A M. LE COMTE D’ARGENSON ET A MONSIEUR LE GARDE DES SCEAUX
Le 20 août 1756.
Depuis le 16 du mois dernier que M. le marquis de Montcalm m’a laissé le commandement du corps de troupes qui se trouve à Carillon, je n’ai pas eu d’occasion d’avoir l'honneur de vous écrire pour vous informer de ma position et de ce qui s’est passé ici depuis son départ.
J'ai envoyé plusieurs détachements à la guerre, dont deux sur les derrières pour assurer la communication d’ici au fort Saint-Jean qui est l’entrepôt des vivres qui viennent ici de Montréal et de Québec.
Il y avoit des partis ennemis qui avoient paru sur la Rivière à la Loutre, qui nous faisoient craindre qu’ils ne voulussent faire un établissement aux sources de cette rivière; le détachement que j’y ai envoyé s’y est rendu et n’a point trouvé que l’ennemi
se disposât à y en faire aucun. Ainsi, quant à présent, nous pouvons être tranquille pour cette partie.
J’ai aussi envoyé un détachement pour le même sujet à la Rivière Bocquette, où l’on a trouvé des traces dans les bois de quelques partis ennemis, des canots et des pirogues qu’ils y avoient cachés, à dessein sans doute d’intercepter quelques-uns de nos convois; on m'a ramené quelques-uns de ces bateaux et pirogues et le reste a été brûlé ou coulé à fond.
J’ai envoyé trois détachements en différentes fois au fond du lac Saint-Sacrement, auprès du fort Georges. Le premier m’a amené quatre prisonniers et a apporté quatre chevelures ; celui qui commandoit ce détachement m’a assuré qu'il y avoit eu beaucoup de monde tué, et que les sauvages n’avoient eu le temps que d'enlever les quatre chevelures, parce que l’ennemi venoit en force. |
Le second détachement, commandé par M. de la Colombière, capitaine des troupes de la colonie, s’est aussi approché très près du fort Georges, a reconnu le camp des ennemis, y a donné l’alarme; les ennemis ont envoyé un détachement à sa poursuite, avec lequel il s’est battu une demi-heure dans le bois; il a rapporté cinq chevelures et dit aussi avoir tué beaucoup de monde.
Le troisième détachement, dont la plus grande partie étoit de sauvages, s’est aussi porté au fond du lac Saint-Sacrement et a laissé le fort Georges à la droite
et s’est porté sur le derrière du camp des ennemis où ils ont fait deux prisonniers et quatre chevelures.
J'ai envoyé aussi deux autres détachements au fond de la baie auprès de la Rivière au Chicot où M. de Dieskau a débarqué l’année dernière et où il laissa ses bateaux; ce détachement étoit commandé par M. de Beaujeu, capitaine des troupes de la colonie; il étoit composé de deux cent cinquante hommes. Je lui avois ordonné de se porter entre le fort Lydius et le fort Georges pour intercepter quelques convois aux ennemis ; ila rencontré sur ce chemin un détachement des Anglois qui travailloit aux chemins; il l’a attaqué, a fait six prisonniers et six chevelures et a mis l'ennemi en fuite; parmi ces prisonniers il y a un capitaine.
J’ai actuellement un autre détachement dans cette partie et un sur le lac Saint-Sacrement, du côté du fort Georges. La plus grande partie de ces deux détachements sont composés de sauvages. Je n'ai fait autant de détachements sur l’ennemi que pour l’occuper sur cette partie et lui faire faire diversion, pour favoriser l’entreprise de M. de Montcalm sur Choagen.
Si je n’étois occupé à construire ce fort, mes détachements auroïent été plus considérables, et j’aurois pu en faire un assez fort pour y marcher moi-même ; mais cela ne m’a pas été possible sans faire discontinuer les travaux de ce fort, qui est de la plus grande importance pour la sûreté de cette frontière ; quelque
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célérité que je puisse y apporter, il ne sauroit être en état de défense avant vingt jours.
Si on doit ajouter foi aux rapports de tous les prisonniers, l'ennemi dirige toutes ses forces pour cette partie ; il paroiït qu’il les rassemble au fort Georges, où milord Loundon doit être rendu depuis quatre jours. Tous les prisonniers disent qu’ils doivent attaquer ce corps de troupes et aller faire le siège du fort Saint-Frédéric. Ils font monter leurs forces bien haut et bien supérieures aux miennes. M. le marquis de Vaudreuil m’a envoyé du renfort; mais j’ai beaucoup de malades ; ce qui fait que mes troupes ne sont point augmentées de plus de mille hommes depuis le départ de M. de Montcalm. M. le marquis de Vaudreuil me promet encore de m’en faire passer d’autres. Je suis déterminé à attendre l’ennemi avec celles que j'ai; s’il vient, je le combattrai et nous ferons tout de notre mieux. Je crois que je puis vous répondre du zèle et de la bonne volonté de toutes les troupes qui sont ici. ;
J’ai l'honneur de vous envoyer un croquis de ma position et de la disposition des troupes en cas d’attaque. J'ai plusieurs fois été reconnoître moi-même toutes les parties que je dois faire occuper et par où l’ennemi peut venir; je me suis porté pour cela en avant des deux camps de M. le chevalier de la Corne et de M. de Contrecœur ; ils occupent les deux rives de l’entrée et de la décharge du lac Saint-Sacrement. Ce qui me fait croire que l’ennemi veut entreprendre
sur moi, c’est qu’il y a trois jours qu’il a envoyé, sans doute pour reconnoître cette partie, un assez gros détachement jusques aux premières habitations du fort Saint-Frédéric, où il a tué une vingtaine de chevaux; il n’y a point eu de soldats ni d’habitants de pris, ni de chevelures levées. Je n’en ai été averti que le lendemain matin, ce qui a fait que le détachement que j’ai envoyé à la poursuite, n’a pu le joindre ni le couper dans sa retraite.
Je mande à M. le garde des sceaux les mêmes choses dont j’ai l'honneur de vous rendre compte.
Il y a aussi quelques découvreurs qui ont paru sur une montagne pour reconnoître le camp de M. de Contrecœur ; et, hier au soir, il y a eu un détachement de sauvages et d’Anglois qui sont venus jusques auprès de la tête du camp de M. le chevalier de la Corne, où ils ont levé la chevelure à deux soldats et en ont blessé un troisième; c’étoit des soldats qui étoient un peu en avant de la garde du camp, occupés à pêcher dans le lac Saint-Sacrement. J’ai envoyé sur-le-champ plusieurs détachements à la poursuite, sans qu’il ait été possible de les joindre. II s’est sauvé à la faveur des bois. Je ne puis que vous rendre de très bons témoignages des trois bataillons qui sont ici; je puis avoir l’honneur de vous assurer que je n’y suis point sans occupation, commander à des sauvages et à des Canadiens n’est pas chose aisée. Je suis obligé d’entrer dans tous les détails ; il faut être géné-: ral d'armée, maréchal-de-logis, ingénieur, garde-ma-
gasin, diriger les hôpitaux, et commis des vivres, cependant tout se passe assez bien et je m’aide beaucoup du major général et de M. de Fontbrune, capitaine du régiment de la Marine.
Si les ennemis vouloient bien attendre une vingtaine de jours à venir, je seroïs bien mieux en état de les recevoir ; mais il faudra bien les recevoir quand ils viendront. Toutes mes dispositions sont faites pour cela. Je pense que, s’ils viennent, il y en aura une partie qui viendra par terre pour favoriser le débarquement de celle qui pourra venir par le lac Saint- Sacrement pour débarquer au poste de MM. le chevalier de la Corne et de Contrecœur. Par les nouvelles que j'ai des ennemis par les prisonniers, ils rassemblent beaucoup de bateaux et de barques au fort Georges.
Je n’ai point de nouvelles positives de M. de Montcalm; on me mande qu'il doit être parti du 6 de Frontenac.
XXTIII
A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
Le 20 août 1756.
J’ai reçu hier au soir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 7 de ce mois. L'ordre
que vous avez bien voulu me donner de composer un détachement de mille hommes de ce corps de troupes et d’en prendre le commandement pour me porter entre le fort Lydius et le fort Georges, pour opérer une diversion dans cette partie, est très positif et, dans d’autres circonstances, me mettroit fort à mon aise pour exécuter le mieux que je pourrois vos intentions, auxquelles je me conformerai toujours autant par devoir que par inclination. Je crois que, dans cette occasion, ce ne seroit point les suivre, en profitant de la permission que vous me donnez de faire ce détachement, attendu que, par les dernières nouvelles que nous avons eues de l'ennemi, sa position est bien différente de ce que nous l’avions jugé. C’est ce que vous avez dû voir par ma lettre du 5 de ce mois, à laquelle étoit joint la déposition d’un capitaine anglois. J’ai eu l'honneur de vous l’adresser par les Abénakis qui vous amenoient les prisonniers faits par le détachement de M. de Beaujeu et par des sauvages de celui de M. de la Colombière. Je pense que, dans ces circonstances, hors que vous n’ayez des nouvelles contraires, nous n'avons rien de mieux à faire que de nous tenir sur la défensive.
Je ne saurais me porter entre le fort Lydius et le fort Georges, quelque diligence que je puisse faire, avant quatre jours de marche. D'ici au fond de la baie il y a dix lieues par eau, et du fond de la baïe au chemin de Lidieux, il y a douze lieues par terre ; ce qui fait vingt-deux lieues. Si l'ennemi est en force au lac
Saint-Sacrement, il peut se porter et se rendre en douze heures au poste de la Chûte et se trouver à même d'entreprendre sur les camps de MM. de la Corne et de Contrecœur et d'opérer sur cette partie. Comme nos forces se trouveroient divisées, il lui seroit facile de culbuter nos postes avancés, et Dieu sait ce qui s’en suivroit. Après avoir poussé nos postes et obligé le corps qui resteroit ici de se mettre entre le fort et la redoute, rien n’empêcheroïit alors l’ennemi d'envoyer un gros détachement aux Deux-Rochers, qui couperoit entièrement ma retraite ; et je ne pourrois me retirer qu’au travers des bois. Jugez où j'en serois réduit, si ce malheur arrivoit ; il pourroit peut-être entraîner avec lui la perte de la colonie. Aussi toutes ces raisons me font prendre le parti de différer de faire ce détachement, jusques à ce que nous ayons des nouvelles différentes de l’ennemi. Je compte que vous voudrez bien approuver le parti que je prends qui sera toujours soumis aux ordres que vous voudrez bien m'envoyer.
Ce qui me fait penser que les ennemis veulent entreprendre sur cette partie, ce sont les manœuvres hardies qu’ils font depuis quelques jours. Il y a des découvreurs qui sont venus sur la montagne qui est de l’autre côté de la rivière, vis-à-vis notre camp, d’où il leur aura été facile de découvrir et de bien examiner le fort, qui, de cette montagne, où j’ai été hier, paroît fort peu respectable. Il y a eu aussi des découvreurs qui ont été sur les hauteurs du camp de MM. de la
Corne et de Contrecœur. Il y a eu même un parti, composé de sauvages et d’Anglois, qui, le 14 de ce mois, s’est porté entre le camp et le ‘bivouac du camp de M. le chevalier de la Corne, où il y a eu deux soldats, qui étoient à pêcher, qui ont eu la chevelure levée et un troisième qui a reçu un coup de fusil dans le bras. M. le chevalier de la Corne a envoyé un détachement à leur poursuite ; une vingtaine de nos sauvages Iroquois, qui se sont trouvés dans son camp, ont suivi environ un quart de lieue ce parti anglois, dont ils sont revenus disant qu’il n’étoit pas possible de les joindre. M. le chevalier de la Corne croit qu’ils n’ont pas voulu les suivre parce qu’ils ont vu qu’il y avoit des sauvages Agniès de leurs alliés et que, pour être reconnus, ils ont laissé un casse-tête auprès des gens à qui ils ont levé la chevelure. M. le chevalier de la Corne envoya un détachement par le lac pour s’embusquer à quatre ou cinq lieues du fort Georges, pour tâcher de couper la retraite à ce parti ennemi. J'ai envoyé aussi de mon côté un détachement aux Deux- Rochers pour le même objet ; mais tout cela a été sans succès ; ce parti s’est sauvé à la faveur des bois, sans que nous en ayons eu d’autres nouvelles.
Depuis ce temps-là les sauvages font beaucoup de difficulté pour aller faire la découverte du côté du fort Georges. Ils se sont mis en chemin deux fois pour y aller avec un détachement de Canadiens, et, chaque fois, sous différents prétextes, ils sont revenus de moitié chemin. Je les ai grondés et ils m'ont promis
d’y retourner et d’aller découvrir jusqu’au fort Georges. Je donnerai ce détachement à M. de Florimond, qui est un très bon officier et qui connoïit déjà cette partie. Il est essentiel de savoir ce qui s’y passe. Je manque de sauvages, et je n'ai actuellement qu’une vingtaine d’Iroquois, et onze Hurons qui sont arrivés hier au soir.
Je suis en peine du parti de M. du Sablé, qui est du côté du fort Lydius depuis le 7 ; il n’avoit des vivres que pour huit jours. Je l’attends avec bien de l’impatience.
Il y a longtemps que je me donne des soins pour la propreté du camp des miliciens et pour qu’ils fassent un ordinaire réglé ; ce qui s’exécute aussi bien qu’il est possible ; et c’est aux soins particuliers que M. de Sabrevoix y donne que cela est dû ; je suis extrêmement content de tout ce qu’il fait, et il tient les troupes de la colonie dans le meilleur ordre. Je vous serois bien obligé de vouloir bien lui écrire une lettre de satisfaction à cet égard ; c’est un officier très zélé et de beaucoup de mérite.
J’ai l'honneur de vous envoyer ci-joint le nombre de combattants qu’il y à dans ce corps de troupes ; et, dans la totalité, on en peut bien distraire près de six cents, qui sont dans les hôpitaux de Saint-Frédéric, dans celui-ci ou malades au camp. Je joins aussi l’état des miliciens qui sont partis du fort Saint-Frédéric pour s’en retourner chez eux, ayant été jugés par les chirurgiens hors d’état de continuer la campagne,
M. Le Verrier souffre toujours beaucoup de son rhumatisme ; je le sollicite pour aller rétablir sa santé à Montréal ; si ses douleurs continuent, je compte qu’il partira par le retour de M. de Bleury.
Trouvez bon que Mme la marquise trouve ici les assurances de mon respect. Je ferai recevoir les ofliciers dont vous m'avez envoyé la liste. |
Je ferai tenir le conseil de guerre pour juger le trois soldats qui ont déserté de la colonie.
A M. BIGOT, INTENDANT
Le 4 août 1756.
J'ai recu hier les deux lettres dont vous m'avez honoré le 7 de ce mois. M. Almain doit vous avoir envoyé l’état général de ce que nous avons et de ce que nous avons reçu ; j'espère que vous voudrez bien suppléer à ce qui nous manque et qu'on à Cru nous avoir été envoyé.
Nous n'avons au magasin actuellement que cent vingt-trois quarts de farine ; ce qui ne fait du pain que pour vingt jours à ce corps de troupes. Comme c’est ce qu’il y a de plus nécessaire, la provision doit en être la plus assurée ; et, si cela étoit possible, il faudroit qu'il y eût ici pour faire du pain pour deux mois à toute l’armée, parce que, si l'ennemi nous réduisoit
RE D I Ent sr nirpirrmepnmmtipt assé ésnaii ssréni sbtsstiomietnnts LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS 65
CT OS RS A RE TES au point de nous obliger à nous retirer entre le fort et la redoute, il lui seroit facile de nous rendre la communication de nos convois très difficile d'ici à Saint- Frédéric, en faisant occuper par ses détachements les endroits de la rivière qui sont les plus étroits. Ainsi je vous prie de vouloir bien nous faire arriver en droiture ici toutes les subsistances que vous destinez pour ce corps de troupes et de ne faire laisser au fort Saint- Frédéric que ce qui peut regarder l'hôpital.
Depuis le retour de M. de Beaujeu, j'ai cru qu'il n’étoit pas prudent d'envoyer de gros détachements à la guerre parce que, d’après les nouvelles que nous avons appris par la déposition des prisonniers, les forces et la position des ennemis sont bien différentes de ce que nous croyons ; et, si les prisonniers disent vrai, c’est à nous à nous tenir sur la défensive.
Par la dernière de M. le marquis de Vaudreuil il me mettoit fort à mon aïse, et ses ordres étoient positifs pour me mettre à la tête d’un détachement : et, si les circonstances n’étoient pas changées, j’aurois exécuté ses ordres avec grand plaisir. J’attendrai, avant d’opérer selon ses désirs, sa réponse à ma lettre du 5, par laquelle je lui envoie la déposition des prisonniers; et, à moins qu’il n'ait des nouvelles différentes, je m’attends qu’il m’enverra des ordres contraires à sa dernière lettre... +
* La suite de cette lettre, que nous supprimons, contient la répétition des considérations déjà exposées dans la lettre précédente à M. de Vaudreuil.