M. DE VAUDREUIL AU CHEVALIER DE LA CORNE
Au quartier général, le 1* septembre 1759.
J’ai recu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 de ce mois. M. le chevalier de Lévis m’a témoigné beaucoup de satisfaction de votre zèle et de vos bonnes dispositions à tous égards. J’en étois d'avance très persuadé, Je ne le suis pas moins de votre activité à faire suivre les travaux qu'il a jugés nécessaires, particulièrement ceux de la barque de la Pointe-au-Baril, Je compte fort sur vous pour l’exécution des ordres qu’il vous donnera, lorsqu'il jugera à propos de revenir à Montréal. Je sais fort que cette partie ne peut être en meilleures mains.
Il est bien à souhaiter que le parti que vous avez envoyé du côté de Chouaguen, vous mène des prisonniers qui nous donnent une exacte connoïissance de la position et des vues de l’ennemi.
Je vous ai rendu toute la justice que vous pouviez désirer dans votre affaire de Chouaguen; je vous ai fort approuvé. J’ignore qu'il ait été fait aucun raisonnement à cette occasion; en tout cas, vous devez fort peu vous en inquiéter.
J'ai donné mes ordres pour que toutes les récoltes se. fassent également à Montréal. Celles de votre ferme de Repentigny ne seront point négligées ; cependant je saisirai avec plaisir le premier moment favorable pour renvoyer les trois hommes que vous m'avez demandés.
La disette où nous sommes des vivres exige que vous reduisiez la ration de votre troupe à une livre de pain, sans quoi nous ne saurions sufire aux besoins du service ; mon frère doit vous avoir écrit à ce sujet. Je vous prie de vous y conformer exactement. Votre troupe sera en cela beaucoup mieux traitée que ne l’est ici l’armée puisqu'elle est réduite à trois quarterons de pain.
Vous savez qu’on ne peut rien ajouter à la sincérité des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d’être, etc.
VAUDREUIL
P. S. — Permettez-moi, Monsieur, que j'assure ici de mon respect M. l'abbé Piquet et que je lui réitère la confiance que j'ai aux soins qu'il se donne pour raffermir ses sauvages dans leur zèle e& leur attachement aux François.
Au quartier général, le 4 septembre 1759.
Rien n’égale le plaisir que j'ai eu à recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30 du mois dernier; elle est très satisfaisante à tous égards. La déposition du prisonnier que les sauvages vous ont mené, jointe à celle des prisonniers que nous avons eus du côté de Saint-Fréderic nous confirment dans la confiance où nous sommes que les Anglois ne donneront
pas plus d’étendue à leurs progrès sur les lacs Ontario et Champlain. Il n’est rien de mieux, Monsieur, que vos dispositions, les mesures que vous avez prises et les ouvrages que vous avez ordonnés pour la sûreté des Rapides. Il faut espérer que le second parti que vous avez envoyé du côté de Chouaguen, ne réussira pas moins bien que le premier.
I] seroit bien à souhaiter, Monsieur, que le départ de la flotte fût le 8 de ce mois, comme vous le pensez. : Toutes vos sages prévoyances ont été jusqu’à présent vérifiées par la réalité. Le camp du Sault n’existe plus ; depuis plusieurs jours les Anglois en avoient commencé le déblai; il fut totalement terminé hier au matin. Les Anglois brûlèrent eux-mêmes leurs retranchements ; pendant ce temps-là, ils embarquèrent beaucoup de troupes sur une quantité de berges qui formérent une chaîne à l’abri de leurs vaisseaux pareille à celle du 31 juillet. Nous nous attendions à être attaqués ; mais, soit que le vent devint trop fort, soit la réflexion du général Wolfe, ces berges se retirèrent et se tinrent quelque temps en panne à l’île d'Orléans et à la Pointede-Lévis, ayant leurs troupes à bord. Après quoi, nous vîimes renforcer le camp de la Pointe-de-Lévis, et en former un très considérable sur une plaine qui domine la batterie qui bat la ville. On voit aujourd’hui nombre de tentes à l’île d'Orléans. Les vaisseaux anglois, qui ont, en trois différentes fois, passé au-dessus de la ville, avoient, après s'être réunis, monté jusque vis-à-vis église de la Pointe-aux-Trembles ; mais avant-hier ils descendirent tous à Sillery, où ils sont encore. Du reste les Anglois continuent à incendier partout où ils
peuvent pénétrer. Il est bien difficile de définir leurs desseins ; quelque flatteuse que puisse en être l’idée, je ne m'y arrête pas, et 1l est de la prudence que je m’arrange pour faire vivre l’armée jusqu’au 15 d’octobre. Nous n'avons pour cela d’autres ressources que les vivres que Monsieur l’intendant a demandés à Montréal. I] faut en même temps approvisionner l’Ile-aux-Noix etles Rapides. Tous ces objets réunis en forment un qui est très considérable. Le temps presse et quelques soins qu'on ait pu se donner, cette besogne ne se fait pas avec toute la célérité que les circonstances exigent. Cependant elle ne peut être différée, et il importe de mettre tout en œuvre pour cela. Ce motif me fait beaucoup désirer que cette lettre vous trouve de retour à Montréal, parce que je suis bien persuadé que vous prendrez l'arrangement le plus solide à cet égard, Je vois avec peine que, de quelque facon que nous nous y prenions, nous ne pourrons nous dispenser de faire venir le plus promptement qu'il sera possible trois cents hommes de l’Ile-aux-Noïix, sauf à les y renvoyer lorsque le cas l’exigera. Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien pour cet effet donner vos ordres à M. de Bourlamaque,. Comme la chose presse, je lui écris dans l’appréhension où je suis que vous ne soyez point de retour à Montréal lorsque ce courrier y arrivera. Ayez la bonté de vous faire rendre compte de la répartition qui a été faite dans les différentes paroisses et d'établir le meilleur ordre pour qu'une opération aussi capitale soit faite avec autant de discernement que d'activité. Le sieur Perrot pourra vous être utile à cette occasion ; vous connoissez tout comme moi sa bonne volonté,
M° de Vaudreuil se fait une fête d’avoir bientôt le plaisir de vous voir ; je me flatte que vous êtes bien convaincu que je ne désire pas moins qu’elle d’être bientôt à portée de vous renouveler de vive voix Îes assurances de l'attachement vif et sincère avec lequel j'ai honneur d’être, etc.
VAUDREUIL
P. S. — J'ai déjà donné ordre à mon frère d'employer exactement tous les voyageurs aux récoltes à mesure qu’ils descendent des pays d'En-Haut, Il doit en arriver tous les jours à Montréal. Il faut qu’on s'attache à couper les grains des côtes du bord du fleuve qui sont le plus à portée des moulins.
Je reprends l'évacuation du Sault: les Anglois n’avoient point d'autre objet que de la favoriser dans leur manœuvre d'hier. Ils n’ont brûlé que les maisons du Sault et peu de chose à leurs retranchements, qui sont faits avec toute la solidité possible. |
Au quartier général, le 7 septembre 1759.
Le camp du Sault est totalement évacué depuis le 4, comme j'ai eu l'honneur de vous le marquer. Leurs retranchements étoient dans le même état; je les fais abattre et je conserve seulement quelques redoutes. Leur armée, qui se joignit à celle de la Pointe-de-Lévis,
fit défiler, le 5, une colonne très considérable, qui se rendit à portée de leur petite flotte vis-à-vis Sillery. Il défila une autre colonne hier au soir, et, sur les cinq heures, 1l passa devant la ville un esquif, malgré le feu de notre artillerie. Leur escadre est donc maintenant de dix-huit voiles, sur laquelle ils ont embarqué une très grande quantité de troupes. Nous avons vu jusqu’à soixante berges autour de leurs vaisseaux. Leur manœuvre n'a jusqu'à présent rien qui paroisse bien décidé ; il est bien difficile de définir quel est leur dessein. Peut-être veulent-ils masquer les détachements qu’ils ont envoyés pour incendier le nord et [le] sud du bas du fleuve. Peut-être ont-ils envie de tenter une descente au-dessus de Québec et de nous faire changer de position. C’est à quoi ils ne réussiront pas ; car, par les mesures que j'ai prises, nos retranchements sont bien gardés, et, s’ils veulent mettre à terre au-dessus de Québec, ils trouveront à qui parler. Il en sera de même s'ils visent à attaquer la ville, parce que le détachement ambulant que j'ai, sera toujours à même de se porter où besoin sera, Peut-être enfin en veulent-ils à nos vaisseaux ; ils se tiennent sur leurs gardes. Le temps nous apprendra quelles sont leurs vues. Quoi qu'il en soit, je suis bien assuré qu'ils se retireront avec le seul avantage d’avoir pillé, ravagé et brûlé. Il est naturel de penser qu’ils voudroient fort couper notre communication ; mais pourquoi n'ont-ils pas profité du bon vent de nord-est qu'ils ont eu pendant plusieurs jours ? On ne sait en vérité quelle est leur idée.
Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler tout ce que j'ai eu l'honneur de vous marquer par mes précé-
dentes au sujet de la récolte des grains du gouverne-* ment de Montréal ; plus nous allons et plus elle nous devient précieuse. |
Je souhaite fort que cette lettre vous trouve de retour en parfaite santé. Vous connoissez tout l'intérêt que j'y prends. Il est fondé sur l'attachement vif et sincère que je vous ai voué et avec lequel j'ai l’honneur d’être, etc.