‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 19 sur 85 · A M. LE PRINCE DE SOUBISE · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE DE SOUBISE

Du camp de la Chute, le 2 septembre 1757.

J'ai l'honneur de vous envoyer la relation de nos opérations de cette campagne et de la prise du fort Georges, etc. (Comme dans la lettre précédente.)

Je n’ai de vos nouvelles que par la gazette où je vois que vous occupez les premières places à la tête de nos armées d'Europe. Je n’en suis nullement surpris ; cela vous est dû à tous égards ; je suis seulement fâché de n’y pas servir sous vos ordres. Je vous supplie de

me conserver vos bontés. Je ne sais si mes lettres vous parviennent; je ne manque aucune occasion de me rappeler à votre souvenir.

A M. LE MARÉCHAI DE MIREPOIX

Du camp de Carillon, le 4 septembre 1757.

Depuis mon départ de France je n’ai reçu que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Compiègne, le 26 juillet de l’année dernière ; elle ne m'est parvenue que le 6 août, devant le fort Georges. Quoique très occupé dans ce moment, je n’ai jamais ressenti de plaisir plus vif que celui que j’ai eu en apprenant de vos nouvelles. J’étois pour lors en lieu de mettre en usage tous les préceptes que vous m'’indiquez, qui m'ont servi utilement de guide et d’instruction, et je puis vous assurer que j’ai lu plusieurs fois tout ce que vous avez la bonté de me mander. J’y ai trouvé sans étonnement la science la plus profonde de métier; mais j'ai été surpris que vous eussiez des connoissances aussi justes de l’Amérique septentrionale, et de vous voir si au fait de la façon dont nous devrions diriger et y conduire la guerre. J’en suis d'autant plus aise que j’ai pensé la même chose et je nai jamais cessé de le dire à M. de Montcalm et à

M. de Vaudreuil. Vous ne croiriez peut-être pas que je suis celui dont la tête fermente le moins; nous avons des gens qui, de leur cabinet, font continuellement des projets hardis, pour ne pas dire téméraires, dont l’exécution est toujours difficile ; et, si nous n’avions pas affaire à des troupes foibles et timides, nous ne pourrions pas nous flatter des succès que nous avons. Mais je crains que les Angloïs de l'Amérique ne fassent à la fin ce que les Moscovites ont fait aux Suédois, parce qu’il nous arrive aussi de brider le. cheval par la queue, et même notre dernière expédition; mais il y a des gens à qui tout réussit.

Le fort Georges, que nous avons détruit à la tête du lac Saint-Sacrement, dont les eaux se déchargent dans le lac Champlain, met en sûreté cette frontière, du moins il faut du temps aux ennemis pour le rétablir et pour rassembler assez de vivres pour qu’ils puissent opérer dans cette partie et nous faire craindre quelque entreprise sur les forts de Carillon et de Saint-Frédéric. Il y avoit deux ans que les ennemis ayoient commencé cet établissement. S'ils ont envie de le recommencer, il nous sera facile de nous y opposer, en interceptant par nos partis les convois qu'ils seront obligés d'envoyer du fort Lydius, y ayant six lieues de portage à faire pour aller au lac Saint-Sacrement. Le chemin à la vérité est beau; mais il est dans les bois, et c’est là où les sauvages ont beau jeu. La frontière, par laquelle les ennemis et nous avons plus de facilité à faire la guerre et de pénétrer les uns chez les

ns LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 137

autres, est sans contredit celle du lac Saint-Sacrement et celle de la tête du lac Champlain; et c’est celle aussi où nous avons le plus de moyens à nous opposer, parce que de part et d’autre nos forces peuvent être plus promptement rassemblées et rendues sur la frontière.

Voici quelle est notre-situation. Maïs auparavant je dois vous prévenir sur laf navigation des lacs et des rivières, qui sont les chemins dont on se sert dans ce pays et dont on ne peut pas s'éloigner parce que c’est par là que l’on arrive, et par où il faut nécessairement tirer toutes les subsistances et munitions de guerre.

De Québec, les barques remontent le fleuve Saint- Laurent et entrent dans la Rivière de Sorrel, qu’elles remontent jusques au fort Chambly, qui est notre premier entrepôt ; et nos habitations ne s'étendent pas encore plus loin. Du fort Chambly au fort Saint-Jean, il y a quatre lieues ; la rivière n’est pas navigable à cause des rapides et des cascades dont elle est remplie; c’est ce qui forme la décharge du lac Champlain. Dans la rivière de Sorrel, il faut faire deux lieues de portage.

Le fort Saint-Jean est situé au-dessus de tous les rapides et à l’entrée du lac Champlain ; nous y avons de grosses barques et des bateaux qui vont jusques à Saint-Frédéric et à Carillon. Le fort Saint-Jean est le second dépôt et le plus essentiel, parce que c’est l’endroit où tout doit se rassembler.

Du fort Saint-Jean à Montréal, il y a neuf lieues ; il

y a un chemin de six lieues qui coupe la langue de terre qui est entre la Rivière de Sorrel et le fleuve Saint-Laurent ; de Saint-Jean, il va aboutir aux habitations qui sont à la rive droite du fleuve Saint-Laurent, à un endroit que l’on appelle la Prairie, qui est une grande paroisse, où l’on fait une traversée de trois lieues dans le fleuve Saint-Laurent pour arriver à Montréal. C’est ce chemin qui fait la communication de Chambly et de Saint-Jean à Montréal, parce que, pour faire le grand tour, qui est de descendre la Rivière de Sorrel et de remonter le fleuve Saint-Laurent, il y a trente lieues et que l’on dépend des vents.

De Saint-Jean au fort Saint-Frédéric, on y compte quarante lieues ; la navigation du lac Champlain est belle; on fait ordinairement ce trajet dans trois jours ; quelquefois on est moins de temps, quelquefois plus ; mais cela est rare. Le fort Saint-Frédéric est situé à l’endroit où le lac Champlain forme une baïe et se rétrécit et ne forme plus que la largeur d’une rivière d’une portée de fusil. Le fort Saint-Frédéric est une très mauvaise place ; il est à tous égards mal situé et est dominé ; il auroit été beaucoup mieux placé à la rive droite du lac Champlain, vis-à-vis l'endroit où il est, où il y a une bonne position, et il y auroit aussi de quoi y établir un bon camp retranché.

Le mauvais état et la position du fort Saint-Frédéric a fait prendre le parti à M.le marquis de Vaudreuil d'établir le fort de Carillon à cinq lieues plus

loin, en remontant la rivière ou, pour mieux dire, la continuation du lac Champlain qui, dans cet espace, n’a de large que la portée du fusil.

Carillon est situé à la rive gauche à la jonction de la décharge du lac Saint-Sacrement et de la continuité du lac Champlain, qui prend encore sa naissance à dix lieues plus loin, où il forme une baïe, et un marais. Les bateaux peuvent aller jusques au fond de cette baie. La Rivière au Chicot s’y décharge et, près de son embouchure dans la baie, il y a une chute; il faut faire un petit portage. Quoique la Rivière au Chicot soit fort étroite, elle peut porter des bateaux au printemps et des canots d’écorce en tout temps; elle prend sa source à la hauteur des terres qui séparent les eaux qui coulent dans le lac Champlain et dans la rivière d'Orange.

La Rivière au Chicot peut avoir dix lieues de cours. Six lieues au-dessus de son embouchure, les ennemis avoient construit un fort dans la guerre de 1711, qui fut détruit; on l’appelloit le fort de la Reine-Anne. De ce fort à la rivière d'Orange, où est actuellement situé le fort Lydius il y a six lieues de portage. On y avoit ouvert un grand chemin qui est encore connu et où nos partis passent. Cette route fait un débouché aux ennemis pour pénétrer dans la colonie, de même qu’à nous pour aller dans leur pays.

Je reviens à Carillon. J'ai dit qu’il étoit situé au confluent du lac Champlain et de la décharge du lac Saint-Sacrement.

De Carillon, pour entrer dans le lac Saint-Facrement, il faut faire un portage d’une petite lieue. Le lac Saint-Sacrement peut avoir dix lieues de long sur une de large; les barques et les bateaux y naviguent facilement dans toute son étendue. Jai déjà dit aussi que les ennemis avoient ouvert un chemin du lac Saint-Sacrement pour aller au fort Lydius. La route par le lac Saïint-Sacrement est la plus belle, la plus courte et la plus commode que les ennemis et nous, puissions prendre, lorsqu'on voudra agir offensivement.

La route du fond de la baïe et celle de la Rivière au Chicot aboutit de même que celle du lac Saint-Sacrement au fort Lydius, qui est actuellement le dépôt et le poste le plus avancé que les ennemis aïent sur la frontière de la Nouvelle-Yorck.

Le fort Lydius est situé sur la rive gauche dela rivière d'Orange, au confluent d’une petite rivière. Il est dans un fond ; maïs le camp retranché que l’on a établi sur les hauteurs couvre la mauvaise position de ce fort; on dit que ce camp est bien placé. Les ennemis y avoient rassemblé dix mille hommes pendant notre expédition du fort Georges.

Du fort Lydius à Orange, que les Anglois appeloïient Albany, il y a vingt lieues ; il y a un grand chemin qui y conduit ; les bateaux chargés peuvent remonter la rivière d'Orange jusques au fort Lydius. Pour assurer la communication avec Orange, les

ennemis ont placé quatre forts sur le bord de la rive droite de la rivière d'Orange.

Toutes les habitations, depuis la rivière de Sarastow, qui est à quatre lieues au-dessous du fort Lydius, jusques à Orange, sont abandonnées; les détachements que jy envoyai, la campagne dernière, enlevèrent partie des habitants et brûlèrent 1a plus grande partie des maisons. D’Orange à New-Yorck, on compte soixante lieues; les barques remontent la rivière jusqu’à Orange.

Par le détail de la position de cette frontière, vous verrez que nous ne sommes séparés des ennemis que par un portage de six lieues, et que la plus grande attention de part et d’autre pour la défensive consiste à ne pas souffrir d'établissement sur les mêmes eaux. Nous devons toujours être séparés des Angloïis par la hauteur des terres.

Nous avons plus de moyens que les Anglois n’en ont de leur côté pour mettre cette frontière en sûreté ; et, en supposant même que, par des malheurs suivis, nous perdissions les forts de Carillon et de Saint-Frédéric, il resteroit toujours aux ennemis à passer le lac Champlain et à traverser un pays inhabité jusques à Saint-Jean, où ils trouveroient toutes nos forces rassemblées, Montréal étant le centre de la colonie. Il n’en est pas de même pour les Anglois; si une fois nous avions pris poste avec des forces suffisantes sur la rivière d'Orange, nous arriverions bien vite à cette ville, qui n’est pas assez bien fortifiée pour nous arré-

ter ; le pays des environs est assez bien habité pour nous fournir de quoi vivre. Au lieu que si les ennemis pénètrent chez nous, il faudroit qu’ils apportassent tout avec eux ; ils ne trouveroïient rien dans le pays.

Quand vous m'avez fait l’honneur de m'écrire, Choagen n’étoit pas pris; il est bien surprenant que l’on eût permis aux ennemis de s’établir sur le lac Ontario ; la perte du Canada devoit s’en suivre. Ils étoient déjà plus forts que nous en marine sur ce lac; ils étoient même en état de nous couper toute communication avec Niagara ; et, par conséquent, tous les pays d’En-haut tomboiïent d'eux-mêmes et étoient entièrement perdus. Choagen a été pris par l’opération du Saint-Esprit comme nous venons de prendre le fort Georges ; et Dieu veuille que notre bonheur ne nous abandonne pas si la guerre continue!

Il étoit plus facile que vous ne le pensez aux ennemis de soutenir Choagen, puisque la ville d'Orange n’en est éloignée que de soixante lieues, et qu’ils y communiquoient facilement par la rivière des Agniès ou de Moack, qui prend sa source à la hauteur des terres qui bordent le lac Ontario et va se décharger dans la rivière d'Orange, à six lieues au-dessus de cette ville. Les bateaux peuvent remonter jusques à la hauteur des terres, d’où, après un portage d’une lieue, on entre dans la rivière de Choagen, qui porte aussi des bateaux et qui se décharge dans le lac Ontario. C’est par la navigation de ces deux rivières

que les Angloiïs faisoient leurs transports et qu’ils soutinrent Choagen. Ils avoient eu aussi la précaution d'établir des habitants et des entrepôts à l’abri d’insulte le long de la rivière de Moack, de même que trois villages des sauvages Agniès, qui est une nation domiciliée chez eux, et de plus, comme les Cinq Nations, qui sont établies vers les sources de la Rivière de Choagen, étoient neutres, nous n’osions pas envoyer nos détachements dans cette partie crainte de les mettre contre nous. Mais, depuis que Choagen est détruit, nous ne craignons plus les Cinq Nations ; la plus grande partie a même pris la hache pour nous et frappé sur les Anglois.

La frontière de la Belle Rivière est sans contredit la partie de la colonie la plus foible et la plus difficile à soutenir; mais il faut cependant nous y maintenir à quel prix que cela puisse être. Au point où en sont les choses, le salut de la colonie et de la Louisiane en dépend. Je n’entreprendrai pas de savoir si nos premières opérations à la Belle Rivière ont été bien ou mal faites ; je serois cependant porté à croire que, si l’on s’étoit seulement contenté de bien faire châtier les premiers traitants angloïis qui ont paru dans cette partie, (c'étoit même Le cas d’être sans miséricorde et de leur faire lever la chevelure par nos sauvages affidés); de tels exemples en auroïent assurément im posé aux traiteurs, et ils n’auroient pas poussé leurs magasins et leur établissement aussi loin qu'ils avoient fait et ils se seroient contentés de faire la traite du

haut des montagnes des Apalaches. Mais nous les avions laissés, non seulement avancer jusques à la Belle Rivière, et même encore jusques au lac Erié et à la Rivière à la Roche, et au point qu’ils avoient déjà débauché des bandes de nos sauvages les plus affidés et qui commençoient à s'établir parmi eux. Les Anglois ont dans cette partie beaucoup plus de moyens que nous pour s’attirer les sauvages; ils peuvent donner les marchandises à beaucoup meiïlleur marché et particulièrement l’eau-de-vie; et, avec cette liqueur on fait tout ce que l’on veut des sauvages.

L'établissement du fort Duquesne et le combat contre Bradock, dont le succès est dû à la Providence qui protège cette colonie, a chassé les Anglois de la Belle-Rivière et les a repoussés jusqu’au haut des Apalaches, qui devroient être naturellement les limites dans cette partie. Ils y ont établi le fort de Cumberland, qui n’est éloigné que de soixante lieues du fort . Duquesne. Le pays qui sèpare ces deux forts n’est pas si difficile à traverser comme bien des gens ont cru; le général Bradock avoit surmonté toutes les difficultés et il n’étoit qu’à trois lieues du fort Duquesne, quand il fut battu et entièrement défait ;: et ïil avoit amené huit pièces de canon et six cents chariots pour porter les vivres de son armée.

La Virginie et la Pensykwanie, qui sont les provinces angloïses et qui sont de l’autre côté des Apalaches, est un pays abondant et en état de fournir aux entreprises que les ennemis voudront faire sur la

Belle-Rivière ; et, par le moyens des rivières et des chemins qu’ils ont ouverts, ils sont en état de se rassembler et d'établir leurs magasins au fort de Cumberland. Comme, pour ne pas se tromper à la guerre sur les opérations que l’ennemi peut faire, il faut le croire en état d’agir du premier poste qu’il occupe sur la frontière, ainsi il faut compter que les ennemis ne sont qu’à soixante lieues de la Belle-Rivière et que, dans huit ou dix jours, un corps de troupes peut être en état d'opérer sur nous, de même que nous sur eux. Ils peuvent aussi être informés d'avance des préparatifs que nous pouvons faire dans la communication de la Belle-Rivière, comme nous devons l'être de ceux qu’ils seront obligés de faire en arrière du fort de Cumberland et dans leur colonie.

Voici les moyens que nous avons pour soutenir le fort Duquesne et la Belle-Rivière : premièrement, tous les sauvages de cette partie, qui sont en grand nombre, et tous ceux du nord, qui, par l’espoir du gain, sy rassemblent et font continuellement des courses dans l’intérieur des colonies angloises qu’ils dévastent et y portent la terreur et l’effroi par les cruautés qu’ils font. Il ne part pas de partis qui n’amène des prisonniers ou quin’apporte des chevelures ; aussi les campagnes des frontières de la Pensylvanie et de la Virginie, sont abandonnées; ce qui fait que, dans ces colonies, on désire bien la paix ; d’autant plus que les habitants de cette partie sont attachés à la culture

des terres et au commerce et sont les moins guerriers de toutes les colonies angloises.

De Montréal au fort Duquesne, on y compte deux cent trente lieues ; on est ordinairement un mois pour faire ce trajet. On monte le fleuve Saint-Laurent jusqu’au lac Ontario; on traverse ce lac jusques à Niagara, où l’on fait un portage de trois lieues pour entrer dans le lac Erié, et on fait une traversée dans ce lac de trente lieues pour arriver à la presqu'île qui est le premier dépôt que nous avons pour le fort Duquesne. De la presqu'île, il faut faire un portage de sept lieues pour arriver à la Rivière aux Bœufs, qui est le second dépôt ; nous y avons un petit fort. On descend la Rivière aux Bœufs avec des canots d’écorce ou des petits bateaux et l’on entre dans la Belle- Rivière, que l’on descend jusqu’au fort Duquesne. Nous avons un troisième dépôt à l’embouchure de la Rivière aux Bœufs dans la Belle-Rivière, que l’on appelle le fort Machault. Selon ce que l’on m’a dit du fort Duquesne, il est mal situé et beaucoup trop petit, et je croirois qu’il faudroit peut-être mieux l’abandonner que de le défendre, et, dans l’état où il est, 1l ne faut le regarder que comme un dépôt pour les , vivres et non comme un fort à pouvoir soutenir un siège en règle.

Je pense que le fort Duquesne auroit été mieux situé plus près de Rivière aux Bœufs, parce que nous aurions eu plus de moyens pour le soutenir et que les ennemis auroient eu la difficulté de remonter la Belle-

Rivière, où il devroit nous suffire d’avoir un établissement, parce que, tant que nous serons maîtres du haut de cette rivière, il ne sera pas possible aux anglois de venir s'établir au-dessous de nous. Mais il faudroit que l'établissement que l’on feroit fut un fort en état de soutenir un siège en règle, pour qu’on eut le temps d’avoir du secours de Niagara et de Montréal, ou du moins du Détroit qui est un très beau et un bon pays situé entre le lac Erié et le lac Huron ; et il seroit bien à souhaiter, pour la sûreté de la colonie, pour la communication de la Louisiane et pour le commerce du pays d’En-haut avec toutes les nations sauvages, tant du nord que des Illinois, que le Détroit fût plus considérable qu’il n’est; et je regarde ce poste comme le plus essentiel et le plus important du Canada. Le pays y est très fertile et il n’y manque que des habitants.

Nous ne pouvons nous soutenir dans la partie de la Belle-Rivière qu’en ayant continuellement des partis dans les colonies angloïses, pour être informés à temps des mouvements des ennemis et que nous puissions avoir celui de faire venir du Détroit et de Michilimakina les François et les sauvages qui sont dans cette partie, de même que de tirer du secours de Niagara et de Frontenac; car, si on n’avoit pas cette attention et que les ennemis arrivassent en force avant nos secours, il est certain qu’ils se rendroient maîtres de la Belle- Rivière ; et, s'ils parvenoient à s’y établir, il nous seroit très difficile de les en déposter,

A l'égard de l’Acadie, je ne pense pas que nous puissions y rien entreprendre de solide par le Canada. Nous n'avons que deux chemins pour nous y rendre. De Québec par la rivière Saint-Jean on peut arriver à la baie Françoise ; il y a deux cents lieues. De cette ville, on descend quarante lieues le fleuve Saint-Laurent, jusqu’à la Rivière du Loup; on remonte cette rivière ; après quoi, on fait le portage de Témiscosatac, qui a vingt lieues et au travers des montagnes, et l’on arrive au lac Témiscosatac, qui a sa décharge par la Rivière Madasaska dans la rivière Saint-Jean.

La navigation de la rivière Saint-Jean est difficile; il y a plusieurs rapides et chûtes à passer ; on ne peut se servir que de pirogues ou de canots d’écorce.

La seconde route est celle de descendre le fleuve Saint-Laurent et d’aller à la baie Verte qui, avec la baie Françoise, forme l’isthme de la péninsule de l'Acadie. Beauséjour, que les anglois nous ont pris, est situé dans l’isthme sur les bords de la baie Francoise. De la baie Verte, il faut faire un portage de trois lieues pour arriver à Beauséjour, et c’est par ce chemin que nous y avons mené l'artillerie.

Il ne nous reste actuellement aucune possession dans la péninsule de l’Acadie, ni dans l’isthme. Le peu d’Acadiens qui restent sont errants dans le bois avec les sauvages, et ils se tiennent depuis le haut de la rivière Saint-Jean jusqu’à la baie de Miramichy, qui est visà-vis l’île Saint-Jean dans le golfe Saint-Laurent. Leur principal établissement est à la baie de Mirami-

chy, où nous avons quelques troupes aux ordres de M. de Boishébert, capitaine des troupes de la Marine, qui subissent le même sort que les Acadiens et les sauvages ; et ils font de fréquentes courses dans la Nouvelle-Angleterre vers la partie de Boston.

Les nations sauvages de l’Acadie sont celles qui nous sont les plus affidées et qui ont une haïne irréconciliable avec les Anglois, avec lesquels ils ne font jamais la paix.

Les Acadiens qui se soutiennent encore dans l’Acadie sont dignes de pitié et de la bonté du Roi ; ils donnent les plus grandes marques des sujets les plus fidèles ; ils sont réduits dans la dernière misère et toujours à la veille de mourir de faim, et il n’en reste peut-être pas douze cents. Après la prise de Beauséjour, malgré la capitulation, il y en à eu une partie qui à été enlevée et transportée avec inhumanité dans les colonies angloises ; une autre partie s’est établie à l’île Saint-Jean ; et il y en a une autre petite partie qui est venue en Canada.

Dans l’état où est l’Acadie, elle est plus à charge qu’utile au Canada ; il faudroïit qu’elle fut en état de se soutenir par elle-même, et qu’elle formât un gouvernement particulier.

Si le Roi a des projets pour le recouvrement de l’Acadie, il ne peut le faire que par ses forces navales. Dans ce cas, il me paroït que ce qu’il y auroït de mieux à faire, ce seroit d'envoyer une escadre dans la baie Françoise. Nous serions en état du Canada d’y envoyer

des troupes légères et des détachements de troupes françoises. On pourroit aussi en tirer de Louisbourg. Ce qui viendroit du Canada et de Louisbourg se rendroit à la baie Verte et se porteroit à Beaubassin à la baie Françoise, et l’on feroit le blocus de Beauséjour et même le siège en attendant l’escadre de France, qui auroit ordre d’entrer dans la baïe Françoise et de venir joindre les troupes du Canada.

L’escadre fourniroit les vivres et ce qui seroit nécessaire pour prendre Beauséjour, qui ne tiendroit pas longtemps. Beauséjour pris, on seroit maître de l’isthme et l’on seroit sûr d’avoir une porte de derrière à tout événement ; et rien n’empêcheroiït que l’on ne fut faire le siège du Port-Royal que les Anglois nomment Annapolis.

Selon le rapport que l’on m’a fait de cette place, le siège ne seroit pas long. Port-Royal pris, nous serions maîtres de toute la péninsule de l’Acadie, et il ne resteroit aux Angloïis qu'Halifax qu’ils ne pourroiïent soutenir. Par ce projet, il me paroît que l’on prendroit l’Acadie pied à pied et sans se compromettre ; au lieu que si l’on veut prendre Halifax ou Port-Royal, sans prendre Beauséjour et être maître de l’isthme, les troupes qui viendront du Canada seront toujours en grand danger lorsqu'elles pénétreront ou se retireront de la péninsule de l’Acadie.

Si le projet de reconquérir l’Acadie avoit lieu, je serois charmé d’y conduire les troupes du Canada et

de Louisbourg et d’être chargé de l’entière expédition pour ce qui regarderoit la terre.

Voïlà ce que je pense de la position où nous nous trouvons dans cette partie du Nouveau Monde ; et, comme chacun a son projet, permettez-moi de vous faire part du mien.

Je croirois que, si nos forces navales étoient assez considérables pour envoyer une grosse escadre avec des troupes de débarquement sur les côtes de la Nouvelle-Yorck, il faudroit que l’escadre se présentât devant la ville de New-Yorck, qui est très mal fortifiée et pas à l’abri d’insulte, et que l’on fit sommer cette ville et toute cette province d’accepter une alliance offensive et défensive avec la France et que le Roi promît de la protéger à condition qu’elle s’érigeroit en république. Cette province, qui est dans son intérieur très mécontente et très fatiguée de la guerre et opprimée de toutes les incursions que nos partis font journellement dans tout le pays, pourroit fort bien accepter cette proposition. Elle pourroit encore y être forcée par les mouvements que nous pourrions faire en rassemblant toutes nos forces du Canada, et pénétrant dans l’intérieur du pays par la rivière d'Orange. La diversion que feroit notre escadre nous en faciliteroit tous les moyens. Il y a une raison qui pourroit encore déterminer la Nouvelle-Yorck à se mettre en république, qui est qu'ayant appartenu autrefois aux Hollandois, elle conserve toujours dans son intérieur

l’esprit républicain et qu’il y a beaucoup d’habitants qui sont flamands ou allemands.

Si ce projet pouvoit être mis en exécution et qu’il réussît, il n’y à rien qui put être plus avantageux pour toutes nos colonies en général, maïs encore plus particulièrement pour celle du Canada, qui auroït une communication libre dans tous les temps avec la mer. De New-Yorck à Montréal il n’y a que cent cinquante lieues, et il n’y a qu’un portage de six lieues à faire.

Les colonies angloïses se trouveroïent partagées et nos forces du Canada seroient suffisantes pour soutenir la république de la Nouvelle-Yorck contre les forces de toutes les autres provinces angloïses. Voilà mon projet qui dépend de nos forces navales, d’une combinaison bien faite et d’une exécution bien dirigée.

J’ai encore à vous faire part de ce que je pense que nous devrions faire la campagne prochaine, en supposant qu’il ne nous vienne pas des ordres de la cour, pour agir conjointement avec nos escadres, soit sur l’Acadie ou ailleurs. Je crois que M. le marquis de Vaudreuil devroit se tenir sur la défensive dans toute la frontière du lac Saint-Sacrement et du lac Champlain, harceler continuellement les ennemis par nos partis, les empêcher de rétablir le fort Georges, et de faire aucun établissement à la baïe et à la Rivière-au- Chicot, occuper les troupes à finir le fort de Carillon et celui de Saint-Jean ; car, si les ennemis vouloient agir offensivement, les troupes qui seroient à Saint-Jean seroint rendues dans trois jours à Carillon, et il ne

en A rh ebe non mms, He one LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 153

faudroit qu’avoir attention de tenir beaucoup de bateaux à Saint-Jean pour pouvoir s’en servir au premier moment que l’on en auroït besoin. C’est pour la partie du lac Champlain.

Quant à celle de la Belle-Rivière, il faudroit, aussitôt que la saison le permettra, y faire passer de nouvelles forces et des vivres. Cette frontière, qui est la plus éloignée, est beaucoup trop dépourvue ; je penserois aussi qu’il seroïit bien important de tenter une incursion dans la Nouvelle-Yorck avec un corps de deux mille hommes et avec tous nos sauvages domiciliés, en débouchant par la rivière de Choagen pour se porter chez les Cinq Nations Iroquoises et les déterminer à prendre entièrement parti pour nous. Il faudroit que ce corps de troupes pénétrât dans la Rivière de Moack, qu’il détruisît tous les petits forts et les habitations qui sont sur les bords de cette rivière. Il y a un village Palatin qu’il faudroit prendre, et mener les habitants en Canada ; on dit qu’ils ne demanderoient pas mieux. Le colonel Johnson a sa maison auprès d’un village des sauvages Agniès ; il seroit bon de l’éloigner de cette partie ; c’est le seul homme chez les Anglois qui ait du crédit parmi les sauvages.

Cette expédition seroïit très nécessaire ; elle nous assureroit tous les sauvages des Cinq Nations, éloigneroit pour toujours les ennemis du lac Ontario et à ne plus penser à rétablir Choagen ; nos partis pénétreroient par la Rivière des Agniès ou de Moack jusqu'aux portes de Corlac, que les Anglois appellent

Skencetady, et même jusqu'aux portes d'Orange ; cela feroit aussi, que les partis que nous enverrions par le lac Saint-Sacrement agiroient plus librement et pénétreroient avec plus de facilité dans l’intérieur du pays. Ce corps feroit aussi une diversion pour cette partie, parce que, tant que les ennemis sauroïent un corps de troupes qui seroit à même d'agir derrière eux, il ne leur seroit pas possible de penser d’agir offensivement par le lac Saint-Sacrement ni sur toute cette frontière.

La destination de ce corps de troupes seroiït d’autant plus nécessaire que, si les ennemis venoient à agir offensivement sur la Belle Rivière, il seroit à portée de redescendre la Rivière de Choagen et de se rendre au fort Duquesne en passant par les lacs Ontario, Erié et la Rivière aux Bœufs.

Je crains que vous ne soyez ennuyé de la lecture d’une aussi longue lettre. Pardonnez-le moi; j’ai parcouru un pays si vaste et si étendu que je crains de m'y être perdu; je serai bien content si je me suis rendu assez intelligible.

Je dois encore vous ajouter que toutes nos forces de ce pays ne peuvent rien faire pour le bas du fleuve Saint-Laurent ; c’est à nos forces navales d'Europe à nous tenir cette porte ouverte sans quoi nous passerions mal notre temps.

Il ne me reste plus rien à dire sur la partie militaire ; je ne suis entré dans de si grands détails que pour avoir l’honneur de répondre à votre lettre.

Je dois ne pas vous laisser ignorer la conduite que

pe LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 155

j'observe. Je suis fort bien avec M. le marquis de Vaudreuil ; j’y seroïs encore mieux si je voulois, mais je ne me soucie pas d’avoir plus de part que je n’en ai à sa confiance, parce que M. de Montcalm en seroit jaloux et que cela feroit des tracasseries, chose que j'éviterai toute ma vie avec grand soin. J'ai la confiance de toutes les troupes, même des Canadiens et des sauvages qui disent que je suis un homme comme eux ; c’est la dernière marche que j’ai faite pour notre expédition, qui me procure cet éloge, qui est grand parmi les sauvages.

Je tiens un état honnête et décent ; je suis très bien servi; j'ai de bons domestiques. Depuis que je suis en campagne, j’ai donné à dîner tous les jours à quinze personnes au moins. Tout est hors de prix dans la colonie ; il ne me sera pas possible de joindre les deux bouts ; mais je compte que l’on voudra bien y avoir égard ; nous sommes tous dans le même cas.

Page 1