A M. LE COMTE DE MAILLEBOIS
Du camp de Carillon, le 6 septembre 1757.
J’ai l'honneur de vous envoyer ci-joint une copie de la lettre que j'écris à M. de Paulmy pour lui demander de me faire maréchal de camp. Mes pré-
tentions pour obtenir cette grâce sont fondées sur la promesse que M. le comte d’Argenson m'en a fait, sur nos heureux succès en Amérique et sur mes anciens services. Mais je compte bien plus sur les bontés et l’amitié dont vous m’honorez, pour l’obtenir par des sollicitations auprès de Monsieur votre beau-frère, et je vous en aurai toute l'obligation. C’est un moment décisif pour ma fortune militaire ; car, si je manque cette occasion de mon avancement, je n’ai plus rien à prétendre dans les grades militaires, mon âge ne me mettant plus à portée que de courir une carrière bornée. Si M. le marquis de Paulmy m’accordoit ses bontés et qu’il me procurât la grâce que je désire, je serai dans le cas de prétendre les mêmes choses que ceux qui ont commencé à servir en même temps que moi et je regagnerois le temps que j’ai perdu dans les emplois subalternes. M. le maréchal de Mirepoix me promet une brigade des gardes du corps; j'y renonce volontiers si c’étoit un obstacle pour être retardé à être fait maréchal de camp; car je ne me suis pas expatrié pour me borner à des grâces qui ne peuvent que me procurer du bien-être.
Je ne puis mieux faire que de vous remettre tous mes intérêts; j'approuverai tout ce que vous ferez. Vous connoissez la façon de penser de mes parents et savez encore mieux que moi tout ce qui peut me convenir. Les marques que vous m'avez données de votre amitié, et les obligations que je vous ai me sont de sûrs garants que vous voudrez bien me la continuer
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a nn | et que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends d’agir avec vous avec cette confiance. Je vous supplie d’être bien persuadé de la reconnoïissance que j'ai de votre amitié et que personne ne vous est plus attaché que je le suis et n’est plus charmé de vous avoir obligation.
Je dois vous ajouter que MM. de Vaudreuil et de Montcalm demandent que je sois fait maréchal de camp ; cela pourroit être encore un moyen pour me procurer cette grâce.
J’ai fait le déblai de l’artillerie à Carillon. Le 1° de ce mois, j'ai fait un détachement composé de toutes les compagnies de grenadiers, de six piquets et de cent Canadiens pour aller reconnoître le fond de la baie à l’embouchure de la Rivière-au-Chicot, qui est à dix lieues en avant de Carillon, sur l'avis que j’avois eu que les ennemis avoient avancé un détachement sur cette partie. Je n’y ai trouvé qu’un camp abandonné entouré d’un retranchement, je l’ai fait brûler et démolir, et me suis retiré à Carillon, où j'ai laissé M. de Bourlamaque avec deux bataillons ; j’ai ramené les quatre autres à Saint-Jean et à Chambly et je me suis rendu auprès de M. de Vaudreuil à Montréal pour entretenir la correspondance et faire passer ses ordres aux troupes de terre. M. de Montcalm est à Québec pour disposer les recrues et pour passer en revue le régiment de Berry, qui a beaucoup de malades et qui vient d'arriver de France. Je compte
toutes nos opérations finies pour cette campagne ; j'aurai cependant l’honneur de vous écrire par toutes les occasions.
À M. LE MARQUIS DE PAULMY
Le 8 septembre 1757.
Vous m'avez permis de compter sur vos bontés. Je suis très reconnoiïssant de toutes celles dont vous avez bien voulu m’honorer et de la satisfaction que vous voulez bien me témoigner de mes services, de la part du Roi. C’est à vous à qui j’ai obligation d’avoir bien voulu les faire valoir ; je ne m’adresserai jamais qu’à vous seul pour les lui présenter et je serai flatté de vous devoir les grâces qu’il vous plaira me faire accorder. Je vous supplie d’agréer que je vous fasse part de ma situation et que j’aie l’honneur de vous rappeler mes services et l’espérance que M. le comte d’Argenson m'a donnée, lorsque j’ai passé en Amérique.
Il y a vingt-trois ans que je sers ; j’ai fait onze campagnes dont quatre comme aide-maréchal-des-logis de l’armée sous M. de Maiïllebois ou M. de Mortagne : j'ai été chargé en Italie de faire en chef le détail des corps dont M. le maréchal de Mirepoix avoit le commandement. Je crois qu’il y a bien des lieutenants
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LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 159 LE SI PRES RETRO généraux qui n’ont pas fait autant de campagnes et autant d’actions ; le
qui ne se sont pas trouvés à manque de fortune m’a obligé de ne devoir qu’à mes services mon avancement, n'ayant RE été en état d'acheter un régiment.
Le désir que j'ai toujours eu de suivre mon métier et de le faire dans telle partie du monde qu'il plairoit au Roi de m'envoyer, m’a fait demander de passer en Amérique ; j'ai abandonné pour cela des parents, à qui j'ai de grandes obligations et à qui je suis très attaché. Je me suis peut-être éloigné d’obtenir des places à la cour, dont je pouvois être susceptible dans l'espérance que mes services en Amérique me feroient regagner le temps que j’ai perdu à des emplois subalternes.
M. le comte d’Argenson m’avoit flatté que, si je faisois deux campagnes en Amérique, je pourrois être fait maréchal de camp. Nous venons de terminer plus heureusement qu’on ne devoit espérer la campagne dernière. J'ai presque toujours été chargé du commandement en chef d’un corps de troupes et de la défense de la frontière du lac Saint-Sacrement, et, dans celleci que je viens de faire avec M. le marquis de Montcalm, il a bien voulu me donner les commissions les plus importantes. Il n’y a point d’officier général en Europe qui n’eût accepté à titre de distinction celles dont j’ai été chargé dans l’une et dans l’autre campagne. Je vois avec reconnoissance que M. le marquis de Montcalm ne vous a pas laissé ignorer mes services
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NÉ LE. AONONRRMEN ENTIER TPS de la campagne dernière, et je crois pouvoir m’en rap- | porter aux comptes qu’il voudra bien vous rendre de celle-ci.
Si vous croyez que mes services puissent me faire mériter d’être élevé au grade de maréchal de camp, je vous supplie de les présenter au Roi et d’observer que j'ai trente-huit ans, que ce sera peut-être le seul moment favorable en ma vie de me faire regagner le temps que j'ai perdu dans les emplois subalternes, et de me mettre à portée de courir la même carrière que les gens de ma naissance et de mon âge qui ont été à même d’acheter des emplois. Les circonstances où je me trouve semblent me mettre au pair pour une grâce qui me flatteroit plus que toutes celles que Sa Majesté pourroit m’accorder, puisqu'elle me mettroit à portée de lui donner de plus grandes preuves de mon zèle et de mon application à son service.
J'attends et j'espère tout de vos bontés; Monsieur votre oncle et vous avez toujous aidé ceux en qui vous avez trouvé du zèle, pour parvenir de bonne heure aux grades, et ils se sont tous aperçus que, sous un ministère éclairé, occupé de la gloire du Roï et du bien de l'Etat, le défaut de fortune ou le manque de protection ne mettroit jamais d'obstacles à l’avancement militaire de ceux qui se consacrent au service. C’est avec cette confiance que je m'adresse plus à M. de Paulmy qu’au ministre de la guerre.
(Semblable lettre à M. de Moras, secrétaire d'Etat de la Marine.)
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