LX V
Au quartier général, le 9 septembre 1759.
J’ai appris avec un sensible plaisir par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire votre retour de la tête des Rapides à Montréal.
J’ai lu l'instruction que vous avez donnée à M. le chevalier de La Corne ; elle est au mieux ; vous avez, Monsieur, exactement prévu à tout.
Le détail que vous voulez bien me faire des arrangements et des ouvrages que vous avez ordonnés pour la sûreté de cette partie ne me laissent rien à désirer. Agréez, je vous prie, que je vous témoigne toute la satisfaction que j'en ai ; je ne m’attendois à rien moins de vos lumières et de votre expérience.
Comme le fort que vous faites établir sur l’île Oracointon est votre ouvrage, je le nomme dès à présent le fort Lévis ; ilne peut avoir un nom qui me flatte plus et qui soit d’ailleurs plus capable de faire impression aux ennemis. Je vous prie de l’agréer comme un
témoignage de la vivacité et de la solidité des sentiments que je Vous ai Voués.
Il est à souhaiter que les circonstances continuent à nous être favorables au point que nous puissions diminuer les forces qui sont dans cette partie ; c’est sur quoi je m'en rapporte fort à vous. J'espère que la campagne sera finie avant le retour de M. le chevalier de La Corne. Je prendrai alors avec vous, Monsieur, les arrangements qui seront les plus convenables tant pour l'automne que pour l'hiver.
A l'égard de l’hivernement des sauvages, je vous en laisse le choix ; vous serez à même de le décider sur ce que M. l'abbé Piquet vous écrira,
La croisière constante de nos barques ne pourra que porter ombrage à nos ennemis et peut-être même leur en imposer, ce qui pourroit rendre leur communication à Niagara difficile.
Le collier que vous avez envoyé par Pénissault et un interprète dans les terres des bords du lac Ontario, produira un excellent effet,
Je suis bien aise, Monsieur, que vous vouliez bien vous en rapporter à mon frère pour le traitement des nations des pays d'En-Haut, qui sont sur leur départ, Il est d’une très grande conséquence qu'il en reste à Montréal un petit nombre de chaque nation. Mon frère se donnera le même soin pour celles qui vont d'ici à Montréal pendant le séjour qu’elles y feront,
Ilest bien à souhaiter que les trois cents hommes d'augmentation que vous avez accordés à M. Martel le mettent en état de compléter la quantité de farine
nécessaire pour la subsistance de l’armée et de Québec, pour l’approvisionnement des parties de l’Ile-aux-Noix et des Rapides. L'objet des récoltes est également. capital; vous en sentez mieux que personne toute la conséquence, et il me suffit que vous vouliez bien y donner votre attention. |
Vous ne vous donnez pas le temps de vous délasser. À peine arrivez-vous que vous m’annoncez votre départ pour l’Ile-aux-Noix. Votre présence ne pourra inspirer qu'une nouvelle ardeur à l’armée, et votre conférence avec M. de Bourlamaque effacera sans doute les diffcultés qu'il pourroit trouver à la défense de cette île,
J’entre fort dans le plaisir que M"*° de Vaudreuil a de ce que vous avez fixé votre séjour à Montréal Jjusqu’à ce que l’une des deux parties exige votre présence.
J’ai eu l'honneur de vous écrire par tous les courriers et de vous instruire des mouvements de l’ennemi. Depuis ma dernière lettre, il a paru dans l’intervalle de dix heures à minuit, le 7, plusieurs berges à portée de la rivière de Beauport, qui, suivant le rapport qui me fut fait, se tenoient en panne, formant deux colonnes. L'armée passa la nuit au bivouac, et sur les deux à trois heures du matin, il passa devant la ville quatre petits bâtiments, malgré le feu de nos batteries, en sorte que leur flotte est maintenant de vingt-deux voiles. Elles sont toujours mouillées au Cap-Rouge. Une frécate et quelques berges qui s’en étoient détachées, ont rétrogradé de la Pointe-aux-Trembles. L'objet des Anglois est vraisemblablement d'opérer une grande diversion de nos forces. Je prévois à tout pour que le
général Wolfe échoue s’il veut nous tâter avant son départ.
Vous savez que rien n’égale la vivacité et la sincérité de l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.