LXXX VIT
À Montréal, le 22 octobre 1759. .
J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 19 de ce mois. |
Vous aurez vu par celle que je vous écrivis hier combien je désirois que vous vous décidassiez à venir ici, d'autant mieux que, suivant la lettre de M. de Bourlamaque que je vous envoyai, il est positif que le campement de l'ennemi est très près de l’Ile-aux-Noix ; mais vous m’observez que, sa marche fût-elle certaine, vous croyez être plus utile à Jacques-Cartier qu'ailleurs et qu'il vous seroit difficile de trouver un commandant tel qu’il le faudroit dans ce poste. |
Je crois M. de Bourlamaque fort en état de défendre l’'He-aux-Noix d'autant mieux que, dans le voyage que vous y avez fait, vous lui avez prescrit la conduite qu’il auroit à tenir dans tous les cas. |
Quant aux courses que l’ennemi pourroit faire, je suis fort à même de faire marcher mon frère et M. Dumas pour s’y opposer. Je leur fais passer pour cet effet toutes les milices que j'ai ici propres à faire la guerre ; le nombre n’en est pas, à la vérité, considérable, par la quantité de malades qu’il y a dans les paroisses.
Vous m'observez aussi, Monsieur, que les Anglois ont déjà menacé de faire un mouvement en avant, que s'ils apprenoient que vous eussiez quitté l’armée, ils croiroient nos affaires dans une si fâcheuse situation qu’ils n’hésiteroient pas à marcher sur Jacques-Cartier, ce qui mettroit cette partie dans la plus grande confu-
sion, n’y ayant point de poste tenable de là à la rivière de Batiscan. |
Je ne puis, Monsieur, me refuser à toutes ces observations; cependant je croirois fort douteux que les Anglois se décidassent à aller à Jacques-Cartier. La saison est très avancée; ils ont une besogne pressée pour leur hivernement dans la ville de Québec ; j'ajoute que suivant le dit-on, ils ont perdu nombre de leurs vaisseaux dans le dernier coup de vent que nous avons eu.
Si j'étois certain que les Anglois tenteront de pénétrer en même temps par nos Rapides, je n’hésiterois pas à avoir l’honneur de vous prier positivement de venir me joindre; car peu nous importeroit de conserver Jacques-Cartier si nous étions forcés à Montréal.
Il paroît des dépositions que je vous ai envoyées des prisonniers de notre goélette que le général Amherst compte beaucoup sur la jonction de l’armée de Chouaguen. Si elle percoit, il ne seroit pas possible, avec les forces que j'ai, de défendre et l’Ile-aux-Noix et la descente des Anglois au bout de l’île de Montréal.
Il est donc de la plus grande importance que vous m’envoyiez le restant des milices du gouvernement de Montréal, un bataillon des troupes de terre et même des forces plus considérables, si les circonstances peuvent vous le permettre. dJ’ai déjà eu l'honneur de vous marquer que je n’avois ici ni sergents, ni soldats ; les troupes que je vous demande inspireront de la confiance aux milices.
Je compte que vous aurez fait partir ce bataillon et ces milices sur la lettre que j'eus l'honneur de vous
écrire hier, vous aurez pu les faire marcher par terre, au défaut de bateaux, pour conserver le pont de Jacques- Cartier, qui pourroit devenir très nécessaire à M. de Bougainville si l'ennemi le serroit de près et le forçoit à se retirer. |
Les troupes et milices que vous m’enverrez trouveront des vivres aux Trois-Rivières ; le munitionnaire donne ses ordres en conséquence au commis qu’il a dans cette ville.
J'écris à M. Vauquelin de se conformer aux ordres que vous lui avez donnés.
LXXXVIIIL
A Montréal, le 23 octobre 1759.
J’ai l'honneur de vous adresser ci-joint la lettre que M. de Bourlamaque m’écrivit hier, par laquelle vous verrez que le général Amherst manœuvre de facon à faire déboucher son armée par le nord et par le sud. M. de Bourlamaque fait certainement tout ce qu’il peut pour avoir une exacte connoïissance de la marche de l'ennemi; mais il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de forces aussi considérables qu’il les faudroit pour aller de tous côtés à la rencontre de l’ennemi.
Les maladies augmentent chaque jour dans nos côtes de façon que je ne vois que certificats de chirurgiens. Vous pouvez juger de là, Monsieur, que je n'ai pu me dispenser de vous prier de m'envoyer les forces que j'ai
eu l’honneur.de vous demander, et que ce sera même peu de chose, eu égard aux circonstances où nous nous trouvons. Elles seront bien plus critiques si, comme tous les prisonniers de M. de Laubara l’assurent, il est positif que l’armée de Chouaguen doit en même temps pénétrer par nos Rapides. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c’est que la saison ne contrarie point l’ennemi. Vous voyez que M. de Bourlamaque me marque qu’il n’a pas eu un aussi beau temps de tout l'été.
Tout bien considéré, j'ai écrit à M. de Bourlamaque de ne laisser que le tiers de son armée à l’Ile-aux-Noix, lorsqu'il sera moralement sûr que l’objet de l'ennemi n’est point de s’y arrêter et qu'il l'aura dépassée, d'aller avec les deux autres tiers à sa poursuite, et de prescrire à mon frère la conduite qu'il aura à tenir avec le corps que je lui ai confié, soit pour l'aller joindre ou se porter ailleurs suivant l'exigence des cas.
Soyez bien persuadé qu'à mesure qu'il me viendra quelque nouvelle intéressante, je n’aurai rien de plus pressé que de vous en faire part. Je vous souhaite la plus parfaite santé.
Je me flatte que vous êtes convaincu de l’intérêt que jy prends et de l'attachement vif et sincère avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.
A Montréal, le 25 octobre 1759.
J’ai l'honneur de vous envoyer ci-joint copie de la lettre que M. de Bourlamaque m'a écrite le 23 de ce mois, par laquelle vous verrez que les Anglais ont envoyé quatre ou cinq berges au même lieu où débarqua le détachement qui.a été à Saint-François ; que les Anglois qui étoient dans ces berges mirent à terre, firent une découverte et retournèrent vers le lac. Ii est bien fâcheux que les officiers qui observoient ces Anglois n'aient pu dire à M. de Bourlamaque s'ils étoient retournés par le sud de la Grande-Ile ou par le chenal du nord. Cette remarque lui auroit donné moyen de conjecturer la situation de l’armée ennemie. Il à une quarantaine de découvreurs dans la même partie auxquels il a donné ordre d'abandonner la tête du Portage aussitôt que l'ennemi débarqueroit de son côté, et de se replier dans la rivière du Sud, où il compte établir des postes par échelons sur des pointes qu’il a reconnues, pour chicaner l’ennemi dans cette rivière et tâcher de gagner quelques jours. Il a aussi deux découvertes sur la terre du nord pour aller voir où est l’armée angloise. Il a donné ordre à celles de la rivière du Sud d'aller observer du côté du moulin par la baie de Missiscoui. Je fais passer chaque jour du monde à M. de Bourlamaque et à mon frère. J’espère que l'ennemi donnera le temps d'arriver aux forces que je vous ai demandées ; du moins je le désire, car nous n’avons ici que malades,
et cependant il nous faut du monde pour battre, sans quoi nous manquerons totalement de vivres. Renvoyezmoi, je vous prie, les lettres de M. de Bourlamaque que je vous ai fait passer. Je n’ai aucune nouvelle de l’Ileaux-Galops; mais les prisonniers anglois soutiennent toujours que nous serons attaqués par nos Rapides.
Vous connoissez l'attachement vif et sincère avec lequel j'ai honneur d’être, etc.
VAUDREUIL
P.S.— Je recois dans le moment, Monsieur, une lettre de M. le chevalier de La Corne, du 24 de ce mois; ci-joint celle qu'il vous écrit, Il vous marque sans doute, tout comme à moi, qu'il est certain qu'il n’y à plus que quatre à cinq cents hommes de garnison à Chouaguen, et qu'il y a longtemps que Johnson s’est retiré chez lui avec les troupes, milices et tous les sauvages ; que les Anglois ne tentent plus rien dans cette partie pour cette année ; que la chose parôit très vraie. M. le chevalier de La Corne et M. l'abbé Piquet tiennent ceci de quelques sauvages de confiance qu'ils avoient envoyés à Chouaguen et qui en sont revenus. Ils ont apporté des paroles de la part de Johnson et des Cinq-Nations, adressées aux gens de la Présentation et à nos domiciliés, pour les engager à rester neutres et leur annoncer un grand mouvement sur le lac Ontario pour le printemps prochain. Sans doute que M. le chevalier de La Corne vous envoie copie de ces paroles.
On m'’écrit que tout le monde est persuadé à l’Ileaux-Noix que l’ennemi ne fait point de mouvement et que, s’il s’est mis en marche, le coup de nord-est lui a
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fait abandonner l’entreprise. M. de Bourlamaque ne m'écrit point sur le même ton; cependant, si nous sommes encore deux jours sans rien apprendre de positif, nous aurons lieu de croire que les Anglois n’en veulent pas dans ce moment à ce poste, qu’ils n’ont eu en vue que de détruire notre marine et de se rendre maîtres du lac Champlain. Saintonge a conservé sa goélette ; elle peut nous être d’une grande ressource.
D’après toutes ces nouvelles, Monsieur, si vous n’avez pas fait partir le bataillon et les milices de ce gouvernement, vous pourrez les garder. Comme je n’ai pas à craindre pour la partie de nos Rapides, je me soutiendrai avec ce que J'ai.
Au surplus, la saison est déjà avancée, et, sous peu de jours, je ferai entrer en quartiers d'hiver l’armée de M. de Bourlamaque, d'autant mieux que je serois fort embarrassé pour fournir à sa subsistance et aux autres vivres absolument nécessaires pour le service. Les habitants qui restent dans la campagne ne peuvent suffire pour battre les grains.
Sitôt que je pourrai rappeler M. Dumas, je l’enverrai à Jacques-Cartier. Je pense, Monsieur, qu’il sera bon de réduire alors ce poste à sa simple garnison et de faire aussi entrer votre armée en quartiers d'hiver; la saison avancée et les vivres peuvent nous faire prendre ce parti. Il est d’ailleurs temps que vous veniez vous reposer.
Je recois dans ce moment une lettre que mon frère m'écrit du camp de la Tortue le 25. Il me marque qu’une découverte qu'il à fait partir lui donnera des nouvelles certaines de l'ennemi; qu'il l’attend le 27;
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que, si elle ne lui donne aucune nouvelle de l'ennemi et que d'ici à ce temps M. de Bourlamaque n’en ait pas de plus positives, la saison sera trop avancée pour que les Anglois puissent faire aucune entreprise dans cette partie, qui devient chaque jour impraticable, J'aurai l'honneur de vous faire part de ce que cette découverte nous aura appris, et je me règlerai là-dessus pour rappeler la plus grande partie des forces de mon frère, sans cependant rien précipiter.
M. Dumas m'’écrit du 26 à neuf heures du matin, qu'il lui arrive six Iroquois de l’Ile-aux-Noix qui disent que l'ennemi est retiré ; que celui qu'on nomme le Petit-[roquois est du nombre ; que c’est lui qui à parlé; qu’il n’a pas coutume de mentir; que le silence de M. de Bourlamaque annonce d’ailleurs la retraite de l'ennemi. Si en effet il devoit opérer, nous ne serions pas à en avoir des nouvelles. J'espère que nous ne tarderons pas à avoir la confirmation de ce rapport par M. de Bourlamaque,
À Montréal, le 27 octobre 1759.
Je reçus hier soir par M. le chevalier de Montreuil la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 29. J’aurois bien souhaité que le courrier que je vous expédiai fût arrivé avant le départ des deux bataillons et des milices de ce gouvernement que vous m'avez
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