grand Luxembourg , où il n'y avait pas de garde nationale. (Je ne le lui avais pas fait connaître plutôt, parce que mon projet n'était pas d en faire usage, comptant partir de chez madame de Balbi ou de la campagne.) Je ne peux pas m'empêcher de m'arrêter ici pour admirer comment, pendant plus de vingt mois que j'ai habité Taris , cette issue , qui était connue de plusieurs demes gens, n'a pas même été soupçonnée par mes geôliers , et comment je ne l'ai pas fait connaître moimême, en m'en servant, dans le temps de la plus forte persécution , pour aller à ma chapelle, qui est au grand Luxembourg.

Cette difficulté levée, il en restait une autre , c'était la voiture dont nous nous servirions pour aller gagner celle du voyage ; car nous ne songeâmes même pas à faire venir celle-ci au Luxembourg. Un fiacre était bien ce qu'il y avait de plus sûr, mais ils n'entraient pas dans la cour du Luxembourg, et jamais d'Avaray ne voulut

DE S. M. LOUIS XVIII. 2o5

consentir , quelque bien déguise' que je pusse être, que je sortisse à pied. Il fallait donc choisir du carrosse de remise ou du cabriolet, et nous pre'fërâmes le premier, parce que indépendamment de ce que je suis un peu trop lourd, pour monter ou descendre facilement d'un cabriolet, il faut un homme pour le garder, et cela ne nous convenait pas. Ce point arrêté ? nous agitâmes s'il valait mieux sortir de Paris avec des chevaux de louage ou en poste , et nous nous de'cidâmes pour la poste : 1° parce que cest la manière la moins suspecte de voyager; 2° parce qu'en prenant des chevaux de louage , il aurait fallu placer des relais sur la route, ou demander un ordre pour avoir des chevaux de poste; le premier parti eût e'te' suspect, et le second eût pu l'être aussi ; et de plus il ajoutait un rouage à une machine que nous pensions avec raison , qu'on ne pouvait trop simplifier.

Enfin nous nous occupâmes de la sortie du royaume. Je pensais qu'il nous fallait un passeport ; mais la difficulté' était de l'avoir sans nous compromettre. Ma première idée fut d'envoyer chercher Beauchêne , médecin de mes écuries, qui avait des rapports avec M. de Monimorin et \I. de La Fayette, et de lui dire que deux

2o6 RELATIOxV DU VOYAGE

prêtres non sermentaires de ma connaissance, effrayés de ce qui venait si récemment de se passer aux Théatins , voulaient sortir du royaume , sous le nom de deux Anglais , et que je le chargeais de faire avoir un passe-port au bureau de M. de Montmorin. D'Avaray ne goûta pas cette idée ; il me représenta que Beauchêne , qui est fin, pourrait avoir quelques soupçons de ce que nous avions tant d'intérêt de cacher, et j'abandonnai ce projet : mais d'Avaray, qui connaît beaucoup mylord Robert-Fitz-Gerald , me dit qu'il tâcherait d'obtenir un passe- port par son moyen. Quant à la route à tenir , mon premier projet était de passerpar Douai et Orchies ; mais après plus de réflexions , je résolus de faire passer Madame par cette route, commela plus sûre, et je dis à d' Avaray que le lendemain nous arrêterions la nôtre.

En le quittant, je me rendis aux Tuileries, où la reine me communiqua le projet de déclaration que le roi avait préparé et qu'il venait de lui remettre. Nous le lûmes ensemble ; j'y trouvai quelques incorrections de style : c'était un petit inconvénient; mais outre que nous trouvâmes la pièce un peu trop longue, il y manquait un point essentiel, qui était une pro-

testation contre tous les actes émanés du roi pendant sa captivité. Après le souper, je lui fis quelques observations sur son ouvrage : il me dit de l'emporter , et de le lui rendre le lendemain. Le samedi , je me mis dès le matfn au travail le plus ingrat qui existe, qui est celui de corriger l'ouvrage d'un autre , et de faire cadrer les phrases que j'étais obligé d'intercaler , tant avec le style qu'avec le fond des pensées ; la plume me tombait à chaque instant des mains ; cependant j'en vins à bout tant bien que mal. Pendant ce temps d'Avaray avait écrit à mylord Robert; il avait été chez son sellier, pour voir si la voiture était en bon état; et pour le tromper sans devenir suspect , il lui avait dit qu'obligé de partir pour son régiment, il voulait tromper ses parens sur son départ , et lui avait recommandé le secret , dont le prétexte était trèsplausible. Il avait pris aussi avec Peronnet tous les arrangemens nécessaires pour mon habillement , et il était de retour chez moi à six heures. Il était assez triste ; mylord Robert avait répondu qu'il n'était plus en droit de donner des passe-ports, mais que milord Gower n'en donnerait cerainementà personne qui nefùt Anglais; et d'autres moyens que d'Avaray avait employés

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n'avaient pas eu plus de succès. Heureusement madame de Balbi lui avait laissé, en partant T un vieux passe-port qu'elle avait eu de l'ambassadeur d'Angleterre , sous le nom de M. et mademoiselle Foster; mais ce passe-port, valable seulement pour quinze jours, était daté du 2.) avril, et il était pour un homme et une femme , au lieu de deux hommes. Je ne croyais pas qu'il fût possible d'en tirer parti; mais d'A\aray, auquel il m'est bien doux de rendre le témoignage de dire qu'il n'était pas plus troublé des difficultés, que si un jeune homme de ses amis l'avait prié de le mener au bal de l'Opéra à l'insu de ses parens; d'Avaray, dis-je , me fit bientôt voir que j'avais ton. Il gratta l'écriture ; et quoique ce qu'il grattait fut dans un pli ^ et que le papier fût mince , en moins d'un quart-dheurele passe-port fut sous le nom de MM. et mademoiselle Foster, et daté du i3 juin, au lieu du 23 avril. Cet obstacle vaincu, nous n'étions pas encore sans quelque embarras : nous ne savions pas s il fallait ou non que le passe-port fût visé par le ministre des affaires étrangères, et nous n'étions pas d'avis d'en produire un dont, malgré toute l'adresse de d'Avaray, et l'encre qu'il avait abondamment répandue par derrière, non seulement aux endroits

grattés , mais encore ailleurs pour être moins suspect, la falsification pouvait se reconnaître. Nous résolûmes de nous en contenter, espérant qu'on ne serait pas surpris que deux Anglais , tels que nous avions résolu de le paraître , eussent cru qu'un passe-port de l'ambassadeur d'Angleterre fût suffisant, et que les municipalités qui viendraient à l'examiner ne s'apercevraient pas de ses défauts.

Ensuite nous songeâmes à la route que nous tiendrions. J'avais cédé celle d'Orcbies à Madame. Je ne voulais pas de celle de Vaicnciennes, par les raisons que j'ai dites plus haut ; nous nous arrêtâmes à celle de Mons par Soissons, Laon et Maubeuge; et voici les raisons qui nous déterminèrent : 1° cette route était peu fréquentée, nous espérions y trouver plus facilement des chevaux; 2° jusqu'à Soi?sons , on pouvait croire que nous allions à Reims 5 et jusqu'à Laon que nous allions à Givet, ce qui pourrait dérouler ceux qui auraient couru après nous ; 3° enfin les villes de guerre où la poste est dans F intérieur de la ville, sont marquées sur le livre de poste d'une manière particulière. Or, d'après cette marque, la poste est dans Avcsnes , et n'est pas dans Maubeuge, et nous calculâmes que, d'a-

près l'heure à laquelle nous partirions , nous passerions Avesnes avant les portes fermées, et que nous n'arriverions à Maubeuge qu'après leur fermeture; que nous n'y aurions affaire qu'au maître de poste, et que nous e'viterions par- là les villes frontières , que la faiblesse de notre passe-port nous faisait toujours un peu redouter. Le soir, je portai mon travail aux Tuileries; je demandai à la reine si elle croyait qu'un passeport de l'ambassadeur d'Angleterre fut suffisant. Elle m'assura que le roi lui-même n'en avait pas d'autre que du ministre de Russie, ce qui me tranquillisa beaucoup. (Je m'e'tais sans doute mal explique', car le passe-port sous le nom de madame la baronne de Korff , demande' à la vérité par M. de Simolin , avait e'té réellement expédié au bureau des affaires étrangères; mais la reine n'avait aucune rafton pour me tromper, et je ne rapporterais pas cette circonstance, si je ne m étais promis de tout dire.) Cependant, l'ouvrage sur lequel le roi m'avait ordonné de travailler, ne contenait encore que la première partie-, c'est-à-dire les vices delà constitution. Il y manquait l'abrégé des outrages personnels que le roi à soufferts depuis l'ouverture des étatsgenéraux. Il m or.loijiia de laire cet abrogé : el je

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le lui rapportai le lendemain au soir. On pourrait croire, d'après ce que j'ai rapporté plus haut et ce que je dis ici, que je suis l'auteur de la déclaration du 20 juin. Je dois à la vérité de déclarer que je n'en ai été que le correcteur; que plusieurs de mes corrections n'ont pas été adoptées; que tout ce qui Fa terminée a été ajouté depuis la fin de mon travail, et que je ne l'ai connue telle qu'elle est qu'à Bruxelles.

A cet ouvrage près , et à deux circonstances que je rapporterai ensuite, Ja journée du dimanche fut nulle pour moi; il n'en fut pas de même de d'Àvaray. Il courut toute la journée, ne se montra qu'un moment au Luxembourg en public , comme nous en étions convenus la veille, et nous ne nous vîmes point en particulier. Cette visite publique, que nous avions regardée comme nécessaire, lui était fort incommode, et lui dérobait une partie du peu de temps qu'il s'était réservé à lui-même. De mon côté, il m'était pénible de le laisser confondu dans la foule, et de ne lui adresser qu'une de ces phrases insignifiantes dont les princes sont obligés de se servir lorsqu'ils tiennent leur cour; mais la prudence m'ordonnait detre prince en ce moment, et je me promettais bien intérieurement

que ce serait la dernière fois que je le serais avec lui.

Il avait déjà fait une demi-confidence à Sayer, son domestique anglais , pareille à celle qu'il avait faite au sellier, et il lui déclara qu'il partait le lendemain pour son régiment 3 en lui défendant d'en rien dire à ses parens ni dans sa maison. Il lui ajouta qu'ayant cherché un compagnon de voyage , il avait eu le bonheur d'en rencontrer un qui était un bon garçon; mais que , comme on avait en général plus de considération aux postes pour les étrangers que pour les Français ? nous étions convenus de voyager sous le nom de MM. Michel et David Foster, Anglais. Enfin il lui fit faire la connaissance de Peronnet , sous le nom de Perron ? valet de chambre de son camarade de voyage. Les noms de Michel et de David n'étaient pas pris sans raison : mon linge étant marqué M ? et le sien D A , il jugea qu'en cas que Ton vînt à y regarder, il fallait que nos noms supposés correspondissent à ces marques.

Je reviens maintenant aux circonstances dont j'ai parlé plus haut. Le matin de ce même jour, je trouvai Beauchêne à la toilette de Madame; et il me dit qu'un homme était venu trouver un nommé Audouin, un de ces journalistes qui font

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tous les jours débiter leurs poisons à deux sous dans Paris ; qu'il lui avait apporte' un plan d'évasion du roi et de nous tous , en disant qu'il étai t sûr que ce plan avait été adopté aux Tuileries ; qu'il l'avait prié de l'insérer dans sa feuille , et qu'il paraîtrait le lendemain. Cet avis m'inquiéta ; on prétend même que je pâlis en le recevant. Je ne le crois pas ; mais ce dont je suis sûr, c'est que je me remis assez promptement pour demander en riant à Beauchéne des détails sur ce prétendu plan: il m'en apprit dont la fausseté m'était si bien connue , que je vis bien que si l'on savait quelque chose, il s'en fallait bien qu on sût tout, et je me rassurai entièrement. La seconde circonstance fut un billet en langage mystérieux, que je reçus le matin de d'Avaray, qui se plaignait d'un verrou que j'avais mis. Je croyais être bien sûr qu'il n'y en avait pas à la porte de mon petit appartement , qui donne dans le grand Luxembourg; je courus m'en assurer, et voyant que j'avais raison, je résolus d'attendre le moment où je pourrais voir d'Avaray seul, pour avoir le mot de l'énigme.

Le lundi matin, le bruit se répandit que la reine avait été arrêtée dans la nuit, se sauvant dans un fiacre avec ma sœur : je ne m'en in-

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quiétai guère; mais, en y réfléchissant, je crus apercevoir deux choses dans ce bruit combiné avec ce que m'avait dit Beauchêne : la première, que nos geôliers avaient de l'inquiétude ; la seconde, que ce n'était encore qu'une inquiétude vague : j'en conclus que nous aurions encore le temps de nous sauver, mais que le moment était bien choisi , et que si nous le laissions échapper, il ne reparaîtrait plus. J'eus bientôt une autre alarme. Madame de Sourdis venant chez Madame pour la suivre à la messe, on lui refusa la porte du petit Luxembourg ; mais j'appris bientôt que c'était une bêtise du suisse. Cela me rassura, et j'attendis d'Avaray pour avoir l'explication de son billet. Cependant je fis réflexion qu'il serait peut-être à propos de noircir un peu mes sourcils pour mieux déguiser ma figure, et en conséquence je mis, à dîner, dans ma poche, un bouchon de liège que je destinai a cet usage.

D'Avaray se fit attendre jusqu'à près de sept heures; et j'avoue que le temps me parut long ; car, indépendamment de i inquiétude que j'avais pour lui toutes les fois que j'en étais séparé , et des derniers arrangemens qui nous restaient à prendre , c'était le soûl cire a qui je pusse parler de l'objet qui occupait toutes mes pensées. Il

m'expliqua ce que c'était que le verrou dont il s'était plaint, en me disant que Peronnet, à qui il avait confié la clef du petit appartement, étant venu pour y déposer tout mon costume de voyage, n'avait pas pu y entrer, et qu'il avait cru qu'il y avait un verrou. Nous y courûmes aussitôt, et ayant trouvé le paquet , nous vîmes que Peronnet était entré ; ensuite nous essayâmes la clef dans la serrure , et nous nous assurâmes qu'elle allait bien. Nous nous mîmes ensuite à faire l'inventaire du paquet, que nous trouvâmes bien complet. J'essayai les bottes , qui m allèrent bien; nous plaçâmes tout par ordre dans l'endroit où j'avais résolu de faire ma toilette. D'Avaray me promit d'y être à onze heures précises ; nous nous embrassâmes de bien bon cœur, et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir qu'au moment de l'exécution. (Il v a , dans tous les soins que d'Avaray s'est donnés, une infinité de détails que lui seul sait bien , parce que lui seul a tout fait ; je les laisse à sa relation , que je suis bien sûr qui sera exacte en ce point , mon objet n'étant que de rapporter ce que j ai fait ou vu, et surtout d'empêcher qu il ne se rende pas justice sur des points essentiels.) En sortant de chez moi . d'Avaray fut accosté

2l6 RELATION DU VOYAGE

par un homme que je crois ? sur le signalement qu'il m'en a donné, être Desportes, mon huissier du caLinet 3 qui lui dit qu'il avait quelque chose de pressé et d'important à lui dire. Il le mena dans le corridor qui conduit du petit au grand Luxembourg , et là cet homme , après un long préambule d'attachement pour le roi et pour moi, lui dit qu'un de ses amis, homme trèsdigne de foi , lui avait confié qu'on était venu lui emprunter de l'argent pour faciliter l'évasion de toute la famille royale, qui devait avoir lieu dans la nuit même ; qu'il croyait devoir lui donner cet avis, et qu'il le priait de vouloir bien rentrer sur-le-champ pour me le donner aussi. DAvaray ne se démonta pas ; il lui dit que c'était un des mille et un projets d'évasion et de contre-révolution , dont on berçait le public depuis un an ; mais lautre insista , et il ne put sen débarrasser qu'en lui promettant de m'en parler le soir même à mon coucher, ou tout au plus tard le lendemain. Cependant il crut la chose assez sérieuse pour m'en avertir: il rentra par mon petit appartement, et vint frapper à la porte de mon cabinet; mais ce fut en vain , j étais déjà parti pour les Tuileries. Alors il agita en lui-même s'il ne lérait pas mieux d'y aller

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aussi, et d'y faire demander soit la première femme de chambre delà reine, soit moi-même, pour instruire la reine ou moi de ce qu'il venait d'apprendre 5 mais il fit réflexion que cela pourrait faire événement , d'autant plus que s'abstenant depuis long-temps d'aller dans le monde, afin d'éviter les questions , on serait surpris de le voir aux Tuileries , et que d'ailleurs les choses étaient si avancées qu'il n'y avait plus moyen de reculer. Toutes ces considérations le portèrent à garder l'avis pour lui tout seul, à ne pas même m'en parler avant que nous fussions en sûreté, et à remettre le succès entre les mains de la Providence.

J'avais une impatience d'autant plus grande d'arriver aux Tuileries, que je savais que ma sœur devait enfin , depuis l'après-midi du même jour, être instruite du secret qu'il me coûtait de lui garder depuis si long-temps. Je la trouvai tranquille , soumise à la volonté de Dieu , satisfaiie mais sans explosions de joie, aussi calme en un mot que si elle eût été instruite du projet depuis un an. Nous nous embrassâmes bien tendrement ; ensuite elle me dit : « Mon frère, vous avez de la religion, permettez-moi de vous donner une image; elle ne peut que vous porter

2l8 RELATION DU VOYAGE

bonheur. » Je l'acceptai , comme on peut bien le croire , avec autant de plaisir que de reconnaissance. Nous causâmes quelque temps de la grande entreprise , et sans me laisser aveugler par ma tendresse pour elle , je dois dire qu'il est impossible de raisonner avec plus de sang-froid et de raison qu elle le fit ; je ne pouvais pas m'empêcher de l'admirer. Je descendis chez la reine que j'attendis quelque temps, parce qu'elle e'tait enferme'e avec les trois gardes-du-corps qui lui ont donne', ainsi qu'au roi, la dernière et malheureuse preuve de leur zèle ; enfin elle parut ; je courus l'embrasser : <t Prenez garde de m'at- )) tendrir, me dit-elle , je ne veux pas qu'on voie )) que j'ai pleure. » Nous soupames et nous restâmes tous les cinq ensemble , jusqu'à près de onze heures. Quand le moment de la séparation fut venu, le roi, qui jusque-là ne m'avait pas fait part du lieu où il allait, m'appela, me déclara qu'il allait à Montmédy, et m'ordonna positivement de nie rendre à Longwv, en passant par les Pays-Bas autrichiens. Enfin nous nous embrassâmes tendrement , et nous nous séparâmes très-persuadés, au moins de ma part, qu'avant quatre jours nous nous reverrions en lieu de sûreté.

Il n'était pas onze heures quand je sortis des Tuileries , et j'en étais bien aise , parce que j'espe'rais que le duc de Lévis 5 qui me reconduisait ordinairement les soirs , ne serait pas encore arrivé ; je le de'sirais pour deux raisons : 1° Parce que je ne me soucierais pas qu'on fît des questions qui 5 tout éloignées qu'elles fussent , auraient pu m'embarrasser ; 2° parce que j'e'tais dans l'usage de causer assez long-temps avant que de me coucher , et que je craignais , en me couchant tout de suite comme cela e'tait nécessaire , de lui donner quelques soupçons. Mon attente fut trompée ; il me lit même remarquer une exactitude dont je l'aurais volontiers dispensé. Je me possédai cependant , et je causai tranquillement avec lui tout le long du chemin. En arrivant chez moi je commençai à me déshabiller; il en parut surpris. Je lui dis que j'avais mal dormi la nuit précédente, et que je voulais m'en dédommager. Il se paya de celte raison; j'achevai ma toilette, et je me mis au lit. Avant d'aller plus loin . il est bon d'obsen et que mon premier valet de chambre couchait toujours dans ma chambre, ce qui semblait être un obstacle à ma sortie, à moins de le mettre dans ma conlidence. Mais je m'étais assuré, par

une répétition faite deux jours auparavant, que j'avais beaucoup plus de temps qu'il ne m'en fallait pour me lever , allumer de la lumière et passer dans mon cabinet , avant qu'il fut déshabille' et revenu dans ma chambre.

A peine était-il sorti j je me levai , je refermai les rideaux de mon lit, et ayant pris le peu d'effets que je voulais emporter , j'entrai dans mon cabinet dont je fermai la porte ; et dèslors , soit pressentiment, soit juste confiance en d'Avaray , je me crus hors du royaume. Je mis dans les poches de ma robe de chambre trois cents louis que j'emportai avec moi , et j'entrai dans le petit appartement où d'Avaray m'attendait , après avoir eu une rude alarme ; car , en y entrant, la clef avait refusé de tourner dans la serrure. Mille idées pires les unes que les autres, lui avaient passé par la télé ; enfin il a\ait essayé de tourner en dedans , et c'était précisément le sens de la serrure. Il m habilla, et quand je le fus , je me souvins que j'avais oublié ma canne et une seconde tabatière que je voulais aussi emporter. Je voulais les aller chercher. Point de témérité î me dit-il. Je n'insistai pas davantage. L'habillement m'allait fort bien , mais la perruque était un peu trop étroite. Ce-

pendant , comme elle allait tant bien que mal , et que j'étais résolu , dans toutes les occasions un peu importantes , à garder sur ma tête un grand chapeau rond , garni d'une large cocarde tricolore , cet inconve'nient ne nous fît pas grand'chose. En traversant le petit appartement, d'Avaray me dit qu'il y avait, dans la cour du grand Luxembourg, une voiture de remise pareille à la nôtre , qui l'inquie'tait. Je le tranquilisai en lui apprenant que c'était celle de Madame. Cependant , lorsque nous fûmes sur l'escalier, il me dit d'attendre , et il alla voir si elle y était encore. Ne l'ayant plus trouvée, il revint en me disant : « Corne alo?ig » TVith me. — I am ready, » lui répondis-je , et nous allâmes prendre la voiture qui était un vis-à-vis. Le hasard fit qu'en y entrant je me plaçai sur le devant. « Quoi! des complimens? me dit-il. Ma foi, lui répondis-je, m'y voilà. » Il n'insista pas ; et ayant ordonné au cocher de nous mener au Pont-Neuf, nous sortîmes ainsi du Luxembourg. La joie de me voir échappé à mes geôliers, joie que d'Avaray partageait bien sincèrement, tournait toutes nos idées du côté de la gaieté; aussi notre premier mouvement, après avoir passé la porte, fut-il de chanter un

couplet de la parodie de Pe'nélope , qui dit : <x Ca va bien , ça prend bien , ils ne se doutent de rien. » Nous rencontrâmes , dans les rues , du peuple et une patrouille de garde nationale. Personne ne s'avisa de venir seulement regarder s'il v avait quelqu'un dans la voiture. Auprès du Pont-Neuf, d'Avaray dit au cocher de nous mener aux Quatre-Nations ; nous rencontrâmes notre voiture qui nous attendait entre la Monnaie et les Quatre-Nations , dans l'espèce de petite rue qui forme les angles de ces deux bâtimens. Le cocher ? qui y avait déjà débarqué d'Avaray dans Taprès midi du même jour , crut que c'était là où nous allions , et voulut s'arrêter; mais d'Avaray lui dit daller vis-à-vis du collège, et ce fut là que nous sortîmes de voilure. Le cocher demanda si nous étions contens? ce Très-contens, répondit d'Avaray, je me servirai peut-être de vous après-demain y>. Nous reprîmes à pied le chemin de la voiture de voyage -, d'Avaray m'avertit de prendre garde de dandiner en marchand. Enfin nous la joignîmes; j'y montai le premier, ensuite Sayer, eniin d'Avarav- Peronnet monta à cheval ; nous prîmes l'accent anglais pour dire daller au Bourget, et nous partîmes.

En arrivant au Pont-Neuf, nous fûmes passe's par deux voitures en poste, ce qui commença à de'plaire à d' Avaray ; mais ce fut bien pis,, quand après avoir change' de chemin pour les éviter , elles nous repassèrent à la porte Saint- Martin , et qu'il vit qu'elles prenaient la même route que nous : il ne pouvait pas douter que ce ne fût quelqu'un de ma famille , et il pestait en lui-même contre les princes, qui , faute de s'entendre, font manquer les plus beaux arrangemens du monde; car il jugeait avec raison que si nous continuions à aller ainsi de conserve, outre que nous nous ferions manquer de che- \aux les uns aux autres, cela serait suspect, que nous serions infailliblement arrêtés. Je ne partageais pas ses inquie'tudes , sachant très-bien que c'était Madame, et que , passé le Bourget, nous n'avions plus rien à craindre; mais je ne pouvais pas m'expliquer devant un homme qui n'était pas dans notre secret. Heureusement, d' Avaray ne parlait que du manque de chevaux et je lui représentai qu'il faudrait bien du malheur, si ces voitures allaient précisément à Soissons, puisque la route que nous tenions était aussi celle de Flandre, de Metz et de Nancy. Quand nous eûmes croisé le chemin deChàlons,

ses inquiétudes et ses impatiences redoublèrent, alors je crus devoir lui en dire un peu davantage , et prenant un ton prophe'tique , j'affirmai positivement que ces deux voitures allaient à Douay. Cela commença à le calmer pour la conserve; mais voulant gagner du temps , il offrit six francs au postillon, pour passer les deux voitures : cela nous réussit un moment, mais elles nous repassèrent bientôt et nous arrivâmes ensemble au Bourget. Alors d Avaray fit descendre Sayer, sous prétexte daller voir qui était dans ces voitures 5 et , restés seuls 3 je lui expliquai clairement ce que je n'avais pu lui dire qu'en termes ambigus , ce qui acbeva de le tranquilliser. Le jour nous prit auprès de Nanteuil ; alors Sayer monta à cheval, Peronnet le remplaça dans la voiture : il tira de sa poche mes diamans qu'il avait emportés , et nous les cachâmes entre le dossier de la voiture et la doublure que nous recollâmes par dessus. Je pris aussi le bouchon de liège dont j'ai parlé plus haut, que d' Avaray avait eu soin de noircir, et je me peignis les sourcils, sans caricature, mais de manière à me rendre absolument méconnaissable ; de plus je pris le parti de faire semblant de dormir à toutes les postes , du moins jusqu'à ce que

nous fussions éloignes de Paris. J'avais la prétention (et effectivement je ne me suis pas trompe' une seule fois) de prédire en partant de chaque poste, sur la mine des postillons, s'ils nous mèneraient bien ou mal. Nous avions été à merveille jusqu'à Verte-Feuille ; mais là , j'assurai que nous irions fort mal jusqu'à Soissons et je ne me trompai pas. Pendant cette poste , d'Avaray me parla du projet qu'il avait de donner la démission de son régiment : je n'étais pas trop de cet avis, mais je me rendis a ses raisons; ensuite il me dit qu'il avait envie de l'envoyer de Soissons à M. du Portail : je le plaisantai sur l'endroit, en lui demandant s'il croyait y avoir plus de temps qu'aux autres postes ; je ne voulais pas trop non plus qu'il l'adressât à M. du Portail, sachant que le roi devait avoir congédié tout son ministère en partant : mais comme il m'ajouta qu'il comptait la dater du 18 juin, je n'eus plus rien à répliquer. Cependant le postillon ne justifiait que trop l'augure que j'avais tiré de lui, car il est impossible de mener plus mal. Aussi nous conclûmes qu'il était sûrement président du club des jacobins de Soissons. Mais quoique je plaisantasse ainsi, j'avais une véritable inquiétude : depuis

iB

quelques lieues, je m'étais aperçu que j'avais laisse à Paris l'image que ma sœur m'avait donnée, et sans être plus de'vot qu'un autre, cette perte me tourmentait re'ellement et me faisaitbien plus de peine que celle de ma canne et de ma tabatière. En arrivant à Soissons , on nous annonça qu'une des bandes de la petite roue gauche était cassée ; cela nous déplut fort , mais ce fut bien pis un moment après, lorsqu'en examinant davantage la roue, on découvrit que non-seulement la bande était cassée , mais que la jante Tétait aussi. D'Avaray ne témoigna rien, mais je voyais parfaitement ce qui se passait dans son âme. Non moins inquiet que lui, je tâchais aussi de me maîtriser. Vraisemblablement j'y réussis , car il m'a assuré depuis que la sécurité qu'il me voyait lui avait rendu la sienne. On nous proposa de refaire une nouvelle jante ; nous demandâmes combien il faudrait de temps pour cette opération , on nous répondit qu'il faudrait environ deux heures et demie. Peu au fait du charonnage et par conséquent des autres ressources que nous pouvions avoir, j'envisageais celte perte de temps avec d'autant plus de peine qu'il était huit heures et demie, que notre évasion devait être sue à Paris , et que chaque

instant de retard nous faisait perdre une partie de l'avance que la nuit nous avait procure'e. mais d' Avaray , qui , comme je l'ai dit , avait repris son sang-froid , imagina un autre expédient, qui e'tait d'attacher la jante avec un double lien de fer , et on consentit à l'adopter. Pendant le temps que dura cet ouvrage, il écrivit d'abord sa lettre à M. du Portail, qu'il renferma dans une autre qu'il adressa à M. de Sourdis, son beau-frère; ensuiteil alla faire de'pêcher le maréchal : reste' seul , je m'avisai de regarder dans son porte- feuille qu'il avait oublie* dans la voiture , et j'y trouvai , avec autant de surprise que de joie, l'image que je croyais avoir laissée à Paris; mais ce qui acheva de combler ma surprise, ce fut qu'il m'assura depuis, qu'en ouvrant son porte-feuille, il n'avait pas moins été surpris que moi de l'y trouver, ne se souvenant nullement de l'y avoir mise. Le maître de poste était auprès de la voiture, et me fiant avec raison à mon accent anglais, je causai assez long-temps avec lui, sans qu'aucun geste , aucun mouvement de sa part pût me faire craindre qu'il soupçonnât seulement qui jetais : enfin notre roue fut raccommodée ; on nous assura qu'elle pouvait encore faire 1 2 ou 1 5 lieues.

Ce n'était pas à beaucoup près, notre compte 7 car nous en avions encore 32 à faire jusqu'à Mons : mais , nous fiant un peu à notre bonne fortune , nous ne nous inquie'tâmes pas beaucoup et nous partîmes. Mais avant d'aller plus loin, il faut que je raconte un danger auquel nous échappâmes sans le savoir , et qui était certainement le plus grand que nous ayons couru. M. de Tourzel était parti de Paris le jeudi ou le vendredi • et pour ne donner aucun soupçon , il était allé passer deux jours à Haute-Fontaine , chez M. l'archevêque de JNarbonne. Son domestique, qui ne se souciait pas trop de sortir de France, imagina, étant ivre, d'aller le dénon. cer au club des jacobins d'Attichy , qui est trèsprès de Haute-Fontaine , comme un aristocrate qui allait en pays étranger pour faire une contrerévolution. Aussitôt le club fit passer à tous ceux des villes voisines , et notamment à celui de Soissons , l'avis d'arrêter tous les voyageurs. Ensuite les chefs se mirent à la tête d'une soixantaine de gardes nationaux , et allèrent à Haute- Fontaine pour s'assurer de M. de Tourzel; mais ayant vu que c'était un jeune homme , qui a même l'air d'un enfant, et qui voyageait modestement dans un cabriolet , ils méprisèrent l'avis

du domestique , et laissèrent aller le maître. Vraisemblablement ils donnèrent aussi contreordre aux clubs voisins, sans quoi nous aurions infailliblement été arrête's. Mais , malgré cela , je n'ai pas tort de dire que c'est le plus grand danger que nous ayons couru ; et si je l'avais su, nous aurions certainement passé par une autre route.

La poste de Vaurains, qui est entre Soissons et Laon , est une maison isolée , et il n'y a ab solument que les gens de la poste qui étaient tous occupés à leurs chevaux. L'occasion me parut si belle pour mettre pied à terre, et me dégourdir un peu les jambes, que j'en fis sur-le-champ la motion; mais d'Avaray s'y opposa avec tant de fermeté , que je fus obligé de céder. Alors je proposai de déjeuner ; nous avions un pâté et du vin de Bordeaux ; mais nous avions oublié d'avoir du pain. Aussi , en mangeant la croûte avec le pâté, nous songeâmes à la reine Marie- Thérèse, qui répondit, un jour que l'on plaignait devant elle les pauvres gens qui n'ont pas de pain : « Mais, mon Dieu? que ne mangent-ils de la croûte de pâté? » D'Avaray eut alors la plus belle invention du monde, qui fut de reprendre Sayer avec nous, et d'envoyer Peronnet en avant avec

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