‹ Collection des constitutions (volume 3)Chapitre 99 sur 118 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

dix. Celui-ci fut placé sur le trône par les boyards, à l'exclusion de son frère aîné, dont on connaissait l'incapacité (1). Cependant la princesse Sophie , sœur du prince Jean, sut gagner les strelitz , et exciter une révolte qui eut pour résultat de placer conjointement les deux princes sur le trône, et la princesse elle même à la tête du gouvernement , sous le titre de co-régente ; ce fut proprement Sophie qui régna pendant les six ans que les deux frères occupèrent simultanément le trône.

Mais Pierre n'eut pas plutôt saisi les rênes du gouvernement (2) , qu'il enleva tout pouvoir à Sophie et la rélégua dans un couvent; c'est dès ce moment que commence véritablement le règne de Pierre.

Les premières années de l'empereur s'étaient passées dans l'étude des sciences et des arts et au milieu des camps ; mais, en triomphant de ses ennemis , en reculant les limites de son empire , en remplissant l'univers de sa gloire , le czar s'aperçut qu'il n'était encore qu'au milieu de la route , qui conduit à l'immortalité; et, au titre de conquérant, il voulut unir celui de législateur des Russes.

Son premier acte fut l'abolition de la cour des boyards qu'il jugeait contraire à ses plans de réforme, et qu'il remplaça par un sénat qu'il devait présider lui-même. Dans son absence , ce sénat fut chargé des affaires de l'état et de celles des particuliers dont il lui rendait compte à son retour ; ce nouveau tribunal fut , par une déviation à l'usage suivi par ses prédécesseurs, composé de gens d'un grand savoir et d'une intégrité éprouvée, sans égard au rang ou à la naissance.

(1) Voltaire et un grand nombre d'écrivains postérieurs prétendent que Pierre avait été désigné par son frère pour lui succéder ; Léresque me semble combattre victorieusement cette opinion ; en général Voltaire me paraît trop partisan de Pierre , Lévesque de Sophie. (a) En 1683.

DU GOOVERNElVÏEiST DE RUSSIE . S^t

Jusqu'au règne d'Ivan Basiliewitz ( i 555- 1 584) , il n'y avait eu d'autres lois en Russie que la volonté du maître. Ivan fit faire une compilation desanciennes lois et coutumes du pays; mais nous avons vu quelles étaient ces lois ; elles furent toutefois imprimées sous Alexis Michailowitz, père de Pierre» Sous ce dernier, les lois furent plus étendues et mises dans un plus grand jour.

Pour ramener la législation au principe d'unité, Pierre fit revivre YOulogénié, ou le Code publié en i64q, par Alexis; il ordonna que les constitutions ou les arrêts des cours > rendus depuis cette époque, n'auraient d'application à l'avenir qu'autant qu'ils seraient conformes au code original.

Les choses ainsi établies provisoirement, Pierre pensa sérieusement à une réforme plus générale, dont il ne se déguisait pas la nécessité. Mais comme il savait qu'un jour ne suffit pas pour passer d'un système de loisà un autre système, il voulut marcher pas à pas à ce grand but, et publia dans ce dessein plusieurs ordonnances qui réglèrent différens points de droit civil et politique. 11 voulait que Voulogénié et les constitutions portées postérieurement devinssent les" matériaux qui seraient disposés par articles , en marge de chacun desquels serait écrit ce que prescrivaient sur le même sujet les lois de Suède en matière civile et criminelle, et celles de Livonie et d'Esthonie concernant les fiefs.

ÎJne commission fut établie ; elle se composa de différentes cours, qui devaient examiner et choisir ce qui pourrait le mieux convenir à la situation actuelle , au génie et aux mœurs àes Russes. Chaque article devait être présenté par la commission au sénat, qui devait sans délai en donner son avis au souverain auquel était réservée la sanction suprême; et ce qui mérite une attention particulière ? c'est qu'il défendit, sous peine de mort, à tous les juges d'interpréter la loi ou les constitutions : tout devait être suivi littéralement; si les ckefs des tribunaux avaient quelques doutes , ils pou-

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vaient les soumettre au sénat, dont ils attendaient la décision , qui devenait pour eux une règle invariable, dès qu'elle avait eu l'approbation de l'empereur..

Pour ce qui touche plus particulièrement au gouvernement , deux faits seuls méritent l'attention : le règlement sur la succession au trône, et le titre d'empereur substitué à celui de czar, qu'avaient jusque là porté les grands ducs de Russie.

Depuis plusieurs siècles, un usage consacré par le temps , et qui dès lors avait plus de force qu'une loi (i), rendait le trône héréditaire; mais Pierre, frappé de l'incapacité de son fils, et voulant mettre une barrière invincible entre le trône et lui, porta une loi par laquelle le souverain de Russie serait maître à perpétuité de nommer à son gré son successeur, de révoquer son choix et d'en faire un nouveau; il obligea ses sujets de se soumettre à cette loi funeste à la patrie, sous peine d'être regardés comme traîtres envers cette même patrie. « C'est à cette imprudente loi , dit Lévesque , qu'on doit attribuer toutes les révolutions qui ont affligé la Russie. Avant Pierre Ier, l'ordre de la succession au trône était déterminé; c'est lui qui l'a rendu incertain, c'est lui qui a ouvert dans son empire cette source abondante de troubles et de conspirations. » Cette loi était d'ailleurs inutile, puisque le jeune czar avait été flétri par un arrêt de mort qui l'éloignait à jamais «lu trône.

On a dit que Pierre avait le génie imitatif , qu'il n'avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien (2). On a dit que ses réformes avaient fait de la nation russe un spectacle bizarre, où la barbarie se trouve à côté de la civilisation , les lois les plus absurdes avec les établissemens les plus sages, l'ignorance la plus profonde là, où les sciences et les

(1) Lévesque.

(2) Rousseau.

arts semblaient subsister avec éclat (i) ; on lui a enfin reproché d'avoir augmenté , pendant son règne, le despotisme qui régnait en Russie lorsqu'il monta sur le trône. Sans doute voilà des jugemens bien sévères , et que démentent victorieusement les résultats que nous pouvons apprécieF aujourd'hui.

Oui, Pierre ne conçut peut-être pas assez que les Russes devaient être des Russes et non des Polonais, des Suédois 7 des Allemands. Sans doute il fut despote , sans doute sa vie privée n'est pas exempte de blâme; mais l'histoire n'oubliera jamais que Pierre fonda la grandeur de L'empire russe,* qu'il soumit au frein l'esprit turbulent d'une noblesse orgueilleuse, disciplina ses troupes, vainquit la Pologne et la Suède, alors dominatrices du Nord* qu'il introduisit dans sa patrie le flambeau des arts et des sciences, créa des flottes, fonda une capitale, rivale des premières villes d'Europe , et mourut enfin digne de l'admiration générale.

D'autres, croyant faire son éloge, l'ont comparé à Louis XIV: qu'eût été Louis XIV à la place du czar; que n'eût point fait le czar sur le trône de France ! L'un fut élevé par son siècle , Richelieu précéda Louis XIV. L'autre créa tout; lui seul commença tout ce qui illustra sa patrie. L'ua ruinait les provinces pour fournir au faste d'une cour dévo^ rante; l'autre, d'une économie sévère, avait réglé ce que devait lui coûter l'armée , la flotte, l'administration, les bâtïmens, les fabriques , et , sans fatiguer les nations par des impôts , avait toujours des épargnes à consacrer aux dépenses imprévues et aux projets nouveaux qu'il concevait pour le bien de l'état. Louis XIV profita de l'habileté de ses généraux pour s'opposer seul aux armes de l'Europe liguée contre lui. Pierre , en personne , créa une armée et vainquit Charles XII; il se faisait tambour et mousse pour faire des généraux et des marins, tandis que les généraux et les ma-

(ï) Williams , Gauveracmens du NorcL

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rins de France reflétaient leur éclat sur le trône. L'un et l'autre encouragèrent les arts; Louis XIV, du sein de son palais ; tandis que Pierre allait les chercher en tous pays pour les imposera une nation barbare et obstinée dans sa barbarie. Les derniers jours du monarque français furent marqués par la plus indigne faiblesse et le fanatisme le plus fatal ; le dernier ouvrage de Pierre fut la fondation de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourgf.

Je n'ajouterai plus qu'un mot à sa gloire. Il ne dormait que quatre heures par nuit, pour employer le plus de temps possible au bien de son pays; aussi reconnaissons qu il avait acquis le droit de dire à ses sujets : « Qui de nous, il y a trente ans, eût pensé que vous construiriez un jour avec moi ôes vaisseaux sur la mer Baltique; que nous élèverions une ville dans cette contrée conquise par nos travaux et notre valeur , et qu'il naîtrait du sang russe tant de combattans victorieux, d'habiles navigateurs ?Auriez-vous prévu que tant d'hommes instruits, d'ouvriers industrieux, d'artistes distingués viendraient des différentes parties de l'Europe faire fleurir les arts dans notre patrie; que nous imposerions tant de respect aux puissances étrangères; que tant de gloire enfin nous était réservée ? »

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