XII. — Manuscrit arabe d'Ostanès
Il existe à la Bibliothèque Nationale de Paris un manuscrit alchimique arabe, renfermant un Traité attribué à Ostanès (n° 972 de l’ancien fonds). Ce manuscrit est d’une très belle écriture ; il a été transcrit au xiv° ou au xv® siècle. Un savant très compétent a bien voulu en traduire verbalement pour moi quelques pages, que j'ai prises sous sa dictée, etque je vais reproduire, à titre de renseignement :
« Livre des Douze Chapitres d'Ostanès le Sage sur la Science de la Pierre illustre. Introduction. — Au nom de Dieu, etc., le sage Ostanès dit: ceci est l'interprétation du livre du Contenant, dans lequel on trouve la science de l’œuvre, sa composition etsa dissolution, sa synthèse et son analyse, sa distillation et sa sublimation, sa combustion et sa cuisson, sa pulvérisation et son extraction, son grillage, son blanchiment et son noircissement, l’opération qui la rend rouge, sa fabrication avec des éléments provenant des règnes minéral, végétal, animal, etla constitution de l’or philosophique, lequel est le prix du monde : ainsi que l’acide et la composition du sel et le dégagement de l’esprit; la synthèse des mercures et l'analyse des soufres, et tout ce qui se rapporte à la méthode de l'œuvre. »
Avant l'introduction, ilest dit que l'ouvrage a été traduit du pehlvi, du grec, etc, etc., et le traducteur prétendu ajoute :
« La première partie renferme: un chapitre sur la description de la pierre philosophique et un chapitre sur la description de l’eau ; — sur les préparations ; — sur les animaux.
« La seconde partie renferme un chapitre sur les plantes ; — sur les tem-
péraments; — sur les esprits ; — surles sels ; — un chapitre sur les pierres ; — sur les poids ; — sur les préparations ; — sur les signes secrets.
« J’ai donné, ces choses, dit-il, d’après les paroles d’'Ostanès le Sage et j'ai ajouté à la fin deux chapitres, d'après les paroles d’Hercule (Héraclius) le Romain, les paroles d'Abu-Alid l’Indien, les paroles d’Aristote l'Égvptien, les paroles d'Hermès, les paroles d’Hippocrate, et les paroles de Géber, et les paroles de l’auteur d'Emèse. »
Ailleurs, il cite Aristote comme son contemporain: « j’ai entendu Aristote dire... » 1] cite aussi Platon (fol. 34), Galien (fol. 19 verso), Romanus (fol. 17 verso et 23 verso), les livres des anciens en langue grecque (fol. 14 verso), Abubekr (1), alchimiste arabe du 1v° siècle de l'Hégire (fol. 23 verso), Djamhour, autre alchimiste arabe (fol. 3).
La personne qui me traduisait ces pages n’a pas retrouvé dans le manuscrit les chapitres techniques annoncés plus haut et qui auraient offert beaucoup d'intérêt. Voici seulement quelques extraits, qu’elle a eu l'obligeance de me dicter :
« 1% Chapitre : Sur la description de la pierre, tirée du livre ἐδ Contenant (2); le sage dit :
« La premièrechose qu’il fautchercher, c'est la connaissance de la pierre qui fut recherchée par les anciens, et dontils acquirent lesecretavec le tranchant du sabre. Et il leur fut interdit de la nommer, ou s’ils la mentionnaient nominativement, c’est par un nom vulgaire. Etils conservaient le secret jusqu’à ce qu’ils pussent le révéler aux âmes pures. »
Et plus loin :
« La pierre, on l’a décrite en disant qu’elle est l’eau courante, l’eau éternelle ; — qu'elle est le feu ardent, le feu glacé, laterre morte, la pierre dure, la pierre douce ; — c'est l’esclave fugitif; le stable et le rapide; la chose qui fait, celle qui est faite ; celle qui lutte contre le feu, celle qui tueparlefeu ; celui qui a été tué injustement, qui a été pris de force ; l’objet précieux, l’objet sans valeur ; la plus haute magnificence, la plus basse abjection; il
exalte celui qui le connaît ; il illustre celui qui s’y applique ; il dédaigne
(1) C'est Rhazès. — Voir Rufus d’E- (2) Ce titre est le même que celui de phèse, édition de 1870, préface, p. xLvin. l'ouvrage médical de Rhazès.
celui qui l’ignore ; il abaisse celui qui ne le connaît pas; il est proclamé chaque jour partoute la terre. O vous, cherchez-moi, prenez-moi — etfaitesmoi mourir, puis après m'avoir tué, brûlez-moi : après tout cela, je ressuscite et j'enrichis celui qui m'a tué et qui m'a brûlé. S'il m'approche vivant du feu, je le rends glacé. Si l'on me sublime entièrement et qu'on me lie fortement, je retiens alors la vie dans mes convulsions extrêmes et par Dieu je ne m'arrête que lorsque je suis saturé du poison qui doit me tuer. »
« Je t'ai montré ces sources (de la connaissance) en principe et non pas en fait. Et je n’airien caché, Dieu m’enest témoin... Je l’ai posée d’une façon exacte dans le but. — Il ne faut pas que tu le dépasses..…. »
Ce langage mystique et déclamatoirerappelle à la fois Zosime et les vieux alchimistes arabes du moyen âge, cités dans Vincent de Beauvais.
Au folio 62 on lit un second ouvrage, attribué aussi à Ostanès. En voici unextrait: « Le sage Ostanès diten réfléchissant eten regardant cette œuvre: L'amour de cette œuvre est entré dans mon cœur et en même temps le souci a pénétré en moi, de sorte que le sommeil a fui mes yeux et j'ai perdu le boire et*le manger: par là mon corps s’est affaibli et j’ai changé de couleur. Lorsque je vis cela, je m'adonnai à la prière et au jeûne. »
« Il a prié Dieu, et ila vu, étant couché, une apparition qui lui dit: Lèvetoi et elle le conduisit à un lieu où il vit sept portes. Mon guide me dit: ce sont les trésors de ce monde que tu recherches. Je lui dis : Donne moila faculté d’y pénétrer — Il répondit: il faut l’aile de l’aigle et la queue du serpent ».
« Il vit plusieurs tablettes: sur l’une était écrit ce qui suit. C'était un livre persan, plein de science, où ilétait dit: l'Égypte est une contrée tout à fait privilégiée. Dieu lui a donné la sagesse et la science en toute chose. Quant à la Perse, les habitants de l'Égypte et des autres contrées lui sont redevables: rien ne réussit sans son concours. Tous les philosophes ontété en Perse, etc. »
Il est difficile de distinguer dans ces citations ce qui appartient en propre à l’auteur arabe etce qui pourrait provenir d’une source grecque, plus ou moins éloignée. Mais le dernier morceau a une physionomie singulière ; on y voit alors une apparition, conformément aux vieilles traditions magi-
ques du persan Ostanès ; l’éloge de la Perse semble pareillement l'indice
d’une antique tradition. On peut aussi rapprocher les paroles relatives à l'Egypte, de celles qui concernent la terre de l'Ethiopie dans le dialogue grec de Comarius (Ideler, T. 11, p. 253, lig. 11), dialogue où Ostanès est
également cité (même ouvrage, II, p. 248, lig. 27).