‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 5)Chapitre 17 sur 30 · LX VI · texte numérisé non relu

LX VI

Au quartier général, le 12 septembre 1759.

J’ai recu la lettre que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire le 7 de ce mois.

I1 me suffit que vous vouliez bien prendre des arrangements au sujet des récoltes du gouvernement de Montréal, et des farines à faire fabriquer pour la subsistance de cette armée, de celle de l’Ile-aux-Noix et des Rapides, pour que je sois fort tranquille à cet égard.

Les vaisseaux anglois sont toujours vers le Cap- Rouge ; ils montent et redescendent presque en même temps, ce qui prouve qu'ils n’ont pas un objet bien déterminé. Nous avons vu hieret aujourd’hui plusieurs gros canons de fonte de la Pointe-de-Lévis, qu'ils ont à la vérité remplacés par de moyennes pièces, sans doute

dans la vue de masquer cette manœuvre. Si les vaisseaux qui sont au-dessus de Québec rejoignoient la flotte, je regarderois leur départ comme très prochain ; mais, dans le fond, il ne doit pas tarder bien longtemps. Les observateurs du bas du fleuve ont vu descendre vingt-six navires.

J'espère, Monsieur, que cette lettre vous trouvera de retour de l’Ile-aux-Noix. Je ne suis pas en peine que vous n’y ayez mis toutes choses en règle.

L'établissement des postes proposés par MM. de Saint- Luc et de la Vérendrye convient très fort, eu égard aux circonstances. J'écris en conséquence à mon frère de prendre les arrangements les plus convenables à cet égard. Je pense que vous voudrez bien vous en rapporter à lui.

Il me tarde infiniment d’être à portée de vous renouveler de vive voix les assurances de l'attachement vif et sincère avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.

VAUDREUIL

P. S.—Vous savez, Monsieur, les malheurs que le sieur Perrot a eus; je crois qu'il seroit bon qu’il pût faire un tour à Deschambault; vous voudrez bien le lui permettre, à moins que vous ne trouviez à l’employer nécessairement.

Au quartier général, ce 13 septembre 1759, à 41 heures du soir.

Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire, Dès l'aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor qui commandoit à l’'Anse-du-Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs, et ont insensiblement débouché sur le chemin de Saint-Jean, dont ils se sont rendus

maîtrés avec au moins cinq mille hommes de leurs troupes. Vous jugez bien que je n’ai pas perdu de temps à faire défiler nos forces pour déposter l’ennemi, M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je faisois l’arrière-carde et faisois hâter le pas aux troupes de milices qui étoient sur ma route, J’avois fait prévenir M. de Bougainville, qui, dans l'instant, s’est mis en marche du Cap-Rouge avec les cinq compagnies de grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu'il avoit de meilleur, Quoique l’ennemi nous eût prévenus, sa position étoit très critique. Il ne nous falloit qu’attendre le moment de l’arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l’attaquerions avec toutes nos forces, 1l seroit pris par les derrières ; mais le malheur nous en a voulu, au point que l'affaire s’est engagée avec trop de vivacité, L’ennemi, qui étoit sur une éminence, nous a repoussés, et, maloré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. J'ai rallié cependant deux fois notre armée ; mais j'ai reconnu la nécessité de céder le champ de bataille, le découragement de l’armée nous donnant tout lieu de nous attendre à un désavantage encore bien plus grand. Nous avons eu beaucoup de monde de tué ‘ et de blessé. Le temps ne sauroit me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d’ailleurs je n’en suis pas encore bien instruit, Ce qu’il y a de certain et de plus fâcheux, c’est que M. le marquis de Montcalm a recu plusieurs blessures également dangereuses ; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien. D’après cet événement, voici, Monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons

ce DS LETTRES DU MARQUIS DE VAUDREUIL

réduits : 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir; notre armée est trop découragée et nous ne saurions la ranimer; si nous attendons à demain, l’ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient donc indispensable, d’autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D’après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques- Cartier, où je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me venir joindre sitôt ma lettre reçue. Vous sentez qu'il est d’une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible, Je vous y attendrai avec beaucoup d’impatience. Je serai bien charmé d’avoir l'honneur de vous voir; mais je voudrois fort que ce fût dans une circonstance plus heureuse. M. le marquis de Montcalm s’est fait porter à Québec. Je laisse cette ville à ses propres forces.

Je n’écris point à M"*° de Vaudreuil ni à mon frère ; permettez que je vous prie de leur dire bien des choses pour mol.

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