A MONSIEUR L’INTENDANT
Le 3 août 1756.
Je viens de recevoir dans le moment la lettre que vous me faites l’honneur de m'écrire du 26 par M. de Bleury. Je vous envoie la facture de ce qu’il nous a apporté par son convoi. Je n’y vois point de caisses de remèdes pour nos malades ; c’est cependant une des choses des plus essentielles, dont nous manquons entièrement; rien de plus pressé que de nous en envoyer, de même que des chirurgiens.
La tournée que vous avez pris la peine de faire nous fera grand bien. Tout le monde est si persuadé, ainsi que moi, de vos bonnes intentions que, si vos ordres étoient bien exécutés, nous ne manquerions de rien, du moins autant que le pays le permet.
Ce que vous me marquez au sujet des vivres des troupes, pour ce qu’ils ne prennent pas en nature, leur fera grand plaisir et cela diminuera la consommation. Je pense bien que c’est susceptible de quantité d’abus, auxquels par la suite vous pourrez remé-
dier ; quant à moi, j’y tiens la maïn autant qu’il m'est possible. |
Le secours que vous m’annoncez me fait grand plaisir ; cela remplacera nos malades qui sont actuellement au nombre de quatre cents, tant au fort Saint- Frédéric et Carillon que dans les tentes. J’attendrai avec bien de l’impatience les nouvelles de Choagen ; c’est un point bien intéressant ; je vous serois bien obligé de m'en faire part, lorsque vous en saurez.
Je pense bien que votre présence est nécessaire partout et que la partie où vous n’êtes pas, souffre. Si vous étiez venu plus tôt à Montréal, nous en serions mieux. J'espère qu'avant que vous descendiez à Québec, vous assurerez nos subsistances. J'aurai l’honneur de vous écrire par toutes les occasions qui se présenteront.
Je réponds à la dernière lettre de Monsieur le général du 26, qui, en me laissant maître de tous les mouvements que je pourrois faire dans cette partie, ne me met pas à l'abri des accidents qui, avec les plus justes mesures, arrivent souvent à la guerre. Je lui demande des ordres précis sur ce que je dois faire, auxquels je me conformerai. Je vous prie que cela soit de vous à moi, et vous me ferez plaisir de me mander ce que M. de Vaudreuil aura dit de ma lettre dont il vous fera sans doute part.
A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
De Carillon, le 5 août 1756.
J’ai l'honneur de vous rendre compte du retour du détachement de M. de Beaujeu. Il est rentré hier après-midi avec tout son monde et a amené six prisonniers et une chevelure. Il s’est porté entre le fort Lydius et le fort Georges, comme je le lui avois ordonné, où il s’est embusqué. Il y a eu une avantgarde de douze hommes d’un détachement des ennemis qui travailloit au chemin et qui se devoit rendre au fort Georges, qui a donné dans l’embuscade. Il y en à eu six de pris, un de tué et les autres se sont sauvés. Si les sauvages n’avoient pas été si pressés de tirer, ils lauroient prise en entier. |
M. de Beaujeu a voulu aller attaquer le détachement, qui n’étoit pas éloigné de son avant-garde; quelque instance qu’il ait pu faire, les sauvages n’ont jamais voulu le suivre, disant qu’ils avoient fait coup.
Je ne sauroïis vous rendre un assez bon témoignage de M. de Beaujeu ; tous Messieurs les officiers qu’il avoit avec lui dans son détachement, se louent beaucoup de sa conduite. Vous connoïssez mieux que moi son mérite ; je ne puis que vous parler de son zèle et de sa bonne volonté.
J’ai fait tout ce que j'ai pu pour retenir les sauvages ; ils ont voulu absolument vous mener leurs prisonniers, et il en restera fort peu ici. Ils m'ont promis de revenir, aussitôt que vous l’ordonneriez, et m'ont prié de vous les recommander, principalement les chefs. J'en seroïs très content, si ce n’étoit leurs importunités continuelles pour l’eau-de-vie et le vin. Il est d’ailleurs certain que ces gens-là usent beaucoup dans les bois et que les souliers et les peaux de chevreuil qu’ils ont eus étoient de la plus mauvaise espèce. Six Abénakis, qui avoient quitté le détachement de M. de la Colombière et qu’on croyoit s’en être retournés chez eux, sont arrivés ici il y a quatre jours avec une chevelure et deux prisonniers. Ce sont deux paysans des environs d'Orange ; je vous envoie leur déposition qui mérite d’être lue.
Parmi les prisonniers qu'a fait M. de Beaujeu, il y a un capitaine, qui a de l’esprit, qui est intelligent et qui est bon Anglois ; c’est un homme à garder avec soin, J'ai l'honneur de vous envoyer sa déposition ; il fait monter les forces de l’ennemi bien haut et dit qu’il y a quinze mille hommes destinés pour venir attaquer Carillon et le fort Saint-Frédéric. Tous les autres prisonniers s'accordent assez sur ce qu’ils disent ; vous pourrez les faire tous interroger de nouveau. Cela mérite la plus grande attention; le capitaine m’a assuré que les Anglois dirigeoïent leurs principales forces sur cette partie; qu’ils s’embarrassoient fort peu de Choagen, qui leur étoit plutôt à
charge qu’utile ; que tout ce qu’ils désiroient, c’étoit d’avoir Carillon et Saint-Frédéric. Il m’a ajouté que, s’ils ne réussissoient pas dans l’attaque qu’ils veulent faire dans cette partie, its établiroient un nouveau fort entre le fort Georges et le fort Lydius, et qu’il étoit même question de le faire au fond de la baie où M. de Dieskau laissa ses bateaux et où l’on fit un retranchement pour mettre lesdits bateaux à couvert, et qu’ils iroient y camper avec. toute leur armée pour le construire.
Vous pourrez voir si tout ce que disent ces prisonniers s'accorde avec les dépositions de ceux que vous pouvez avoir d’ailleurs, et avec les autres nouvelles que vous pouvez avoir reçues d’autre part, d’après lesquelles vous jugerez s’il est bon que vous augmentiez les forces qui sont dans cette partie. Vous savez en quoi elles consistent. Telles qu’elles sont, je recevrai l’ennemi, s’il vient, et je le combattrai, et nous ferons de notre mieux pour remporter la victoire. Je crois que je puis vous répondre du zèle et de la bonne volonté de mes troupes.
Je voudrois bien que le nombre de malades fût . moindre. Nous en avons plus de quatre cents aux hôpitaux, et la maladie continue toujours. J’ai l’honneur de vous envoyer l’état de cent-dix-sept miliciens arrivés de Montréal. Je les ai fait passer aux camps de M. de la Corne et de M. de Contrecœur, ce qui ne fait que remplacer leurs malades. J’en ai seulement
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nos LS OR SN PR AE À an ES ici retenu les ouvriers qu’il y avoit parmi eux, qui ne sont qu’au nombre de douze.
Sur les dernières nouvelles, je redouble mes soins pour accélérer les travaux du fort ; nous manquons de charpentiers, y en ayant qui sont malades ; je prends tous ceux qui arrivent dans les recrues.
Je joins ici l’état des malades qui sont partis du fort Saint-Frédéric pour retourner dans leurs paroisses, , lesquels ont été jugés par les chirurgiens et M. de Lusignan hors d'état de continuer la campagne.
Je vous supplie de vouloir bien écrire à M. de Lusionan une lettre desatisfaction sur le zèle qu’il apporte au bien du service et à l’exécution de mes ordres.
Messieurs les officiers venant de Montréal m'ont assuré qu’il y avoit en route trois cents sauvages qui nous venoient bien à propos.
Permettez-moi d'assurer ici Mme de Vaudreuil de mon respect.
Déposition du sieur John Jheperd, fait prisonnier par le détachement de M. de Beaujeu.
Il est né Irlandoïs et est venu fort jeune à la Nouvelle-Angleterre. Il est capitaine dans le régiment de New-Hampshire; ce régiment est de dix compagnies de cinquante hommes. Les régiments qui sont destinés pour l’expédition de Saint-Frédéric ne sont point égaux en nombre; le régiment de Rhode-Island est
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LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 47 ne 4 de quatre cents hommes et le premier régiment de Boston est de huit cents hommes environ.
Il a été pris entre le fort Lydius et le fort Georges par des François et sauvages; qu’il étoit allé à la découverte avec douze hommes ; que son lieutenantcolonel, qui avoit avec lui cent hommes, avoit ordre d’aller faire raccommoder les chemins ; que l’année dernière, il étoit premier sergent avec le colonel Johnson ;
Qu’il n’avoit aucun métier; que son père étoit un habitant aisé; que lui étoit quelquefois en ville et quelquefois à la campagne ;
Qu'il y avoit autour du fort Edouard cinq mille hommes destinés pour l'expédition de Carillon; qu’il le sait positivement par les recrues qui ont été faites : qu’il y avoit aussi huit cents malades du flux de sang, qui n’étoient cependant pas assez malades pour aller à l’hôpital ;
Que quelques jours avant qu’il ait laissé le fort Edouard, le général Winslow étoit passé pour aller au fort Georges avee deux mille hommes et six grosses pièces de canon, telles qu’on n’en avoit point encore transporté ;
Qu'il y avoit deux mille hommes rendus au fort Georges avant le colonel Winslow ;
Qu'il ne peut pas dire au juste le nombre de canots que l’on a transporté sur le lac Saint-Sacrement ; qu’il peut y en avoir de deux à trois cents ;
Qu'il ne sait pas le nombre des régiments qui composent leur armée ;
Qu'il sait que le fort Georges est fini, et qu’il sait aussi qu’il n’y a pas dans la Nouvelle-Angleterre de meilleur fort ;
Qu'il n’y a point de retranchements aux environs du fort Georges ni de fossés ;
Qu'il y a une grande gabarre sur le lac pour transporter le canon et qu’il y en a quelqu’autres de vingtcinq, de trente et trente-cinq pieds de long ;
Le conseil se tint la veille qu’il est parti pour délibérer si l’on feroit l'expédition de Carillon cette année, mais qu’il n’a eu aucune connoïssance des résolutions qu’on y a prises; qu'indépendamment il croit qu’ils viendront à Carillon ;
Qu'il est sûr qu'avant son départ du fort Edouard, il arriva des dépêches du général Loundon qu’il alloit arriver à New-York, et que ces nouvelles sont arrivées le premier d’août ;
Que la guerre avoit été publiée à Orange; qu’il sait qu’il y avoit cinq cents hommes de troupes arrivés à Orange; qu’il les a vus;
Qu'ils comptent venir à Carillon et à Saint-Frédéric les uns par terre et d’autres par le lac, et que, s’ils ne viennent point cette année faire l’expédition, ils comptent construire un fort au fond de la baie du sud où notre armée mit à terre l’année dernière; que la plus grande partie de leur armée étoit au fort Edouard,
et que, le lendemain, il devoit partir quatre régiments pour le lac Saint-Sacrement ;
Que le nombre des troupes que milord Loundon a amené dans la Nouvelle-Angleterre est de dix mille hommes, sans y comprendre les femmes et les enfants ;
Qu'ils n’ont aucuns sauvages ni au fort Georges ni au fort Edouard ; qu’ils étoient tous avec le général Johnson à Orange ;
Qu'il croit qu’ils ne viendront point à l’armée parce que Johnson, étant mécontent, ne veut plus servir, sur les reproches qui lui ont été faits par le gouverneur de n'avoir point poursuivi et détruit totalement les François dans l’action de l’année dernière du lac Saint-Sacrement, et que, Johnson n’allant plus à l’armée, les sauvages ne s’y rendront point non plus ;
Qu'il a vu les trois derniers soldats qui ont déserté de chez nous ; que le général les à interrogés, et qu’il ne sait pas ce qu'ils ont dit; qu’il a ouï dire qu’il y avoit trois mille hommes à Carillon, et qu’il croit que toutes les forces du Canada y sont réunies ;
Qu'ils font faire tous les jours la découverte, et qu’il y a des gens semblables aux sauvages, qui vont et viennent lorsqu'on le veut, qui sont au nombre de cinq cents.
A MONSIEUR DE VAUDREUIL
De Carillon, le 9 août 1756.
Je reçois dans le moment la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 25 du mois dernier. Je vous prie d’être persuadé du désir que j’ai de remplir vos vues dans le commandement du corps de troupes que vous avez bien voulu me confier. Je suis aussi sensible que je le dois à la bonne opinion que M. le marquis de Montcalm veut bien avoir de moi.
Qi les recrues et les miliciens que vous m’annoncez arrivent, je pense que cette frontière sera en sûreté, si toutefois les maladies pouvoient cesser; car, comme j'ai eu l'honneur de vous dire par ma dernière lettre, nous avons quatre cents hommes hors d'état de faire le service. |
T1 nous est arrivé hier au soir trois cent quarantedeux soldats de recrue, venant de Québec, conduits par M. de Melouère.
Je me conformerai à ce que vous me faites l’honneur de me mander au sujet de ce que je dois dire aux sauvages pour nos opérations ultérieures. Vous ne devez pas douter que je ne fasse tout ce qui dépendra de moi pour retenir les sauvages le plus longtemps que je pourrai; vous savez combien cela est difficile et je ne me flatte point d’y réussir.
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J’envoie douze bateaux par trente-six hommes qui ont amené les recrues ; c’est à raison de trois hommes pour chacun, on ne sauroit en mettre moins et il n’est pas possible qu’ils puissent en conduire davantage.
A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
De Carillon, le 10 août 1756.
J’ai l'honneur de vous rendre compte que M. de Bleury est arrivé ici ce matin avec son convoi. J’adresse à Monsieur l’intendant l’état de ce qu’il a apporté de même que celui des remèdes qui sont nécessaires pour les hôpitaux.
J’ai oublié dans ma dernière lettre de vous informer que le détachement de M. Duplessis étoit rentré et qu'il a exécuté sa mission; il a ramené deux bateaux et un canot d’écorce ; il a coulé à fond deux pirogues et deux bateaux ; il a trouvé dans la rivière Bocquette celui que les ennemis nous avoient pris, lorsqu'ils nous firent des prisonniers auprès de la Rivière à la Loutre.
Il y a encore un parti anglois qu’on dit être de cinquante hommes, qui est venu samedi dernier, 7, jusques aux premières habitations du fort Saint-Frédéric,
où ils ont tué quatorze chevaux, heureusement qu’il n’y a pas eu d'habitants ni de soldats de pris. Je n’ai été informé de cet accident que le lendemain matin, de façon que je n’ai pas pu envoyer de détachement pour les couper.
Je vais établir des signaux par des coups de canon pour m’avertir quand l’ennemi paroîtra du côté du fort Saint-Frédéric; je ne pourrai cependant pas toujours compter sur ces signaux, parce que, lorsque le vent est contraire, on n’entend pas ici le canon du fort Saint-Frédéric.
J’ai été reconnoître le terrain que les troupes doivent occuper en cas d'attaque, et j’ai assigné à chacun son poste. J’ai été aujourd’hui avec un détachement reconnoître le chemin des Agniès, qui est en avant du poste de M. de la Corne, et j’en suis revenu au travers des bois jusqu’au camp de Carillon. J'ai trouvé tous ces bois très praticables. Il y a apparence que, si l'ennemi vient, ses plus grandes forces prendront cette route et que l’autre partie viendra par eau. Plus je réfléchis sur mes dispositions que vous avez approuvées, plus je crois qu’il n’y a rien à ajouter. Je prends des précautions pour être averti des mouvements que l’ennemi peut faire dans le bois, de même que dans le lac Saint-Sacrement. Je suis convenu avec M. le chevalier de la Corne qu’il enverroit demain un parti du côté du fort Georges; dans la circonstance présente nous aurions besoin qu’il fit quelques prisonniers. J’ai envoyé le 5 un parti de quinze sauvages
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avec M. du Sablé du côté du fort Lydius ; il m’a bien promis de m’amener quelques prisonniers ; j’attends son retour dans trois ou quatre jours.
J'ai l'honneur de vous envoyer le mémoire de la situation où se trouve le fort de Vaudreuil. Si les ennemis diffèrent à venir encore une quinzaine de jours, j'espère qu’il sera en état de défense. J’ai été obligé de donner un ordre par écrit à M. de Lotbinière, dont je vous envoie la copie, pour l’empêcher dé distraire les travailleurs pour d’autres travaux qui deviendroient inutiles si préalablement le fort n’étoit pas en état d’y attendre l’ennemi; ces Messieurs peuvent avoir leurs raisons particulières pour ne point presser les travaux ; pour moi, qui n’en ai pas d’autres que celles du bien du service, je les presse autant qu’il m'est possible et j’y tiendraïi exactement la main, étant très persuadé que c’est me conformer à vos intentions.
M. de Saint-Vincent et M. de Sacquespée m'ont demandé la permission de s’en aller chez eux, étant incommodés; je n’ai pas pu la leur refuser; ils partent demain.
Il y a un lieutenant du régiment de Royal-Roussillon qui est aussi fort incommodé, qui me demande la permission pour aller à Montréal, je crois qu’il vous demandera celle de repasser en France.
M. Le Verrier est fort incommodé d’un rhumatisme ; il n’a cependant pas de fièvre.
Je vous prie de trouver bon que Mme la marquise de Vaudreuil trouve ici des assurances de respect.