DANEMARCK
nu
Les institutions politiques des différens états que nous avons parcourus jusqu'ici, nous ont montré des rapports de ressemblance, tels qu'on ne peut hésiter un instant à leur assigner une origine commune; partout se sont présentés, dans la constitution, des avantages, des vices, des abus à-peu-près uniformes ; partout ce mélange de liberté et d'aristocratie, qui partout a produit des effets ressemblansî Ces institutions prenaient toutes leur origine dans les mœurs des peuples germains. Aujourd'hui nous marchons sur un terrain nouveau ; ce n'est plus la même race d'hommes, dont nous allons étudier les mœurs et les lois ; nous abordons les gouvernemens du Nord; et il est important, dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de faire sentir cette ligne de démarcation bien prononcée entre deux populations qui offrent une physionomie si différente; qui semble diviser l'Européen deux grandes familles bien distinctes, qui , malgré les liaisons de voisinage et la suite des temps ont cependant conservé chacune quelque chose de son caractère particulier.
La plupart des auteurs s'accordent à représenter le nord
et l'occident de l'Europe occupés, à une époque très-reculée
par cette ancienne nation celtiquedontles Gaulois n'étaient
.eux-mêmes qu'une ramification; mais plus tard, et lorsque
500 HISTOfRE
les armées romaines eurent porté le ravage en Asie, lorsque Pompée eut soumis cette vaste contrée située entre ia mer Caspienne et le Pont-Euxin; les Scythes qui l'habitaient se précipitèrent vers le nord et l'occident de l'Europe, soumettant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La Russie, la Saxe, la Westphalie, la Suède, la Norvège, le Danemarck subirent le joug. Les habitans de ces contrées refluèrent en partie vers le midi , le reste ne forma plus qu'une même population avec les vainqueurs. Voilà ce qui explique cette diversité de mœurs, de lois, de langages , qui distingue la population du nord de celle de l'occident de l'Europe.
Cette vaste émigration d'Asie était conduite par ce fameux Odin, divinisé dans la suite, par les peuples du nord, sous le titre de Dieu des armées , de Père du carnage, de dépopulateur , d 'incendiaire ; mais qui fut en effet le premier législateur , si l'on peut du moins donner ce titre au père du carnage. Quoiqu'il en soit, les institutions de ce chef terrible prévalurent dans le nord, jusqu'au moment où une religion plus douce, venant corriger l'apreté de celle d'Odin, modifia en même temps les mœurs et les lois des peuples septentrionaux, et leur donna ce caractère qu'elles ont conservé dans la suite. Ces observations devaient naturellement trouver place ici, et précéder l'histoire des divers gouvernemens que nous allons analyser. Renfermons-nous, quant à présent, dans ce qui touche plus particulièrement à l'histoire du Danemarck.
Si-
Du Danemarck 7 jusqu'au règne de Marguerite , en 1387.
On sait que ce sont des hordes de ces peuples venus d'Asie , dont nous venons de parler, qui se précipitèrent sur l'empire romain , ouvert de toutes parts à leur dévastation À l'époque de leur invasion , la Norwège et le Danemarck
surtout restèrent à peu près sans habitans. Dans la suite, ces deux pays se peuplèrent peu à peu, et, vers le commencement du huitième siècle, les Danois commencèrent, sous le nom général de Normands , ces expéditions d'un autre genre , qui rendirent , pendant des siècles entiers, leur nom formidable aux puissances maritimes d'Europe.
On connaît les conquêtes de ce fameux Harald, qui vécut au dixième siècle, et qui soumit à sa puissance, non-seulement tout le Danemarck, mais encore la Suède , le pays des Saxons, la Russie et l'Angleterre. Harald fut réellement le premier roi de Danemarck; c'est de son règne, que date l'introduction du christianisme dans le pays. Les vastes possessions des rois danois, plusieurs fois perdues et reconquises, avec l'adoption du christianisme, voilà les faits les plus importants que nous offre la période que nous parcourons ici; aussi ne nous astreindrons-nous ni à retracer les courses lointaines de ces terribles Normands, ni les guerres presque continuelles des Danois avec leurs voisins; encore moins à dire, avec quelques auteurs, comment l'ancienne dynastie des rois.de Danemarck descendait directement, selon la tradition , du belliqueux Odin ; pourquoi ces premiers rois portèrent le nom de Skioldungs , et ceux qui leur succédèrent, celui de Estrithides', qu'il nous suffise de jeter un coup-d'œil sur la forme du gouvernement de Danemarck , avant le règne de Marguerite.
Ici, nous trouvons un des caractères qui semblent plus particuliers auxgouvernemensduNord, mais que nousavons cependant déjà remarqué, en traitant des premières époques du gouvernement de la France , le principe d'élection du souverain dans la maison régnante (1). De même que ceux
(i) Quelques écrivains, et particulièrement J^-B. Destoches, ont cherché à prouver que, jusqu'en i25o, la couronne fat héréditaire; tous les tnonumens contredisent cette opinion ; Saxon le grammairien, et les auteurs danois qui l'ont suivi, s'accordent sur ce point. Puffendorf, Vertot, Molesworth, l'auteur des Lettres sur le Danemarck, Williams, etc. , se rangent à cet avis , qui ne peut plus être combattu aujourd'hui.
île Suède, de Norwége et de Pologne, le royaume de Dan©inarck était électif, mais de manière que la préférence était ordinairement accordée aux descendans des rois , et parmi ceux-ci au fils aîné de la maison royale, lorsqu'il était jugé digne de commander. S'il arrivait que le choix du peuple (car tout le peuple, les paysans mêmes, avaient dans ce cas voix délibérative ) , tombât sur une personne .reconnue par la suite indigne ou incapable de tenir les rênes du gouvernement; ou si le souverain manquait à. ses promesses, les sujets se trouvaient affranchis du serment de fidélité , et pouvaient établir l'administration qui leur convenait : le roi pouvait être déposé , même banni, quelquefois aussi condamné à perdre la vie. Avant de revêtir le roi de l'autorité suprême, on l'obligeait à signer une capitulation, oii il promettait qu'il suivrait les lois déjà établies, et qu'il maintiendrait les droits et les privilèges du peuple. ïi rendait compte de- sa conduite devant ceux qui représentaient la nation.
Du reste, l'autorité royale était extrêmement restreinte; le roi, réduit au seul commandement des armées, au droit de présider le sénat et au soin de veiller à l'administration delà justice, ne pouvait entreprendre aucune affaire importante sans le consentement des états et la participation du sénat, c'est- à -dire des grands du royaume; il était même obligé, par la capitulation, de prendre, dans les affaires qui n'exigeaient pas le concours du sénat, l'avis de quatre grands officiers de la couronne, qui gouvernaient l'état conjointement avec lui dans l'intervalle d'une diète à l'autre. C'était un chef de guérie plutôt qu'un monarque.
Les états étaient convoqués chaque année; leur fréquente assemblée était une des bases essentielles de la constitution du Danemarck. C'est dans ces assemblées que se traitait tout ce qui regardait le gouvernement; c'est là qu'on lésait les lois, qu'on arrêtait la paix, la guerre, les alliances^ qu'on disposait des grandes charges; qu'on s'occupait des mariages des princes, etc. Nous ne parlerons pas des impôts,.
DU GOUVERNEMENT DE DAJSEMâRCK. 2o3
jamais on ne levait de tribut fixe , mais quelquefois seulement une taxe extraordinaire pour subvenir à quelques frais imprévus, comme à l'entretien d'une guerre. Le roi vivait de ses propres revenus.
Nous arrivons au règne de Marguerite , surnommée la Sémiramis du Nord.
Règne de Marguerite ; — Union de Calmar (1587-1412).
Ce n'est guère que sous ce règne , c'est-à-dire, vers îa fin du quatorzième siècle, que le Danemarck commença réellement à prendre un rang stable, parmi les états européens; nous avons vu ses premiers rois sans cesse occupés à faire des conquêtes, presque aussitôt perdues que formées. Marguerite s'occupa d'étendre et de consolider la puissance de ses successeurs: les Danois ne furent plus un peuple d'aventuriers ; mais une nation digne de figurer parmi les principaux, états européens. C'est une remarque à faire , que tous les états du nord n'ont pris que très-tard ce caractère de stabilité, qui distinguait depuis long-temps ceux du midi de l'Europe; sans doute il faut pour en trouver la cause , remonter à l'origine des peuples qui s'établirent dans le nord, et avoir égard aux mœurs et aux inclinations qu'ils y apportèrent.
Elite reine des Danois , Marguerite acquit la Norvège par mariage , et la Suède par le succès de ses armes. C'est ainsi qu'après avoir été long-temps en proie à d'affreuses dissensions , les trois royaumes du nord, tous trois électifs, tous trois gouvernés par un roi, par un sénat et par des étaîsgénéraux, se virent réunis en un même corps politique.
La force, autant que le vœu des peuples , avait secondé les projets de Marguerite, elle voulut que sa puissance fut encore fondée sur un droit incontestable : les états des trois royaumes furent convoqués en conséquence et portèrent cette loi fameuse dans le nord sous le nom <XUnion-di-
Calmar , loi qui avait pour but de réunir à jamais les intérêts des trois pays , et d'en confier, après la mort de la reine , le gouvernement à son petit-neveu Eric , fils d'un due de Poméranie.
Cette loi se composait de trois articles principaux.
i°Les états-unis n'auront à perpétuité qu'un seul et même roi , élu d'un commun accord par les sénateurs et les députés des trois royaumes. Dans le cas où le roi Eric , héritier présomptif, laisserait une descendance, le roi sera choisi dans sa famille.
2° Le souverain partagera sa résidence entre les trois états, et consommera dans chacun le revenu de chaque couronne. La diète générale composée des états des trois royaumes, se tiendra à Helmstadt.
3° Enfin chaque état conservera sa constitution , son sénat et ses lois particulières ; les gouverneurs , les magistrats seront pris de chaque pays , sans que le roi puisse jamais employer d'étrangers dans aucun des trois états.
Ce règlement est de 1 397. !
On voit que les peuples du nord se départaient déjà de cette liberté absolue qui présidait à l'élection de leurs souverains, en déclarant que le roi ne pourrait désormais être choisi que dans la famille d'Eric; mais ce n'est pas le seuT fait de ce genre que nous avons à remarquer ici, car plus tard les magistrats du royaume voyant les progrès que fesait le gouvernement absolu, sous l'administration de Marguerite, et voulant un jour lui rappeler les sermens qu'elle avait prêtés à son avènement au trône, elle leur demanda s'ils en avaient les chartes ? « Oui , répondirent-ils , et nous les conservons avec le plus grand soin. — Je vous conseille en effet de les bien garder, reprend Marguerite, pendant que je garderai moi les châteaux et les villes de mon royaume, et les droits de ma dignité. » On a eu raison de dire qu'un grand monarque coûte toujours cher aux peuples : le despotisme d'une femme affaiblissait déjà chez ceux-ci toute idée
de liberté , et préparait peu-à-peu la révolution étonnante opérée sous Frédéric III.
s 1IL
Successeurs de Marguerite jus qiï à la grande révolution de 1660. ( 1412 1660.}
Ce n'est pas le lieu d'examiner ici , si l'union de Calmar pouvait ou non remplir le but qui l'avait dictée; si une fédération de trois monarchies divisées par des intérêts et des rivalités réciproques, par la diversité de lois , de mœurs et d'usages , pouvait être un lien durable. Un fait certain, c'est qu'au lieu de réunir les différentes parties soumises au sceptre xle Marguerite , l'union de Calmar ne fit que mettre les rivaux en présence , susciter les haines et les discordes: la Suède fut la première à s'indigner de la préférence trop souvent accordée au Danemarck, sur les deux autres états; et bientôt après la mort de la reine, elle brisa les liens qui l'enchaînaient. On courut aux armes de part et d'autre: de-là ces guerres désastreuses, et, pour ainsi dire, continuelles, qui désolèrent ces malheureux pays, et remplissent seules pendant long- temps, presque toutes les pages de l'histoire de Danemarck: tout le reste disparaît au milieu de ces scènes de carnage ; ou du moins est-ce au travers de ce voile sanglant, qu'il faut saisir les faits d'une autre nature ?
Quatre points principaux doivent toutefois fixer ici notre attention: i° L'avènement au trône de Christian d'Oldenbourg, en i44S, sous le nom de Christien Ier. 20 L'acquisition qu'il fit des provinces de Slesvic et de Holstein , qui lui furent adjugées par les états de ces pays , à la mort du dernier duc de Holstein, oncle maternel de Christian» 5° La réunion définitive de la Norvège, et l'émancipation de la Suède. 4° L'accroissement excessif de la puissance des nobles. Quelques détails sur tout ceci.
Qq sont les princes de la maison de Christian Ier f qui qiu
occupé jusqu'à nos jours le trône de Danemarck; bien qu'on puisse remarquer quelques interruptions dans Tordre de succession directe entre ces princes; car les Danois n'avaient pas encore entièrement abjuré leur droit de veiller sur le trône; l'une de ces interruptions mérite surtout de trouver place ici; elle donne une idée de leur ancienne liberté.
Christian ou Christien II 9 s'était par toutes sortesde vexations, rendu aussi odieux aux Danois, qu'il étaitexécrable à la Suède. Il avait mérité par ses cruautés, le surnom de Nérondu- Nord. Nous avonsvuqueles Danois, en possession d'élire leurs rois, avaient aussi le droit de déposer un tyran; ils en usèrent dans cette circonstance; les habitans du Jutland, et des duchés de Slesvic et deHolstein, furent les premiers à se déclarer, et firent signifier à Christien sa déposition authentique, par le premier magistrat de Jutland. » Ce chef de justice intrépide, dit Voltaire (1), ose porter à Christien sa sentence dans Copenhague même. Le tyran voyant tout le reste de l'état ébranlé , haï de ses propres officiers , n'osant se fier à personne, reçut dans son palais, comme un criminel, son arrêt, qu'un seul homme désarmé lui signifiait : le Danemarck ratifia l'arrêt, et la révolution fut accomplie. C'est à la suite de cette déposition , que la Norvège, qui avait pris le parti de Christien, fut enfin , après avoir longtemps été en butte aux mêmes fluctuations que la Suède, déclarée province du royaume de Danemarck; le sénat de Norvège fut supprimé, et ses états ne participèrent plus à . l'élection des rois ; la Suède, au contraire , acquérait chaque jour de l'autorité aux dépens du Danemarck; et conclut enfin, avec cette puissance, en 1570 , la paix de Stettin, qui déclara son entière indépendance.
Le Danemarck qui se trouvait considérablement affaibli, tant par cette émancipation, que par les longues guerres
(1) Essai sur les Mœurs , cliap. 119.
qui l'avaient précédée , perdit alors l'ascendant qu il avait eu long-temps dans le nord. C'est dans ces circonstances, que le gouvernement de ce royaume fut encore altéré dans ses bases. «Une aristocratie vicieuse, dit Koch (1) , s'éleva sur les débris de la liberté nationale ; le sénat composé unièmement de nobles, envahit toute l'autorité; il se rendit •maître de l'élection des rois et ne convoquant plus les étatsgénéraux depuis i556, il en usurpa tous les pouvoirs, empiétant de même sur l'autorité royale, qui fut resserrée de plus en plus , tandis que les prérogatives de la noblesse furent étendues par les capitulations que le sénat prescrivait aux rois, à leur avènement à la couronne. » Voilà le second pas vers l'asservissement de la nation.
L'introduction de la réforme en Danemarck, amena aussi des résultats assez importans; mais qu'il n'entre pas dans notre sujet de développer ici; le luthéranisme fut alors inîroduit et devint la religion de l'état.
S iv.
Frédéric III ; — Révolution de 1660.
Les premiers temps de l'histoire de Danemarck nous montrent, comme les annales des premiers temps chez presque tous les peuples , une nation , jouissant de tous les droits de la liberté , nous avons vu Marguerite porter impunément atteinte à ses institutions. Aujourd'hui nous sommes arrivés au moment où le mot de liberté n'est plus qu'un vain nom pour le peuple, l'aristocratie et le trône I l'ont envahie à i'envi et s'en arrachent les tristes lambeaux. La dispute doit maintenant éclater entre les deux puissances rivales, le peuple est en dehors et ne peut avoir, dans la
(ç ) Tabl. des Rérol. de l'Enr.
mêlée, d'autre intérêt que celui qui résulte du choix d'un maître ; d'autre influence que celle de faire pencher la balance en faveur de l'un des deux. Les choses en sont au point que les intérêts de la couronne et ceux de l'aristocratie se présentent nécessairement en sens inverse; toute tentative d'un côté doit devenir une aggression envers l'autre. L'aristocratie et la couronne ne peuvent donc rester plus long-temps en présence sans une rupture ouverte; or, comme il vaudra toujours mieux avoir un maître que plusieurs tyrans, d'autant plus odieux que le poids de leur chaîne nous serre de plus près et tombe sur un plus petit nombre, on sent quel est le parti que doit prendre le peuple dans cette conjoncture.
Cette révolution , peut-être sans exemple dans les annales des peuples, qui fit en un moment, sans trouble , sans confusion, sans qu'il en ait coûté une seule goutte de sang, du roi d'un peuple libre , un roi aussi absolu que les monarques d'Asie; et cela, d'une manière si complète, que, quelques années plus tard , il ne restait plus dans le pays la moindre trace de la première liberté (1) , mérite d'être rapportée ici avec quelques détails.
Nous venons de voir la Suède grandir aux dépens de ses voisins ; l'ascendant qu'elle avait déjà pris dans le nord, avait , plus d'une fois , été funeste au Danemarck. Il faillit être bouleversé de fond en comble , et rayé du nombre des états européens ; le royaume agité par des jalousies intestines, et attaqué à limproviste, ne put offrir une forte résistance aux armes des Suédois; Copenhague fut assiégé , et ne dut son salut qu'à la constance de la bourgeoisie, à la valeur avec laquelle ehe combattit sur les remparts, et, encore plus peut-être, à l'abandon fait par Frédéric de ses meilleures provinces, telles que la Scanie , la Bleckingie,
(i) Moksworlh, Mena. , cliap. 6,
DU GÔŒVERKEMEIÎT DB DANKMARCK. 2O9
Haiîand et le gouvernement de Bahus, cèdes à Gharles- Gustave, par le traité de Copenhague , du 27 mai 1660.
Le pays avait été désolé, l'armée n'était pas payée, la flotte était délabrée et le trésor épuisé; il fallait un prompt remède aux maux de l'état; les états-généraux furent convoqués en conséquence, le 28 septembre 1660.
Dès les premières séances, les nobles manifestèrent > se* Ion leur coutume , l'intention de faire peser sur les deux autres ordres, autant qu'ils le pourraient, le poids de la nouvelle taxe; bien loin de vouloir contribuer de leur côté, à proportion des biens qu'ils possédaient, ils proposèrent, toujours dans la vue de maintenir leurs privilèges et leurs exemptions qui étaient de ne rien payer par voie de taxe, mais seulement par contribution volontaire , d'établir un droit sur toutes les consommations , mais avec de telles restrictions pour eux , que tout le fardeau retombait sur le peuple. D'un autre côté , les ecclésiastiques et le tiers-état qui ayaient supporté tout le poids de la dernière guerre , rappelaient ce qu'ils avaient fait de grand, qu'ils avaientsauvé , du joug étranger, non seulement Copenhague , mais tout le royaume , mais ces nobles eux-mêmes, qui les traitaient maintenant avec tant de dureté : ils. leur reprochèrent enfin d'avoir contribué aux malheurs de l'état, par le pouvoir tyrannique qu'ils avaient usurpé. Les bourgeois avaient fait l'épreuve de leurs forces ; ceux de Copenhague surtout fiers de leurs derniers succès et des privilèges qu'ils leur avaient valus , entre autres le droit de noblesse, qui faisait de la ville comme un quatrième ordre dans l'état , demandèrent que tous concourussent à l'impôt demandé, à proportion des fortunes, et proposèrent, à cet effet , de donner à ferme au plus offrant, les fiefs de la couronne dont jouissait la noblesse, moyennant des redevances extrêmement modiques } cette proposition aigrit l'ordre de la noblesse qui la regarda comme une atteinte à ses droits.
La discussion s'échauffa peu à peu, aux discussions se mêlèrent quelques expressions dures de part et d'autre, à ce point que l'un des principaux sénateurs alla jusqu'à traiter les membres des communes de vils esclaves. Il n'en fallut pas davantage ; on murmura hautement ; les ecclésiastiques et les bourgeois ne cachèrent plus leur mécontentement, l'orateur des communes , le bourguemestre de Copenhague, Nansen se leva alors, ex protesta en jurant que le peuple n'était pas esclave , et qu'il en donnerait bientôt aux nobles des preuves à leurs dépens. Il sortit de l'assemblée j ainsi que 1 Évêque Suant de Sélande, chef de l'ordre du clergé suivis chacun de leur ordre , et se rendirent dans une autre salle, où ils s'occupèrent des moyens d'arrêter la tyrannie insupportable de la noblesse et d'améliorer leur propre condition. Après plusieurs débats, il fut résolu, à l'instigation de l'orateur des communes et de lÉvêque de Copenhague, depuis longtemps, dévoués à la cour, qu'on offrirait au roi la puissance absolue et l'hérédité de la couronne dans sa famille.
La proposition fut aussitôt acceptée; mais comme la nuit approchait , l'exécution fut remise au lendemain. Jamais le moment n'avait été si favorable pour le roi : sa fermeté et la valeur avec laquelle il venait de défendre sa capitale, avaient rempli tous les cœurs de zèle et d'amour pour lui, et les ordres inférieurs, irrités contre les nobles, se jettaient d'euxmêmes dans ses bras ; aussi la cour considérait- elle attentivementtouteequi se passait; elle en était informée par lEvêque et le président de Copenhague, qui avaient conçu dès longtemps le projet qui s'exécutait alors (i). Toute la nuit se passa en brigues et en messages, dit Molesworth , on fit tout pour alimenter la colère du peuple, et le tenir dans la résolution de la veille. La reine fut celle qui eut la part la plus apparentée ces menées; car Frédéric feignait de ne voir qu'avec peine les événement dont il était témoin; il déclarait
*T .1 - » i. ri i
(i) MolesTvorth , cîiap. •~r
même , qu'il voulait bien que la souveraineté fût héréditaire dans sa famille , mais qu'il ne désirait pas le pouvoir absolu , qu'il croyait contraire au bien du royaume; car s'il l'on supposait qu'il n'en ferait jamais mauvais usage, personne ne savait quels successeurs il aurait (i).
Cependant le lendemain on annonce aux nobles que les communes et le clergé arrivent au lieu de leur délibération. « Ils marchaient deux à deux dans les rues , dit Molesworth , avec gravité et dans un grand silence, pendant que le menu peuple, par des cris redoublés, applaudissait ce qu'ils allaient faire; et dans cet état, ils arrivèrent à la maison où était assembléela noblesse , qui eutà peine assez de temps pour les recevoir. »
Le président Nansen fit une courte harangue, dans laquelle il signifiait à la noblesse que les communes étaient décidées à se rendre auprès du roi , pour lui donner un pouvoir absolu et rendre ce pouvoir héréditaire dans sa famille; que si les nobles y consentaient, ils pouvaient se joindre à eux, que s'ils s'y refusaient, les communes sauraient bien se passer de leur consentement; qu'au surplus il fallait une réponse prompte, parceque le roi était déjà averti de leur intention, et qu'il les attendait dans un instant. Les nobles , étonnés d'une motion si inattendue , n'osèrent refuser ouvertement; car ils voyaient contre eux et l'armée et les communes et le clergé et la cour; mais ils cherchèrent à temporiser; ils répondirent en conséquence que la proposition des communes leur paraissait raisonnable, mais qu'une affaire aussi importante demandait quelques formalités, qu'il fallait au moins en délibérer auparavant; que les communes ne pouvaient prendre une détermination de celte nature sans l'avis delà noblesse, le premier ordre du royaume. Le président répondit qu'ils n'étaient pas venus pour examiner, mais pour exécuter, qu'ainsi aucune consi-
(i) Molesworth,
dération ne pouvait les arrêter; et les deux ordres se rendirentau palais, dans le même ordre qu'ils avai ent déjà observé. Ils furent introduits devant le roi qui , les ayant remerciés des intentions qu'ils manifestaient, ajouta qu'il 'accepterai-t les concessions qu'on voulait bien lui faire, dans le cas où un consentement général confirmerait leur volonté; mais que le consentement des seigneurs était nécessaire ; qu'au reste, les communes pouvaient compter sur sa protection royale. Les nobles voyant qu'il fallait céder, et voulant du moins partager le mérite de la concession; avaient cherché, à ce qu'il paraît, à négocier avec la cour; ils avaient envoyé en secret vers le roi, pour l'assurer qu'ils donneraient volontiersleur consentement à la proposition des communes; qu'ils étaient disposés à se réunira elles pour offrir la couronne héréditaire à Sa Majesté et ausc mâles de sa fi\mi\\e;mahih représentaient qu'il fallait que les choses se fissent dans les formes ; qu'ils devaient au moins délibérer, afin que cette détermination parût être l'effet de leur juste admiration pour les vertus du roi, et non un mouvement subit d'une assemblée tumultueuse. Le roi leur avait répondu « qu'il espérait que ce qui était sur le point de se faire tournerait à l'avantage de la nation; mais qu'il ne lui serait pas tant agréable, s'il n'y avait que les ma les qui héritassent de la couronne; que si on la donnait sans limitation; que ce n'était pas chose nouvelle que des femmes eussent gouverné en Danemarck, et que leur gouvernement n'avait pas été malheureux dans les royaumes voisins ; qu'ils devaient considérer que, puisque c'était un présent qu'ils voulaient faire, il ne pouvait pas le leur prescrire, mais qu'il ne pouvait pas l'accepter, à moins qui! ne fût plus général. » Le roi s'expliquait trop clairement, et l'on pouvait voir dans cet avis un ordre bien précis. Que pouvaient les nobles seuls contre tous, et dans une ville fortifiée, loin de leur pays et au pouvoir de la cour, qui avait les moyens se venger de leur désobéissance? Cependant, comme ils remettaient encore à prendre une résolution définitive, que quelques-uns d'entre
eux faisaient mine de vouloir quitter la ville pour rompre la diète, la cour crut devoir bâter le dénouement de tout ceci.
L'un des principaux sénateurs devait être enterré dans l'après-midi du n octobre, et comme c'était une coutume en Danemarck que tous les seigneurs qui étaient dans la ville devaient assister aux funérailles, les obsèques devaient se faire avec la plus grande pompe; un dîner magnifique avait été préparé selon l'usage; toute la noblesse y était réunie, lorsque les officiers, chargés de ce soin, vinrent lui annoncer que les portes de la ville étaient fermées, et remirent sur la table, entre les sénateurs, selon l'expression de l'auteur que nous avons déjà cité , l'ordre qu'ils avaient reçu de la cour; ce procédé si étrange, au moment d'une assemblée générale de la nation, étonna un instant les esprits? et fit craindre les suites d'un pareil acte; mais on fut rassuré par l'envoyé, qui déclara que cet ordre ne devait point détourner de l'accomplissement des cérémonies commencées, ni du soin de poursuivre ies affaires publiques. Toutefois la terreur gagna tellement tous ies sénateurs, qu'ils dépêchèrent d'abord des personnes, tant à la cour qu'aux communes, pour faire savoir qu'ils étaient disposés à condescendre à ce qu'on leur avait proposé, et pour assurer qu'ils étaient prêts a- consentir à tout ce qu'on leur pourrait demander. Mais le roi ne se contenta pas d'une simple promesse, et déclara que les portes ne s'ouvriraient qu'après la conclusion définitive de cette affaire, eest -à-dire après qu'on lui aurait prêté serment de fidélité , et qu'on se serait dépouillé de tout droit en présence du peuple et de l'armée. Tous les préparatifs fuient donc faits, et deux jours après, le io octobre, les nobles se réunirent aux communes et au clergé. La capitulation qui limitait l'autorité du roi lui fut rendue le 16; on le délia du serment qu'il avait prêté kson couronnement. Une sorte de dictature lui fut déférée, afin de régler, selon son bon plaisir, la nouvelle charte constitutionnelle; et le i8, ie roi et la
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reine, élevés sur un amphithéâtre dressé dans la place du château, reçurent devant les soldats et les bourgeois en armes, l'acte de résignation des sénateurs, de la noblesse, du cierge et. des communes, qui prêtèrent tous sermentà genoux. Voici la formule de ce serment, conservée par Molesworth :
« Je, A. B. , promets et déclare que je serai franc et fidèle •» à Votre Majesté, comme à mon très- bon roi et seigneur, » comme ^ussi à toute la famille royale; que je ferai mes » efforts pour avancer en 'toutes choses le pouvoir de Votre y Majesté, ef que de tout mon pouvoir je vous défendrai de » tout péril et malheur; et que je servirai fidèlement Votre » Majesté comme un homme d'honneur etun sujet doitfaire. » Ain?i Dieu me soit propice. »
Tel fut le serment prononcé en cette mémorable journée. Le roi lui-même ne fut assujetti à aucun serment. Enfin le 10 janvier 1661, les trois ordres remirent chacun séparément au roi un acte qui déclare la couronne héréditaire dans la ligne masculine et féminine , et qui, en conférant à Frédéric et à ses successeurs un pouvoir sans bornes, lui accorda la faculté de régler l'ordre de la succession au trône et la régence (î)è
L'acte remis par la noblesse, remarque l'auteur des lettres sur le Danemarek, est signé et scellé par tous les sénateurs du royaume et par les chefs de toutes les familles nobles qui composaient alors l'ordre de ia noblesse. Celui du clergé est signé et scellé par tous les députés de cet ordre aux états et parles pasteurs des paroisses; etcelui du tiers-état lest nonseulement par les députés de la bourgeoisie, mais encore par les magistrats et les notables de chaque ville. Peut-on croire qu'il ne se soit pas trouvé, dans cette circonstance, un seul homme qui ait osé dévoiler les trames de la cour et élever la voix en faveur de la liberté expirante, lorsqu'on
(1) Foy., outre Molesworth, sur cette Révolution , Y Histoire de Danemarek , par Mallet , et hDs Lettres sur le Danemarek. Lettre 10e.
pense qu'un mot, un seul mot, pouvait peut-être déconcerter tous les projets, car, nous dit le même Molesworth dont nous empruntons de préférence les paroles, parce qu'il était plus à portée que personne de donner des renseignemens exacts sur cette révolution (1). « J'ai oui dire à des personnes fort éclairées, et qui étaient alors près du roi, que si les nobles avaient eu tant soit peu de courage à défendre leurs privilèges, le roi n'aurait pas poussé sa pointe si loin, que de souhaiter un pouvoir arbitraire; car il était dans des doutes continuels touchant l'événement, et commençait àchanceler dans ses résolutions. »
Mais toutes réflexions sont ici inutiles :1a révolution est faite; quelques insîans ont suffi pour l'effectuer; et il n'a fallu que peu de jours pour en faire sentir les résultats. On peut en juger par ce fait, que les terres, dans la plus grande partie du royaume, valaient, au bout de quelques années, les trois quarts moins qu'elles ne valaient autrefois , tant elles avaient été surchargées de taxes arbitraires. Les assemblées des étatsgénéraux cessèrent; tout tomba dans la servitude. Le clergé seul, qui, selon l'expression de notre. auteur « ne fait jamais des marchés qui ne lui soient avantageux,» y gagna de la considération , et les principaux auteurs de la révolution, de fortes pensions qu'ils reçurent très-bien, malgré le manque total d'argent qui leur avait fait lever l'étendard de la révolte; les nobles n'eurent que la hante d'avoir cédé, et le peuple, celle d'avoir forgé ses fers , et comblé sa misère.
C'est à la suite de cette révolution que fut publiée cette fameuse loi royale, encore regardée aujourd'hui comme la seule loi fondamentale du royaume. Par cette loi, le roi est déclaré souverain absolu , supérieur à toutes les lois humaines, réunissant en lui tous les pouvoirs et tous les droits
(i) Je ne dirai rien, dit-il , que je n'aie appris de gens qui en ont été des témoins occulaires; et que je ne tienne de personnes qui y ont eu la principale part, et qui y ont fait un personnage considérable , cbap, 6»
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de la souveraineté; à lui seul appartient par oonséquent le privilège d'expliquer la loi , d'y faire même les changement qu'il juge à propos. Toutefois il doit respecter la loi royale, de même que la confession d'Augsbourg reconnue comme religion de l'état; le royaume est indivisible, et le prince ne peut changer l'ordre de succession établi par cette loi 5 cette succession est linéale par ordre de primogéniture; la représentation a lieu; les femmes n'y sont admises qu'au défaut de toute descendance mâle de Frédéric lil; la majorité est fixée à treize ans accomplis; il appartient au roi régnant de régler par testament la tutelle et la régence pendant la minorité.
Un auteur danois d'origine, et dont l'opinion semble acquérir par cela même un plus grand poids (1), a prétendu qu'aucune nation n'avait elle-même donné à ses souverains le pouvoir arbitraire. » Le Danemarck, qu'on cite pour exemple, dit-il, n'investit ses rois en iG6o, que du pouvoir souverain ^ en les chargeant exprès de maintenir chaque ordre dans ses droits légitimes; l.e roi promit, ajoute-t-il , par un acte formel, de suivre la religion de l'état, de ne jamais démembrer le royaume et d'administrer d'après les lois. »
Il faut être, ou bien prévenu, ou n'avoir lu ni les actes du temps, ni les auteurs contemporains; il faut enfin vouloir résister à l'évidence, pour soutenir une pareille opinion. Ne rendit -on pas au roi sa capitulation, ne le dégagea - t - on pas de son serment? tous les ordres de l'état ne reconnurent- ils pas son autorité absolue; ne lui conféra-t- on pas le droit de constituer l'état selon son bon plaisir ? qu'est-ce donc que donner le pouvoir arbitraire ? le roi porta la loi fondamentale de l'état qui semble lui imposer quelques obligations: dira-t-on pour cela qu'il n'est
(1) M. Maltebruti, Tableau de l'Europe en 1821.
pas absolu? ce serait sa faute. Mais le sultan suit aussi la religion de letat , et le sultan se gardera bien aussi de démembrer son empire , car il y perdrait plus que personne. Pour l'engagement de gouverner selon les lois; que devient -il , quand on peut changer ces lois, selon son bon plaisr? le caprice alors est la loi. Pour nous qu'aucune prévention ne peut influencer ici, reconnaissons avec tous les historiens du Danemarek, que jusqu'à cette époque, les Danois avaient eu une constitution extrêmement libre; qu'ils avaient joui pleinement de tous les droits que leur garantissait cette constitution, et qu'alors seulement, la nation alla d'elle-même se jeter sous le joug, se livrer sans ressource , à la discrétion d'un maître absolu. Si les rois de Danemarek ont rarement abusé de leur puissance; ce n'est pas la faute de la nation , elle leur avait assez prouvé, qu'on pouvait tenter tout impunément.
Depuis la révolution de 1660 jusquà celle de 1 77*2.
On pourrait regarder l'histoire politique du Danemarek comme terminée; son gouvernement est établi sur les bases qu'il devait conserver sans altération jusqu'à nos jours; aucun événement remarquable, ne vient en troubler l'application. Peu de pages nous conduiront donc jusqu'à la fin de son histoire; et d'abord nous nous plairons à reconnaître , qu'il résulta quelque bien de la nouvelle révolution 3 que la forme donnée au gouvernement, jointe à l'administration sage et mesurée des successeurs de Frédéric, plaça le Danemarek dans une situation respectée de ses voisins; on s'aperçut surtout de cet effet, dans la guerre avec la Suède, terminée par la paix de Lunden, en 1679 , qui rétablit entre les deux nations > les choses sur le pied où elles étaient avant la dernière guerre, et surtout lors des
traités de paix de Stockholm et de Friedrichbourg (1); amenés par l'échec que reçut Charles XII devant Pultawa. (Vojrt Suède). Par ces traités , le Danemarck vit s'éteindre la franchise du Sund, établie au profit de la Suède, et s'assura la possession et la souveraineté de la totalité du duché de Slesvic.
A l'intérieur, le Danemarck offrait aussi une amélioration sensible, due en partie à l'administration éclairée de Christiern VI ( 1730}. Ce prince fit refleurir le commerce, apporta plusieurs améliorations dans le gouvernement, établit des manufactures dans le pays , ne négligea rien enfin de ce qui pouvait assurer le bonheur de ses sujets. Son fds Frédéric V, en montant sur le trône, suivit constamment les maximes de son père, qui étaient, de favoriser le corn» merce et d'encourager l'industrie; aussi il est difficile d'exprimer combien cette conduite sage des deux derniers rois, avait influé sur le sort du Danemarck, et changé en peu dé temps la face des affaires. Pourquoi fallait-il que ces règnes si doux et si paisibles, fussent suivis d'un règne marqué par tant d'orages ï
Cependant la Russie tenait le premier rang dans le nord : la Suède et la Pologne, ses anciennes rivales, se courbaient sous ses volontés; le czar Pierre III, qui occupait alors le troue , était chef de cette maison de Holstein-Gottorp , à laquelle le Danemarck avait enlevé le duché de Slesvic. A peine parvenu à l'empire, en 1762, il avait songé à forcer cette puissance à lui restituer l'ancien domaine de sa maison ; des armées avaient été levées de part et d'autre , la guerre allait éclater dans le nord, lorsque le czar descendit du trône , après un règne de six mois. Catherine II qui lui succéda, jugeant plus convenable de ramener la bonne intelligence entre les deux branches principales de la maison de Holstein, conclut, avec le roi de Danemarck, un traité par
(1) Conclus, en 1720.
BU GOUVERNEMENT DE DAJMEMARCJk. 21Q
lequel elle renonçait, au nom de son fils, à la portion ducale du Sleswic, occupée par le roi de Danemarck, et se désistait delà portion du Holstein possédée par la branche de Gottorp, en échange des comtés d'Oldenbourg et de l)elmenhorst, qui passèrent à Sa branche cadette de Gottorp. Ce sont ces comtés qui formèrent, en 1774, le duché de Holstein-Okîenbourg. Ce traité provisoire fut ratifié à la majorité du grand-duc, et la traditition des pays échangés effectuée en 1773.
§ vi.
Révolution de 1772.
La révolution opérée en 1772 à Copenhague, est loin d'avoir eu la même importance que celle de 1660 \ celle-ci ne fit, pour ainsi dire, que transporter les rênes du gouvernement des mains de la reine régnante dans cell esdea reine douairière, sans toucher en rien à la constitution du royaume. On ne retrouve de commun dans ces deux événemens remarquables, que ce flegme et ce sang-froid avec lequel ils furent conduits l'un et l'autre, et qui semblent devoir garantir plus souvent les peuples du nord des excès qui signalent trop souvent ailleurs les temps de révolution. Nous emprunterons ici la plupart des faits des Mémoires de l'abbé Roman, témoin oculaire des événemens qu'il raconte.
Le fils aîné et le successeur de Frédéric V, Ghristien VII , n'avait que dix-sept ans lorsqu'il prit en main les rênes de l'état ; la même année , il épousa une princesse d'Angleterre, sœur de Georges III, malgré les oppositions de la reine douairière, seconde femme de Frédéric V, qui, si nous en croyons l'auteur de l'Histoire des gouverneraens du nord(i), avait fondé sur la faible santé du roi l'espoir de voir passer le sceptre entre les mains de son propre fils, nommé aussi Frédéric.
(1) Liv. a , chap. IV.
Quoi qu'il en soit, cette union durait depuis peu de temps, et le roi parut affecter de négliger entièrement sa jeune épouse, pour se livrer aux plus dégoûtantes débauches. Ce mépris marqué devait nécessairement aigrir le cœur de la reine, et la disposer à recevoir des impressions peu favorables à son époux. Un courtisan, peu connu jusqu'alors, unhomme d'une naissance obscure, Struensée, eut l'art de profiter des circonstances , et de se conduire de manière à élever sa fortune au milieu des dissensions de la cour; il forma, avec quelques autres personnages obscurs, un parti à la jeune reine, qu'il opposa à la reine -mère et au ministère : pour lors la guerre fut ouvertement déclarée : ce paru semble grossir malgré les obstacles qu'il a à surmonter; il prend chaque jour de nouvelles forces, toutes les places sont peu-à-peu données à ses adhérens, le ministère laisse enfin passer en d'autres mains son crédit , et se voit obligé de plier devant un ennemi qu'il n'avait pas même daigné craindre.
Maîtresse des postes importans, la faction dont Struensée peut être regardé comme l'âme, s'empare de la personne du roi; on l'entoure, on l'isole, on le garde à vue ; elle avait fait un pas immense vers l'autorité suprême, elle va faire le dernier, le plus important de tous. On obtint que le roi ne travaillerait plus avec ses ministres, il leur fut ordonné 'd'apporter les portefeuilles , de les laisser jusqu'à ce que le roi les leur rendît. , avec sa décision écrite sut chaque objet. Par -là, les ministres devinrent desimpies commis, et toute l'autorité fut entre les mains de la reine et de Struensée. Dès-lors, la révolution était faite : aussi, tout ce qui tenait à l'ancien ministère fut définitivement écarté, et l'influence ministérielle détruite. Bientôt toute la magistrature de Gopenhague fut renouvellée , le collège des ïrente-deux, le plus cher privilège de la bourgeoisie , fut supprimé, au grand scandale du peuple, dit l'abbé Pvoman, qu'on aliéna toiik entier par ce coup d'autorité. La réforme fut introduite dans
le système économique comme dans le système politique; partout , des réductions sont introduites, des impôts abolis, des corvées diminuées; par-là, les nouveaux maîtres semblaient fixer leur pouvoir sur une base stable.
Struensée, dont la fortune et les opérations étonnaient l'Europe, marchait chaque jour à une nouvelle puissance; bientôt il est fait ministre privé du cabinet, et il est enjoint à tous les collèges d'obéir à tous les ordres revêtus de sa seule signature. Il régnait sur le Danemarck et sur le cœur d'une reine jeune et belle ; il tenait en ses mains le sort de l'état , il jouissait avec éclat de sa fortune, de son crédit et d'une autorité sans bornes ; mais ce bonheur ne dura qu'un jour; le dernier terme du pouvoir fut le signal de sa perte. Il fallait jouir sans bruit de sa nouvelle fortune. Pourquoi vouloir en effet se passer de ta signature du monarque, dont il était le maître ? Ne devait-il pas prévoir que cette démarche irriterait l'envie contre lui, sans rien ajouter à son autorité?
Une autre mesure, qu'il faut à regret regarder comme une faute dans les circonstances où. se trouvait le ministre détermina sa ruine ; il accorda une liberté entière de la presse, sans songer qu'où le despostime règne, tout doit se. régler despotiquement. Il n'y a point là en effet de mezza te? mine; il ne faut pas placer au milieu d'un mécanisme dont toutes les parties concordent et forment une harmonie parfaite, lin ressort étranger; il arrête l'action de tous les autres.
Le premier usage qu'on fît de cette liberté , qu'un peuple plus digne d'en jouir eût regardée comme la faveur la plus signalée, fut de s'en servir contre son auteur :1a presse produisit un déluge de libelles, où le mépris était versé à pleines mains sur son administration. L'impulsion était donnée, on ne pouvait en arrêter l'effet; ses ennemis devinrent bientôt plus audacieux, ses anus se refroidirent, le peuple se fa-
miliarisa avec l'audace, lui-même mollit et manqua de fermeté; il courut par degrés à sa perte, car dès qu'on jugea qu'il craignait, et malheureusement on put en avoir des preuves dans plusieurs circonstances : dès- lors , on ne craignit plus. Il veut faire des réformes , toutes ses opérations sont traversées , enfin le soin de sa conservation le force à employer - des moyens souvent contraires à ses desseins , contraires quelquefois à l'intérêt public.
Cependant le roi fut observé de plus près, car le ministre n'ignorait pas quelle force eût donné à ses ennemis , la présence du roi dans leurs rangs ; également incapable de commander et d'agir, son nom en eût toutefois grandement imposé à la multitude.
Mais toutes mesures étaient inutiles, dès l'instant que les seules efficaces n'étaient pas employées. Plusieurs révoltes éclatent parmi les troupes de terre et de mer , on récompense, alors qu'il fallait punir; tandis que, d'un autre côté , en doublant la garde du château et de Farsenal , en braquant des canons , en distribuant des cartouches ; on exaspère le ressentiment du peuple indigné de ces précautions ; la cour tombe chaque jour dans l'opinion, elle n'offre plus que pusillanimité; le peuple éclate en murmures, il ne cache plus sa haine, il affiche le mépris.
Le parti de la reine mère qui avaitété long-temps comprimé, crut le moment favorable pour se montrer et reprit une nouvelle vigueur, à mesure que l'autorité s'échappait des mains de sa rivale; tout était arrêté depuis plusieurs jours; elle rassembla quelques amis dévoués, avec lesquels il fut convenu, la nuit du 16 au 17 janvier, de s'assurer de la jeune reine et de son favori ; on s'introduit en conséquence , dans la chambre du roi, et on arraché au faible monarque, l'ordre d'arrêter l'un et l'autre, ainsi que le comte Brandt, homme dévoué aux volontés du ministre et quelques autres personnages moins importans. Tout fut exécuté sur le champ. Le lendemain, le roi et la reine rnèrese montrèrent au peuple sur
les balcons du château, d'où ils purent jouir des applaudis* semens de la roule encore étonnée; à midi le monarque et son frère, parcoururent les rues, le peuple voulut traîner leur voiture; le soir mêmes acclamations à la comédie et illumination générale, effet d'un mouvement spontané; comme s'il se fût agi de tout autre chose , que de voir passer les rênes du gouvernement absolu, de la main d'un maître dans celle d'un autre. Ce n'était plus la jeune reine qui dictait ses volontés au Danemarck, le peuple passait sous l'autorité de la reine douairière; car le roi conserva toujours le même rôle, avec le même caractère; c'est ainsi que le peuple se livrait à des réjouissances publiques, pendant qu'une commission extraordinaire condamnait à mort les malheureuxStruensée et Brandt; sans daigner même alléguer de justes motifs de condamnation (1) ; et montrait par cette conduite qu'un peuple qui a pu faire abnégation de sa liberté, ne mérite plus que des chaînes et du mépris,
§ vif.
Depuis la révolution de 1772 iusqiia nos jouis.
Dans ces derniers temps, l'existence du Danemarck est, pour ainsi dire, oubliée, au milieu des grands intérêts qui bouleversent l'Eupope; on le voit cependant figurer dans cette confédération fameuse des puissances du nord connue sous le nom de neutralité armée , puis prendre p?rti pour la Russie dans une guerre contre la Suède , dont l'issue fut pour le Danemarck une neutralité parfaite reconnue par le traité de 1789; plus tard, en 1807, il fut attaqué par les Anglais qui forment le siège de Copenhague, e^ ne se retirent qu'à la suite d'une capitulation ; en 1808 ii prit les armes
(r) Voy. les griefs allégués dans les deux jngemens, et surtout dans celui d« Brand ; ils sont rapportés l'un et l'autre dans les Mémoires de l'abbé Roman.
contre la Suède et conclut avec elle, le 10 décembre de de l'année suivante , le traité de Jenkeping.
A l'intérieur , point d'événemens remarquables , la loi royale est toujours la seule loi fondamentale de l'état, et trois actes seuls méritent d'être cités ici, l'abolition du servage déclaré, par édit du mois de janvier 1793 en faveur de tous les paysans Danois, de Norwégeetdu Jutland, et étendue plus tard aux deux duchés de Sleswic, et de Holstein (1) une déclaration du roi deDanemarck, sur la réunion à son royaume (2) , du Holstein , et une ordonnance sur la liberté de la presse; tels sont en résumé les principaux traits que présente l'histoire de Danemarck jusqu'en i3i3.
A cette époque eut lieu un événement important, la cession faite à la Suède , du royaume de Norvège : voici dans quelles circonstances.
Lors de l'accession de la Suède à la coalition formée contre la France, la Russie lui assura diverses indemnités, et particulièrement la possession de la Norvège; on a dit pour justifier cet acte, et ce don d'une chose sur laquelle la Russie n'avait aucun droit, que le Danemarck, par son alliance avec Napoléon était devenu un ennemi commun, et que les puissances alliées pouvaient bien régler entre elles le sort futur d'une conquête éventuelle; (3) on examinera en traitant de la Norvège, si l'asservissement d'un peuple peut ainsi devenir le châtiment d'une faute qui lui serait étrangère, en supposant bien prouvé que ce fût toujours nue faute de n'être pas de l'avis du plus fort.
Quoiqu'il en soit , la Suède se diposa à soutenir par les armes son droit sur la Norwége , et après quelques résistances de la part du Danemarck, il fut enfin forcé de
(1) Par acte du 19 décembre 1804.
(3) 9 septembre 1816.
(3) Voy. Mémoires pour servira l'histoire de Charles XïV, Jean, par MM. Coupé Sî-Donat et ii. de Roquefort.
ratifier la convention des hantes puissances , par le traité de Kie) et obtint en retour l'évacuation de ses états , la reconnaissance des droits du Sund , la remise d'impositions con* sidérables, et enfin la promesse de la cession de la Poméranie.
Ici, se termine notre tâche ; c'est à l'article Norvège qu'on développera les généreux efforts des Norvégiens, pour fuir le joug qui les menaçaient,, c'est là qu'on examinera ce qu'on a appelle ^expression , par l'organe de ses reprêsentans vraiment libres de son vœu d'être unie à la nation suédoise.