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Près de dix ans se sont écoulés depuis que nous conçûmes la pensée de réunir en un corps tous les actes épars sur lesquels se fonde Fexistence politique des nations civilisées des deux mondes. Nous touchions alors à cette restauration fallacieuse qui avait succédé à l'empire. L'opinion était peu faite encore. Après la chute successive de tant d'actes constitutifs, bien des gens en étaient venus à douter du mérite des constitutions en général, à en parler sans y croire , à n'y voir au fond qu'un moyen nouveau que le siècle fournissait aux gouvernemens pour abuser les peuples; d'autres, dans leurs idées absolues sur l'organisation politique de la société, semblaient ne tenir aucun compte des temps et des mœurs , et ne pas comprendre qu'un système constitutionnel n'a de base solide qu'autant qu'il est appuyé sur un ordre de faits accomplis et de vérités admises par le bon sens des masses. Telle fut l'origine de ces révolutions subites qui établirent si brusquement, vers ce temps, la constitution des Cortès sur plusieurs points de l'Europe , où la force des baïonnettes vint bientôt la renverser.
Depuis cette époque, les progrès ont été immenses : si, d'une part, Te nombre de ceux qui comprennent que la volonté nationale doit être désor-
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mais appelée à fixer elle-même les conditions du pouvoir qui la régit, s'est considérablement accruj de l'autre, on a mieux et plus généralement compris que les nations n'étant pas encore arrivées au même degré de civilisation , ces conditions ne pouvaient être les mêmes partout. Peut-être que ce travail, en faisant connaître un si grand nombre d'actes restés ensevelis dans la poussière des bibliothèques, en les accompagnant du récit exact et impartial des événemens au sein desquels ils ont pris naissance, n'a pas été entièrement étranger aux progrès des vrais principes. Comment se pourraitil, en effet, que le tableau consciencieux de ces essais si variés de législation politique , de ces vicissitudes si diverses des peuples dans la carrière de la liberté, n'eût pas exercé une influence salutaire sur quelques esprits méditatifs, et qu'il n'eût pas ainsi sa faible part dans la révolution morale dont nous voyons les heureux fruits, après l'étonnante crise qui vient d'opérer notre affranchissement ?
Qu'il nous soit permis encore de signaler à l'attention des lecteurs de cet ouvrage un titre à leur estime : après dix ans, nous pouvons offrir au public notre travail , sans y rien changer. Comme rien dans nos doctrines n'était emprunté aux circonstances, nous n'avons point à les modifier sous l'influence de circonstances nouvelles. Celles que nous avions alors sont les nôtres encore , et voilà ce qui nous permet de faire suivre simplement ces considérations rapides des pages destinées à servir d'introduction à l'ouvrage lors de sa publication, et
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dans lesquelles nous en avions tracé le plan. Nous les transcrirons donc ici.
Dès que les hommes réunis en société ont réfléchi sur leur état , ils ont dû en sentir les avantages : ce sentiment du bien dont ils jouissaient a bientôt excité le désir du mieux, et leur en a fait entrevoir la possibilité; ils ont compris que l'état de société dont ils goûtaient le bonheur était susceptible d'une organisation plus ou moins parfaite.
On a vu dès lors les philosophes et les législateurs poser des principes et fonder des institutions, dans la vue d'établir la communauté de la manière la plus avantageuse à tous ses membres : telle est lorigine de la politique; tel est son objet.
Nous ne chercherons pas à retracer ici ses progrès successifs, à reproduire les différens systèmes établis par les législateurs anciens et modernes, ni même à rappeler les principes généraux en cette matière : il s'agit de bien faire connaître l'intention et les avantages de l'ouvrage que nous publions. En d'autres termes, nous devons exposer les motifs qui nous ont déterminés, marquer le but que nous nous proposons, indiquer enfin la marche que nous avons adoptée.
L'existence de la société suppose nécessairement des engagemens tacites ou exprès entre tous ses membres, par lesquels chacun consent à sacrifier une partie de ses droits pour le bien public. Mais il ne suffit pas que ces engagemens aient été contractés; il ne suffit pas même qu'ils soient fidèlement observés, il faut encore qu'aucun des contracta ns ne
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puisse s'y soustraire : car, par cela seul qu'une partie pourrait à son gré méconnaître ses obligations, le contrat serait vicié. Il faut donc essentiellement, pour la conservation et la durée de toute société, qu'il existe une force capable de contraindre chaque membre à remplir ses devoirs, et de garantir à chacun l'exercice de ses droits: cette force, c'est le gouvernement, quelle que soit sa forme, quelle que soit sa dénomination.» Il faut remarquer, dit un grand )) jurisconsulte, sur ce qui regarde les engagemens, » qu'iZi demandent Uusage d'un gouvernement qui y\ contienne chacun dans V ordre de la justice (i). » « Le corps politique , dit Harrington (2) , qui n'est » point dirigé par la raison du gouvernement^ n'est » plus un peuple, une nation, mais un troupeau. >; Ainsi la nature même des choses veut que chaque société soit soumise à une autorité; et la raison nous montre que cette autorité n'existe que pour l'avantage de la société. Mais tantôt la soumission due au pouvoir légal a été oubliée ,• tantôt les dépositaires de l'autorité en ont abusé : ces accidens n'ont pu changer les principes , mais ils ont fait voir la nécessité de donner au gouvernement assez de force pour agir, pour se conserver et se défendre, et de renfermer son pouvoir dans de telles limites, qu'il ne pût en faire usage contre l'intérêt de la société (3). Tel est le pro-
(1) Domat, Traité des lois, chap. xi, n° l\0.
(2) Aphorismes politiques^ n** 19. Voyez aussi Blackstone. Discours prélim,, sect. 2.
(3) Locke, du Gouvernement civil, chap. vin, n" 10.
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blême que présente à résoudre la formation ou l'organisation de toute société politique; et certes l'esprit humain ne peut se proposer un objet de méditation plus grand et plus utile ( i ) .
En cette matière^ il n'est pas de guide plus sur que l'expérience ; et les principes établis par le raisonnement ne reçoivent que de l'application une autorité complète et une certitude irréfragable. C'est la machine dont le géomètre a combiné les ressorts et calculé les forces : il faut la voir agir pour être sur de son effet. Avant donc d'adopter les théories et les systèmes sur la forme du gouvernement , il ne suffit pas d'en apprécier le mérite d'une manière spéculative^ il faut en outre consulter l'expérience , et adopter ou repousser les principes et les institutions, d'après leurs effets dans l'exercice et dans l'application.
Mais dans quelles archives trouve-t-on recueillies les leçons ou les observations de cette expérience , qu'on peut appeler la pierre de touche des institutions politiques ? La plupart des historiens ont négligé de montrer en quoi la forme du gouvernement et les institutions politiques ont influé sur la destinée des peuples : ceux même qui ont considéré l'histoire sous ce point de vue , n'exposent pas toujours avec assez d'exactitude l'ensemble des principes et des lois formant la constitution ; et c'est plutôt leur opinion sur ces lois que ces lois elles-mêmes qu'ils font con-
(i) Voyez la préface des Œuvres pfiilosophigues et poli tiques de Hobbes.