A M. LE PRINCE DE SOUBISE
De Montréal, le 24 septembre 1757.
Par la dernière lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire, le mois dernier, je vous prévenois de la fin de nos opérations de cette campagne. Après le départ de M. de Montcalm, etc... J’ai été chargé, etc... (Comme dans les lettres précédentes).
Les bontés dont vous voulez bien m’honorer me font espérer qu’à votre retour à la cour vous voudrez bien vous joindre à M. et Mme la maréchale de Mirepoix pour obtenir la grâce que je demande. C’est un moment décisif pour ma fortune. J’ai l'honneur de vous envoyer la copie de la lettre que j'écris à M. de Paulmy. M. de Moras pourroit bien me servir dans cette occasion ; je vous supplie d’avoir la bonté de m’y recommander ; je n’oublierai jamais les obligations que je vous ai; je désireroïs bien ardemment d’être à portée de servir sous vos ordres.
A MADAME LA MARÉCHALE DE MIREPOIX
De Montréal, le 24 septembre 1757.
J’ai eu l’honneur de vous écrire, Madame, par toutes les occasions que j’ai pu trouver. Je ne sais si mes lettres vous sont parvenues ; je n’en ai encore reçu qu’une seule de toutes celles que vous avez eu la bonté de m'écrire, qui est du moiïs de mai de l’année dernière. Je ne sauroïs vous exprimer le plaisir qu’elle ma fait, puisqu'il ne peut m’arriver rien de plus heureux et que je désire davantage que la continuation des bontés dont vous voulez bien m’honorer.
J’éprouve bien combien il est triste et fâcheux d’être éloigné des personnes à qui l’on est le plus attaché et que l’on ne voudroiït jamais avoir quitté. Si quelque événement peut me rappeler auprès de vous, je ne crois pas que je m’avise de repasser les mers. Mais, puisque ma malheureuse étoile veut que je me sois expatrié, je dois chercher à m’en dédommager par des grâces qui me mettent à portée de regagner le temps que j’ai perdu dans les emplois subalternes, pour que je puisse courir la même carrière que les gens de mon âge et prétendre aux premiers grades militaires.
J'ai l’honneur de vous envoyer la copie de la lettre que j'écris à M. de Paulmy. Je ne sais si vous la trouverez bien. La demande que je lui fais de me procurer
le grade de maréchal de camp me paroîft être bien fondée, tant par la promesse que M. le comte d’Argenson m'en à faite que par mes anciens services et les succès heureux des deux campagnes où j’ai eu la première part, ayant toujours été chargé de l’exécution des opérations les plus difficiles. |
De toutes les grâces que le Roi puisse m’accorder, celle qui me fera le plus de plaisir et qui me flattera davantage seroit dans ce moment d’être fait maréchal de camp. C’est de vous de qui je tiens tout ; et j’espère de vos bontés que, dans cette occasion qui est décisive pour moi, vous m’accorderez votre protection et que vous aurez le bonté de ne rien négliger pour me procurer la grâce que je demande.
M. de Paulmy m'a écrit une lettre de la part du Roi des plus satisfaisantes au sujet de mes opérations de la campagne dernière.
J’ai vu sur un état envoyé à M. de Montcalm que l’on m’avoit accordé une pension de cent pistoles sur l’ordre de Saint-Louis. Je n'ai pas été flatté de cette grâce, parce que l’on a accordé la même à M. de Bourlamaque et qu’il y a bien de la différence de mes services aux siens. L'année dernière, j’ai commandé en chef les principales forces de la colonie. Les pensions de cent pistoles sur l’ordre de Saint-Louis sont ordinairement données à des lieutenants-colonels. M. de Roquemaure, lieutenant-colonel du régiment de la Reine, en a eu une pareille l’année dernière. Celles que l’on donne à des brigadiers sont ordinairement de
ns nf, Sn nel LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 169 nt th gen deux mille francs, ou de quinze cents livres au moins. L'égalité que l’on a mise entre moi et M. de Bourlamaque à surpris toutes les troupes de la colonie, d’autant plus que M. de Montcalm a eu le cordon rouge. J’aurois beaucoup mieux aimé que l’on ne m’eût rien accordé, et j’aurois été assez flatté de la lettre que M. de Paulmy m'a écrite de la part du Roi.
J'ai cependant pensé que je ferois bien de ne pas m'en plaindre. Si vous le jugez à propos, vous pourrez en témoigner mon mécontentement ; vous savez bien mieux que moi tout ce qui me convient, et ce qu'il
faut dire aussi. J’ai une entière confiance en vos bontés ; j’ose me flatter que vous êtes bien persuadée de toute ma reconnoiïissance.
Je dois vous ajouter que M. de Vaudreuil demande très fortement que je sois fait maréchal de camp ; il fait de moi les plus grandes éloges à la cour. Je vous serai sensiblement obligé d’en faire témoigner toute ma reconnoissance à M. le chevalier de Vaudreuil et à M. le maréchal de Noaïlles qui protège tous les Vaudreuils. M. de Galifet est fort lié avec eux ; il pourra se charger de cette commission ; et je vous supplie de dire beaucoup de bien de M. le marquis de Vaudreuil. Il est aimé et considéré dans ce pays.
J’ai encore une autre grâce à vous demander qui est de vouloir bien accorder votre protection à M. de Fontbrune, capitaine réformé au régiment de la Marine. Il m’a suivi dans ce pays par amitié et par attachement ; il m'est très utile ; je lui ai bien des obliga-
tions. M. de Montcalm et moi demandons avec beaucoup d’instances à M. le marquis de Paulmy qu’il soit fait cette année chevalier de Saint-Louis ; il mérite cette grâce par ses services. Je vous supplie d’avoir la bonté'de lui en parler ; je serois bien satisfait si votre recommandation la lui procuroit.
Je suis de retour à Montréal depuis deux jours. Je
me suis rendu auprès de M. de Vaudreuil pour faire passer ses ordres aux troupes de terre.
M. de Montcalm est allé à Québec pour conférer avec Monsieur l’intendant.
Je ne suis parti de la frontière qu'après avoir pris les précautions nécessaires pour la mettre en sûreté ; je pense que toutes nos opérations de cette campagne sont finies ; car, quand même milord Loundon reviendroit avec toutes ses forces sur la frontière, il ne seroit pas en état de rien entreprendre de cette année. Nous avons profité des circonstances. Milord Loundon avoit amené huit mille hommes pour faire le siège de Louisbourg ; nos forces navales ont mis cette place en sûreté, et son expédition est manquée.
Les Anglois se conduisent bien mal dans ce pays ; il seroit bien à souhaiter qu’ils en fissent de même en Europe.
Nous espérons que nos grandes armées mettront bientôt le roi de Prusse à la raison, et que nous aurons la paix. Je ne me console pas qu’un aussi grand espace et les mers à traverser me privent de vous faire ma cour et de vous donner des marques que personne