‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 5)Chapitre 19 sur 30 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

A Montréal, ce 3 octobre 1759.

Je profite avec grand plaisir de l’occasion de M. de Lusignan pour vous donner de mes nouvelles,

J’arrivai en cette ville le 1° de ce mois sur les dix heures du matin avec Monsieur l’évêque. Nous abrégeâmes beaucoup les fatigues du voyage en profitant

d’une goélette qui étoit aux Trois-Rivières prête à mettre

à la voile.

Je n'ai eu rien de plus pressé que de m’assurer du nombre de Canadiens de ce gouvernement. Je dispose

* A partir de cette lettre, toutes les adresses sont ainsi conçues : Monsieur le chevalier de LÉVIs, maréchal des camps et armées du Roi, commandant en chef à.....…..…, et signées VAUDREUIL.

toutes choses pour les postes dans les parties qui seront le plus menacées et pour les approvisionner.

‘Vous trouverez ci-joint, Monsieur, deux lettres de M. de Bourlamaque. Quoique je sois bien persuadé qu’il vous instruit exactement de toutes choses, je vais avoir l'honneur de vous faire part de ce qu’il m’écrit,

Il désireroït beaucoup que les Anglois voulussent attaquer nos retranchements de l’Ile-aux-Noïix ; mais il croit qu’ils chercheront à le tourner. Il ne se fonde pas beaucoup plus sur nos chebecs parce qu’ils peuvent être aisément coupés. Il juge que le général Amherst pourra opérer avec neuf à dix mille hommes. Il m’ajoute que la rivière du Sud est présentement navigable pour tout bateau chargé, que le portage qui la joint avec la baie n’est que d’une lieue et demie beau chemin, qu’il fait faire un mauvais retranchement à l'embouchure dans l’eau jusqu'à mi-jambe; mais que, ne pouvant y mettre du canon, sa ressource pour défendre cette partie est dans les chebecs ; que, si les Anglois redoutent ce passage, ils feront, s'ils veulent, d’autres portages dans les bois ; que cela sera à la vérité difficile, sil y a du monde à y opposer. Je prépare toutes choses pour lui en faire passer sitôt qu’il m'en demandera.

M. de Bourlamaque a fait commencer un fort de pieux pour l'hiver; 1l me marque que c’est un ouvrage

prodigieux vu le peu de monde et la saison où nous

sommes ; que d’ailleurs, si l'ennemi paroît, il faudra y renoncer et que l’on s’établira pour l’hiver comme l’on pourra.

Il a actuellement quatre cents hommes embusqués dans la baie de Missiscoui, au lieu où ses découvreurs trouvèrent dix-sept berges il y à huit jours. M. de Longueuil doit vous avoir fait part de la lettre que M. de Bourlamaque lui écrivit à ce sujet. J’aï mis en mouvement tous les Abénaquis de Saint-François et un nombre de Canadiens vigoureux pour aller à la recherche des Anglois qui étoient dans ces berges. Les Abénaquis de Bécancourt avec un autre parti de Canadiens doivent aussi avoir été à la recherche de ce parti, Il est fort à désirer que nous puissions l'arrêter. Si le 5 de ce mois M. de Bourlamaque n’a point de nouvelles par l’intérieur du pays de ce que les Anglois sont devenus, 1l repliera son détachement qui pourroit être enlevé, s’il restoit là plus longtemps. Il a donné ordre à l'officier qui le commande de faire faire des découvertes dans les profondeurs pour tâcher de trouver les courriers que le général de l’armée de Québec pourroit avoir expédiés, Il est persuadé que le général Amherst aura été instruit par plus d’une voie de la prise de Québec, et il ne doute pas que la colonie ne soit attaquée à l’Ile-aux-Noix dans six ou huit jours au plus tard.

J’aurois déjà mis nos milices en mouvement, si les vivres ne m'arrêtoient, Tout ce que je puis faire de mieux actuellement, c’est de disposer toutes choses pour les faire marcher aussitôt que M. de Bourlamaque me les demandera. Il n’a encore aucune nouvelle de l'ennemi. Je lui ai fait passer une cinquantaine de sauvages de très bonne volonté qui, j'espère, lui mèneront des prisonniers. Je vais lui écrire sur tous les faits

essentiels.

Je n’ai aucune nouvelle des Rapides ; j’écrirai incessamment à M. le chevalier de La Corne aussi sur tous les points. |

I1 me tardera d'apprendre le résultat de la conférence de M. de Bougainville avec le général anglois à Québec relativement à l'instruction que vous lui avez donnée de vive voix.

Je n'ai aucune inquiétude pour les parties où vous commandez; il me suffit, Monsieur, que vous soyez à la tête des forces que j'y ai laissées. Ménagez, je vous prie, votre santé; vous savez que rien n’égale l'intérêt que jy prends et qu’il seroit difficile de rien ajouter à l'attachement vif et sincère avec lequel j'ai l'honneur l'être, etc.

À Montréal, le 3 octobre 1759.

Je viens de recevoir dans le moment une lettre de M. Desandrouins qui ne me parle que des ouvrages qu'il fait pour achever le fort Lévis, suivant les ordres que vous lui avez donnés. Cette lettre est du 1” de ce mois ; il ne paroît pas qu’on eût alors aucune nouvelle de l’ennemi.

Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien permettre à M. de Lotbinière de me venir joindre sitôt que cette lettre vous sera parvenue. Il me sera utile pour faire faire des petits forts de pieux à Châteauguay et dans

les autres paroisses où on a été en usage d’en établir dans l’ancienne guerre, Vous savez que rien n’égale la sincérité et la vivacité

de l'attachement avec lequel j'ai honneur d’être, etc.

VAUDREUIL

P.S.— J'ai l'honneur, Monsieur, de vous envoyer ci-Joint plusieurs lettres à votre adresse qui viennent des Rapides. Vous voudrez bien m’exeuser si j'en ai décacheté quelques-unes, d’autant mieux que vous n'ignorez pas le motif qui m'y a engagé; mais comme j'ai eu l’honneur de vous le marquer déjà, il n’y a rien d’extraordinaire dans cette frontière.

A Montréal, le 5 octobre 1759.

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire le 30 du mois dernier.

J’ai donné ordre à M. d’Anville de partir sur-le-champ pour rejoindre l’armée ; vous serez à même de le réprimander à son retour ainsi que M. de Montbeillard qui lui avoit permis de monter en cette ville.

J'ai fort désapprouvé les permissions qui ont été accordées à des habitants du gouvernement de Québec pour retourner chez eux.

Depuis que je suis en cette ville, je travaille à dis-

poser toutes choses pour secourir l’Ile-aux-Noix ou les Rapides, suivant que les circonstances l’exigeront,. 1l'conviendra effectivement que nous fassions hiverner deux ou trois frégates ou bâtiments; ils nous serviront fort utilement le printemps prochain. | Vous aurez sans doute été informé que, hier au matin, le détachement de deux cents et quelques Anglois à la poursuite desquels j’avois envoyé des Canadiens vigoureux avec les Abénaquis de Saint-François et de Bécancourt, se rendit, sans être découvert, au village

de Saint-François et y mit le feu. Apparemment que.

les Abénaquis n’ont pas tenu la route des Anglois et qu’ils auront pris celle de Maska. J’ai su en même temps qu'il avoit été envoyé beaucoup de monde à la poursuite de ces Anglois. J’en donne avis à M. de Bouriamaque, afin que les quatre cents hommes qu'il avoit embusqués au même lieu où ces Anglois ont laissé dix-sept berges, y restent constamment jusqu’à leur retour. Je lui envoie aussi les Iroquois qui

aroissent bien disposés. D’après toutes ces mesures. P fe

il faut espérer qu’ils ne nous échapperont pas.

M"° de Vaudreuil est très sensible à l’honneur de votre souvenir et vous prie d’agréer ici mille choses de sa part; nous n'avons pas de plus grand plaisir que lorsque nous parlons de vous. Nous avons eu celui de boire plusieurs fois à votre santé; elle nous intéresse également, nous nous flattons que vous en êtes bien persuadé.

J’ai l'honneur d’être toujours avec l’attachement le plus vif et le plus sincère, etc.

LXXTITI

À Montréal, le 5 octobre 1759.

(Pour vous seul)

Je fus informé à mon arrivée en cette ville qu'il y avoit beaucoup de papiers appartenant à M. le marquis de Montcalm dans la maison qu’il occupoit, sur lesquels le scellé n’avoit point été mis. Je donnai ordre à M. Duplessis-Fabert de se porter avec mon secrétaire dans la dite maison et d’apposer le scellé avec mon cachet sur les coffres, valises, caisses et armoires qui renferment ces papiers ; ce qui fut fait hier avec beaucoup d'exactitude. Je laisserai tenir ce scellé jusqu’à votre retour, nous visiterons alors ensemble ces papiers. Cependant, comme il y en a vraisemblablement qui intéressent le service et la colonie, dont il seroit essentiel que vous et moi eussions connoissance avant de faire nos dépêches pour la cour, je les visiterai, si vous le jugez à propos, et je pourrai prier Monsieur l’intendant de se joindre à moi pour cet effet. Lorsque j'aurai recu votre réponse, j'aurai soin de vous faire part de ce qu'il pourra y avoir d’intéressant, Ayez la bonté de me renvoyer sur-le-champ un courrier.

‘Ce 6 octobre 1759.

M. Pénisseault m’avoit instamment demandé, avant la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4

de ce mois, mon agrément pour passer en France. Je le lui accordai, persuadé, comme il me l’a dit, que vous y preniez intérêt et qu’il vous auroit même engagé à m'écrire à ce sujet. Depuis avoir recu votre lettre, je lui ai parlé, Je vais travailler à retirer ma permission; mais il me marque toujours une nouvelle envie de se retirer. Du reste je n’ai donné de semblables permissions qu’à des personnes qui ne sont d'aucune utilité dans la colonie, qui n’y ont d'autre attachement que leur commerce, et dont le retour en France est nécessaire pour l’arrangement de leurs affaires.

L'affaire de nos équipages finie, nous ferons effectivement très bien de rompre toute correspondance avec l'ennemi.

Je recevrai toujours avec plaisir vos réflexions. de connois vos sentiments pour moi, et rien n’égale l’attachement inviolable avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

A Montréal, le 7 octobre 1759.

J'ai recu les lettres que vous m'avez fait l’honneur de m'écrire les 2 et 4 de ce mois.

Il me suffit, Monsieur, que vous preniez intérêt à l'avancement de M. Johnstone pour que je m’emploie avec plaisir pour le lui procurer autant qu'il pourra dépendre de moi.

J’ai lu la réponse du général Monckton. Il n’est rien de mieux que celle que vous lui avez écrite sur un de mes blancs-seings. Je suis très convaincu que M. Bernier n'usera que très sagement et pour notre plus grand avantage de mon plein pouvoir.

Je joins ici à cachet volant la lettre que je lui éeris, par laquelle vous verrez que je m’en remets fort à tout ce que vous lui aurez prescrit à cette occasion. Nous verrons ce quil en sera.

J'ai recu des lettres de M. de Bourlamaque du 6 et de M. le chevalier de La Corne du 4. Il n’y avoit rien de nouveau dans ces deux parties, à cela près qu’un petit parti de sauvages ennemis nous a enlevé cinq soldats à la côte du Nord, à deux portées de fusil de la Présentation. M. le chevalier de La Corne se flatte que les détachements qu'il a fait marcher dans l'instant reprendront ces cinq soldats.

M. de Bourlamaque doit vous avoir écrit que sa santé ne pouvoit lui permettre d’hiverner sur la frontière, que même si Québec n’eût pas été pris il auroit laissé le commandement de son armée à M. de Roquemaure. Je lui ai répondu que je prenois trop d'intérêt à son rétablissement pour l’engager à rien faire qui pût y être contraire.

Je lui ai fait passer votre lettre; je le prie de mon côté de prévenir les officiers de terre et de la marine d'envoyer leurs domestiques pour retirer les équipages qu’ils peuvent avoir laissés à Québec.

M. de Longueuil vous a informé que, le 4 de ce mois à six heures du matin, le détachement anglois frappa sur le village de Saint-François. Les Abénaquis le

poursuivirent. Je me flatte que ceux qui s’échapperont seront pris au lieu où ils avoient laissé leurs berges, M: de Bourlamaque y ayant envoyé un détachement dès le 6.

Je fais faire une recherche exacte des miliciens déserteurs de l’armée, je les ferai hiverner dans les forts de préférence à tous autres.

Je ne suis point en peine des ouvrages que vous faites faire ; il me suffit que vous soyez présent pour que je sois fort tranquille à tous égards. Ménagez-vous, je vous prie. M°*°de Vaudreuil vous y engage tout comme moi et vous prie d’agréer ici mille choses de sa part.

Vous savez que rien n’égale la vivacité et la solidité de l’attachement avec lequel j'ai honneur d’être, etc.

À Montréal, le 10 octobre 1759.

Je réponds aux trois lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.

Je n'ai encore aucune nouvelle du détachement anglois qui a brûlé le village de Saint-François. J’espère qu'il ne nous échappera pas par les mesures que nous avons prises de tous côtés.

Je suis très sensible à l'attention que vous avez eue de me faire part des lettres que vous avez recues de M. Bernier. Je les ai communiquées à Monsieur l’in-

tendant. Je joins ici à cachet volant la lettre que j'écris à M. Bernier.

Je suis bien persuadé que M. de Lotbinière fera de son mieux pour se bien acquitter de l’ouvrage dont vous l’avez chargé. M. de Pontleroy en avoit déjà pris ombrage et se plaignoit beaucoup de ce qu’il n’avoit pas pris ses ordres. Il m’a mis dans le cas de lui répondre que je m'étois toujours aperçu qu'il cherchoit à lui donner des désagréments, que:ses services n’étoient pas moins utiles que les siens et que, s’il ne lui avoit donné du dégoût, il s’en seroit au moins aussi bien acquitté que lui dans cette campagne.

M. le major général m'a fait voir les pouvoirs que vous lui avez donnés au sujet des papiers de feu M. le marquis de Montcalm. Je lui ai remis les clefs de l'armoire et du coffre sur lesquels j'avois fait apposer mon scellé, et je lui ai laissé la liberté de le faire lever. Je n’avois, Monsieur, en vue que d’assurer la conservation de ces papiers.

Nous n'avons aucune nouvelle de l’Ile-aux-Noix n1 des Rapides.

M”° de Vaudreuil est très sensible à l'honneur de votre souvenir ; elle vous prie d’agréer ici mille choses de sa part.

. Vous savez qu'on ne peut rien ajouter à l’attachement vif et sincère avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.

VAUDREUIL

F.S. — Je ferai partir après-demain les deux goélettes que j'envoie à Québec pour prendre les équipages

de Messieurs les officiers. Le capitaine prendra vos ordres en passant et recevra à son bord les domestiques que vous voudrez y faire mettre. Je me suis déterminé à profiter de cette voie pour renvoyer MM. Lemaître et Douglas, garde-marine. J’avois promis à l'amiral Saunders la liberté de ces deux messieurs au moment de son départ ; il est temps que j'y satisfasse.

Il me suffit, Monsieur, que vous ayez jugé à propos de permettre à M. Duplessis de venir faire un tour en cette ville; vous savez que sur toutes choses je m'en remets entièrement à vous.

J'ai recu des nouvelles de lIle-aux-Noix et des Rapides; il n’y avoit rien de nouveau le 9 de ce mois dans ces deux postes,

A Montréal, le 11 octobre 1759.

Conformément à la dernière lettre que j'ai eu l’hon-. neur de vous écrire, je fais partir les deux goélettes que j'ai eu celui de vous annoncer pour aller chercher les équipages que Messieurs les officiers ont laissés à Québec. Ces goélettes prendront vos ordres en passant à votre camp. Si vous y faites embarquer des domestiques, il sera fort à propos que vous leur fassiez délivrer des vivres pour huit jours, sans quoi ils en manqueroient à

Québec.

I n’y a pas à douter que les Angloïis savent que je suis maintenant à Montréal, plusieurs lettres que jai écrites en étant datées. Je ne crois pas, Monsieur, qu’il convienne que vous fassiez usage des blancs-seings que je vous ai laissés.

J'ai l'honneur d’être avec l'attachement le plus vif et

le plus sincère, etc.

VAUDREUIL

P. S.— J’ai recu des lettres de l’Ile-aux-Noïx ; il n’y avoit rien de nouveau le 10 au soir.

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