‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 3)Chapitre 45 sur 85 · RÉPONSE À M. MURRAY · texte numérisé non relu

RÉPONSE À M. MURRAY

Du 25 mai 1760.

J'enverrai demain une goëlette, sous vavillon parlementaire, à Québec pour prendre, si vous l’approuvez, à l'hôpital général les malades qui sont en état de souffrir le transport. Je n’ai jamais entendu violer le cartel; mais, au contraire, j'ai été attentif à son exécution.

La première difficulté qu’il y a eue a été occasionnée par l'entrée des blessés à l'hôpital, du jour de l'affaire du 13 septembre 1759. |

À l’égard de l’échange qui n’a pas été fait des prisonniers, c’est que M. Amherst n’a voulu faire l’échange que d’homme pour homme.

Vous me permettrez d’avoir l'honneur de vous dire que l’Amérique est si grande et les pays que possède le Roi mon maître si vastes que cés troupes ne sauroient y être bloquées. Il n’en étoit pas de même de la garnison de Québec, lorsque je faisois le siège de cette place. Malgré qu’elle ne soit pas du premier ordre, elle est la plus forte qui soit dans ce continent; et une place qui est entourée d’un rempart bastionné et hérissé de canons, ne peut être regardée comme un poste.

Au surplus, je m’en rapporte entièrement à votre façon de penser pour le soulagement de nos malades : je suis très tranquille à ce sujet, et, quelle qu’elle puisse être, elle ne changera rien à la parfaite estime avec laquelle, etc.

LETTRE DE M. DE MALARTIC

Du 23 mai 1760.

Vous verrez les intentions de M. Murray dans la lettre qu’il vous a écrite. IL m’a dit que, si vous laissiez les blessés à sa générosité, il en prendroit le soin

. possible, et qu’en attendant votre décision, je n’en manquerai pas. Ainsi je compte que vos premières nouvelles seront les bateaux que vous nous enverrez pour chercher tout ce qui est en état de partir. Si vous le voulez, je m'en irai avec. Si vous me jugez nécessaire, .j’y resterai avec le même plaisir. Vous savez que j’exécute quelque ordre que vous me donniez avec le même zèle.

LETTRE DE M. DE MALARTIC

Du 25 mai 1760.

Rien ne peut me flatter davantage que l’assurance que vous me faites l’honneur de me donner, que vous approuvez les arrangements que je fais ici pour l’exécution de vos ordres. Nos Messieurs, ainsi que moi, ont été enchantés d’apprendre que vous leur envoyez une goëlette pour les chercher.

Je n'aurai pas de complaisance pour ceux qui ne seront pas en état, et M. Dalquier, à qui j’ai communiqué votre lettre, leur a dit hautement qu’il ordonneroit sur le compte que lui rendront les chirurgiens. Je crois que M. Murray se prêtera à tout ce que vous désirez ; quoique notre ennemi, je ne puis en dire trop de bien.

Il suffit que vous désiriez que je reste ici, pour que je m'en fasse un plaisir; je n’ai pas grand mérite à en faire le sacrifice, dès que vous le souhaitez et que ce sera une consolation pour nos officiers et soldats qui restent ici et qui me paroïissent contents que je ne les abandonne pas. Je leur procurerai tout ce qui dépendra de moi; je n’épargnerai ni soins ni peines. M. Murray me comble toujours de politesses, me paroît content de la façon dont je me conduis vis à vis de lui, et il eut la bonté de dire avant-hier au soir à Bellecombe qu'il étoit fort aise que vous m’eussiez chargé de cette commission.

M. de Bellecombe ne partira pas encore. ”

J'ai trouvé le moyen de faire passer de nos nouvelles à M. le maréchal de Belle-Isle,.

LETTRE DE M. DE MALARTIC

Du 26 mai 1760.

J'arrive de chez M. Murray, qui m’a remis la lettre que j’ai l'honneur de vous adresser ci-jointe. Il m’a assuré que, quant à lui, il avoit toujours été dans l’intention de tenir le cartel, que ce qui s’étoit fait l’automne dernier n’étoit pas de son bail et qu’il n’auroit

pas fait ces difficultés, mais que M. le marquis de Vaudreuil lui retenoit un volontaire, des domestiques, des vivandiers et des bouchers, qui, suivant le cartel, ne sont pas prisonniers, que, dès qu’il nourrit les soldats restés ici, il sera forcé par sa nation de les regarder comme prisonniers. Il m’a promis qu’il fermeroit les yeux sur les officiers et qu’il leur accorderoit des passeports. Il en partira quatorze par la goëlette, et le reste quand ils pourront, à moins que vous n’en ordonniez autrement. Ainsi vous saurez à présent sur quoi compter. Il m’a aussi dit qu’il commande dans cette partie et M. Amherst dans la sienne, qu’il n’est pas tracassier, n’aime pas les difficultés et qu’il n’en auroit jamais vis à vis de vous, parce qu’il vous aïme, vous estime, ayant vu que vous aimez à vous battre. Il réclame le nommé Marthé Moore, déserteur qui a volé des François, qui est à ce qu’il assure dans le régiment de Béarn, et il vous fera rendre le domestique de M. Saint-Félix et un autre soldat de ma garde, qu’il retient mal à propos en prison.

J'ai eu l'honneur de.vous mander hier que je reste ici avec plaisir, puisque vous le désirez; mais je me flatte que, s’il y a de la besogne à faire par en haut, vous aurez la bonté de m'en faire part, ayant grand envie de m’y trouver.

M. Murray m'a assuré que vous n’aviez rien à craindre de sa part, que son monde est trop malade. Il a voulu je crois me tirer le ver du nez ce matin, en me

demandant ce que vous vouliez faire, qu’il vous étoit impossible de consezver la colonie, que vous ne feriez que la ruiner en tenant des troupes assemblées et qu’à la paix, au lieu d’avoir un pays en état de subsister, nous aurons une colonie qu’il faudra abandonner. Il parie qu’elle nous restera par raison de politique pour eux et pour nous.

Je lui ai répondu que je ne connois pas vos desseins ni vos moyens et que vous n’étiez pas homme à faire votre paix comme cela. Il m’a ajouté que vous aviez fait ce que vous pouviez et que vous deviez vous regarder comme un général qui défend une place où on à fait brèche et qui ne doit la défendre qu’autant qu’il est sûr d’un secours. Il voudroïit fort qu’on capitulât avec lui, à ce qu’il a dit à M. de Bellecombe qu’il feroïit aux troupes les meilleures conditions qu’on pourroit exiger. M. de Bellecombe l’a assuré qu’il faudroït qu’il bataïllât encore, s’il vouloït prendre le Canada. Il dit qu’il étoit bien assuré que vous saisiriez avec empressement toutes les occasions de combattre ; mais que l’armée ne peut pas subsister de l’air et qu’on sera obligé de se rendre faute de pain.

LETTRE DE M. MURRAY

Du 26 mai 1760.

Je suis très mortifié de ce que les circonstances ne me permettent pas de faire tout ce que vous pouvez désirer de moi.

Il m'est impossible de vous rendre vos malades si je suis obligé de leur fournir des vivres.

Je ne puis ignorer que vous n’avez pas toutes les facilités de faire subsister vos troupes sans en ôter les moyens aux habitants, et que ce seroit vous rendre un service très essentiel de nourrir ceux que vous avez laissés à l’hôpital général jusqu’à ce qu’ils fussent en état de nous nuire.

Mon devoir, je crois, m’oblige à ce que je fais. En tout ce qui ne sera pas incompatible avec ce devoir, je serai charmé de vous donner des preuves authentiques de la parfaite estime avec laquelle, etc.

LETTRE DE M. DE MALARTIC

Du 30 mai 1760.

J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis le plus malheureux ambassadeur du monde; j'ai fait ce que j'ai pu et su, et je n’ai pas plus réussi pour cela. M. Murray envoya chercher avant-hier ma garde, la regardant comme prisonnière. J’allai lui en demander la raison, lui dis que je suivrois son sort; il me répondit qu’il n’y avoit plus de cartel, qu’il étoit inutile que nous entrassions en contestation, qu’il vous l’'avoit mandé et qu’il avoit rendu compte au Roï son maître de ce qu’il faisoit. Il m'offrit de ne pas me regarder comme prisonnier. Je lui répondis que, s’il me rendoit ma garde, je m’en irois, que, s’il la gardoit, je restois pour suivre son sort sans me regarder comme prisonnier.

J'ai consulté M. Dalquier, je me suis consulté et j’ai pensé avec juste raison que vous trouveriez fort mauvais que j’abandonnasse ma garde.

Yl retient tous nos Messieurs, envoie chercher les soldats à mesure qu’ils sont en état pour les mettre dans la ville en prison.

T1 m’accorda, il y a deux jours, un passeport pour M. Dalquier, m'en a accordé ce matin un pour MM. Duparc, Pinsure et Savournin, sur ce que je lui

ai représenté que leur avancement en souffriroit. Dans quelques jours je lui demanderai permission de m’absenter pour une douzaine, sans donner aucune parole et j’engagerai tous nos Messieurs à ne s'engager à rien, parce que nous ne devons en aucune façon nous regarder comme prisonniers.

M. Murray, comme je vous l’ai déjà mandé, désireroit fort que vous capitulassiez avec lui. Je l’ai assuré que vous n’étiez pas dans le cas. Il m’a repris que les vivres vous manquoient, ainsi que les munitions, qu’il l’a appris par ses espions, que, capitulant avec lui, on diroit que le défaut de tout vous y a obligé, au lieu qu'avec M. Amherst on dira que c’est la force. J’en ai ri avec lui, ce matin, pendant qu’il m’en parloit, et lui ai dit que je vous manderois son avis.

Je me flatte, mon général, que mon malheur ne me fera pas perdre vos bontés. J'espère que vous approuverez ma conduite. Je me suis réglé dans tout ce que j'ai fait sur ce qui m’a été dicté par mon attachement pour vous et le service du Roi, et je suis persuadé que nos Messieurs me rendront cette justice.

À MESSIEURS LES COMMANDANTS DE BATAILLON

” Lettre circulaire du 31 mai 1760.

Il faut que vous ayez la bonté de faire arrêter tous les soldats de votre régiment qui ont quitté l’armée sans permission, et de les faire mettre aux fers en lieu de sûreté, mon intention étant de leur faire casser la tête à tous, et, s’ils sont en grand nombre, de les faire décimer. Si dans vos quartiers vous n’avez pas un endroit commode pour les tenir. en sûreté, vous les enverrez dans les prisons à Montréal sous une bonne escorte et les ferez munir de vivres, n’en ayant pas à leur faire fournir ici.

Il est essentiel que vous fassiez rassembler le plus de bateaux que vous pourrez dans tous vos quartiers, et que vous fassiez votre possible pour les faire raccommoder. Je vous prie de m'envoyer un état de ceux que vous aurez. Si vous ne pouvez trouver des calfats, donnez m'en avis, parce que je parlerai à Monsieur l’intendant pour qu’il fasse en sorte de vous en envoyer. Faites faire une rame à chacun de vos soldats et chargez un officier par chaque quartier pour la conservation des bateaux.

Je vous prie de m'envoyer un état des tentes, marmites et outils qui vous restent, des armes qui pour-

LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 337 roient manquer à votre bataillon, et d’envoyer ici celles qui sont à réparer. Je ne puis trop vous recommander de veiller à la conservation des bateaux.

CLXIIT

A M. MURRAY Du 1°7 juin 1760, de Montréal.

Sur ce que m'ont mandé MM. de Malartic et de Bellecombe, que vous désiriez que le capitaine Maitland et le lieutenant Campbell fussent à Québec sur leur parole d’honneur de ne point servir jusqu’à ce qu'ils soient échangés, j’en ai fait la proposition à M. le marquis de Vaudreuil, qui, ainsi que moi, a été charmé de pouvoir satisfaire à votre demande.

M. le marquis de Vaudreuil et moi vous proposons l'échange de MM. de Fontenay et Lenoir, que je regarde comme prisonniers de guerre, étant entrés à l'hôpital le lendemaiïn de l’affaire du 13 septembre, avec deux de vos officiers de même grade restés à l'hôpital général de Québec, à votre choix. Ce qui me fait plus particulièrement désirer l’échange de M. Lenoir, c’est qu’il est dans le cas d’être avancé. Il aura l’honneur de vous remettre ma lettre et se flatte, par les bontés que vous avez eues pour lui, que vous y consentirez.

LETTRE DE M. DE MALARTIC

Du 1er juin 1760.

Je n'aurai pas l’honneur de vous apprendre rien de fort intéressant aujourd’hui. Vous aurez vu dans ma lettre du 30 mai notre situation, le parti que j'ai pris et la conduite que je tiens, que je désire fort que vous approuviez. J'espère avoir la satisfaction de vous en rendre compte à la fin de la semaine. J’ai des raisons, qui, je pense, seront de votre goût, que je ne mettrai cependant pas en usage qu’autant que M. Murray me promettra que ma garde ne sortira pas de la ville pendant mon absence.

L’évasion de M. Léonard, lieutenant au régiment de Royal-Roussillon, fit resserrer hier nos Messieurs. Sur les représentations qu'ils firent faire par l'officier de garde, on leur envoya une parole d’honneur à signer, par laquelle ils promettent à M. Murray de ne pas chercher à s'évader, et ils la signèrent, pensant qu’elle ne les engage à rien ; après quoi, on leur donna les mêmes libertés qu’ils avoient ci-devant.

Je pris hier médecine pour tâcher de faire cicatriser ma poitrine. M. Murray me fit l'honneur de venir me voir hier au soir ; il se fâcha un peu contre les religieuses, me combla à son ordinaire de politesses et d'offres de services, me disant qu’il n’oublieroit pas les

politesses que vous m’aviez chargé de faire à ses blessés pendant le siège, que, quant à moi, je pouvois compter sur ce qui dépendroit de lui, mais qu’il n’y a plus de cartel.

A MESSIEURS LES COMMANDANTS DE BATAILLON

Lettre circulaire du 2 juin 1760.

Sur ce qui m’est revenu que presque tous les soldats étoient nu-pieds, vous pouvez envoyer un bateau ou autre voiture pour recevoir une paire de souliers tannés pour chacun des soldats effectifs, et, par cette même occasion, il faudra envoyer les armes à réparer.

Il faut vous servir des effets que vous avez en dépôt pour les soldats qui sont dans l’absolue nécessité, et, si cela ne suffit point, vous m’enverrez l’état de ce qui manquera pour que je voie si je puis leur faire avoir le nécessaire. Je vous observe qu’il faut être très réservé dans cette demande. On ne peut espérer quelque chose, qu’en demandant peu. Vous connoissez combien on est dépourvu de tout. Ainsi tenez-y la main. Comme il n’est pas possible de donner des vivres à la ville, si vous êtes dans le cas d'envoyer quelques soldats en prison, il faudra les en pourvoir;

il faudroit faire en sorte de trouver des moyens pour les punir dans la côte pour tous les cas où ils ne seront point criminels.

Il n’est point question de bois et chandelles pour les corps de garde, qu’on accoïdoiïit l’hiver ; on donnera aux officiers et domestiques la ration, sur laquelle il sera donné en nature une livre de farine par ration, leur eau-de-vie et le surplus sera payé en rachat suivant les prix réglés. Monsieur l’intendant envoie l’ordre aux capitaines des côtes pour la fourniture de la farine, qui sera payée par le munitionnaire.

Je vous prie de m'envoyer l’état des variations de votre bataillon depuis le 20 avril jusques à ce jour, suivant le modèle ci-joint.

Comme, d’un moment à l’autre, je puis vous envoyer des ordres pour le départ de votre bataillon, disposez-vous pour être prêt à les exécuter sur le champ.

A M. MURRAY

De Montréal, le 4 juin 1760.

J'ai été bien surpris d'apprendre que, contre la foi du cartel, vous reteniez prisonniers les malades et blessés restés à l’hôpital général, et ce qui m’étonne encore davantage c’est que, contre le droit des gens et

LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 341 LR A TERRE CR de toutes les nations policées, vous reteniez aussi la garde de police que j’avois laissé au dit hôpital en égalité de celle que vous y aviez pendant le siège. Je vous avouerai qu'après ce que vous m'avez fait l'honneur de me mander et ce qu’on m’avoit dit de votre façon de penser, je ne m’attendois point à un pareil procédé. Pour mettre le comble à tout, il ne vous reste qu’à faire servir les officiers faits prisonniers le 18 avril que j'ai laissés par humanité à l'hôpital général sur leur parole d'honneur, parce qu'ils étoient blessés.

Comme je ne suis point positivement informé de tout ce que j’ai l’honneur de vous mander, je douterai que vous vous soyez porté à ces extrémités jusqu’à ce que j'en aie une certitude de votre part. Je serois fâché que la chose fût ainsi qu’on me le mande, par les suites qu’elle peut avoir dans ce continent et en Europe.

Ce ne sera point une garde de quinze ou vingt hommes et des malheureux blessés restés à un hôpital, où les vôtres étoient sur la foi du cartel, qui pourront influer sur le sort de cette colonie, et de pareils prisonniers ne sauroient servir de trophées pour les armes de Sa Majesté Britannique.

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