‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 25 sur 85 · À M. LE MARÉCHAL DE BELL-ISLE, SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

À M. LE MARÉCHAL DE BELL-ISLE, SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA GUERRE

Le 26 juin 1758.

J’ai eu l’honneur de vous écrire plusieurs lettres depuis que je suis en Amérique, et j'ai eu celui de vous rendre compte, toutes les années, de nos opérations. Je ne sais si mes lettres vous sont parvenues.

Je n'ai appris que par les lettres que nous avons reçues de France à la fin du mois dernier, la mort de M. le maréchal de Mirepoix ; c’est la plus grande perte que je pouvais faire ; j’en suis inconsolable ; je lui étois attaché par toutes sortes d’endroits ; j’étois son élève, et il m’avoit toujours tenu lieu de père. Il ne me reste aucun parent ni protecteur à la cour que vous, de qui, dans toutes les occasions, j’ai reçu toutes sortes de marques de bonté. Oserai-je me flatter que dans celle-ci vous voudrez bien encore me les conserver. J'espère trouver auprès de vous la même recommandation que M. de Mirepoix m'’accordoit ; je me flatte de la mériter par mes sentiments de reconnoissance et par mon attachement respectueux pour tous ceux qui vous appartiennent.

Les nouvelles publiques nous annoncent que vous avez bien voulu vous charger du département de la guerre ; ce sont tous les vœux des militaires, et votre ministère fera la gloire des armes du Roi. Je vous

supplie de vouloir bien en recevoir mon très sincère compliment. J’ose me flatter que, par mon application et par mon zèle, je mériterai les mêmes bontés dont vous m'avez toujours honoré et qui me procureront par votre appui les grâces que mes services me font espérer.

Lorsque je suis venu en Amérique, M. le comte d’Argenson m’avoit promis que, si j'y faisois deux campagnes, je serois fait maréchal de camp. Nous les y avons faites et elles ont été heureuses ; j’ai même été chargé des principales opérations. Nous allons commencer la troisième, et il y a lieu d’espérer que nous aurons le même bonheur. J'ai vingt-quatre ans de service; j'ai passé par tous les grades ; j’ai fait treize campagnes, tant en Allemagne qu’en Bohême, en Italie et en Amérique.

MN. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm ont écrit, la campagne dernière, à MM. de Paulmy et de Moras et leur ont demandé avec instance cette grâce pour moi. Je me flatte que vous voudrez bien y avoir égard. Ce sera à vous seul que j'en serai redevable ; j'espère et j'attends tout de votre protection et de vos bontés.

Le manque de vivres retarde nos opérations. Nous ne pouvons commencer à ouvrir la campagne que dans les premiers jours du mois prochain. Les troupes sont actuellement en marche pour se rendre sur la frontière du lac Saint-Sacrement. Pour ce qui me regarde, je suis destiné à aller dans une autre partie.

M. le marquis de Vaudreuil me confie le commandement d’un corps de troupes d’environ trois mille hommes, dont il y en aura quatre cents de troupes de terre et autant de la Marine, le reste Canadiens et sauvages. La destination de ce corps a trois objets principaux : le premier, c’est de faire déclarer les Iroquois des Cinq Nations et les faire agir offensivement avec moi contre les Anglois sur la rivière de Corlac ou Moak, autant qne les circonstances pourront le permettre.

Le second qui me paroîft le plus essentiel est d’empêcher le rétablissement de Choagen et la construction de différents forts qu’ils méditent de fortifier sur les rivières de cette partie pour arriver à leurs fins, suivant les avis que nous avons des mouvements qu'ils font du côté de la hauteur des terres.

Le troisième est de faire une forte diversion du côté de Corlac ou Chenectady, tandis que M. le marquis de Montcalm se portera avec nos plus grandes forces sur le lac Saint-Sacrement. Ma mission est délicate, importante, politique et militaire; l’on me menace d’une infinité d’obstacles que j'aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n'ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni pain ni biscuit, pas même de tentes pour nous mettre à couvert ; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois partisans des Anglois.

MM. de Rigaud, de Longueuil et de Sénezergues,

commandants du bataillon de la Sarre, viennent avec moi et M. l’abbé Piquet très accrédité parmi ces nations.

J'espère, avec ce secours, ma bonne volonté et mon zèle pour le service du Roi, surmonter toutes les difficultés qui se présenteront.

M. le marquis de Montcalm partira de Montréal du 10 au 15 pour se rendre à Carillon, et moi du 25 au 30 pour aller à ma destination. Mon détachement ne sera rassemblé qu’à l'entrée du lac Ontario, où M. le marquis de Vaudreuil a donné rendez-vous aux sauvages du pays d’En-haut.

Je vous supplie d’être persuadé que je n’oublierai rien pour donner des nouvelles preuves de mon zèle et d’être bien assuré de la reconnoïssance que j'aurai du soin que vous voudrez bien prendre de les faire valoir et de toutes les marques de bontés dont vous voudrez bien continuer de m’honorer.

Je n'entre dans aucun détail de ce qui regarde cette colonie, sachant que M. le marquis de Vaudreuil ne vous laissera rien ignorer.

Au retour de ma campagne j'aurai l’honneur de vous informer de tout et de vous rendre un fidèle

compte.

(Semblable lettre à M. de Moras.)

À Mme LA MARÉCHALE DE MIREPOIX

De Montréal, le 26 juin 1758.

Je me faisois une grande joie de recevoir au printemps de vos nouvelles ; maïs j’ai été bien trompé, en apprenant le malheur qui vous a frappée, le mois de septembre dernier, et que vous ne devez pas douter que je partage sincèrement avec vous. Vous connoissez mieux que personne toutes les raisons que j'ai de regretter Monsieur le maréchal, à qui j’étois attaché par toutes sortes de liens.

Les nouvelles assurances que vous voulez bien me donner de la continuation de vos bontés me pénètrent de la plus vive reconnoïissance. Je puis vous assurer que je les mériterai toujours par mon attachement pour vous. Nous venons de passer un hiver bien misérable par le manque de vivres ; toute la colonie a été réduite à n’avoir qu’une demi-livre de pain par jour et à manger du cheval. Nous avons eu bien de la peine à contenir les peuples et à les réduire à ce genre de vie. À mon particulier, il m’a fallu user de beaucoup de fermeté avec les troupes pour les empêcher de se révolter. Ma conduite à leur égard m'a réussi heureusement et tout s’est passé à la satisfaction de tout le monde, et la colonie compte m'avoir de grandes obligations à cet égard. Les vaisseaux qui viennent d’ar-

river de France nous ont apporté des vivres, ce qui nous met un peu plus à l’aise et en état d’entrer en campagne. Nous devons avoir deux corps de troupes, dont l’un se portera aux ordres de M. de Montcalm sur le lac Champlain par le lac Saint-Sacrement, vers la frontière de la Nouvelle-York ; et je dois commander le second, qui doit se porter par le lac Ontario à la Rivière de Choagen et passer pas le pays des Cinq Nations Iroquoises pour attaquer les frontières de la Nouvelle-York sur la Rivière de Moac. L'objet de mon expédition doit être de faire faire diversion aux ennemis pour les empêcher d’agir en force sur la frontière du lac Saint-Sacrement. Je ne pourrai avoir l'honneur de vous écrire qu’à la fin de la campagne au départ de nos vaisseaux et en rendant compte de nos opérations de la campagne. J’y trouverai l’occasion de réclamer la continuation de vos bontés que je vous prie de m’accorder toujours, avec la grâce d’être bien persuadée, etc.

À M. LE MARQUIS DE MONTCALM

Le 30 juin 1758.

M. le marquis de Vaudreuil ne s’est déterminé, mon cher général, que hier au soir à faire relâcher mon

détachement. J'ai été de cet avis pensant qu’il falloit aller au plus pressé.

J’ai fait partir ce matin les piquets de Languedoc, Guyenne et Berry, qui étoient les plus près. Ceux de Béarn, la Sarre et Royal-Roussillon, qui étoient à la Chine viendront coucher ce soir à Montréal ; ils en partiront demain de grand matin. Ils font le grand tour par la Rivière de Sorrel. Aïnsi ils ne pourront arriver à Saint-Jean que le 5 du mois prochain. Je m’y trouverai et je leur ferai faire le plus de diligence possible pour vous joindre. Je presse M. de Vaudreuil de vous faire passer très promptement tous les secours qu’il vous destine et surtout les sauvages ; j'espère que nous aurons le temps de rassembler toutes nos forces avant que les ennemis soient en état de nous attaquer.

Nous vous croyons arrivé depuis hier à Carillon, et je pense que, si vous voyez que les ennemis se disposent à se mettre en mouvement, vous dépêcherez dès aujourd’hui un courrier pour faire part de votre situation, ce qui me fera décider à partir sur le champ pour vous aller joindre, sans attendre que les piquets soient arrivés à Saint-Jean. Je l’aurois fait dès aujourd’hui, si je ne croyoïis vous être plus utile ici pour accélérer le départ des troupes que l’on vous destine. M. de Vaudreuil est déterminé à vous tout envoyer, et, si les ennemis viennent, il faudra voir à frapper fort.

Je ne sais si nous avons des bateaux à Saint-Jean. Vous ferez bien d’en renvoyer le plus que vous pourrez.

Vous ne devez pas douter, mon cher général, du plaisir que j’aurai de vous rejoindre.

Mercier, qui vole à votre secours, vous porte toutes vos lettres ; je vous ferai part de celles que j’ai reçues.

Mille compliments, je vous supplie, à M. de Bourlamaque et à tous vos aides de camp.

A M. LE COMTE D’ARGENSON

De Montréal, le 2 juillet 1758.

Je ne puis vous témoigner toute ma reconnoissance de la part que vous voulez bien prendre à la perte que j'ai faite de M. le maréchal de Mirepoix; j’avois toutes sortes de raisons pour l’aimer et lui être attaché. J'en suis pénétré de douleur. Je savois combien il étoit de vos amis et tout le cas qu’il faisoit de l’amitié que vous aviez pour lui. Les obligations particulières que je vous ai et les bontés dont vous continuez de m’honorer me sont des garants bien sûrs de tous vos sentiments. La mort de M. de Mirepoix a mis dans mon cœur le plus grand chagrin, quoiqu’elle n’ait rien changé à ma fortune ; M. le prince de Beauveau, qui

a été son successeur, m'a assuré qu'il rempliroit les mêmes vues qu'il avoit pour moi et M" de Mirepoix me flatte de la continuation de ses mêmes bontés.

Je vous supplie de recevoir mes regrets sur la retraite de M. de Paulmy. Les militaires expatriés perdent plus que personne au changement des ministres.

Les gens de condition ne doivent jamais oublier que pendant votre ministère, vous avez été occupé à les soutenir et à les protéger ; pour moi, j’en conserverai toute ma vie la plus vive reconnoïssance, et je suis bien persuadé que M. le comte de Maillebois vous répondra de mes sentiments.

Nous sommes, dans ce pays, dans la plus grande détresse; nous manquons de vivres. Louisbourg est assiégé et sera pris, si M. de Conflans, avec son escadre, n'arrive pas au secours. Les ennemis nous menacent sur toutes les frontières, et particulièrement sur celle du lac Saint-Sacrement, où ils ont rassemblé de grandes forces, que l’on fait monter à plus de vingt mille hommes, pour venir attaquer Carillon, où les nôtres commandées par M. de Montcalm sont de beaucoup inférieures. J’avois une destination particulière, avec un détachement de deux mille hommes ; j’étois déjà en marche pour me rendre par Le lac Ontario aux Cinq Nations Iroquoises pour les forcer à se déclarer pour nous et à agir -offensivement avec moi sur la rivière de Moak ou des Agniès. Il auroit été à désirer que mes opérations eussent pu avoir lieu; les effets

qu’elles auroïent pu produire étoient de la plus grande importance pour la sûreté de cette colonie; mais M. le marquis de Vaudreuil à jugé à propos de me faire rétrograder pour me faire aller au secours de M. le marquis de Montcalm. Quelques diligences que je puisse faire, je ne puis le joindre que le 10 avec ma première division. J'espère d’arriver assez à temps. Je ne crois pas que les ennemis soient en état de nous attaquer avant le 15 de ce mois. Je vais partout avec le même zèle; je me flatte que je trouverai à la frontière du lac Saint-Sacrement de nouvelles occasions de mériter des grâces du Roi.

A M. LE MARQUIS DE PAULMY

De Montréal, le 2 juillet 1758.

J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 28 février. Je ne puis vous exprimer la peine que j’ai ressentie de ce que vous vous étiez déterminé à demander votre retraite. Personne n’y prend plus de part que moi. Je ne saurois trop vous remercier de ce que vous avez bien voulu informer M. le maréchal de Belle-Isle.-de mes services en Amérique.

Recevez aussi les assurances de ma plus vive recon-

noissance de toutes les marques de bontés dont vous m'avez toujours honoré.

Nous sommes vivement pressés dans cette colonie par la disette et par les Anglois, qui assiègent Louisbourg et nous menacent de pénétrer par Carillon dans la colonie avec des forces considérables. J’étois destiné pour une opération importante et déjà en marche avec environ trois mille hommes; j'ai eu ordre de rétrograder et d’aller au secours de M. le marquis de Montcalm sur nos frontières du lac Saint-Sacrement, où les ennemis dirigent toutes leurs forces.

A MM. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE ET DE MORAS

Le 4 juillet 1758, de Montréal.

J'ai eu l'honneur de vous informer par ma dernière lettre du 26 du mois dernier que M. le marquis de Vaudreuil m’avoit confié le commandement d’un corps de troupes pour aller aux Cinq Nations Iroquoises, et les faire agir offensivement avec moi vers la rivière de Corlac. Quoique mon détachement fut déjà en mouvement, ce projet a changé, sur la nouvelle que nous avons eue que les Anglois assiégeoient Louisbourg et qu’ils assembloient de très grandes forces à la tête du lac Saint-Sacrement, où étoit situé

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le fort Georges, pour venir attaquer Carillon. M. le marquis de Vaudreuil, ayant jugé à propos d'aller au plus pressé et d’opposer toutes nos forces à la défense de cette frontière, m’a donné ordre de rétrograder avec mon détachement et de me porter au secours de M. le marquis de Montcalm à Carillon. Quelque diligence que je puisse faire, je ne pourrai m'y rendre avec ma première division avant le 10; j'espère y arriver assez à temps. Je ne pense pas que les ennemis soient en état de nous attaquer avant le 15 de ce mois.

Il auroit bien été à désirer que mes opérations projetées eussent pu avoir lieu; les différents effets qu’elles auroient produits étoient de la plus grande importance pour la colonie. Quoiqu'il en soit, je marche avec le même zèle au secours de la frontière de Carillon, où j’espère trouver des occasions de mériter des grâces du Roï et la continuation de vos mêmes bontés à faire valoir auprès de Sa Majesté mes services,

A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE

Le 10 juillet 1758, de Carillon.

J’ai eu l’honneur de vous mander, par ma dernière lettre avant mon départ de Montréal, que je ne croyois

al ie LR EN PE ER CE RE pas pouvoir joindre M. le marquis de Montcalm avant le 10 dece mois; mais, sur ce que j’ai appris qu’il étoit vivement pressé par les ennemis, j’ai marché jour et nuit, et suis arrivé dans la nuit du 7 au 8 sur les hauteurs de Carillon avec M. de Sénezergues et les quatre cents hommes de troupes de terre, qui faisoient partie du détachement qui m’avoit été confié pour aller aux Cinq Nations Iroquoises. J’y ai trouvé M. le marquis de Montcalm, qui s’étoit replié du lac Saint-Sacrement, occupé à faire un abattis pour arréter l’armée des ennemis. Il me fit part de ses dispositions et me chargea de la partie droite de nos abattis. Le 8, à midi et demie, les ennemis replièrent nos postes avancés, et nous attaquèrent, en même temps sur quatre colonnes; ils firent leurs plus grands efforts à la droite, où je commandois. Le combat a été long et opiniâtre ; il n’a fini qu’à huit heures du soir. Cette glorieuse journée pour les armes du Roi, qui a sauvé l'Amérique entière, est due à la valeur des troupes et aux bonnes dispositions de M. le marquis de Montcalm. Je dois m’en rapporter à ce qu’il dira de la conduite que j’y ai tenue, de même qu’à la relation qu’il fera de ce combat. L’on veut bien en attribuer le succès à l’arrivée de mon détachement qui a fait une diligence incroyable et qui a rassuré les bataillons de l’échec qu’un de nos détachements avoit eu la veille. La confiance que les troupes m’ont témoignée, depuis que je suis en Canada, ne m'a jamais tant flatté que dans cette occasion. J’ose espérer que

les services que j'ai pû rendre dans une action aussi décisive ne pouront que gagner dans le compte que vous voudrez bien en rendre à Sa Majesté.

J’ai lieu d’étre mortifié de n’avoir pû encore obtenir la grâce d’être fait maréchal de camp; elle m’avoit été promise par M. d’Argenson, si j’étois seulement deux ans en Amérique. Je serai bien charmé de vous en devoir l’obligation.

A M. DE MORAS

Le 10 juillet 1758, de Carillon.

Par ma dernière lettre j’avois eu l’honneur de vous mander que je ne comptois pas pouvoir joindre M. le marquis de Montcalm à Carillon que le 10 de ce mois, etc. (Comme dans la lettre précédente.)

Notre petit nombre a battu une armée de plus de vingt cinq mille hommes. M. de Bourlamaque y a été dangereusement blessé à l’épaule ; pour moi, j'en ai été quitte pour deux coups de fusil dans mon chapeau.

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