‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 21 sur 85 · À MM. DE MORAS ET DE PAULMY · texte numérisé non relu

À MM. DE MORAS ET DE PAULMY

Le 8 septembre 1757.

Par la dernière lettre que j’ai eu l'honneur de vous écrire, je vous prévenois de la séparation de l’armée, après le déblaiement de l'artillerie et de toutes les munitions de guerre; quelque diligence que j'aie pu faire, il n’a été fini que le 1* de ce mois.

Avant de partir je n’ai voulu laisser aucune inquiétude à MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm sur les mouvements que les ennemis auroient pu faire sur la frontière. En conséquence, j'envoyai un détachement aux ordres de M. de Contrecœur à la tête du lac Saïint-Sacrement, où étoit situé le fort Georges. Il fut jusques sur les ruines et il trouva toutes choses dans l’état que nous les avions laissées sans qu'il parut que l’ennemi y fût revenu, ce qui s’accordoit avec le rapport des déserteurs et de quelques prisonniers que les sauvages avoient faits dans l’intérieur du pays.

Je fus en même temps informé que les ennemis faisoient quelques mouvements vers la Rivière-au-Chicot et au fond de la baie. Comme je ne connoissois cette partie que sur le rapport qu’on m’en avoit fait, je crus qu’il seroït utile pour le bien du service de la bien connoître, parce que, depuis longtemps les enne-

mis nous menaçoient de s’y faire un établissement pareil à celui du fort Georges. Je pris le parti d’aller moi-même la visiter. Je formai un détachement de toutes les compagnies de grenadiers et d’un piquet par bataillon, avec lequel je me rendis à l’embouchure de la Rivière au Chicot et dans la baie; il y a dix lieues de Carillon. Je trouvai à la chute de cette rivière un camp que les ennemis avoient abandonné; par les baraques que j'y trouvai encore, je jugeai qu’il y pouvoit avoir campé cinq à six cents hommes; je les fis brûler, et détruire le retranchement qui les bordoït.

Par les connoissances que j’ai prises, je ne pense pas que les ennemis établissent un fort à l’embouchure de la Rivière au Chicot, parce que cela les obligeroit d’en avoir un à cinq lieues plus haut à la tête de cette rivière, où anciennement il y en avoit un que l’on nommoit le fort de la Reine-Anne. De cet endroit au fort Lydius, il y a six lieues de portage, la rivière ne pouvant porter des bateaux que dans le printemps depuis le fort de la Reine à la Chute, ce qui me fait croire que les ennemis ne pourroient jamais pousser leurs projets d’entreprise dans cette partie et qu’il leur seroït toujours plus commode de venir par le lac Saint-Sacrement.

Je pense que les ennemis n’occuperont jamais l’embouchure de la Rivière au Chicot que par des détachements, pour empêcher nos partis de pénétrer vers le fort Lydius et dans l’intérieur du pays et d’être plus à portée d'envoyer des partis sur nous; et par

les connoïissances que j’ai prises, il sera aisé de les en corriger.

De retour à Carillon avec mon détachement, je partis, après avoir donné mes ordres à M. de Bourlamaque pour la continuation de ce fort, où il reste avec deux bataillons. J'ai conduit les quatre autres à Saint- Jean et Chambly, pour y continuer les travaux du commencement de la campagne. Après que l’établissement en a été fait je me suis rendu à Montréal pour être en état de faire passer les ordres aux troupes. M. le marquis de Montcalm part aujourd’hui pour se rendre à Québec pour conférer avec Monsieur l'intendant sur le besoin des troupes et pour passer en revue le régiment de Berry, nouvellement arrivé de France.

Nous ignorons où est milord Loundon. Nous avons su par les prisonniers qu’il a dû s’embarquer à Halifax avec huit mille hommes des troupes des colonies angloises sur une flotte considérable arrivée de la Vieille Angleterre. L’on pense que c’est pour faire le siège de Louisbourg ou pour venir à Québec; quant au dernier, cela n’est pas croyable.

LVIIT AU ROI DE POLOGNE

Le 10 septembre 1757.

Sire,

Votre Majeté m'a permis de lui faire part de nos opérations militaires ; je prends la liberté de lui envoyer le détail de tout ce qui s’est passé d’intéressant pendant la campagne. Votre Majesté verra avec plaisir que nos heureux succès continuent en Amérique. Je regarde toutes nos expéditions finies pour cette année. Quand même milord Loundon reviendroiït avec toutes ses forces sur la frontière, la saison est déjà trop avancée pour qu’il pût agir offensivement. Son entreprise sur Louisbourg est manquée ; nos forces navales doivent mettre cette place en sûreté ; l’escadre de M. du Bois de la Motte y est heureusement arrivée à temps.

Je ne manque aucune occasion pour me rappeler dans l'honneur du souvenir de Votre Majesté, et la supplier de m’accorder la continuation de ses bontés et de sa bienveillance.

A M. LE MARÉCHAL DE MIREPOIX

Au camp de Carillon, le 10 septembre 1757.

J’ai l'honneur de vous envoyer une relation de notre expédition du fort Georges. Lorsque M. de Bougainville partit de l’armée pour en aller porter la nouvelle à M. le marquis de Vaudreuil, je n’eus le temps que de vous écrire un mot; je le priai de vous écrire de Montréal et de vous envoyer un détail de notre expédition. Il m'a dit l’avoir fait, et j'espère qu’il vous sera parvenu. Celui que je vous adresse a été fait par M. de Montcalm et M. de Bourlamaque ; il est assez exact ; Vous verrez que j'y ai joué un rôle principal, et il me paroît que je me suis acquitté de ma besogne à la satisfaction de tout le monde. Il n’a pas tenu à moi que nous n’ayons suivi de meilleurs principes de guerre ; nous avons été heureux d’avoir affaire avec des troupes timides et avec des généraux malhabiles ; enfin, nous nous en sommes tirés et, quand on réussit, tout est bien.

M. de Montcalm est parti pour retourner à Montréal et à Québec; je finis le déblai de l’armée, etc.

(Comme dans les lettres précédentes.)

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