VI
De la Servitude.
Il y avait, pour le malheur des hommes de ces temps, un usage qui régnait également et chez les vaincus et chez les vainqueurs : le servage de la glèbe. Chez les uns et chez les autres , des hommes étaient attachés au fonds de terre , comme les choses qui servaient à sa culture. Cet établissement était né, dans la Gaule, de ce que les Romains, voulant ne pas quitter le séjour fastueux des villes , avaient cru mieux s'assurer ainsi les revenus de leurs terres; et, dans la Germanie , de ce que les Barbares , dédaignant d'allier le ma» niement des instrumens aratoires à celui des armes, et consacrant exclusivement les captifs au labourage , avaient , en quelque sorte, indentifié l'existence de leurs esclaves avec la portion de fonds départie à leurs soins.
Nul doute que les Francs , en s'établissant dans la Gaule , n'aient ajouté encore un grand nombre de serfs à ceux qui y étaient déjà; mais il n'aurait pas fallu en conclure, comme quelques écrivains , que le peuple conquis fut tout entier réduit à l'état de servage : des faits nombreux démentent cette assertion , et toutes les lois du temps font voir que c'est une erreur manifeste.
Ce qui y a donné lieu , c'est l'observation que , vers le commencement de Ja troisième race , les laboureurs , les artisans , presque tous les habitans des villes , étaient serfs ; mais Montesquieu explique de la sorte comment il se fît que le nombre des hommes libres , considérable encore sous la première race, décrut, dans la suite, au point qu'il n'y avait plus en France , vers le dixième siècle , que noblesse et ser-
(1) Esprit des Lois^ liv, xviii, chap. 22.
vitude. « Ce que la conquête ne fit pas, dit-il , le droit des » gens qui subsista après la conquête le fit. La résistance , la » révolte , la prise des villes , emportaient aussi avec elles la » servitude des habitans ; et comme, outre les guerres que les » nations conquérantes firent entre elles, il y eut cela de par- » ticulier chez les Francs , que les divers partages de la mo- » narchie firent naître sans cesse des guerres civiles entre les B frères ou neveux , dans lesquelles ce droit des gens fut tou- » jours pratiqué, les servitudes devinrent plus générales en » France que dans les autres pays (i).»
On conçoit que ce furent ces progrès du servage qui anéantirent successivement les vestiges des anciennes institutions municipales des Romains , respectées dans les premiers temps. Ils contribuèrent également à couvrir la France entière des ténèbres de l'ignorance et de la barbarie. Il est facile de comprendre, en effet, que le plus ordinairement, dans cette carrière de combats, de pillages et de calamités, ce furent des mains romaines qu'on chargea surtout des fers de la servitude. Or , les Romains seuls conservaient quelques restes des lumières qui avaient jeté un si grand éclat dans ce malheureux pays avant l'invasion des Barbares.
s vu.
De ia Vassalité.
Les principaux d'entre les Germains , nous disent les Anciens , avaient chacun une petite troupe qui s'associait à sa fortune, soit dans la guerre, soit dans la paix. « C'est, dit » Tacite, la dignité, la puissance, d'être -toujours entouré a d'une foule de jeunes gens qu'on a choisis ; c'est un ornement » dans la paix ; c'est vin rempart dans la guerre. On se rend » célèbre dans la nation et chez les peuples voisins , si l'on » surpasse les autres par le nombre et le courage de ses » compagnons (a). On reçoit des présens; les ambassades
(i) Esprit des Lois , liv. xxx, chap. ii. (î) Comités.
jusqu'à l'année 178g. 27
» viennent de toutes parts. Souvent la réputation décide » de la guerre. Dans le combat, il est honteux au prince » d'être inférieur en courage ; il est honteux à la troupe de ne » point égaler la valeur du prince ; c'est une infamie éternelle » de lui avoir survécu : l'engagenient le plus sacré , c'est de » le défendre. Si une cité est en paix, les princes vont chez » celles qui font la guerre ; c'est par-là qu'ils conservent un » grand nombre d'amis. Ceux-ci reçoivent d'eux le cheval du » combat et le javelot terrible : les repas peu délicats, mais » grands , sont une espèce de solde pour eux. Le prince ne » soutient ses libéralités que par les guerres et les rapines. » Vous leur persuaderiez bien moins de labourer la terre et » d'attendre l'année , que d'appeler l'ennemi et de recevoir » des blessures : ils n'acquerront pas par la sueur ce qu'ils » peuvent obtenir par le sang (1). »
L'origine de la vassalité féodale est dans ce passage. Il n'y avait point encore de fiefs; mais il y avait, comme dit Montesquieu ,. « des hommes fidèles qui étaient liés par leur parole , r^ qui étaient engagés pour la guerre , et qui faisaient à peu p près le même service que l'on fît depuis pour les fiefs. »
On ne voit, dans les premiers temps, que les vassaux du roi; et ils paraissent sous les noms de Leudes, diAntrustions, de Ficlèies, mots qui ont la même signification. Mais il s'introduisit ensuite des degrés de vassalité, comme il s'introduisit des degrés entre les fîefs ; de sorte que le roi eut ses leudes ; les leudes leurs vassaux ; et ceux-ci , à leur tour, des arrièrevassaux. Voilà les racines de cet arbre féodal dont les branches ont si long-temps couvert la société européenne.
§ Vin.
Des Fiefs.
Ne nous occupons ici que de la naissance de cette institution fameuse des fiefs , qui forme le caractère distinctif de la législation politique des modernes.
(i) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. xxx , cbap^. 3.
Le comte de Biiat (i) , après avoir rassemblé divers passages de nos lois anciennes, relatifs aux terres limitrophes de l'empire, ordinairement concédées à des vétérans, en tire les conclusions suivantes : i° que ces biens n'étaient point héréditaires; 2° qu'ils étaient masculins; 5° que c'étaient des bénéfices sous certains rapports ; 4° qne le fils du dernier pos^ sesseur était choisi , de préférence aux]étrangers , pour en être investi , à la condition d'être capable de remplir les devoirs que cette possession imposait ; 5° que les serfs et les bestiaux dont ils étaient pourvus ' devaient s'y retrouver quand la propriété passait à un nouveau possesseur. « Il me semble , 19 ajoute-t-il , qu'à tous ces caractères on doit reconnaître p les fiefs , tels qu'ils continuèrent d'être jusqu'au temps de » Charles-le-Chauve. » Ce système a été combattu par les plus graves autorités; il ne paraît toutefois avoir rien d'invraisemblable.
Il faut remarquer que , comme des Barbares alliés à l'empire furent quelquefois commis par les princes pour préserver les frontières des invasions d'autres Barbares , cette institution se trouva quelquefois faite en leur faveur ; que des terres furent aussi concédées de la sorte , en divers temps , au centreimême de l'empire , à plusieurs hordes qui demandaient à s'y établir: ce qui explique comment ce ne fut pas seulement aux bornes de l'empire qu'il y eut des fiefs.
Au reste, en laissant dans les ténèbres une origine certainement fort obscure , il faut toujours conclure qu'il y eut, sous la première race des rois, un grand nombre de terres qui, sous les noms divers de fiefs, de bénéfices) d'honneurs , furent concédées aux vassaux du roi , pour récompenser leurs services, ou fixer une fidélité douteuse : ce sont les fiefs, quoique le nom n'ait été usité que plus tard.
Il est certain que les premiers biens possédés à ce titre furent amovibles , comme leur nature même l'indique. ïou-
(i) Les Origines, etc. T. 1 , liv. iv, chap.
jusqu'à l'année 1789. 2g
tefois , on ne pouvait les conférer ni les ôter selon un vain caprice : il paraît que le roi devait en délibérer avec ses premiers conseillers , c'est-à-dire avec les ieudes. Or , comme ceux-ci furent les propriétaires des premiers fiefs, c'était donc du sort de leurs pairs qu'ils avaient à décider.
Il arriva que de même qu'on se maintenait dans les offices par l'or ou par la force , on conserva aussi les bénéfices par de pareils moyens. Des concessions légales furent même arrachées à la faiblesse des monarques. Ils durent successivement respecter le titre de la possession pendant un an , le renouveler, le rendre viager, et enfin héréditaire. Vers la fin de la première race , la plupart des fiefs étaient transmis aux en fans.
De l'hérédité des bénéfices naquit la noblesse. Les annalistes des premiers siècles de la monarchie se contentent de marquer une série de crimes épouvantables; mais, en étudiant plus profondément cette époque , on reconnaît que la lutte qui s'établit, en quelque sorte, entre les grands vassaux et les princes, fut la première cause de toutes ces sanglantes révolutions. A mesure que le nombre des premiers augmenta , quelques-uns d'eux seulement devinrent les confidens particuliers des rois. Avides et ambitieux comme leurs maîtres, ils leur firent porter des actes de révocation ou de spoliation qui révoltèrent quelquefois la nation entière, mais toujours ceux qui en étaient frappés : c'est l'histoire de la fameuse rivale de Frédégonde (1).
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de ces fiefs primitifs que la couronne conférait; mais, le désordre et la confusion augmentant d'année en année, de siècle en siècle , un nombre considérable d'alleux se trouvèrent réduits en fiefs ou arrièrefiefs. Des privilèges étaient assignés aux vassaux du roi ; on trouvait protection sous son sceptre; on voulut être vassal du roi: alors s'introduisit l'usage de changer son alleu en fief, en
(1) Chronique de Frédégaire , chap. 17
5o GOUVERNEMENT DE FRANCE^
donnant sa terre au roi, qui la rendait à titre de bénéfice ou de vassalité : telle est la formule qui nous a été conservée (i). L'hérédité, pour cette espèce de fief, ne put certainement être contestée ; ce fut probablement une raison de regarder, par la suite , toutes les terres connues sous ce nom , comme possédées à titre héréditaire.
On conçoit que la crainte, d'une part, et la violence, de l'autre ; le besoin de protection, et le désir d'opprimer , créèrent dans la suite , entre les sujets , un ordre analogue à celui qui avait d'abord existé entre le roi et quelques sujets.
« Tout le monde , dit le grand homme auquel il faut tou- 9 jours revenir, entra, pour ainsi dire , dans la monarchie » féodale , parce qu'on n'avait plus la monarchie politique. »
Je m'arrête ici.