‹ Collection des anciens alchimistes grecsChapitre 213 sur 218 · D. — Et quels sont ces corps et leurs matières · texte numérisé non relu

D. — Et quels sont ces corps et leurs matières

S. — C’est la tétrasomie (4) et ses congénères.

D. — Et quels sont ses congénères ?

S.— Tu as entendu dire que leurs matières sont leurs âmes (5).

D. — Ainsi les matières (des métaux) sont leurs âmes ?

S.— Oui; car de même que le menuisier, lorsqu'il prend un objet de bois et qu’il fabrique un siège, ou un char, ou quelque autre chose, ne travaille que sur la matière; de même aussi opère cet art, ὃ philosophe, lorsqu’il divise les corps. Ecoute, ὃ Dioscorus : le tailleur de pierre taille la pierre, ou bien la scie, afin de la rendre propre à son usage. Semblablement aussi le menuisier scie et taille le bois, pour en faire un siège, ou un char: l'artiste ne cherche pas par-là à modifier autre chose que la forme; car iln’ÿarien là que du bois. Semblablement aussi, l’airain façonné en statue, en anneau, ou en! tout autre objet : l'artiste ne cherche à modifier que la forme (6).

De même aussi le mercure travaillé par nous reçoit toutes sortes de formes. Fixé sur un corps formé des quatre éléments, ainsi qu'il a été dit, il y demeure fermement attaché et il est impossible de l'en chasser : il est à

(1) La notion de la matière première apparaît ici très clairement (v. Origines de l’Alchimie, p. 265 et 267), et cela avec le double sens opposé, développé dans le Timée. D’une part, la matière première est le fond permanent des choses et subsiste par là; tandis que, d'autre part, elle est dépourvue d’une forme qui lui soit propre, et éprouve les modifications qui répondent aux qualités particulières des corps; à leur couleur, par exemple, dans le cas actuel.

(2) C'est-à-dire que le mercure est:

d'une part, la matière première et

générale, qui forme le fond de la transmutation; et, d'autre part, qu'il perd son caractère propre et individuel, dans l'exécution de celle-ci.

(3) L’auteur distingue la matière du métal, c’est-à-dire son fond propre, de ses qualités apparentes.

(4) Mot qui désigne l’ensemble des quatremétauximparfaits: cuivre,plomb, étain, fer.

(5) Cp. Introd., p. 248.

(6) Cp. Enée de Gaza :

l’Alchimie, p. 75.

Origines de

la fois dominé et dominant. Voilà pourquoi Pébéchius disait qu’ilavait une grande afhnité.

το. D. — Tu as bien résolu (165 difficultés), philosophe. Tu m'as instruit, philosophe.

S.— Je veux donc revenir en hâte à la parole de l’auteur, en reprenant dès le commencement les choses qu'il a dites en langage indirect : « le mercure (ordinaire) provient du cinabre ». Mais tout mercure est engendré par les corps (métalliques) (1).

D. — Ne parle-t-il pas ici du cinabre, afin de montrer que le mercure (ordinaire) provient du cinabre ?

S.— Le cinabre désigne la substance mercurielle jaune; tandis que la substance mercurielle blanche est le mercure. En acte, il existe à l’état .blanc; tandis qu’en puissance, il devient jaune (2).

D.— Le Philosophe n’a-t-il pas dit: «O natures célestes, créatrices des natures, vous triomphez des natures au moyen des transmutations |! ».

S.— Oui; c’est pour cela qu'il a dit: « … car si tu n’opères pas la transformation, il est impossible que l'effet attendu se produise. C’est en vain que prendront de la peine ceux qui approfondissent l'étude des matières, à moins qu'ils ne recherchent les natures des corps (métalliques) de la magnésie». Car il est permis aux opérateurs et à ceux qui transcrivent les mêmes enseignements d'employer indifféremment telle ou telle manière. Donc il a dit : « le corps de la magnésie » ; ce qui signifie le mélange des substances. C'est pour cela qu’il dit, en poursuivant, dans l’introduction de {son livre sur) la fabrication de l'or : « Prenant du mercure, fixez- (le) avec le corps (métallique) de la magnésie » (3).

11. D. — Ainsi le mercure est l'élément qu'il faut préférer ?

S.— Oui, car c'est par lui que le Tout est défait, puis rétabli de

nouveau : suivant le degré convenable pour chaque traitement, on réussit

(1) Ceci paraît signifier que tout mé. le métal de la magnésie, formé probatal renferme un élément mercuriel. blement par l’union des quatre corps (2) Ceci est très clair : il s’agit ici d’un ou métaux fondamentaux, et auquel on côté du mercure libre, et de l’autre du associe le mercure, pris dans son sens mercure combiné, existanten puissance ordinaire, ou plutôt dans le sens mysdans le cinabre, son minerai. tique du mercure des philosophes (v.

(3) I s’agit ici d’un alliage complexe, aussi Zntrod., p. 256).

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avec la chrysocolle (1), autrement dite batrachion (2), qui se rencontre parmi les pierres vertes.

D. — Qu'est-ce que la chrysocolle ou batrachion ? Quelle est la signification de ces mots: « qui se rencontre dans les pierres vertes » ?

S. — Il est nécessaire que nous le cherchions. Nous devons donc connaître ce qui est relatif aux couleurs vertes. Eh bien! parlons-en, d’après ce qui est relatif à l'homme. Car l’homme est le plus important de tous les animaux vivant à la surface de la terre. Nous disons de l’homme qui ἃ pâli (3), qu'il est devenu vert; il est évident que, comme l’ocre, il change de qualité spécifique en passant à la couleur dorée. Ceci est encore plus évident, si on le compare à l'écorce de citron, qui représente la qualité même de la couleur jaune pâle. L'auteur poursuivant a parlé aussi de l’arsenic jaune (4), afin de montrer qu’il s’agit bien de la qualité spécifique de la couleur pâle.

12. Mais, pour que tu voies combien il a mis de circonspection pour exposer cela en détail, observe avec attention dans quel sens il dit : « Le mercure qui provient du cinabre, (c'est) le corps métallique de la magnésie » (5). Puisil ajoute la chrysocolle, le claudianos, l’arsenic. Il a introduit le nom de l’arsenic (6) (c'est-à-dire du masculin), afin de le distinguer des substances féminines (7). Après le claudianos, il parle de l’arsenic jaune : il met d’abord deux substances jaunes du genre féminin (8), puis deux substances du genre masculin. Il faut donc approfondir et voir ce que cela peut vouloir dire.

Comme j'avance, Dioscorus l'Ici il transforme l'or, puis il reprend la

(1) Malachite ; employée dans la soudure de l’or. — Introd., p. 243.

(2) A proprement parler : la matière couleur de grenouille verte. Ce mot signifie aussi Renoncule aquatique.

(3) L'auteur joue sur le mot pâli, ὠχ ρίασαντα, signifiant littéralement jauni et qui peut être dérivé de ὥχρα, ocre jaune.

Il veut expliquer comment la chrysocolle ou malachite, matière verte, sert à faire l’or quiestjaune ; ilcherche doncà montrer la parenté de la couleur verte à la couleur jaune et le passage de l’une à l’autre : ces deux couleurs ou qualités

des corps étant envisagées comme ayant une existence propre.

(4) Orpiment.

(5) C'est-à-dire la matière première du métal de la magnésie.

(6) L'auteur joue sur le double sens de ἀρσένιχον : arsenic où masculin.

(7) Il s’agit d’abord du mercure, qui est féminin, ἣ ὑδράργυρος; puis de la chrysocolle.

(8) Le mercure, c’est-à-dire le cinabre, et la chrysocolle, opposés au claudianos et à l’arsenic.

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cadmie, ensuite l’androdamas; or, l’androdamas et la cadmie sont des substances sèches. Il met en évidence la sécheresse (1) des corps, et afin de rendre cela bien manifeste, il a ajouté l’alun décomposé. Remarque quelle est la circonspection de l’auteur. Il voulait que les gens sensés comprissent dans quel sens il les instruisait, en parlant de l’alun décomposé; car il devait se faire entendre en cela, même des non initiés. Mais, afin que la chose devint plus certaine pour toi-même, il a ajouté aussitôt le soufre apyre, c’est-à-dire le soufre non calciné. Le Tout, c’est-à-dire les espèces desséchées, signifie les corps métalliques amenés à l’unité (2). Ensuite il ajoute la pyrite désagrégée, ne désignant aucun autre corpset sans spécifier. Ceci est établi comme une vérité, à savoir que ce qui reste à Îa fin est sec. Faisant des subdivisions dans cette matière, il ajoute le minium du Pont (3). Ainsi, passant des substances sèches aux substances liquides, il a parlé du minium, et spécialement de celui du Pont. Car s’il n'avait pas ajouté « du Pont», il ne serait pas arrivé à se faire comprendre (4). Et voulant confirmer (son dire), il a ajouté l’eau du soufre natif, provenant du soufre seul.

13. D. — Tu as bien résolu (165 difficultés), philosophe; mais prends garde dans quel sens, il a dit : « si en le purifiant par la chaux... »

S. — O Dioscorus, tu ne fais pas attention. La chaux vive est blanche, et l’eau qui en provient est blanche et âpre, et l’eau de soufre, par ses exhalaisons, blanchit. Pour plus de clarté, il a ajouté aussitôt : «la vapeur de soufre ». N'a-t-il pas rendu tout cela évident pour nous ?

D. — Oui, tu as bien parlé. Après cela (il mentionne) le sory jaune, la couperose jaune et le cinabre (5).

S.— Le sory et la couperose, des substances jaunes ? Comment cela? Tu n'ignores pas qu’elles sont vertes (6). Ayant donc en vue la réduc,

(1) La sécheresse, qualité, est prise ici avec un sens substantiel ; comme plus haut la couleur jaune.

(2) La fin de la phrase est inintelligible, le copiste ayant probablement répété le membre de phrase qui précède.

(3) Introd., p. 261.

(4) Jeu de mots sur la mer, πόντος, matière humide par excellence, v. p.62.

(5) Une variante indique ici le sel ammoniac, au lieu du cinabre.

(6) Le mot χάλχανθος, couperose, exprime à la fois le sulfate de cuivre bleu, le sulfate de fer vert et leurs mélanges. Le sory est un sulfate de cuivre basique,

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tion du cuivre (à l’état métallique), c’est-à-dire sa recherche, ou plutôt la teinture du Tout (1), il s’est exprimé ainsi, en apportant une nouvelle confirmation, et il a ajouté sur la fin : « Après que l’on a fait disparaître la rouille, opération appelée réduction, alors la projection des liquides ayant eu lieu, il se produit un jaunissement stable. » Réellement la libéralité de l’auteur est rendue ici manifeste.

14. En effet, vois comme aussitôt il réunit les choses dans son explication. « Quant aux substances susceptibles de former des liqueurs, ce sont le safran de Cilicie (2), l’aristoloche, la fleur de carthame, la fleur du mouron à fleurs bleues ». Que pouvait-il dire ou énumérer de plus, afin de nous persuader, sinon parler de la fleur du mouron ? En effet, admire avec moi. Il ne parle pas seulement « du mouron», mais encore de « sa fleur »; le mot mouron nous indiquant l’ascension de l’eau (3), et le mot fleur, l’ascension des âmes de ces plantes, c’est-à-dire celle de leurs esprits (4). En effet,

plus ou moins ferrugineux, provenant de l’altération des pyrites. Mais le sulfate de fer pur, ou son mélange avec le sulfate de cuivre, ne tarde pas à s’oxyder à l'air humide et à se changer en sels basiques qui sont jaunes. Ces composés peuvent donc passer du vert au jaune, par des actions en apparence spontanées. Quant au cinabre, sa couleur rouge est ici, comme précédemment, rangée sous la rubrique du jaune.

(1) Le mot Tout, πᾶν, revient dans tout ce morceau avec un sens mystérieux, qui semble s'appliquer à la matière première des transmutations métalliques. C'était à proprement parler le molybdochalque, ou encore le métal de la magnésie (v. Zntrod., p. 153).

Il s’agit toujours d'étudier comment une même matière peut affecter des couleurs diverses, suivant les traitements et les procédés de teinture.

(2) Au-dessus le signe du mercure dans A. B.

(3) L'auteur jouesur la ressemblance des mots ἀναγαλλίς (mouron) et ἀναγαγεῖν

(faire monter). Faire monter l’eau signifie la distillation ou la sublimation.

(4) Le jeu de mots continue, en s’appliquant à l’ascension (sublimation) des matières volatiles, appelées esprits ou fleurs des métaux, et assimilées aux âmes des plantes; lesquelles fleurs se produisent pendant les fusions et traitements des minerais. Ce sont pour nous des oxydes sublimés (oxyde de zinc), ou entraînés par les gaz. On dit encore aujourd’hui, dans un sens analogue qui remonte aux alchimistes : fleurs argentines d’antimoine; fleurs de zinc ; fleur de soufre. On disait également au siècle dernier : fleurs d'antimoine, pour le sublimé jaune et en partie oxydé formé par le sulfure naturel; fleurs rouges d’antimoine, pour un sulfure rouge formé en présence du sel ammoniac; fleurs d'arsenic, pour l’acide arsénieux sublimé ; fleurs de sel ammoniac, pour ce sel sublimé, fleurs de benjoin, pour l'acide benzoïque sublimé, etc. (Dict.

de Chimie de Macquer, 1778). — On lit de même dans le Lexicon Alchemiæ

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s'il n’en est pas ainsi, il n’y a rien de sûr. Livrés à de vains efforts, les misérables qui sont ballottés sur cette mer, avec une multitude de peines et de fatigues, ne pourront jamais avoir aucun profit.

15. D. — Et pourquoi, encore une fois, ce philosophe généreux, ce maître habile, a-t-il ajouté la rhubarbe du Pont ?

S.— Remarque la libéralité de l’auteur. Il a parlé de la rhubarbe ellemême, et afin de nous persuader, il a ajouté « du Pont ». Car y a-t:il un philosophe qui ne sache que la mer (πόντος) est alimentée de tous côtés par l’eau des fleuves (τὴ ?

D. — Tu as parlé véridiquement, Synésius, et tu m’as réjoui l'âme aujourd’hui ; car ces choses ne sont pas médiocres. Maintenant je te prie de m'enseigner en outre, pourquoi il a parlé plus haut de la couperose jaune; tandis qu'ici, il ajoute ce mot, sans spécifier « avec la couperose bleue » (2).

S. — Ces mots, ὃ Dioscorus, indiquent les fleurs, car elles sont jaunes. maispcomme l’eau que l’on fait monter (3) a besoin d’éprouver une fixation, il a ajouté aussitôt : «la gomme d’acanthe ». Ensuite il a ajouté: «l’urine d’un impubère, l’eau de chaux, l’eau de cendres de chou, l’eau d'alun (4), l'eau de natron (5), l’eau d’arsenic et de soufre (6) ». Remarque commeil a mis en avant toutes les (substances) susceptibles de produire la dissolution et la dispersion, nous enseignant évidemment par là la dissolution des corps (métalliques).

16. D. — Oui, tu as bien parlé. Et dans quel sens a-t-il dit à la fin: « le lait de chienne » ? Est-ce afin de montrer que le Tout est tiré de la chose commune (7) ?

δ. — Réellement, tu as compris, Dioscorus; mais observe avec attention dans quel sens il dit : « Cette matière est celle de la Chrysopée. »

D.— Quelle matière ?

de Rulandus, p. 216 (1612) : Flos est bolus per sublimationem extractus….

Flos Sspirituosa rei substantia est.

Omnis flos per se volatilis et spiriἐμοϑιι5.

(1) V. p. 62 et la note (4) de la p. 70.

(2) C'est-à-dire avec le sory (?) — Voir plus haut, p. 70, note 6.

(3) Par évaporation et distillation.

(4) Variante: l’eau de sel ammoniac, Fabr.

(5) Variante: l’eau de molybdochalque, Fabr.

(6) Variante: l’eau de couperose, Fabr.

(7) Y a-t-il là un jeu de mots, sur χυγός (de chienne) et χοινός (commun)?

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S. — Qui ne sait que toutes les choses (dont il s’agit) sont volatiles? Car ni le lait (τὴ d’ânesse, ni le lait de chienne ne peuvent résister au feu. Le lait d’ânesse, si tu le déposes quelque part, pendant un nombre de jours convenable, finit par disparaître.

D. — Que signifient ces mots : « Telles sont les (substances) qui transforment la matière; telles sont celles qui rendent les corps résistant au feu, étant elles-mêmes volatiles » ? Et ces mots :« En dehors de ces substances, il n’y a rien de sûr » ?

δ. — C'estafin que les misérables pensent que ces choses sont vraies (2). Mais écoute encore ce qu'il dit et ajoute : « Si tu es intelligent et que tu procèdes comme il a été écrit »; au lieu de : « Si tu es habile et que tu discernes le calcul qu’il faut employer ; alors tu seras bienheureux. » Et que dit-il ailleurs? « Je m'adresse à vous qui êtes des gens sensés. »

Il faut donc que nous exercions nos esprits et que nous ne nous trompions pas, afin que nous évitions la maladie incurable de la pauvretéet que nous ne soyons pas vaincus par elle; de crainte qu’étant tombés dans la vaine pauvreté nous ne soyons malheureux, étant devenus incapables de tirer profit de nos travaux. Nous devons exercer nos esprits, aiguiser notre intelligence.

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